Actuel Marx   en Ligne

ACTION HUMAINE ET CONSCIENCE. L´EFFET DE LA CRITIQUE CONTEMPORAINE DE LA CONSCIENCE SUR LE SUJET POLITIQUE

Montserrat GALCERAN HUGUET
UNIVERSIDAD COMPLUTENSE (MADRID)

Actuel Marx en Ligne   n°7
(20/ 2/2001)

 

On aborde la critique contemporaine de la conscience et ses effets pour une philosophie de l´action pour qui le sujet est toujours un acteur doué de conscience. La critique touche aussi le marxisme en tant que théorie d´une "pratique politique consciente" mais permet aussi de remplacer la notion de "sujet conscient" (collectif) de la politique par la notion "d´agent" mettant l´accent sur les modes de construction d´un tel agent.

 


 

 

 

 

            Cet exposé tente de poser de la façon la plus brève le problème qui figure comme sous‑titre de l´exposé: montrer la difficulté pour une philosophie de l´action qui pose l´accent sur la conscience de se mesurer avec la critique de celle-ci; et de ce  fait, les difficultés pour un "marxisme de la conscience" de faire face à ces critiques-là.

            À mon avis, une telle conception ne recueille pas la multiplicité des formes par lesquelles se constituent les discours dans l´enjeu des pratiques politiques et devient prisonnière de toutes les équivoques de la correspondance et de la traduction. C´est pourquoi les explications de la possibilité de l´action politique qui mettent l´accent sur ce qui se déroule  en dehors d´une philosophie de la conscience ont pour nous, peut-être, beaucoup plus d´intérêt.

 

            Je partirai de ce qui constitue l´axiome central de la philosophie politique au dix-neuvième siècle, à savoir que l´action politique est l´activité d´un sujet qui se constitue comme tel par la conscience. Ce qui se passe dans le monde de la politique, c´est donc l´action d´un sujet (collectif) qui dépasse l´individu et qui peut agir parce qu´il réfléchit d´une façon consciente, il interprète ses intérêts et il détient la direction de l´action politique.

 

            C´est vrai que le marxisme, on peut dire aussi le matérialisme, quelle que soit sa détermination adjointe (matérialisme historique, matérialisme pratique ou matérialisme dialec.tique), présente la conscience comme dépendante de  l´être (social). Dans ce cadre, on sait que la conscience entretient à son tour des rapports, multiples et variés avec l´être social, même si cela pose des problèmes très connus: le problème de la "conjoncture", l´accord nécessaire entre théorie et pratique, l´idée d´une anticipation de la conscience qui fait découvrir les tendances encore cachées, etc.

 

            Pour le moment on se limitera aux rapports de la pratique et la conscience politique. Il me semble qu´il y a un malentendu dans cette problématique: prendre "l´être social" pour un sujet doué d´une conscience,  à partir de l´image de l´individu conscient. Et c´est justement la critique contemporaine de l´individu-sujet et de la conscience qui peut ajouter quelque chose d´intéressant à ce propos.

 

            Ainsi donc, la première chose intéressante pour nous dans ce domaine, c´est de dire que le thème de la conscience dans la philosophie classique fait de celle-ci le lieu privilégié pour l´action politique. Cela implique:

                        1. penser l´activité politique comme l´action d´un sujet,

                        2. que ce sujet est imaginé par analogie avec l´individu comme un "individu collectif",

                        3. qu´il a besoin, en tant que sujet collectif, d´un espace où réfléchir, interpréter et formuler l´action, qui est "la sienne", puisqu´il faut qu'il intervienne dans l´espace public où se formulent les discours politiques en présentant un discours articulé sur les intérêts de ce sujet.

                        4. ce sujet est le support de l´activité politique, celui qui unifie les diverses formes de l´agir.

           

            Dans ce cadre se posent des problèmes typiques qui ont fait l´objet de plusieurs analyses de la part de marxistes, comme c´est le problème de l´idéologie en tant que fausse conscience, le rapport classe/conscience de classe, etc.

