Actuel Marx   en Ligne

CORRESPONDANCE AU SUJET DE "LA LUTTE DE LA CONCURRENCE MONDIALE
"LUTTE DE CONCURRENCE" ET"DIVISION DU TRAVAIL" dans la première partie de L'idéologie Allemande de Marx et Engels"

Solange MERCIER JOSA
CNRS

Actuel Marx en Ligne   n°9
( 1/10/2002)

 

Lutte pour la concurrence et marché mondial. Présence de l'aliénation dans l'Idéologie Allemande en tant que division du travail.

 

 

 

 

                                                             

Cher Monsieur Zengh Zhisheng,

 

 

 

 

 [...]" Lutte de la concurrence et division du travail dans la première partie de L’Idéologie Allemande de Marx et Engels". Cet article n’est pas seulement une étude précise du texte de Marx et Engels de 1845-1846. Il s’agit d’une mise en rapport de l’époque historique qui est la leur avec l’époque qui est la nôtre. Cette mise en rapport suppose une présentation de la conception de l’Histoire qu’ils inaugurent, une détermination des concepts qu’ils produisent : modes de productions ; rapports de productions et d’échanges ; formation du marché mondial par la lutte de la concurrence entre les diverses nations ; et surtout aliénation de la puissance sociale, c’est-à-dire que la force productive décuplée qui naît de la division du travail (coopération apparente entre les divers individus), la puissance sociale, n’apparaît pas aux individus comme leur propre puissance décuplée mais comme une puissance étrangère qui les asservit au lieu qu’ils la dominent. La question est de savoir si l’état de choses existant que Marx et Engels avaient mis au jour, c’est-à-dire la division du travail à l’intérieur de la famille qui implique la disposition gratuite du travail domestique de la femme, “ la contradiction entre l’intérêt particulier et l’intérêt collectif qui amène l’intérêt collectif à prendre, en qualité d'État, une forme indépendante, séparée des intérêts réels de l’individu et de l’ensemble et à faire en même temps figure de communauté illusoire 1”, la division de la société en classes dont l’une domine toutes les autres, vaut encore pour l’époque contemporaine ou si les révolutions communistes telles qu’elles ont eu lieu au XXe siècle ont renversé radicalement, comme Marx et Engels l’espéraient, la marche de l’Histoire dont ils ont (re)tracée les moments capitaux. Nous dirons, en brève introduction, que le problème qui se pose est le suivant : depuis la chute du mur de Berlin, et malgré l’effort du parti communiste chinois pour que les acquis de la Révolution Communiste ne soient pas démentis par la mondialisation néo-libérale, on ne peut pas dire, en toute objectivité, que le communisme, tel que Marx le définissait comme le mouvement qui abolit l’état actuel, ait été accompli au XXe siècle. La question est de savoir si le XXIe siècle sera le siècle qui accomplira ce renversement radical.

En tant que Marx et Engels définissent l’état actuel comme un état fondé sur la division du travail telle qu’elle est produite par la société naturelle, division qui a pour effet que l’action propre de l’homme se transforme pour lui en une puissance aliénante, on peut affirmer que ni la révolution entreprise par les Républiques de l’ex‑Union Soviétique ni même la Révolution chinoise n’ont réussi à abolir l’état de choses existant, c’est-à-dire n’ont réussi à faire en sorte que les individus créent et mettent en œuvre une organisation du travail telle que l’action propre de chaque individu lui apparaisse dans son processus entier comme le produit de son activité propre.

