Actuel Marx   en Ligne

LA LUTTE DE LA CONCURRENCE MONDIALE
"LUTTE DE LA CONCURRENCE" ET"DIVISION DU TRAVAIL" dans la première partie de L'idéologie Allemande de Marx et Engels

Solange MERCIER JOSA
CNRS

Actuel Marx en Ligne   n°8
(30/ 9/2002)

 

Lutte pour la concurrence et marché mondial. Présence de l'aliénation dans l'Idéologie Allemande en tant que division du travail.

 


 

 

 

 

Nous nous proposons, dans un premier temps, de relire les pages de L'Idéologie Allemande qui traitent du développement historique de l'humanité comme passage d'un mode de production à un autre mode de production, chaque étape du développement étant déterminée selon l'importance relative que prennent, l'un par rapport à l'autre, le mode de production et le mode d'échange. Dans ces pages[1], Marx et Engels traitent, d'abord, du mode de production tel qu'il s'est instauré au moyen âge sous la forme de la corporation, puis des conditions dans lesquelles la corporation a dépéri pour laisser la place à la production manufacturière, pour aboutir enfin à une analyse des caractères qui sont ceux que prend la grande industrie au XIXe siècle. Les pages 81 à 90 de l'édition de 1968 de L'Idéologie Allemande présentent une logique du procès historique en relation avec la lutte de la concurrence. Le concept central en est celui de “ lutte de la concurrence ”.

Marx et Engels caractérisaient, dans les pages précédentes de L'Idéologie Allemande, la marche de l'Histoire comme apparaissant telle une puissance étrangère, située en dehors des individus, dont ils ne savent ni d'où elle vient ni où elle va, qu'ils ne peuvent donc pas dominer et qui, à l'inverse, parcourt une série particulière de phases de développement si indépendante de leur volonté qu'elle leur fait l'effet de diriger en vérité cette volonté et cette marche de l'humanité. C'est ainsi qu'ils interprétaient la catégorie philosophique d'“ aliénation ”.

Il s'agira, pour nous, dans un second temps, de mettre en relation la logique du procès de production telle qu'elle est présentée dans les pages 81 à 90 avec les analyses précédentes qui font de la division du travail la catégorie fondamentale[2], cause de “ l'aliénation ”, c'est-à-dire du procès historique comme échappant à l'action de l'humanité. Conjointement, nous présenterons quelques réflexions que les textes que nous avons retenus de L'Idéologie Allemande nous ont inspirées à propos de la conjoncture historique contemporaine.

 

I.

 

corporation et Plèbe

 

Marx et Engels partent des villes qui, au moyen âge, se construisent à partir d'un peuplement de serfs qui se sont libérés ou enfuis des campagnes. Ceux-ci n'ont pas d'autre propriété que leur travail, si ce n'est l'apport d'un petit capital constitué des outils les plus indispensables. Diverses conditions matérielles expliquent l'union des travailleurs de chaque métier en corporations : d'une part, la guerre incessante de la campagne contre les villes et donc la nécessité de résister, par l'organisation d'une force militaire urbaine, à la concurrence des serfs fugitifs qui ne cessent d'affluer dans les villes ; d'autre part, le lien créé par la propriété en commun d'un travail déterminé. Les artisans, qui sont les vendeurs de leurs marchandises, sont aussi possesseurs des bâtiments d'exploitation et des entrepôts. Les intérêts des différents métiers sont opposés entre eux ; le métier, difficilement appris, est protégé. L'organisation des métiers est féodale, comme celle de la société entière. L'exode des serfs persécutés à la campagne est incessant, mais ils arrivent isolément dans les villes et se trouvent impuissants face au bloc constitué par les organisations corporatives. Ou ils sont soumis aux lois des corporations selon le besoin que l'on a de leurs aptitudes, ou leur travail est celui de journaliers et ils forment une plèbe. Ils ne parviennent jamais à constituer une force*, à créer une organisation* propre “ face à une puissance qui les surveille jalousement ”. Au total, ces villes forment de véritables “ associations (Verein) ” nées “ du souci primordial de la protection de la propriété ”, de la multiplication des moyens de production et des moyens de défense “ de leurs membres pris individuellement[3] ”.

D'une part, la plèbe constituée d'individus parvenus dans les villes par vagues successives, étrangers les uns aux autres, est impuissante face à l'organisation armée des corporations. (Si cette plèbe en vient à des émeutes “ contre l'ordre municipal tout entier[4] ”, ces émeutes demeurent “ parfaitement inopérantes ”.) D'autre part, les compagnons et apprentis, organisés en rapports patriarcaux, sont liés les uns aux autres puisqu'ils travaillent au service et dans l'intérêt d'un même maître, tandis qu'ils font bloc contre les compagnons d'un autre maître, ne serait-ce que parce qu'ils espèrent devenir maître à leur tour. Ils sont donc attachés à l'état de chose existant et, s'ils se rebellent, leurs rébellions se situent à l'intérieur de l'ordre corporatif. Quant aux grands soulèvements, s'ils partent tous, au moyen âge, de la campagne, ils sont voués à l'échec du fait de l'isolement des paysans et de l'inculture de ceux-ci consécutive à cet isolement.

“ Le capital* lié à un état social ”, défini, par opposition au capital moderne lié à l'argent, comme un capital inséparable du travail déterminé de son possesseur, consiste en logement, outils et clientèle naturellement héréditaire.

La division du travail, dont le développement n'est nullement favorisé par la limitation des besoins et des échanges, ne s'est opérée que de manière spontanée à l'intérieur des corporations et n'existe nullement entre les travailleurs pris isolément. Chaque travailleur se doit d'être apte à exécuter tout le cycle des opérations que l'on pourrait effectuer avec ses outils. Les artisans du moyen âge, par opposition aux travailleurs modernes, auxquels le travail qu'ils accomplissent est indifférent, sont dans un “ asservissement sentimental ” à l'égard de leur “ travail particulier ” et possèdent une habileté qui s'élève jusqu'à “ un sens artistique étroit <limité et particulier> ”.

 

Dans la phase transitoire qui suit, la division du travail s'étend à la séparation de la production et du commerce, rendue possible par l'extension de liaisons commerciales au-delà des environs immédiats, et par la production de besoins déterminés par un certain niveau de civilisation. Une classe nouvelle de commerçants, de négociants, une classe particulière se forme, qui est liée à l'existence de moyens de communication et à un certain état de sécurité publique à la campagne “ conditionné lui-même par des rapports politiques[5] ”. C'est, en effet, sous cette forme d'assurance de la sécurité des échanges commerciaux qu'intervient alors la politique.

Le développement du commerce influe sur celui de la production, et réciproquement. La division du commerce et de la production suscite une nouvelle division de la production entre les différentes villes, lesquelles se spécialisent bientôt dans l'exploitation d'une branche de la production. Avec l'effacement progressif du caractère local, tant de la production que du commerce, les inventions se répandent et ne risquent plus de se perdre du fait des aléas de l'Histoire. Marx et Engels concluent de manière anticipée, à juste titre cependant, que “ la durée des forces productives acquises n'est assurée que du jour où le commerce est devenu un commerce mondial qui a pour base la grande industrie et que toutes les nations sont entraînées dans la lutte de la concurrence*[6] ”.

 

Marx et Engels orientent, dans cette partie de L'Idéologie Allemande, leur analyse de la nature et du rôle de l'État par la détermination de l'action qu'a ce dernier face à la lutte de la concurrence que sont forcées de mener les nations européennes entre elles, si du moins elles veulent conserver un rôle historique dans un marché qui devient de plus en plus effectivement mondial.

La manufacture, branche de production échappant au système des corporations, est née de la division du travail entre les différentes villes. Sa naissance a pour condition préalable le commerce avec des nations étrangères, comme c'est le cas en Italie et dans les Flandres, l'existence d'un marché intérieur, comme c'est le cas en Angleterre et en France, ainsi qu'une concentration déjà poussée, surtout à la campagne, de la population, et, bien sûr, une accumulation du capital, capital en partie intérieur aux corporations, en partie issu du commerce.

“ C'est le travail qui impliquait d'emblée une machine*, même sous la forme rudimentaire, qui s'avéra très vite le plus susceptible de développement[7] ”.