 

            Cela vaut la peine de s´arrêter un instant sur la formulation de ce problème par G. Lukacs. Chez lui la conscience est définie comme une "conscience adjugée" ( HCC,1960, 73 ) qui n´est pas la "conscience empirique" des ouvriers, mais pas encore une construction théorique quelconque. Cette conscience est dépendante des "forces historiques", c´est-à-dire des classes et des rapports de classes, mais celles-ci sont indépendantes de la conscience, au moins sur le plan théorique. On va voir cependant que Lukacs garde l´idée de la conscience qui, au fond, est toujours "une connaissance de soi" et qui présuppose l´idée  d´un rapport sujet-objet. Le problème commence au moment d´expliquer vraiment le caractère propre de "l´objectivité", c´est- à-dire, au moment de montrer la source de la "résistance", de "l´opacité" de l´objet en face du sujet. Il se sert de la notion de "réification" comme caractéristique de l´aliénation marxienne, mais cette notion est en tout cas, il me semble, trop courte pour éclairer le rapport de classe dans le capitalisme; c´est-à-dire que, en tant qu’il conforme le lieu où se trouvent les dominés dans la société bourgeoise, ce phénomène marque leur rapport avec le marché et la marchandise, mais ne dit presque rien des rapports de classe existants dans cette situation. Il ne suffit pas de dire que les dominés sont traités comme des "objets-marchandises" parce que parfois ils sont posés précisément comme des sujets, mais des "sujets dominés". Autrement dit, le fonctionnement du marché du travail ( du marché de la force de travail), la façon dont le porteur de cette force devient un "sujet soumis" et les formes du despotisme à l´usine sont difficiles à éclairer avec profondeur seulement à partir des rapports de "réification", même si ce phénomène est à la racine des procès.

            Dans ce cadre, l´auteur définit la position théorique de Marx comme "criticisme, théorie de la théorie ou conscience de la conscience" (HCC,  69), c´est-à-dire comme une théorie qui dissout le caractère rigide des formes sociales mais qui d´une façon paradoxale aboutit seulement à la mort du présent et préfigure un devenir simplement non-antagoniste et non-réifié: la société sans classes.

            D´autre part, l´analyse se déplace en portant l´attention sur la possibilité d´une connaissance de la société comme "une totalité concrète" ( idem, 72), mais cela veut dire qu´il peut y avoir une connaissance de l´être social comme un tout par référence auquel peut se former la "conscience vraie". Mais, à mon avis, on ne voit pas bien comment cette "conscience vraie" s´articule,

                                    a) premièrement dans ce domaine général de la "réification",

                                    b) deuxièmement dans une pratique politique qui, de toute façon, doit être aussi le résultat de plusieurs démarches.

            Au dernier plan, l´auteur définit cette référence et par là la "conscience vraie" comme une virtualité: la conscience que "les hommes auraient eu dans une situation vitale déterminée, s´ils avaient été capables de saisir parfaitement cette situation" ( idem, 73). Mais, puisqu´ils n´ont pas cette possibilité, la "conscience vraie" est à proprement parler une "inconscience".

            Enfin, on a besoin d´un "sujet autonome", potentiellement "global" qui agisse dans le mouvement ouvrier, en entendant celui-ci comme mouvement politique révolutionnaire. Dans un sens très proche les frankfurtiens ont parlé de "l´éclipse du sujet" comme façon d´expliquer l´absence d´un destinataire de la théorie, un sujet possible d´une connaissance totale et d´un renversement aussi total de la société.

            Il y a donc au fond de ce discours une différence entre "classe en soi" et "classe pour soi" qui apparaît déjà dans Le 18 Brumaire de Marx. Cela veut dire qu´il existe quelque chose tel que "une classe en soi-même" - peut-être comme ensemble de conditions d´existence - et suppose aussi que la classe prend conscience de ces conditions dans un discours qui va lui permettre de vivre ces conditions, de les interpréter et peut-être de les changer. Tout en reprenant un texte de Marx, Lukacs dit que les individus ne prennent conscience de classe  que parce qu´ils "vivent dans des conditions économiques d´existence qui séparent leur mode de vie, leurs intérêts, leur culture de ceux des autres classes et les opposent en ennemis à ces classes, elles forment une classe”. Mais dans le cas où, comme pour les paysans parcellaires,“l´identité de leurs intérêts, n’engendre aucune communauté, aucune liaison sur le plan national et aucune organisation politique, ils ne forment pas une classe" ( Marx, Le dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, repris par Lukacs, HCC, 84). Alors "la classe" est liée à la pratique politique et la pratique politique est à son tour liée à la "conscience"; enfin c´est la lutte politique organisée qui décide de la présence ou de l´absence de "classe". On peut dire que c´est un cercle et pas toujours vertueux.