Aucune révolution communiste n’a réglementé la répartition du travail de sorte que chaque sphère d’activité ne soit plus une sphère d’activité exclusive et déterminée, imposée aux individus par une certaine conception de l’organisation du travail censée avoir pour finalité la satisfaction des besoins de la collectivité entière et non primordialement de manifester la subjectivité individuelle dans sa complexité et son caractère multidimensionnel. La coïncidence entre le travail, entre l’activité productrice d’un individu, et la manifestation de sa subjectivité est encore un phénomène minoritaire. Il reste vrai, pour la grande majorité des individus, que les sociétés communistes réelles n’ont pas véritablement trouvé le moyen de réglementer et de planifier la production générale de telle sorte qu’elle ait pour résultat l’émancipation de l’activité de chaque individu. Partout aujourd'hui, la masse des individus est vouée et réduite à une sphère du travail social qui, si elle est nécessaire à une production qui satisfait les besoins fondamentaux d’un peuple, ne lui permet cependant pas de choisir librement une diversité de sphères d’activités où elle puisse se reconnaître et épanouir ses facultés et ses talents.

La Révolution Communiste du XXIe siècle devrait être celle qui en finit avec la fixation pour chaque individu de son statut social, la pétrification de son produit en une puissance objective qui le domine, échappe à son contrôle et déçoit ce qu’il attend de lui-même en tant qu’individu personnel, créateur d’œuvres uniques dont cependant la valeur soit appréciable et appréciée par et pour tout homme. Le marxisme du XXIe siècle serait celui qui parviendrait à résoudre le problème de la contradiction entre le travail effectif qui est imposé à la grande majorité des individus, lequel a pour finalité de leur permettre de gagner leur vie au plus haut niveau autorisé par le développement des forces productives de la formation sociale à laquelle ils appartiennent, et l’activité sous ses multiples formes que les individus, dans leur pluralité ou multiplicité et dans leur diversité, auraient choisi d’exercer s’ils avaient la libre disposition de leur temps.

Le XXIe siècle, dans cette perspective, aurait pour visée de supprimer l’opposition entre la pluridisciplinarité et l’excellence, laquelle suppose la prééminence d’une activité sur l’autre. La valorisation marx-engelsienne de la polyvalence de l’activité individuelle ne doit pas être confondue avec l’emploi précaire et réduite à celui-ci, caractéristique du capitalisme contemporain soucieux de réduire au minimum le coût du travail salarié.

Il ne s’agit pas d’ignorer la nécessaire coopération des individus pour que tous les besoins d’une société soient satisfaits, pour qu’aucune sphère d’activité de la vie d’un peuple ne soit sacrifiée. Il ne s’agit pas non plus d’ignorer l’organisation rationnelle du travail nécessaire pour le développement de la grande industrie, dont un peuple ne peut se passer pour son développement, mais une solution devrait être trouvée en ce qui concerne la nécessaire hiérarchie des travaux, de telle sorte que ne soient pas réservées aux uns les activités de recherches, de créations artistiques et d’inventions, et aux autres le seul travail qu’exige la perpétuation  de l’existence biologique, la simple reproduction de la vie sociale multilatérale et les tâches nécessaires à la lutte contre l’entropie que l’activité de toute existence humaine engendre corrélativement à la production.

La Révolution Communiste du XXIe siècle est aussi celle qui réussirait à supprimer dans l’activité de production le dualisme entre conception, contrôle, d’une part, et exécution, d’autre part. En effet, dans toutes les activités sociales de production, et en particulier dans les activités industrielles, mais aussi dans l’activité politique relative à l’affaire universelle qui concerne le peuple, l’activité de conception est réservée à une minorité tandis que les activités d’exécution sont déléguées au grand nombre, d’autant plus que ces activités d’exécution sont fragmentées selon des critères qui ne sont même pas élaborés par les exécutants eux-mêmes. L’exécutant n’est le plus souvent que l’auxiliaire de la machine qu’il n’a pas conçue. Il est voué à un travail limité, répétitif, générateur d’automatismes, et qui ne développe pas l’intelligence mais plutôt borne ses facultés et qui est loin de faire de l’O.S. (ouvrier spécialisé) l’individu total auquel Marx et Engels pensaient, c’est-à-dire “ en mesure de parvenir à une manifestation de soi totale, et non plus bornée, qui consiste dans l’appropriation d’une totalité de forces productives et dans le développement d’une totalité de facultés que cela implique2 ”.