Le tissage est demeuré, dans cette phase-là, la première activité manufacturière. L'accroissement de la demande en général, le besoin de luxe, favorisent l'accumulation, la mobilisation, l'accélération de la circulation du capital primitif. Une nouvelle sorte de tisserands prend naissance dont la toile est destinée à tout le marché intérieur et, la plupart du temps, aussi au marché extérieur. Le tissage est de part sa nature (il exige peu d'habileté), de sa subdivision en une multiplicité de branches, la première fabrication qui échappe aux contraintes de l'organisation corporative. Sa pratique donne naissance aux villes les plus florissantes de chaque pays.

La naissance de la manufacture transforme immédiatement les rapports de propriété. Si, en un premier temps, le “ capital mobile ”, c'est-à-dire le capital au sens moderne du terme, fait d'emblée son apparition chez les commerçants, en un second temps, c'est la manufacture qui mobilise une masse de capital primitif et, d'une façon générale accroît la masse de capital mobile par rapport au capital primitif.

La plèbe, formée de paysans exclus par les corporations, est réduite au vagabondage de masse avant d'être accueillie par la manufacture. Un assez long passage est consacré par Marx et Engels à cette période de vagabondage[8], liée à la décomposition de la féodalité, et qui correspond à l'apparition des manufactures. Une analyse, développée par Thomas More dans le premier livre de L'Utopie, est succinctement reprise : les suites armées de la féodalité ont été licenciées, les armées rassemblées par les rois contre leurs vassaux ont été renvoyées, les paysans ont été expulsés de leurs terres par l'amélioration de l'agriculture et, surtout, par la transformation de terres de cultures en pâturages. Le vagabondage se généralise à la fin du XVe siècle et au début du XVIe. Le roi Henri VIII fit pendre, en Angleterre, 72000 vagabonds. Toutefois, à cause d'une misère extrême et malgré une longue résistance, ceux-ci furent mis au travail et en définitive absorbés par la prospérité de la manufacture, surtout en Angleterre.

Avec le développement des manufactures, des rapports de concurrence s'établissent entre les différentes nations ; le commerce prend donc une signification politique en ce sens que soit la lutte commerciale est menée par les moyens de la guerre, soit il s'agit de réguler cette lutte commerciale par des droits de douanes et des prohibitions. Loin d'être un facteur de paix, la généralisation du commerce change la nature des rapports entre les nations et exacerbe leurs rivalités. La manufacture substitue aux rapports patriarcaux entre compagnons et maîtres qui existaient dans les corporations des rapports fondamentalement différents, des rapports d'argent entre travailleurs et capitalistes, surtout dans les villes manufacturières d'une certaine importance.

 

manufacture

 

Marx et Engels énumèrent les conditions qui provoquent une nouvelle étape du développement historique. L'extension du commerce qu'amène la découverte de l'Amérique et de la route maritime des Indes orientales a pour conséquence “ l'essor prodigieux de la manufacture ” et du “ mouvement de la production en général ”. La nouvelle et seconde période historique se caractérise par la transformation radicale de la situation réciproque des classes sociales. La propriété foncière féodale subit un sérieux recul de son importance économique, sociale et politique, qui est, certes, dû à l'essor de l'importation des produits des Indes mais aussi, principalement, aux masses d'or et d'argent qui entrent en circulation. “ Les marchés prennent <progressivement> l'ampleur de marchés mondiaux[9] ”. La lutte commerciale que se livrent les nations européennes, alimentée par la colonisation des pays récemment découverts, devient plus étendue et plus acharnée.

L'extension du commerce entraîne l'expansion de la manufacture aux dépens de la corporation, “ laquelle ne reçoit aucune stimulation ”. Cela signifie que cet essor du commerce accélère l'accumulation du “ capital mobile ”, capital défini comme capital qui peut indifféremment être investi dans une chose ou dans une autre, tandis que le “ capital primitif ”, “ capital naturel ” ou “ capital d'état (lié à un état) ” stagne ou diminue. Remarquons encore que Marx et Engels font du commerce et de la manufacture le sujet, et de la grande bourgeoisie le prédicat, quand ils écrivent : “ le commerce et la manufacture créèrent la grande bourgeoisie[10] ”. Les grands commerçants et les manufactures se soumettent la petite bourgeoisie des corporations qui désormais ne règnent plus dans les villes.

Cela dit, Marx et Engels distinguent deux formes différentes prises, pendant cette période, par la relation commerciale des nations entre elles. En un premier temps, donc avant l'introduction massive en Europe de l'or et de l'argent américains, la faible quantité d'or et d'argent en circulation a pour effet l'interdiction de leur exportation par le pouvoir politique. Dans le même moment, l'accroissement de la population des villes rend, en revanche, nécessaire la mise au travail de celle-ci dans l'industrie “ importée de l'étranger la plupart du temps[11] ”. Le pouvoir politique doit donc accorder des privilèges pour protéger l'existence de cette industrie, non seulement contre la concurrence intérieure mais aussi contre la concurrence extérieure. L'on doit d'ailleurs reconnaître dans ces “ prohibitions primitives (ursprünglichen) ” un élargissement par le pouvoir politique des privilèges locaux à la nation entière.

Les États modernes qui reconduisent les droits de douane, d'abord imposés par les Seigneurs, puis par les villes, trouvent dans ceux-ci le moyen de faire obstacle à la concurrence et de se procurer, étant donnée l'importance grandissante de l'argent, les ressources fiscales dont ils ont besoin.

Avec l'apparition de l'or et de l'argent, dans un second temps, sur les marchés européens, avec le rôle grandissant de l'argent, le développement de l'industrie, l'essor du commerce, avec la prospérité de la nouvelle bourgeoisie, les droits de douane et surtout le maintien de l'interdiction étatique d'exporter l'or et l'argent prennent essentiellement une signification fiscale. S'il est de plus en plus indispensable pour l'État de se procurer de l'argent, l'objectif principal de la bourgeoisie est “ maintenant d'accaparer ces masses d'argent nouvellement lancées sur le marché[12] ”. Plus précisément, les privilèges existants deviennent une source de revenus financiers pour le gouvernement et les droits de douane, qui maintenant font obstacle au développement de l'industrie, n'ont plus d'autre justification que de constituer des revenus fiscaux pour l'État.

Marx et Engels indiquent ensuite une seconde phase dans le développement de la manufacture, celle qui s'étend du milieu du XVIIe siècle jusqu'à la fin du XVIIIe siècle et qu'ils caractérisent, paradoxalement, par le recul de celle-ci au profit du commerce et de la navigation qui se développent rapidement puis deviennent tout-puissants. Si cette seconde phase est caractérisée par une accélération relative du mouvement du capital, elle se distingue cependant par une fragmentation du marché mondial entre nations particulières, émiettement dû à l'élimination de la concurrence par la maladresse de la production elle-même et par le développement encore embryonnaire du système financier. La bourgeoisie commerciale n'a pas encore rompu avec l'esprit mesquin de la boutique, même si elle se distingue de la classe des manufacturiers et surtout de celle des artisans. Puis, Marx et Engels définissent ce second stade par la levée de l'interdiction d'exporter l'or et l'argent, par la naissance des banques, du commerce de l'argent, des dettes de l'État, des spéculations sur les fonds et les actions, par la perte par le capital, en grande partie, du caractère  naturel qui lui était encore inhérent.

Certes, l'État favorise la manufacture par des droits protecteurs sur le marché national et par des concessions de monopoles sur le marché colonial. Il interdit l'exportation de la matière première produite dans le pays, favorise la transformation de la matière brute produite sur place. “ La manufacture ” est intimement liée aux conditions de vie d'une si grande masse d'individus que nul État ne peut alors, constatent Marx et Engels, risquer de mettre son existence en jeu en introduisant la libre concurrence. La manufacture dépend entièrement de l'extension ou de la limitation du commerce dans la mesure où elle parvient ou ne parvient pas à exporter, alors que l'action de la manufacture sur le commerce est quasiment nulle. Ce sont les commerçants et particulièrement les armateurs qui, plus que les manufacturiers, insistent pour s'assurer de la protection de l'État et pour obtenir des monopoles. “ L'influence politique ” primordiale revient aux commerçants.