            Par contre, dans son dernier texte, L´Ontologie de l´être social, Lukacs propose une vue "matérialiste" qui présente la "matière" selon le modèle de l´interaction propre au travail.

 

            On peut dire qu´une partie des difficultés qu´éprouve Lukacs découlent du maintien d´une "philosophie de la conscience" qui doit se faire compatible avec une notion de la "connaissance vraie", parce que cette connaissance est le moyen de légitimation d´une pratique politique, d´une action politique déterminée. En fait, c´est Engels qui a introduit cette problématique en signalant la connaissance et le contrôle comme les caractéristiques de l´action humaine, et par là de l´action politique. Mais, de cette façon le problème se déplace et l´action fait partie, ou au moins a besoin, de la connaissance, c´est-à-dire de la science. Et c´est à travers celle-ci et à travers le contrôle que l´action humaine maîtrise la nature. Pourtant on ne perd pas l´idée que c´est un "nous", un sujet collectif, qui agit et on ne perd pas non plus l´idée d´un sujet qui agit sur une "nature extérieure". Les êtres humaines sont des êtres naturels, mais l´action politique n´est pas une action simplement "naturelle". C´est la connaissance qui fournit une médiation intellectuelle et permet le contrôle de nous-mêmes et de la nature extérieure.

            Et puisqu´on dit que le sujet pertinent dans ce cas, c´est "l´être social", c´est la connaissance de la société, la science sociologique qui devrait fournir les éléments scientifiques de la pratique politique, comme  l´ont imaginé peut-être les premiers marxistes. Et c´est justement sur ce point qu´ils ont éprouvé des difficultés, parce que le prétendu sujet de l´action politique, la société, n´est pas un "sujet unifié" mais partagé en classes opposées. La présence de la lutte de classes fait obstacle à une "science sociale" univoque. Et les polémiques des marxistes avec la sociologie bourgeoise, comme on l´appellait à l´époque, ne cessent pas de pointer cette difficulté. En même temps, ils ont présenté le marxisme comme "la vraie science sociale " et ils se sont présentés eux-mêmes comme les "connaisseurs scientifiques" des tendances dynamiques de la société. Bien entendu, cette connaissance se bornait plutôt à la démystification du prétendu caractère naturel de la société capitaliste et à introduire un principe de caducité. Il y avait une dimension dynamique dans l´analyse marxiste, étrangère à la sociologie courante,  qui était connotée dans la dénomination "historique" mais qui reste trop vaste pour en faire une nalyse précise.

           

            D´autre part, si on peut bien dire que les classes sont constituées d´avance par la structure de classes d´une société, elles ne traduisent pas d´une façon simple et directe les déterminations  de la structure dans les luttes politiques. On peut faire mention des textes de Marx, Le 18 Brumaire et Les luttes de classes en France, pour bien voir comment il trace le cadre des luttes entre les diverses fractions de la bourgeoisie, en relativisant "la lutte de classes" pour donner un tableau plus précis des événements. D´ailleurs, on doit aussi faire mention de l´intervention des appareils institutionnels et idéologiques, en apparence universels, qui posent au lieu de la confrontation ( de classes) un discours avec la formule "tous/un", c´est-à-dire qu´ils traitent "l´ensemble de la société" comme résultat et expression de l´ensemble des individus.

            On trouve encore ici un enjeu problématique. Marx a rejeté avec force toute perspective "individualiste" parce qu´une telle vue simplifie la question. D´une part, on ne peut pas prendre l´individu comme un sujet adéquat de l´action politique; celle ci ne peut pas se réduire à l´action et moins encore à l´intention ou à la volonté des individus, parce qu´il s´agit de procès transindividuels, dont le dynamisme et les résultats les dépassent de façon constitutive. Les éléments de l´action politique ne sont pas les individus mais les mouvements, les partis, les organisations, ..etc..

            Alors, la politique chez Marx ne peut pas être comprise à partir des théories du pacte et du contrat. Celles-ci  manquent de dimension historique. Il n´est pas possible de prendre le "contrat" ou le "pacte" comme la source réelle d´une situation historique nouvelle. Mais cela ne veut pas dire que cette manière de la présenter ne fournit pas d´explication qui puisse fonctionner comme légitimation ou bien comme justification d´une nouvelle époque.