Certes, toutes les nouvelles hautes technologies peuvent être considérées comme une certaine manière de supprimer la division entre le travail manuel ou matériel et le travail intellectuel, mais il existe tout de même toujours une division entre, par exemple, l’informaticien de profession qui conçoit le logiciel et l’utilisateur du programme dans son activité salariée. Les nouvelles technologies n’ont pas aboli la division du travail puisque, si l’outil est devenu unique, les tâches, elles, sont toujours divisées et l’exigence demeure celle d’un dirigeant dont l’utilisateur reste l’exécutant.

Jusqu’au début du XXIe siècle, et malgré le développement mondial des forces productives et des échanges commerciaux, les expériences communistes qui ont été tentées dans les pays d’Europe de l’Est comme dans certains pays d’Asie, et primordialement en Chine, n’ont pas réussi à sursumer le dualisme entre le travail intellectuel et le travail manuel. Il est resté vrai que, malgré les efforts entrepris pour les unir, l’activité intellectuelle et matérielle et même la jouissance et le travail, la production et la consommation, sont restés attribués à des individus différents3.

Nous ne pouvons aborder cette question de la division entre travail matériel et travail intellectuel sans prendre en compte la thèse essentiellement marxienne selon laquelle les hommes se caractérisent primordialement par la production de leurs moyens d’existence et donc par la production indirecte de leur vie matérielle elle-même. En conséquence les hommes ne se distinguent pas essentiellement des animaux par la conscience, la religion ou toute autre forme idéologique. Marx et Engels concluent que l’activité en vue de la production de la vie est première et primordiale par rapport à la production des idées.

“ La façon dont les individus manifestent leur vie reflète très exactement ce qu’ils sont. Ce qu’ils sont coïncide donc avec leur production, aussi bien avec ce qu'ils produisent qu’avec la façon dont ils le produisent. Ce que sont les individus dépend donc des conditions matérielles de leur production ”4.

La division du travail, matériel ou intellectuel, doit être pensée en fonction du postulat selon lequel “ la production des idées, des représentations et de la conscience est d’abord directement et intimement mêlée à l’activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle. […] La conscience ne peut jamais être autre chose que l’Être conscient et l'Être des hommes est leur processus de vie réel ”5 .

Marx et Engels forment la notion d’idéologie pour dénoncer le processus selon lequel il y a renversement entre l’idée et la vie comme dans une “ camera obscura 6. La vie précède la conscience, donc on ne peut pas penser la division entre travail matériel et travail intellectuel sans poser cette thèse fondamentale selon laquelle le processus vital précède le processus idéel.

“ […] La division du travail ne devient effectivement division du travail qu’à partir du moment ou s’opère une division du travail matériel et intellectuel. A partir de ce moment, la conscience peut vraiment s’imaginer qu’elle est autre chose que la conscience de la pratique existante, qu’elle représente réellement quelque chose sans représenter quelque chose de réel. A partir de ce moment, la conscience est en état de s’émanciper du monde et de passer à la formation de la théorie “ pure ”, théologie, philosophie, morale, etc. Mais, même lorsque cette théorie, cette théologie, cette philosophie, cette morale, etc., entrent en contradiction avec les rapports existants, cela ne peut se produire que du fait que les rapports sociaux existants sont entrés en contradiction avec la force productive existante ”7.

Ce n’est qu’après avoir posé explicitement ces présupposés que l’on peut correctement penser la formation du dualisme entre travail matériel et travail intellectuel et l’apparente supériorité du travail intellectuel sur le travail matériel. Il est certain cependant qu’il y a une interaction entre les deux modes d’activités et que l’activité intellectuelle réagit sur l’activité matérielle, sur son développement. Mais, en dernière instance, c'est la pratique qui est l’élément moteur.