D'une façon générale, les États cherchent donc à refréner, sinon à éviter la longue lutte de la concurrence entre les nations pour le partage du marché mondial (y compris le marché colonial), par des “ tarifs ”, des “ prohibitions ”, des “ traités ”. Cependant, en “ dernière instance ”, c'est la guerre et en particulier la guerre maritime qui décide de l'issue de cette lutte de la concurrence. La nation prépondérante dans le commerce maritime, la nation qui possède la plus grande puissance coloniale, l'Angleterre, s'assure aussi la plus grande extension quantitative et qualitative de la manufacture. Marx et Engels concluent : “ déjà ici, concentration sur un seul pays (schon hier die Konzentration auf ein Land) ”[13].

 

 

la grande industrie

 

Marx et Engels définissent la troisième étape de la propriété privé depuis le moyen âge comme celle de la création de la grande industrie. Celle-ci se caractérise par l'utilisation des forces de la nature à des fins industrielles, par le machinisme et par la division du travail la plus poussée, division à laquelle la grande industrie “ enlève sa dernière apparence de phénomène naturel[14] ”.

La demande de produits manufacturés anglais, qui excède les forces productives du seul pays dont la concentration du commerce et de la manufacture tout au long du XVIIe siècle ont créé progressivement “ un marché mondial relatif ”, est la force motrice qui suscite la grande industrie. La conquête de la liberté de la concurrence à l'intérieur de la nation elle-même a exigé une révolution, celle de 1640 et de 1688 en Angleterre, celle de 1789 en France.

C'est à ce moment de leur reconstitution du développement historique que Marx et Engels font remarquer que “ la concurrence força bientôt tout pays qui voulait conserver son rôle historique à protéger ses manufactures par de nouvelles mesures douanières (car les anciennes n'étaient plus d'aucun secours contre la grande industrie) et force leur fut d'introduire peu après la grande industrie accompagnée de tarifs protecteurs[15] ”. Cependant, c'est la grande industrie qui, en dépit de douanes protectrices et de tous les moyens de protection “ rend la concurrence universelle[16] ”. La liberté commerciale s'établit en tout état de cause : “ les douanes protectrices ne sont qu'un palliatif, une arme défensive à l'intérieur de la liberté du commerce[17] ”. C'est la grande industrie qui construit les moyens de communication, qui engendre la circulation rapide des capitaux et le marché mondial moderne ; c'est elle qui instaure la concentration des capitaux en faisant de tout capital un capital industriel, tout en perfectionnant le système monétaire. C'est la grande industrie qui met le commerce sous sa domination. Et qui, par-dessus tout, “ par le moyen de la concurrence universelle, contraint tous les individus à une tension maximale de leur énergie[18] ”. Elle crée véritablement l'histoire mondiale, dans la mesure où elle fait dépendre du monde entier chaque nation civilisée, et, pour la satisfaction de ses besoins, chaque individu de cette nation ; dans la mesure où elle anéantit le caractère exclusif des diverses nations, qui était naturel jusqu'alors.

Marx et Engels ne désignent-ils pas déjà ce que, de nos jours, on appelle la Mondialisation, si ce n'est qu'ils ne lui donnent pas toute son extension du fait du développement encore incomplet de l'Asie, du Japon et de la Chine et même du continent américain, États-Unis d'Amérique et pays d'Amérique latine ? Face à “ la lutte de la concurrence ”, ils ne paraissent pas croire à la résistance des Etats-Nations d'Europe. Ils font remarquer que, “ d'une manière générale, la grande industrie anéantit tout élément naturel dans la mesure où c'est possible à l'intérieur du travail, et réussit à dissoudre tous les rapports naturels pour en faire des rapports d'argent[19] ”.

La grande industrie fait pousser de grandes villes champignons et détruit d'une façon générale tous les stades antérieurs de la production, y compris évidemment l'artisanat ; elle parachève la victoire de la ville sur la campagne. Sa condition première est le “ système automatique ”. La période contemporaine ne dément pas, dans un certain sens, la description faite en 1848 de “ la grande industrie ” : propriété par actions, multinationale industrielles et financières, monopoles, spéculation financière. Le développement de la grande industrie crée des masses de forces productives pour lesquelles la propriété privée, si on entend, dirons-nous, par propriété privée la propriété nationale elle-même, devient “ tout autant une entrave que la corporation en avait été une pour la manufacture, et la petite exploitation rurale une autre pour l’artisanat en voie de développement[20] ”. Ce que nous avons présumé correspondre à la position de Marx et Engels concernant la sauvegarde des identités nationales est confirmé par ce qui suit : en général, la grande industrie crée partout les mêmes rapports entre les classes de la société et détruit de ce fait le caractère particulier des différentes nationalités. Et enfin, tandis que la bourgeoisie de chaque nation conserve encore des intérêts nationaux particuliers, la grande industrie “ crée une classe dont les intérêts sont les mêmes dans toutes les nations et pour laquelle la nationalité est déjà abolie, une classe qui s’est réellement débarrassée du monde ancien et qui s’oppose à lui en même temps[21] ”. Marx et Engels n’analysent-ils pas déjà le phénomène du cosmopolitisme capitaliste, aujourd’hui non seulement celui des regroupements industriels mais aussi celui des marchés financiers ? La spéculation financière ignore les nations, l’attachement aux nationalités.

Il est également évident que ce ne sont pas seulement les rapports entre les capitalistes, “ c’est le travail lui-même qu’elle <la grande industrie> rend insupportable ”. Sans définir ce qu’ils entendent par un “ travail insupportable ” au prolétaire, Marx et Engels ne se trompent pas sur le sort qui est réservé aujourd’hui à nombre d’ouvriers et d'ouvrières de la grande industrie, chômage de masse, travail précaire, délocalisation, flexibilité, travail de nuit, travail le dimanche…

En effet, répétons-le, le caractère intolérable du travail, aujourd’hui, tient, d’une part, au travail intensif sans limitation d’heures, d’autre part, au travail précaire, au sous-emploi, à la baisse maximum du taux de rémunération du travail, au chômage de masse, aux plans sociaux, aux délocalisations. Marx et Engels terminent cet examen de la grande industrie par une analyse du développement inégal dans toutes les agglomérations d’un même pays. Toutefois, ils affirment que “ cela n’arrête pas le mouvement de classe du prolétariat puisque les prolétaires engendrés par la grande industrie se placent à la tête de ce mouvement et entraînent toute la masse avec eux* et puisque les travailleurs exclus de la grande industrie sont placés dans une situation pire encore que les travailleurs de la grande industrie même[22] ” ? Si la fin de la proposition est indiscutable, la première partie est d’un optimisme qui n’est aujourd’hui plus de mise car on ne peut pas dire que les travailleurs de la grande industrie se placent à la tête d’un mouvement révolutionnaire et entraînent toutes les masses avec eux. Le mouvement social de 1995 n’a d’ailleurs pas été repris par le pouvoir politique qui en est issu, lequel était pourtant censé reprendre à son compte ses revendications et avait été élu pour les mettre en œuvre.

De même, l’affirmation de conséquences progressistes sur les pays plus ou moins dépourvus d’industries, “ dans la mesure où ces derniers sont entraînés par le commerce mondial dans la lutte de la concurrence universelle ”, sous l'effet des pays dans lesquels s’est développée une grande industrie agissante, n’est pas évidente. Il faudrait détailler les conséquences qui sont celles de la lutte de la concurrence universelle principalement sur l’Afrique noire, mais également sur l’Amérique du Sud. Et ailleurs...

Que penseraient aujourd’hui Marx et Engels des manifestations anti-mondialisation ? Comment les situeraient-ils par rapport à l’idée de révolution ? L’analyse que nous avons retracée de la lutte de la concurrence montre que la réponse ne va pas de soi.

Marx dit plus vrai que jamais si nous nous rapportons à notre expérience contemporaine lorsqu’il affirme que les individus sont de plus en plus asservis à une “ puissance qui leur est étrangère (…), une puissance qui est devenue de plus en plus massive et se révèle être en dernière instance le marché mondial[23] ”. On ne peut pas sérieusement affirmer que la révolution communiste, telle qu’elle a eu lieu en U.R.S.S et telle qu’elle est en principe toujours en cours en Chine, révolution communiste qui a cependant supprimé la propriété privée, ait aboli cette puissance. La propriété privée est rétablie en ex-U.R.S.S. La puissance du marché mondial n’est-elle pas en train de rendre nécessaire son rétablissement en Chine ? Marx et Engels font bien remarquer que les puissances des relations humaines elles-mêmes doivent se développer jusqu'à devenir des puissances universelles, et de ce fait insupportables, si elles ne veulent pas rester des “ circonstances ” relevant de superstitions locales, et que toute extension des échanges abolit le communisme local[24].