            La critique de l´individu est, d´autre part, un leitmotiv de l´oeuvre de Marx. Nous trouvons déjà cette critique dans L´Idéologie allemande, dans la polémique avec Stirner qui préfigure quelques lignes centrales de la discussion avec l´anarchisme. Avec une formulation presque définitive: l´élément le plus simple de la théorie de l´histoire et de l´action politique ne peut pas être l´individu, mais diverses sortes de "collectifs" qui agissent dans la société, dans un système d´oppositions où s´inscrivent de mouvements divers.

            L´inclusion des individus dans les actions collectives restent parfois un peu trop dans l´ombre. Donc, étant donné que les actions politiques s´inscrivent toujours dans des modes de production et que ces modes sont définis en tant que "modes d´exploitation des matériaux, capitaux et forces productives" (DI, 45), on peut dire que les actions politiques restent inscrites dans des "modes d´exploitation" et que l´action politique au sens fort n´a pas d´autre but que de renforcer l´exploitation, de l´abolir ou de la gérer, avec des variations de ces formes fondamentales.

            Les formes de l´exploitation sont les thèmes principaux de la réflexion politique et c´est ça l´objet direct de l´action politique, même dans une conception scientiste, mais à proprement parler, le fait de l´exploitation fournit l´horizon de la pensée, en quelque sorte indépassable. Cette problématique embrasse des problèmes tels que le moment du développement politique ou économique, les tâches immédiates, ..etc. qui, en quelque sorte,  peuvent donner des indications claires pour la pratique politique collective et permettent de la justifier avec le recours à la science. Mais l´exploitation même ne fait pas l´objet explicite de l´action politique et c´est pour ça qu´elle reste comme un impensé: on tente de la réduire, ou de bien la gérer, etc., mais pas de l´affronter théoriquement.

 

            D´autre part, la/le(s) classe(s) exploitée(s) agissent historiquement en tant que mouvements sociaux et politiques; ils ont aussi des discours. Mais ceux-ci ne sont pas l´expression du mouvement. Je reviens ici à la vieille discussion  à propos du rôle de la conscience de classe dans l´action politique de la classe ouvrière. Je me rappelle du travail des historiens anglais et surtout de la belle étude de Thompson La formation de la classe ouvrière anglaise,  et de la critique épistémologique de son concept de "conscience" comme quelque chose d´existant, exprimé dans les récits et les documents du mouvement de l´époque. Et je me rappelle aussi de la critique de P. Anderson à propos de la notion "d´action". Tout le débat s´appuie sur la question de l´expérience et par conséquent renvoie à l´idée d´un sujet d´expérience, plus ou moins caché ou émergeant qui inclut une conscience collective.

           

            Pour ma part, mon travail intitulé L´invention du marxisme m´a convaincu que le premier marxisme ( le marxisme social‑démocrate du XIX siècle) loin d´être l´expression d´un sujet politique constitué, la classe ouvrière (allemande), fait partie de la constitution d´un milieu politique et idéologique qui ouvre à quelques secteurs de la population des formes d´intervention politique spécifiques. Et cela veut dire qu´il pose le problème du pouvoir et de la domination, que le fait de l´exploitation devient un problème politique, non naturel, non légitime, non nécessaire. Mais, du même coup l´idée qu´un renversement est possible actualise la question du changement social, avec toutes ses conséquences: l´expropriation, la violence, le parlementarisme, les limites du pouvoir, etc. C´est dans ce nouveau champ des discussions que se dessinent la ligne social‑démocrate et son "marxisme": ils se détachent d´autres possibles interventions socialistes ou socialisantes, ils se légitiment comme lecture plus riche des textes classiques, ils condamnent des applications qu´ils jugent trop activistes, etc. Une analyse détaillée de ce contexte montre un long procès de discussions entre les diverses courants socialistes parallèles aux luttes politiques. Le résultat en est la formation d´un discours plus ou moins unifié de la part de l´organisation ouvrière qui est en grande partie un discours de résistance, mais avec des interdits, des tabous, des lieux communs, etc.

            Certes, ce discours prend en compte quelques textes de Marx, notamment le premier volume du Capital, quelques textes historiques, tels le Manifeste Communiste et le 18 Brumaire, et surtout quelques textes d´Engels, parce que ces derniers concernent quelques problèmes posés par le débat. Le discours contribue à constituer l´identité de l´agent politique, mais au lieu d´être l´expression d´une identité constituée d´avance, c´est un élément  qui fait partie du procès.