Dans la mesure où la division du travail n’a pas été supprimée, ne serait-ce qu’entre activités intellectuelles de tous ordres, n’ayant d’autre finalité que la recherche spécifiquement humaine du bien, du beau et du vrai, et activités exercées en vue de la satisfaction de tous les besoins plus immédiatement liés à la production et à la reproduction élargie de la vie, une distance sociale est restée, cela parce que les révolutions communistes n’ont pas réussi à donner la même valeur humaine à toutes les sphères productives. En ne mettant pas l’accent sur ce que toute activité humaine a de créateur et de productif, elles n'ont pas permis à chaque individu d’être un individu complet, c’est-à-dire capable de se subordonner toutes les forces productrices existantes.

“ Nous en sommes arrivés aujourd’hui au point que les individus sont obligés de s’approprier la totalité des forces productives existantes non seulement pour parvenir à manifester leur moi mais avant tout pour assurer leur existence. Cette appropriation est conditionnée, en premier lieu, par l’objet qu’il s’agit de s’approprier, ici donc les forces productives développées jusqu’au stade de la totalité et existant uniquement dans le cadre d’échanges universels. Déjà, sous cet angle, cette appropriation doit nécessairement présenter un caractère universel correspondant aux forces productives et aux échanges. L’appropriation de ces forces n’est elle-même pas autre chose que le développement des facultés individuelles correspondant aux instruments matériels de production ”8 .

Mais pouvons-nous dire, aujourd'hui, qu'avec le développement de la mondialisation, la majorité des individus du peuple chinois s’est approprié une totalité des forces productives et a donc développé la totalité de ses facultés ? La question se pose derechef du fait de l’ouverture de la Chine au monde capitaliste et de ce qu'il est dit de la privatisation de certaines entreprises dont l’importance est considérée comme majeure pour l’économie, c’est-à-dire pour le développement des forces productives et pour l’intensité des échanges.

Si Marx et Engels considèrent la division entre travail matériel et travail intellectuel comme un moment capital de la division du travail, ils insistent aussi sur la division entre l’individu de la campagne et l’individu des villes.

Aucune Révolution Communiste du XXe siècle n’a réussi à supprimer le dualisme entre la ville et la campagne9 et à supprimer la subordination qui “ fait de l’un un animal des villes et de l’autre un animal des campagnes, tout aussi bornés l’un que l’autre, et fait renaître chaque jour à nouveau l’opposition des intérêts des deux parties ”10.

La “ Révolution Culturelle ” a eu (sans doute) pour ambition de supprimer le dualisme entre la masse des individus dont l’activité unique était la production agricole et les individus des villes qui, certes, dans leur grande majorité, étaient subordonnés à un travail de manufacture ou d’usine mais auxquels la ville permettait d’avoir des activités multiples et donc différents ordres d’activité, politique, intellectuelle, artistique, d’avoir une vie pluridimensionnelle11. Mais, toute cette “ Révolution Culturelle ” n’a pas réussi à instaurer une véritable interaction entre les savoir-faire et les qualités propres aux individus des campagnes et ceux des individus des villes. La “ Révolution Culturelle ” n’a abouti qu’à subordonner l’individu des villes à l’individu des campagnes en faisant du travail des champs un travail forcé pour les individus des villes sans que les individus des campagnes n’acquièrent les capacités multilatérales des individus des villes.

Autant Marx et Engels affirment que c’est avec la suppression de la propriété privée que sera supprimée la subordination de tous les individus indistinctement à un travail déterminé qui leur est imposé, autant ils soutiennent également que cette suppression de la propriété privée ne suffit pas à supprimer l’opposition entre la ville et la campagne. Marx et Engels notent d’ailleurs que cette suppression dépend d’un grand nombre de conditions qui n’ont pas été réunies au XXe siècle et que le XXIe siècle a pour tâche de réaliser. Cette suppression de l’opposition entre la ville et la campagne est la première condition de l’instauration d’une véritable communauté12.