A ce jour est-ce parce que l’histoire ne s’est pas encore transformée en histoire mondiale, que le développement des forces productives n’a pas encore impliqué que l’existence empirique des hommes se déroule sur le plan de l’histoire mondiale au lieu de se dérouler sur le plan de l’histoire locale, qui est cause de ce que chaque individu en particulier ne s’est pas effectivement libéré ?

 

 

II.

 

de “ l'aliénation ” a “ la conscience communiste ” ?

 

Là s’arrête l’analyse de la période qui correspond à la grande industrie. Ce que Marx et Engels ont écrit, précédemment à ce développement dans lequel ils retracent comment les modes de production se sont succédés, ce qu'ils ont écrit à propos de l’Histoire, en interprétant de novo ce que les philosophies avaient appelé “ aliénation ”, correspond sans conteste à l’expérience qui est la nôtre, nous qui vivons dans un temps qui est celui du parachèvement de la grande industrie qui était celle du XIXe siècle et des séquelles de celle-ci. Notre rapport à la puissance sociale, corrélative de la division du travail, ne nous apparaît toujours pas comme notre propre puissance. Cela même si la question se pose du statut théorique, explicatif, que Marx et Engels donnent, dans cette première partie de L’Idéologie Allemande, à la “ division du travail ” : “ la puissance sociale, c’est-à-dire la force productive décuplée qui naît de la coopération des divers individus <que nous sommes>, conditionnée par la division du travail, n’apparaît pas aux individus comme <notre> propre puissance conjuguée, parce que cette coopération elle-même n’est pas volontaire, mais naturelle ; <cette puissance sociale> <nous> apparaît au contraire comme une puissance étrangère, située en dehors <de nous>, dont <nous ne savons> ni d’où elle vient ni où elle va, que <nous ne pouvons> donc plus dominer et qui, à l’inverse, parcourt maintenant une série particulière de phases et de stades de développement, si indépendante de la volonté et de la marche de l’humanité qu’elle dirige en vérité cette volonté et cette marche[25]”. Cette remarque sur l’autonomisation du travail ne vaut pas seulement pour le mode de production qui va de la corporation à la grande industrie, mais aussi, et plus encore, elle caractérise le développement des forces productives et du mode d’échange du XXe siècle. L’effectivité de l'autonomisation du travail par rapport aux travailleurs est encore plus manifeste en ce début du XXIe siècle. Ce que disent Marx et Engels du caractère irrémédiable, invincible, de la concurrence mondiale correspond encore d’avantage à notre expérience quotidienne.

Il ne s'agirait cependant pas de penser —et Marx et Engels ne le croient pas— qu’il suffit de substituer à la division naturelle une division volontaire du travail pour supprimer cette autonomisation du travail vis-à-vis des individus qui l’accomplissent. La grande industrie, en effet, se charge d’opérer la substitution de la division volontaire du travail à sa division naturelle, sans que pour autant ce type de coopération cesse d'apparaître aux individus comme une puissance étrangère et qui les contraint. Bien au contraire, l’affranchissement de l’activité et sa ré-appropriation par les individus supposent, comme le disent Marx et Engels à plusieurs reprises, la négation même du travail, c’est-à-dire la suppression de toute division naturelle ou volontaire du travail, de toute attribution extrinsèque d’un travail déterminé. Il s’agit de sortir d’un système oppressif de coopération où, dès que le travail commence à être réparti, chacun a une sphère d’activité exclusive et déterminée[26] qui lui est imposée et dont il ne peut sortir s’il ne veut pas perdre ses moyens d’existence. “ Cette fixation de l’activité sociale, cette pétrification de notre propre produit en puissance objective qui nous domine, échappant à notre contrôle, contrecarrant nos attentes, réduisant à néant nos calculs, est un des moments capitaux du développement historique jusqu’à nos jours[27] ”.

C’est à la société de réglementer le travail de telle façon que chacun puisse exercer librement les activités de son choix. Cependant Marx et Engels n’en disent pas plus dans L’Idéologie Allemande sur la manière dont la société communiste doit réglementer la production générale de façon à libérer l’activité individuelle[28]. Ils se contentent d’affirmer que la révolution communiste est dirigée contre le mode d’activité antérieur, et, qu’en supprimant le travail, elle abolit la domination de toutes les classes en abolissant les classes elles-mêmes, alors que dans toutes les révolutions antérieures le mode d’activité est resté inchangé et qu’il s’agissait seulement d’une autre distribution de cette activité.

 

Marx et Engels n’identifient pas encore, dans L’Idéologie Allemande, cette puissance sociale —le propre produit des travailleurs pétrifié en puissance objective qui les domine— comme celle de l’accumulation du capital primitif, de la circulation et de la reproduction élargie du capital, pseudo sujet dont le travail vivant est la valeur d’usage, autrement dit ne sert qu'à assurer cette reproduction élargie du capital. Mais l’analyse de l’étrangeté de la puissance sociale que présente L’Idéologie Allemande n’est pas pour cela invalidée. Marx et Engels ne prennent évidemment pas en compte, en 1846, la question du taux de la survaleur à dégager qui conditionne l’emploi, par les possesseurs d’argent ou de marchandises, de ceux qui n’ont à vendre que leur force de travail. La puissance sociale n’est pas identifiée au Capital dans le sens qu’a celui-ci en 1867.

Cette “ aliénation ”, objectivation ou autonomisation de la puissance sociale vis-à-vis des individus, ne peut, écrivent-ils, “ naturellement être supprimée qu'à deux conditions pratiques[29] ”. La question est de savoir si ces deux conditions de la suppression de l'autonomisation du travail restent d’actualité après la défaite et le démantèlement de l’Union soviétique.

Marx et Engels écrivent qu’en premier lieu afin que cette puissance sociale qui est aliénation devienne une puissance “ insupportable ”, c’est-à-dire une puissance qui déclenche contre elle la révolution, il est nécessaire qu’elle ait fait de la masse de l’humanité une masse totalement privée de propriété, masse “ qui se trouve en même temps en contradiction avec un monde de richesse et de culture existant réellement, choses qui supposent toutes deux un grand accroissement des forces productives, c’est-à-dire un stade élevé de développement[30]”. Une grande masse de l’humanité reste “ une masse totalement privée de propriété ” sans que cette puissance soit suffisamment intolérable pour qu’elle provoque une révolution, même si ce phénomène provoque des guerres, des révolutions, des mouvements de protestation pacifiques ou violents.

La socialisation des biens de production en U.R.S.S devait avoir pour effet de supprimer, au moins dans un seul pays, le fait qu’il y ait une masse totalement privée de propriété dans un monde de développement scientifique et devait avoir, en principe, jugulé la pénurie des biens matériels. La défaite de l’U.R.S.S a rétabli cette situation d’une masse privée de propriété sans qu’un revirement socialiste de la Restauration en cours puisse être pensé comme possible. Il resterait à expliquer qu’elles sont les conditions qui ont provoqué la Restauration et la reprolétarisation de la grande masse de la population de l'Union soviétique.

La seconde condition de la possibilité d'une révolution communiste consiste dans la nécessité que l'existence des hommes se déroule sur le plan de l'histoire mondiale. Marx et Engels insistent sur le fait que la suppression de l'“ aliénation ” ne peut être qu'universelle, c'est-à-dire que le renversement de l'autonomisation du travail ne saurait être que mondial et non local. “ Ce développement des forces productives (qui implique déjà que l’existence empirique actuelle des hommes se déroule sur le plan de l’histoire mondiale au lieu de se dérouler sur celui de la vie locale*), est une condition pratique préalable absolument indispensable car, sans lui <sans que l'histoire ait atteint ce plan de l’histoire mondiale>, c’est la pénurie qui deviendrait générale, et, avec le besoin, c’est aussi la lutte pour le nécessaire qui recommencerait et l’on retomberait fatalement dans la vieille gadoue[31] ”.