           

            L´action politique est donc liée à un discours, mais elle a avec celui-ci un rapport d´articulation. Ce sont les polémiques et les débats qui ont lieu dans un mouvement politique qui sont les éléments d´articulation de l´agent (sujet) politique. Celui-ci n´a donc pas une unité préalable, il n´est pas un "individu collectif", mais il est l´effet du procès de démarcation avec d´ autres agents, l´effet des mouvements de distance et de réciprocité, mais aussi des mouvements d´interdiction et de censure. L´action institutionnelle joue un rôle remarquable dans ce procès, parce que c´est elle qui unifie des groupes et des fractions diverses dans un front commun.

 

            De cette façon on peut concevoir la pratique politique comme un champ de forces, plein d´actions et réactions, d´interventions et de répliques qui interagissent. Il y a des lignes prioritaires, qui tracent les limites des débats. Dans ces lignes se constituent symboliquement des sujets, auxquels appartient l´intervention dans la vie politique: ce sont les Partis, les Syndicats, les diverses Sociétés, les Clubs, etc. Ici se formulent aussi des discours qui sont en même temps des réponses pratiques et intellectuelles. Sans discours il n´y a pas de réponse possible, mais c´est l´action de répondre qui constitue "un répondant" qui a besoin de se référer à un sujet seulement du point de vue de la légitimation.

            Dans cette interaction le domaine de la politique obtient une structure claire, réglée, codifiée,.. et entretient aussi des rapports divers avec d´autres champs: le social, le scientifique,..

 

            Bref, les classes ne sont pas des agents politiques directs, mais en outre le prolétariat existe comme "un sujet social diffus": il est dépouillé à chaque instant de sa subjectivité; on peut dire aussi qu´il est conformé comme une subjectivité soumise, porteuse des rapports de production, porteuse de force de travail. Alors pour penser l´action politique de ce sujet on ne doit pas partir d´une classe ouvrière qui s´exprime, mais d´un ensemble de mouvements divers qui se composent en passant aussi par la construction d´artifices théoriques et par la formulation de discours de légitimation. Le discours de la conscience est un des discours de légitimation les plus réussis parce qu´il fait partie de toute l´idéologie dominante mais pose des problèmes qui s´avèrent sans issue pour une pratique politique de transformation. La seule façon d´y échapper est, me semble-t-il, de poser les problèmes de la construction des discours au niveau de l´analyse des pratiques discursives même dans le cadre des mouvements de résistance et de transformation sociale.

            Cette lutte de la part des secteurs sociaux soumis reprend des textes anciens, mais ça ne veut pas dire qu´il y a un mouvement souterrain qui apparaît et disparaît, mais que les luttes présentes utilisent ces éléments comme des recours. Au bout du compte la construction d´un discours théorique ou bien idéologique emploie des discours ou des fragments existants comme des recours et les offre à une discussion et à une élaboration théorique et idéologique qui fait partie des recours disponibles pour expliquer, justifier ou légitimer quelques démarches. L´acteur politique n´est pas un sujet toujours là, prêt et disponible pour être mobilisé, mais la conjonction de plusieurs éléments, dont quelques-uns "naturels", à savoir les individus, les masses, les groupes,.. et d´autres "immatériels": les discours, les mots d´ordre, les théories. La théorie de Marx avec une reconstruction intégrale du système du capital opère une conjonction particulière; elle montre comment dans ce système social, universel, il y a un mouvement autonome qui, malgré toute subsumption ne peut pas s´anéantir jusqu'à tel point. C´est là que sa théorie devient une force pratique. Non pas parce qu´elle propose la conscience du mouvement mais parce qu´elle lui ouvre la possibilité de se constituer en agissant en deçà d´une constriction de la misère et de la domination qui se voudraient nécessaires.

 

BIBLIOGRAPHIE.

 

ANDERSON,P.: Arguments within English Marxism, Londres, 1980.

BALIBAR, E.:La philosophie de Marx, Paris, ed. La Découverte, 1993.

GALCERAN, M.: La invención del marxismo, Madrid, Iepala, 1997.

LUKACS, G.: Histoire et conscience de classe, Paris, Les Editions de Minuit, 1960.

MARX,K.: Der 18. Brumaire des Louis Bonaparte, Berlin, Mega, 1985, I,11.

-------: Die Klassenkämpfe in Fankreich 1848 bis 1850, Berlin, Mega,1977,I,10.

-------: La Ideología alemana, Madrid, Grijalbo, 1974, 5ªed.

THOMPSON,E.P., The Making of the english working class, Londres, 1980.