Face à la vulgate marxiste qui caractérise le marxisme comme collectivisation, il est de toute première importance d’attirer l’attention sur le fait que la Révolution Communiste, telle qu’elle est énoncée tout à fait explicitement par Marx et Engels dans L’Idéologie Allemande, est la révolution qui rend possible l’existence de l’individu en tant qu’individu, l’existence de relations entre les individus en tant qu’individus. C’est la contingence qui selon Marx et Engels définit la situation actuelle des prolétaires, leur condition d’existence comme leur condition de travail, une situation sur laquelle ni les prolétaires isolés ni même leurs organisations n’ont de prise. Cette situation de contingence, qu’il ne faudrait pas confondre avec une liberté véritable, ne peut être supprimée que par la suppression du prolétariat lui-même, donc par la Révolution Communiste.

“ Il découle de tout le développement historique jusqu’à nos jours que les rapports collectifs dans lesquels entrent les individus d’une classe et qui étaient toujours conditionnés par leurs intérêts communs vis-à-vis d’un tiers furent toujours une communauté qui englobait ces individus uniquement en tant qu’individus moyens*, dans la mesure où ils vivaient dans les conditions d’existence de leur classe ; c’était donc là, en somme, des rapports auxquels ils participaient non pas en tant qu’individus, mais en tant que membre d’une classe13 ”.

Marx et Engels commencent donc par définir l’individu moyen. Si la contingence caractérise la situation des membres de la classe prolétarienne, ceux-ci, de même que les membres de la classe dominante, n’existent que comme “ individus moyens ”. En effet, chacune des classes antagonistes est formée d’individus qui ont les mêmes intérêts, ce sont ces intérêts communs qui donnent leur identité à chacun des individus de chacune des deux classes et ceci est vrai historiquement pour toutes les sociétés de classes. Ces individus moyens subordonnés à leur classe respective n’ont de rapport entre eux qu’en tant que membre d’une classe et non en tant qu’individu singulier. Marx et Engels visent par le terme d'“ individu moyen ” les caractères qui appartiennent aux individus en tant qu’ils sont membres d’une classe sociale, qu’ils ont des intérêts communs, dans la mesure également où leurs conditions d’existence sont celles de leur classe. Si Marx et Engels désignent la communauté des prolétaires révolutionnaires comme la communauté qui abolit le statut d’individu moyen, comme celle qui promeut l’individu en tant que tel, qui établit des rapports entre individus en tant qu’individus et l’existence de relations entre individus en tant qu’individus en affranchissant les individus de leur subordination aux conditions d’existence communes à une classe déterminée, nous ne pouvons pas vraiment dire que les révolutions communistes qui ont eu lieu au XXe siècle sont celles qui sont parvenues, pour la majorité des individus, à supprimer  les individus moyens. Nous ne pouvons pas affirmer que les Républiques Socialistes ont supprimé pour la majorité des individus le statut d’individu moyen, cela malgré les efforts qu’elles ont fourni en ce sens. Elles n’ont donc pas aboli la distinction entre les classes sociales.

Le marxisme du XXIe siècle serait celui qui, dans sa pratique, correspondrait à la définition que Marx et Engels donnent de la communauté des prolétaires révolutionnaires : “ Par contre, dans la communauté des prolétaires révolutionnaires qui mettent sous leur contrôle toutes leurs propres conditions d’existence et celle de tous les membres de la société, c’est l’inverse qui se produit : les individus y participent en tant qu’individus*. Et (bien entendu, à condition que l’association des individus s’opère dans le cadre des forces productives qu’on suppose maintenant développées) c’est cette réunion qui met les conditions du libre développement des individus et de leur mouvement sous son contrôle, tandis qu’elles avaient été jusque là livrées au hasard et avaient adopté une existence autonome vis-à-vis des individus, précisément du fait de leur séparation en tant qu’individus et de leur union nécessaire, impliquée par la division du travail, mais devenue, du fait de leur séparation en tant qu’individus, un lien qui leur était étranger14 ”.