L'invalidation affirmée par Marx d’une solution locale ne visait pas simplement les solutions prônées alors par les socialistes et communistes utopiques, solution que l’histoire mondiale a rendue effective pour l’U.R.S.S —avant de la désavouer. Mais, l’on peut dire que cette invalidation a, également, fait les preuves de sa pertinence en ce qui concerne l’instauration du communisme dans un seul pays, dans la mesure où cette instauration s’est révélée incapable de soutenir la concurrence du marché mondial dont évidemment les États-Unis d’Amérique sont l’emblème. Cependant, cette défense apologétique d’une mondialisation de l’histoire n’implique pas explicitement, dans le texte de L'Idéologie Allemande, la croyance en une hégémonie, celle d’une seule superpuissance mondiale, malgré ce qui est dit de l’Angleterre dans le développement textuel dont nous avons tâché de retracer le parcours. Qu’en est-il et qu’en sera-t-il pour la Chine ?

“ L’aliénation ”, à laquelle Marx et Engels consacrent une partie de leur analyse nous paraît ne pas tant valoir pour ce qui concerne le passage de la production corporative à la grande industrie que pour ce qui concerne l’époque qu’inaugure la grande industrie, c'est-à-dire le développement mondial des forces productives et  l’essor du commerce international. Ce développement des forces productives “ est également une condition pratique sine qua non de la suppression de “ l’aliénation ”, parce que des relations universelles du genre humain ne peuvent être établies que par ce développement universel des forces productives et que c’est ce développement qui engendre le phénomène de la masse “ privée de propriété ” par la concurrence universelle, simultanément dans tous les pays. Ce développement rend chacun dépendant des bouleversements des autres. C’est lui qui substitue à l’existence d’individus vivant sur le plan local, l’existence d’hommes vivant au plan de “ l’histoire mondiale[32] ”. Les puissances des relations humaines “ aliénées ”, telles que nous en avons l’expérience, doivent encore se développer comme puissances universelles. Ce n'est qu'à ce prix qu'elles seront “ insupportables ”.

Pourtant, la fin de ce passage de L’idéologie Allemande n’est pas une condamnation rédhibitoire des expériences communistes qui ont été faites au XXe siècle, même si les grands peuples auxquels pensent alors Marx et Engels ne sont évidemment pas la Russie ni a fortiori la Chine. Le local qui ne saurait être un terrain solide, propre à une expérience communiste, le local que Marx et Engels visent de leurs critiques n’est pas celui des peuples dominants : “ le communisme n’est empiriquement possible que comme l’acte "soudain" et simultané des peuples dominants*, ce qui suppose à son tour le développement universel de la force productive et les échanges mondiaux étroitement liés au communisme*[33] ”.

Le XXe siècle et le début du XXIe ne démentent pas le fait que le prolétariat existe à l'échelle mondiale. “ Du reste, la masse de prolétaires qui ne sont que prolétaires —force de travail massive, coupée du capital et de toute espèce de satisfaction même bornée— suppose le marché mondial ; comme <le marché mondial> entraîne donc aussi <avec lui> la perte, <et> non plus à titre temporaire, de <tout> travail en tant que source assurée d’existence, perte résultant de la concurrence[34] ”. L’époque contemporaine, cependant, ne semble pas s'approcher, bien au contraire, de la révolution communiste qui irait avec la généralisation de cette condition humaine : être-un-prolétaire. Il est en tout cas indiscutable, dans L’Idéologie Allemande, que le communisme est défini comme suppression de “ l’aliénation ”, règlement de la production “ qui abolit chez l’homme le sentiment d’être devant son propre produit comme devant une chose étrangère, qui réduit à néant la puissance du rapport de l’offre et de la demande et permet aux hommes de reprendre en leur pouvoir l’échange, la production, <et> leur mode de comportement réciproque[35] ”.

Marx et Engels ne disent-ils pas ce qui s’offre aujourd’hui à notre expérience en écrivant que “ plus l’isolement primitif des diverses nations est détruit par le mode de production perfectionné, par la circulation et la division du travail entre les nations qui en résulte spontanément, plus l’Histoire se transforme en Histoire mondiale[36] ” ?

 

Ce que recouvre le concept de mondialisation n’est donc pas nouveau. Marx et Engels en parlent, en 1846, comme d’un fait qui appartient à l’Histoire, qui n’est pas seulement un fait de l’histoire contemporaine, mais déjà un fait de l’Histoire passée. Le rapport qu’ils déterminent comme rapport des individus à l’Histoire universelle s’est sans doute encore renforcé. Le texte peut être repris tel quel pour rendre compte de l’époque contemporaine. Nous citons donc : “ A vrai dire, dans l’Histoire passée, c’est aussi un fait parfaitement empirique qu’avec l’extension de l'activité au plan de l’histoire universelle, les individus ont été de plus en plus asservis à une puissance qui leur est étrangère*, oppression qu’ils prenaient pour une tracasserie de ce qu’on <de ce que Hegel> appelle l’Esprit du monde, une puissance qui est devenue de plus en plus massive et se révèle en dernière instance être le marché mondial[37] ”.

Cependant, ils poursuivent leur propos par l’affirmation péremptoire qu’il est aussi “ fondé empiriquement ” que “ cette puissance, (…) sera abolie par le renversement de l’état social actuel, par la révolution communiste (…) et par l’abolition de la propriété privée qui ne fait qu’un avec elle[38]”. Leur conclusion est claire : la transformation complète de l’histoire en histoire mondiale est la condition de la réalisation de la libération de chaque individu en particulier.

La révolution bolchevique, puis la révolution chinoise, ont aboli la propriété privée, elles n’ont pas supprimé la puissance du marché mondial. Celui-ci, au contraire, l’a emporté sur la révolution communiste soviétique et a rétabli l’état de chose que les révolutions communistes étaient censées abolir. La Chine doit composer avec la puissance du marché mondial : l’existence du communisme paraît exiger véritablement la transformation complète de l’histoire en histoire mondiale. Si Marx et Engels ne méconnaissent pas la puissance du marché mondial, ils n’ont peut-être pas mesuré en 1846 et même plus tard, dans leurs œuvres postérieures, la réalité effective de son extension.

 

Marx et Engels mettent indéniablement l’accent sur l’aspect positif de la transformation accomplie de l’Histoire en Histoire mondiale contre toute valorisation du local et même du national dans sa particularité, même s’ils commencent par reconnaître que le marché mondial n’est pas la réalisation de la puissance des individus en tant qu’individus mais au contraire asservissement des individus à une puissance étrangère. D’une part, affirment-ils, “ il est clair que la véritable richesse intellectuelle de l’individu dépend entièrement de la richesse de ses rapports réels. C’est de cette seule manière que chaque individu en particulier sera délivré de ses diverses limites nationales ou locales[39], mis en rapports pratiques avec la production du monde entier (y compris la production intellectuelle) et mis en état d’acquérir la capacité de jouir de la production du monde entier dans tous les domaines (création des hommes)[40] ”. En ce sens, l’on peut dire que Marx et Engels ne soupçonnent pas les méfaits de la production mondiale. Ils sont inconditionnellement universalistes. D’autre part, ils dénoncent “ la dépendance universelle, cette forme naturelle* de la coopération des individus à l’échelle de l’histoire mondiale ”, sans jamais douter, cependant, que celle-ci, parvenue à son point d'acmé, se renversera, “ sera transformée par cette révolution communiste[41] en contrôle* et domination consciente* de ces puissances qui, engendrées par l’action réciproque des hommes les uns sur les autres, leur en ont imposé jusqu’ici, comme si elles étaient des puissances foncièrement étrangères* et les ont dominés*[42] ”. La révolution communiste est le renversement de la coopération naturelle, c’est-à-dire de la coopération identifiée à la division du travail, source de la dépendance universelle, en contrôle, en coopération volontaire. La révolution communiste est la ré-appropriation par les individus des rapports qu’ils ont les uns avec les autres.

Est-ce à dire que Marx et Engels seraient aujourd’hui contre les luttes diverses qui s’opposent à la mondialisation, à une mondialisation dont ils ne verraient pas les aspects négatifs comme définitivement et irrémédiablement négatifs ? En particulier seraient-ils contre la défense de l’exception culturelle ?

La libération de chaque individu en particulier ne peut-elle avoir lieu qu’au terme d’un processus qui transforme complètement l’Histoire en Histoire mondiale ? Le renversement de l’état social actuel, le contrôle et la domination consciente, sont-ils possibles dans le cours du développement avant que la dépendance soit véritablement universelle, avant qu’elle ait atteint le stade de la mondialisation effective ? L’heure n’est plus à la pensée de la possibilité de la “ révolution ” communiste mais à celle d’actions qui ont lieu au cours du processus de la mondialisation effective.

La conception de l’histoire que Marx et Engels ont développée implique les résultats  suivants : “ Dans le développement des forces productives, il arrive un stade où naissent (…) des forces destructrices (le machinisme et l’argent), et, fait lié au précédent, il naît une classe qui supporte toutes les charges de la société sans jouir de ses avantages, qui est expulsée de la société et se trouve, de force, dans l’opposition la plus ouverte à toutes les autres classes, une classe que forme la majorité des membres de la société et d’où surgit la conscience de la nécessité d’une révolution radicale, conscience qui est la conscience communiste (…)[43] ”. Cette proposition est énigmatique. Qu’est-ce qui est entendu au juste par les “ forces destructrices ” ? Le rôle du machinisme et de l’argent n’est pas précisé. L’on peut penser qu’une certaine utilisation du machinisme est cause de l’exclusion des prolétaires du processus de production. Les révolutions communistes du XXe siècle n’ont pas tendu à supprimer cette classe qui supporte toutes les charges de la société sans jouir de ses avantages, à supprimer cette classe qui est expulsée de la société.

Les révolutions communistes du XXe siècle ne correspondent pas à la définition que Marx et Engels donnent de la révolution communiste dans L’Idéologie Allemande. Les conditions dans lesquelles se passeront les révolutions du XXIe siècle y correspondront-elles ou bien cette définition de la révolution communiste restera-t-elle utopique ? “ Dans toutes les révolutions antérieures, le mode d’activité restait inchangé et il s’agissait seulement d’une autre distribution de cette activité, d’une nouvelle répartition du travail entre d’autres personnes ; la révolution communiste, en revanche, est dirigée contre le mode d’activité antérieur, elle supprime le travail (c’est-à-dire, ajouterons-nous, la division du travail, aussi bien la division naturelle du travail que sa division consciente et volontaire) et abolit la domination de toutes les classes en abolissant les classes elles-mêmes, parce qu’elle est effectuée par la classe qui n’est plus considérée comme une classe dans la société[44], qui n’est plus reconnue comme telle et qui est déjà l’expression de la dissolution de toutes les classes, de toutes les nationalités, etc. , dans le cadre de la société actuelle[45] ”.

Nous dirons que Marx reprend l’idée de classe universelle exposée dans les derniers paragraphes de L’Introduction à la Contribution à la Critique de la Philosophie du Droit de Hegel[46]. Cette conscience communiste ne surgit pas spontanément* comme une conscience qui naît immédiatement de la situation qui est celle de la classe qui se trouve dans l’opposition la plus ouverte à toutes les autres classes* : “ Une transformation massive des hommes s’avère nécessaire pour la création en masse de cette conscience communiste, comme aussi pour mener à bien la chose elle-même*. Or une telle transformation ne peut s’opérer que par un mouvement pratique , par une révolution, cette révolution n’est donc pas seulement rendue nécessaire parce qu’elle est le seul moyen de renverser la classe dominante, elle l’est également parce que seule une révolution permettra à la classe qui renverse l’autre de balayer toute la pourriture du vieux système qui lui colle après et de devenir apte à fonder la société sur des bases nouvelles[47] ”. Toutes les expériences pour la création de cette conscience communiste qui ont eu lieu au XXe siècle n’ont-elles pas été des contresens, des caricatures, de ce que Marx et Engels entendaient par création de cette conscience apte à fonder une nouvelle société ? La révolution culturelle chinoise a sans doute prétendu répondre à cette injonction de Marx et Engels, de même que la révolution des Khmer Rouges. Pourtant rien n’est plus éloigné que ces mouvements situés à l’opposé de la ré-appropriation de la culture universelle dont précisément les prolétaires sont privés. Inspirée d’une certaine tradition utopique, cette critique des aptitudes culturelles spécifiquement urbaines n’a rien de marxien. Marx et Engels valorisent toujours en effet la ville contre la campagne : “ Déjà, la ville est le fait de la concentration de la population, des instruments de production, du capital, des plaisirs et des besoins, tandis que la campagne met en évidence le fait opposé, l’isolement et l’éparpillement[48] ”. Une tâche de la révolution communiste est de supprimer cette opposition de la ville et de la campagne. La grande division du travail matériel et intellectuel recouvre, en grande partie, la séparation de la campagne et de la ville. Nul doute que Marx valorise le second terme par rapport au premier. “ L’existence de la ville implique du même coup la nécessité de l’administration, de la police, des impôts, etc., en un mot la nécessité de l’organisation communale, partant de la politique en général (…) ”. Si “ l’opposition entre la ville et la campagne ne peut exister que dans le cadre de la propriété privée ”, si “ elle est l’expression la plus flagrante de la subordination de l’individu à la division du travail, de sa subordination à une activité déterminée qui lui est imposée ”, si “ cette subordination fait de l’un un animal de la ville et de l’autre un animal de la campagne, tout aussi bornés l’un que l’autre ”, si cette subordination “ fait renaître chaque jour à nouveau l’opposition des intérêts des deux parties ”, l’abolition de cette opposition entre la ville et la campagne est l’une des premières conditions de la communauté et “ cette condition dépend à son tour d’une masse de conditions matérielles préalables que la simple volonté ne suffit pas à réaliser comme tout le monde peut le constater du premier coup d’œil[49] ”. Rien de plus étranger à la critique marxienne que l’idée d’une subordination de la ville à la campagne, de l’universel au local, du capital à la propriété foncière.

La réforme de la conscience communiste comme critique de la ville et valorisation de la campagne tient à des conditions matérielles dont Marx et Engels n’avaient aucune idée. Elle relève de l’utopie prémarxienne, même si c'est la réalité économique du Cambodge et surtout celle de la Chine qui ont pu donner un tel essor pratique à cette position théorique.

 

Les révolutions communistes ni les partis communistes n’ont supprimé jusqu’à ce jour le dualisme entre État politique et société civile. Le cours actuel de la mondialisation montre clairement la faiblesse, donc l’insuffisance, de mesures de nationalisation prises par les Etats-Nations. La nécessité économique semble, bien plutôt, nécessiter l'accentuation de mesures contre-révolutionnaires, privatisations, concentration multiétatique du capital. L’Etat-Nation n’est plus —si ce n’est peut-être pour la Chine, du fait de son étendue géographique et de sa démographie— un cadre adéquat pour la socialisation des instruments de production.

Si l’on revient à l’analyse critique faite par Marx en 1843, l’exigence de la suppression du dualisme entre État politique et société civile, c’est-à-dire l'exigence de la démocratie au sens marxien du terme n'a pas été satisfaite. Le parti communiste, en tant qu’il transcende la société civile, reste un universel abstrait. Il ne réalise pas l’effectuation de l’unité dialectique du particulier et de l’universel. Certes, il y a eu déjà en U.R.S.S et également en Chine une pratique pour élever au politique, c’est-à-dire à l’universel concret, la société tout entière. Mais cette tentative d’universalisation du particulier comme de la particularisation de l’universel, en vue de la constitution d’un universel concret, n’a pas été ressentie et comprise par les individus comme l’activité qui leur était la plus propre. Elle leur est apparue comme une tâche qui s’ajoutait arbitrairement à leur activité de production. La conscience communiste est celle qui rend effective pour tout individu en tant qu’individu l’appropriation de l’universel concret. La révolution communiste est celle qui supprime toute bureaucratie ou en terme hégélien “ tout état universel ”, distinct du peuple tout entier, pour faire de la chose publique la chose de tout individu en tant qu’individu[50]. L’affaire publique n’est plus l’affaire de quelques-uns, l’affaire d’une corporation dans sa distinction avec l’activité de production en vue des besoins particuliers qui serait l’affaire de la grande majorité des individus. La révolution communiste n’est pas celle qui reproduit, par la mise en place de personnes qui font partie de l’appareil d'État, la transcendance de l'État politique vis-à-vis de la société civile mais celle qui accomplit la dialectique du particulier et de l’universel et la dialectique descendante de l’universel au particulier. Il n’y a personne pour qui l’affaire politique n’est pas son affaire propre au même titre que son activité de production des biens nécessaires à la vie du peuple.

Le dépérissement de l'État signifie l’appropriation par tous les individus en tant qu’individus du politique, c’est-à-dire de l’affaire publique.