Les conditions du libre développement des individus sont déterminées par Marx et Engels comme celles que fait advenir l’association des prolétaires qui mettent sous leur contrôle leurs conditions d’existence et les rapports qu’ils ont entre eux en tant qu’individus. Il faut encore une fois nous arrêter sur le fait que Marx et Engels insistent sur l’association des prolétaires révolutionnaires comme seule condition d’individuation réelle, comme condition de possibilité pour que les rapports entre individualités ne soient plus soumis à des conditions extrinsèques à leurs individualités, à des conditions qui transcendent celles-ci.

Marx et Engels démythifient le Contrat social de Rousseau en tant que celui-ci se donne comme une union libre et volontaire alors qu’il n’est qu’ “ une union nécessaire, sur la base des conditions à l’intérieur desquelles les individus jouissent de la contingence15 ”. “ Ce droit de pouvoir jouir en toute tranquillité de la contingence à l’intérieur de certaines  conditions, c’est ce qu’on appelait jusqu’à présent la liberté personnelle*. — Ces conditions d’existence ne sont naturellement que les forces productives et les modes d’échanges de chaque période16 ”.

La contingence consiste dans le fait que les conditions du développement des individus sont livrées au hasard et ont adopté une existence autonome vis-à-vis des individus séparés en tant qu’individus et qui n’ont entre eux qu’un lien qui leur est étranger. Le communisme pratique du XXIe siècle serait celui qui substituerait à la contingence des conditions d’existence et de travail une association des individus propre à instaurer une véritable liberté de l’activité de ces derniers.

Ces mêmes individus qui, dans les sociétés de classes, sont sous un certain aspect qualifié d’“ individu moyen ” sont, sous un autre aspect, désignés comme individu abstrait.

Sont désignés comme individus abstraits les individus par rapport auxquels les forces productives ont pris une forme telle qu’elles paraissent avoir une existence autonome, c’est-à-dire une existence qui n’a pas son origine dans l’activité de ces individus. Marx et Engels expliquent cette autonomie apparente des forces productives par la contradiction qui existe entre la situation tout à la fois de désunion et de conflit entre les travailleurs et leur situation d’échange et de dépendance réciproque dans le travail sans laquelle celui-ci serait sans efficacité. Cette totalité de forces productives qui a pris une sorte de forme objective n’apparaît plus pour les individus eux-mêmes comme leurs propres forces mais comme la force de la propriété privée ou autrement dit la force des individus uniquement dans la mesure où ils sont propriétaires privées. “ Dans aucune période précédente, les forces productives n’avaient pris cette forme indifférente aux relations des individus en tant qu’individus, parce que ces relations ”, précisent Marx et Engels, “ étaient encore limitées 17”.

Le procès d’autonomisation des forces productives par rapport aux individus, qui fait de ces individus des individus abstraits, est pourtant paradoxalement un procès émancipateur dans le sens où il est le procès qui rend possible la relation entre individus en tant qu’individus. L’individu abstrait ne doit donc pas être seulement conçu sous son aspect négatif : son caractère d'abstraction est, dans son développement, la condition de possibilité de relations d’individus en tant qu’individus, relations éminemment valorisées par Marx et Engels comme propre à la communauté communiste 18.

Dans les périodes qui précèdent la Révolution Communiste, selon Marx et Engels, la manifestation de soi est réservée à une classe sociale supérieure à celle à laquelle revient l’attribution de la production de la vie matérielle. Et dans la mesure où la production de la vie matérielle est tout de même reconnue comme une manifestation de soi, le statut d'infériorité de cette manifestation de soi passe pour légitime à cause du caractère limité des individus auxquels elle incombe. Loin d’être considéré comme une manifestation de soi, même inférieure, le travail en tant qu’activité humaine en 1846, alors que Marx et Engels écrivent L’Idéologie Allemande, est dévalorisé au point que “ la vie matérielle apparaît comme étant le but et la production de la vie matérielle, c’est-à-dire le travail, comme étant le moyen 19”. Il y a inversion des valeurs en tant que ce n’est même plus la production de la vie matérielle, c’est-à-dire un certain type d’activité, même inférieure, “ le travail ”, qui est manifestation de soi mais c’est l’objet produit seul, c’est-à-dire séparé du travail fourni, qui est manifestation de soi. Est-ce que les révolutions communistes du XXe siècle ont rompu un temps avec cette inversion des valeurs ? Quoiqu’il en soit, de nos jours, cette inversion des valeurs s’est universalisée. En effet, pouvons-nous dire que la Chine contemporaine échappe à cette inversion ?