 

La démocratie prend son véritable sens comme propositions de choix parfois contradictoires dans l’organisation de la production de la vie du peuple entier. 

La socialisation des biens de production laisse entier le problème de l’organisation de la production de ces biens socialisés. Il peut y avoir une majorité et une minorité dans la conception de l’organisation de la production de ces biens. La démocratie consiste à ne pas mettre de côté comme essentiellement et définitivement nulle et non avenue la proposition d’organisation qui aura été celle de la minorité. La discussion reste ouverte. L’association communiste n’exclut pas la possibilité d’un autre choix que celui qui a été décidé à un moment donné par les producteurs associés car tout choix reste unilatéral. Le rôle de l’opposition est aussi un rôle de contrôle de la gestion de la majorité. A tout moment la puissance sociale des individus associés, dont la collaboration est consciente et volontaire, reste une puissance assujettie aux individus en tant qu’individus. Le rôle du parti communiste est de veiller à ce que la puissance sociale des individus associés ne se réautonomise pas par rapport à ces derniers, que cette puissance ne leur redevienne pas étrangère et ne se reconstitue pas comme une puissance transcendante, en un pseudo sujet, apparaissant de nouveau comme le vrai sujet du cours de l’Histoire. Le parti communiste d’un régime communiste ne doit pas devenir une caste minoritaire qui s’est approprié le monopole des décisions concernant tout ce qui relève du bien public, de la chose publique[51].

Solange Mercier-Josa,

Paris, septembre 2001.

 



[1]. Nous ferons remarquer que, dans tout ce développement, le concept d'“ aliénation ”, tel que Marx et Engels l'interprètent, n'intervient jamais. Seul le concept de “ lutte de la concurrence ” est utilisé, ce qui nous fait penser que ces pages ont été écrites plus particulièrement par Engels.

[2]. “ Et enfin la division du travail nous offre immédiatement le premier exemple du fait suivant : aussi longtemps que les hommes se trouvent dans la société naturelle, donc aussi longtemps qu'il y a scission entre l'intérêt particulier et l'intérêt commun, aussi longtemps donc que l'activité n'est pas divisée volontairement mais du fait de la nature, l'action propre de l'homme se transforme pour lui en puissance étrangère qui s'oppose à lui et l'asservit, au lieu qu'il la domine. ”, Marx-Engels, L'Idéologie Allemande, éditions sociales, Paris, 1968, p. 62.

* Nous soulignons.

[3]. Marx-Engels, L'Idéologie Allemande, éditions sociales, Paris, 1968, p. 82.

[4]. Marx-Engels, Ibid., p. 82.

* Nous soulignons.

[5]. Marx-Engels, op. cit., p. 83.

* Nous soulignons.

[6]. Marx-Engels, op. cit., p. 84.

* Nous soulignons.

[7]. Marx-Engels, op. cit., p. 84.

[8]. Qu'est-ce que l'immigration contemporaine, sinon un vagabondage international ?

[9]. Marx-Engels, op. cit., p. 86.

[10]. Marx-Engels, op. cit., p. 86.

[11]. Marx-Engels, op. cit., p. 86.

[12]. Marx-Engels, op. cit., p. 87.

[13]. Marx-Engels, op. cit., p. 87. Nous lirons, en parallèle, le texte de Marx et Engels et le texte de Victor Considérant dans Destinée Sociale : “ L'esprit mercantile et le puissant levier de la concentration actionnaire, qui tendent à mettre aux mains des grands capitalistes la direction et le monopole de l'industrie, sont les éléments du monopole maritime ou haut monopole commercial, caractère pivotal de la troisième phase, qui résume l'époque et ses tendances. Ce monopole influe évidemment sur la politique générale au point d'en changer complètement la couleur : il devient le centre d'action de cette politique, et lui imprime un mouvement tout nouveau qui révèle l'énergie sociale de l'élément mercantile à cette époque et montre à nu sa puissance sur le sort des nations, dont il est réellement l'arbitre normal à ce point de développement. L'esprit mercantile teint de sa couleur, alors, la diplomatie, les guerres et toutes les transactions internationales ; il monte au trône ; il force le lord grand-chancelier du royaume à siéger au parlement sur une balle de laine. ”, Destinée Sociale, Au bureau de la Phalange, rue Jacob, 54, Paris, 1837, pp. 196, 197.

Le lecteur trouvera, dans la Théorie des quatre mouvements, une étude très détaillée du monopole maritime. On comprendra du reste ici l'importance de ce caractère, désigné comme pivot de la troisième phase, si l'on réfléchit à la puissance sociale que le monopole maritime a successivement manifesté dans toutes les nations chez lesquelles il s'est produit. L'histoire des Syriens et des Carthaginois dans l'Antiquité ; celle, plus récente, des Républiques de Gênes, de Venise, de Hollande, et la très moderne histoire de l'Angleterre, suffisent bien pour nous faire apprécier cette puissance.

[14]. Marx-Engels, L'Idéologie Allemande, op. cit., p. 90.

[15]. Marx-Engels, op. cit., p. 89.

[16]. Marx-Engels, op. cit., p. 89.

[17]. Marx-Engels, op. cit., p. 89.

[18]. Marx-Engels, op. cit., p. 89.

[19]. Marx-Engels, op. cit., p. 90. Comparons ce qui est dit dans ce texte des rapports naturels et ce que Marx et Engels disent de la manière dont le communisme traite “ les conditions naturelles préalables ”. “ Le communisme se distingue de tous les mouvements qui l'ont précédé jusqu'ici en ce qu'il bouleverse la base de tous les rapports de production et d'échanges antérieurs et que, pour la première fois, il traite consciemment toutes les conditions naturelles préalables comme des créations des hommes qui nous ont précédés jusqu'ici, qu'il dépouille celles-ci de leur caractère naturel et les soumet à la puissance des individus unis ”, Marx-Engels, op. cit., p. 97.

La substitution des rapports d'argent aux rapports naturels qu'opère la grande industrie n'est pas identifiable à la soumission des rapports naturels à la puissance des individus unis qu'opère le communisme. Les rapports d'argent sont en un sens des conditions préalables, des créations des hommes qui ont précédé ceux qui ont effectué la révolution communiste. L'organisation économique sur laquelle repose le communisme ne peut être que postérieure à la grande industrie. De ce fait, son organisation (l'organisation du communisme) est essentiellement économique ; elle est la création matérielle des conditions de cette union ; elle fait des conditions existantes les conditions de l'union. L'état de chose que crée le communisme est précisément la base réelle qui rend impossible tout ce qui existe indépendamment des individus —dans la mesure toutefois où cet état de chose existant est purement et simplement un produit des relations antérieures des individus entre eux.

[20]. Marx-Engels, op. cit., p. 90.

[21]. Marx-Engels, op. cit., p. 90.

* Nous soulignons.

[22]. Marx-Engels, op. cit., p. 90.

[23]. Marx-Engels, op. cit., pp. 66, 67.

[24]. Cf. Marx-Engels, op. cit., p. 64.

[25]. Marx-Engels, op. cit., p. 63.

[26]. Cette remarque ou cette proposition de Marx évoque, d'une façon aussi évidente qu'inattendue, la définition que Pascal, dans Les Pensées, donne de “ l'honnêteté ”, de “ l'homme universel ” : “ 40. Il faut qu'on n'en puisse [dire], ni : “ Il est mathématicien ”, ni “ prédicateur ”, ni “ éloquent ”, mais : “ Il est honnête homme ”. Cette qualité universelle me plaît seule. Quand en voyant un homme on se souvient de son livre, c'est mauvais signe ; je voudrais qu'on ne s'aperçut d'aucune qualité que par la rencontre et l'occasion d'en user. (Ne quid nimis) : de peur qu'une qualité ne l'emporte, et ne fasse baptiser. Qu'on ne songe point qu'il parle bien, sinon quand il s'agit de bien parler ; mais qu'on y songe alors. ”

“ 41. L'homme est plein de besoins : il n'aime que ceux qui peuvent les remplir tous. “ C'est un bon mathématicien ”, dira-t-on. —Mais je n'ai que faire de mathématiques : il me prendrait pour une proposition. —“ C'est un bon guerrier. ” Il me prendrait pour une place assiégée. Il faut donc un honnête homme qui puisse s'accommoder à tous mes besoins également. ”, Pascal, Les Pensées, La Pléiade, Paris, Gallimard, 1950, p. 833.

[27]. Marx-Engels, op. cit., p. 63.

[28]. En revanche, Marx, dans Le Capital, revient sur cette idée ; il la précise : “ A intensité et force productive du travail données, la partie de la journée de travail nécessaire à la production matérielle est d’autant plus courte, et donc la partie de temps conquise pour des occupations libres, spirituelles et sociales des individus est d’autant plus grande, que le travail est uniformément réparti entre tous les membres de la société en mesure de travailler et qu’il est moins possible qu’une couche de la société se défasse de la nécessité naturelle du travail pour en accabler une autre couche sociale. ”, Marx, Le Capital, Messidor, éditions sociales, Paris, 1983, p. 593.

[29]. Marx-Engels, L'Idéologie Allemande, op. cit., p. 63.

[30]. Marx-Engels, op. cit., p. 64. Marx reprend, dirons-nous, pour une part, le § 243 des Principes de la Philosophie du Droit de Hegel : “ Si la société civile agit sans obstacle, elle augmente continuellement la population et l’industrie à l’intérieur d’elle-même. Par l’universalisation du lien de dépendance entre les hommes constitué par leurs besoins et les méthodes pour produire et distribuer les moyens de satisfaire ses besoins, l’accumulation des richesses augmente d'un côté tandis que, de l'autre côté, augmentent aussi la spécialisation et la limitation du travail particulier et, avec cela, la dépendance et le dénuement de la classe qui est liée à ce travail, ce qui entraîne l’incapacité de sentir les autres possibilités, et en particulier les avantages spirituels de la société civile et d’en jouir ”, Principes de la Philosophie du Droit, Paris, Vrin, 1975, pp. 250, 251.

* Nous soulignons.

[31]. Marx-Engels, op. cit., pp. 63, 64.

[32]. Marx-Engels, op. cit., p. 64.

* Nous soulignons.

* Ibid.

[33]. Marx-Engels, op. cit., p. 64.

[34]. Marx-Engels, op. cit., p. 64.

[35]. Marx-Engels, op. cit., p. 65.

[36]. Marx-Engels, op. cit., p. 66.

* Nous soulignons.

[37]. Marx-Engels, op. cit., pp. 66, 67.

[38]. Marx-Engels, op. cit., p. 67.

[39]. Ne pourrions-nous pas inclure, dans ces limites dont il faut que l'individu se défasse afin de parvenir à une véritable richesse intellectuelle, le rapport fantasmagoriquement sécurisant que les individus tâchent aujourd'hui d'entretenir avec “ leurs origines ” ?

[40]. Marx-Engels, op. cit., p. 67.

* Nous soulignons.

[41]. A méditer le texte de L'Idéologie Allemande, nous comprenons clairement que le mot de “ révolution ” employé ici par Marx et Engels n'a pas tant pour signification, ce qui est son sens courant, un changement brusque et violent, mais qu'il désigne bien plutôt l'achèvement d'un processus qui, parvenu à son terme, se renverse intégralement. Le terme de “ révolution ”, dans L'Idéologie Allemande est bien moins politique et historique que philosophique et scientifique, dans le sens où il fait écho à la pensée kantienne de la “ révolution ”, c'est-à-dire substitution, passage nécessaire du point de vue de l'objet à celui du sujet ; Kant effectuant par là sa révolution copernicienne.

[42]. Marx-Engels, op. cit., p. 67.

[43]. Marx-Engels, op. cit., p. 67.

[44]. Le suremploi actuel du terme de “ gens ” vise-t-il de la part de l'idéologie dominante à faire accroire à la dissolution de fait des “ classes sociales ” (tout un chacun, quel que soit son statut, son emploi, étant appelé, encouragé à devenir actionnaire et donc partie prenante du capital !) ; ou bien, l'inflation de ce terme vide annonce-t-elle, désigne-t-elle l'importance croissante de ceux qui, de fait, n'ont plus rien à faire ni à voir avec une société au sein de laquelle ils vivent mais à laquelle ils ne participent plus, dont ils ne font plus vraiment partie ?

[45]. Marx-Engels, op. cit., p. 68.

[46]. Marx, Contribution à la Critique de la Philosophie du Droit de Hegel, annexe, Paris, éditions sociales, 1975, pages 197 à 212.

* Nous soulignons.

[47]. Marx-Engels, op. cit., p. 68.

[48]. Marx-Engels, op. cit., p. 80.

[49]. Marx-Engels, op. cit., pp. 80, 81.

[50] Nous rappellerons à ce propos certains passages de l’introduction par Friedrich Engels de La guerre civile en France-1871 de Marx. Toute cette introduction mériterait d’être relue et appliquée aux statuts des partis communistes des démocraties populaires : “ Pour éviter cette transformation, inévitable dans tous les régimes antérieurs, de l'État et des organes de l'État, à l’origine serviteurs de la société, en maîtres de celle-ci, la Commune employa deux moyens infaillibles. Premièrement, elle soumet toutes les places de l’administration, de la justice, et de l’enseignement aux choix des intéressés par élection au suffrage universel, et, bien entendu, à la révocation à tout moment par ces mêmes intéressés. Et, deuxièmement, elle ne rétribua tous les services, des plus bas aux plus élevés, que par le salaire que recevaient les autres ouvriers (…). Ainsi on mettait le holà à la chasse aux places et à l’arrivisme, sans parler de la décision supplémentaire d’imposer des mandats impératifs aux délégués aux corps représentatifs ”, Engels, op. cit., p. 24.

Et encore : “ En quoi consistait, jusqu’ici, le caractère essentiel de l'État ? La société avait crée, par simple division du travail à l’origine, ses organes propres pour veiller à ses intérêts communs. Mais, avec le temps, ces organismes, dont le sommet était le pouvoir de l'État, s’étaient transformés, en servant leurs propres intérêts particuliers, de serviteurs de la société, en maîtres de celle-ci (…) ”, Engels, op. cit., p. 23.

Enfin : “ C’est précisément en Amérique que nous pouvons le mieux voir comment le pouvoir d'État devient indépendant vis-à-vis de la société, dont, à l’origine, il ne devait être que le simple instrument. ”, Engels, op. cit., p. 24.

[51]. Contrairement à la thèse qui a été longtemps admise après l'interprétation althusserienne de la pensée du Jeune Marx, version selon laquelle le concept d'“ aliénation ” disparaissait du discours marxiste à partir de L'Idéologie Allemande, nous dirons que Marx, dans ce texte de L'Idéologie, continue à ne faire que penser l'aliénation en la (re)pensant comme indissociablement liée au concept de “ division du travail ”, dont elle est l'effet inéluctable. Marx pointe les différentes déterminations de la division du travail qui sont, d'ailleurs, liées les unes aux autres comme relevant d'un seul processus ; à ces différentes déterminations de la division du travail (par exemple division du travail et acte sexuel ; division du travail et division du travail manuel et du travail intellectuel ; division du travail et division entre intérêt collectif et intérêt particulier, etc.) correspondent autant de figures de l'aliénation différentes et pourtant toujours énoncées comme le fait que les individus ne se reconnaissent pas dans le produit de leur activité mais que celui-ci en vient à une existence autonome qui semble, elle, leur fixer leur place et leur donner forme, au lieu d'être la marque de leur coopération.

“ Par contre, dans la communauté des prolétaires révolutionnaires qui mettent sous leur contrôle toutes leurs propres conditions d'existence et celles de tous les membres de la société, c'est l'inverse qui se produit. Les individus y participent en tant qu'individus. Et (bien entendu, à condition que l'association des individus s'opère dans le cadre des forces productives qu'on suppose maintenant développées) c'est cette réunion qui met les conditions du libre développement des individus et de leur mouvement sous son contrôle, tandis qu'elles avaient été jusque-là livrées au hasard et avaient adopté une existence autonome vis-à-vis des individus, précisément du fait de leur séparation en tant qu'individus et de leur union nécessaire, impliquée par la division du travail, mais devenue, du fait de leur séparation en tant qu'individus, un lien qui leur était étranger. ”, Marx-Engels, op. cit., p. 96.

Quand Marx parle donc de la sursomption du travail, il vise la fin de la division du travail en tant que source unique d'aliénations multiples. Nous reviendrons sur cette identité et cette articulation prégnante et subtile entre déterminations de la division du travail et figures de l'aliénation dans une étude ultérieure.