La Révolution Communiste est définie par Marx et Engels comme celle qui, par la subordination d’une totalité de moyens de production à l’individu, permet l’accomplissement total des capacités de celui-ci. Au XXe siècle, il y a toujours eu une hiérarchie des activités que la révolution bolchevique n’a pas supprimée et la manifestation de soi est donc toujours restée limitée, même pour les classes supérieures. Dans les Républiques populaires, comme ailleurs, les individus en tant que tels ne se sont pas approprié en personne une totalité de forces productives. Ils n'étaient donc pas en mesure de développer une totalité de facultés que seule cette appropriation aurait rendue possible. Étant donné le développement tout relatif des forces productives, une totalité d’instruments de production n’a pas été subordonnée aux individus en tant qu’individus. Or ce n’est que par cette subordination que peut être accomplie, pour Marx et Engels, le développement complet des facultés et que peut être effectuée l’adéquation entre la production de la vie matérielle et la manifestation de soi.

Le postulat, qui est au fondement de la conception marx-engelsienne de la Révolution Communiste, est celui selon lequel seule la masse des individus dont la situation initiale consiste en une coupure radicale d’avec le Capital, et même en une privation de toute espèce de satisfaction et donc en une impossibilité radicale d’accéder à toute manifestation de soi, seule cette masse a l’aptitude et l’obligation de découvrir la forme adéquate d’une appropriation totale des forces productives et de s’assurer un contrôle total des échanges universels : elle est donc seule apte à parvenir à une manifestation totale de soi. D’une part, Marx et Engels associent cette dépossession intégrale du grand nombre des individus à l’existence du marché mondial. Du point de vue du prolétariat mondial, du fait de la concurrence généralisée mise entre les prolétaires, la perte du travail comme source assurée d’existence est toujours à l’horizon. D’autre part, ce n’est que lorsque le prolétariat existe à l’échelle universelle que le communisme, qui est l’action du prolétariat à l’échelle mondiale, est affirmé comme effectivement possible. Le postulat qui est au fondement de la conception marx-engelsienne de la Révolution Communiste est celui selon lequel seule une négation totale de l’appropriation peut se renverser en une affirmation intégrale.

Ce n’est qu’au terme de la mondialisation que Engels et Marx pensent l'inversion de l’exclusion en appropriation et la communauté communiste comme véritablement possible. Tout le raisonnement marx-engelsien est fondé sur le postulat du renversement de l’absolu négatif en totalement positif. Notre expérience est bien celle de l’existence d’un prolétariat mondial, l’existence de milliards d’hommes qui sont privés de tous les moyens d’existence et de toute manifestation de soi. Mais que penser de la conviction marx-engelsienne d’un renversement intégral, rendu non seulement possible mais nécessaire au terme de la mondialisation du marché ? Ce postulat du communisme comme possibilité du marché mondial arrivé au terme de son développement doit-il être retenu comme loi de la marche de l’Histoire ou bien cet horizon d’un renversement intégral relève-t-il d’une inspiration utopique ?

L’idée d’un processus historique dont le terme est l’individu complet, c’est-à-dire l’individu qui, s’étant approprié une totalité de forces productives, est en mesure de développer une totalité de facultés et donc de parvenir à une manifestation totale de soi, cette idée n’est-elle pas celle que le communisme du XXIe siècle rendra effective ? L’individu du XXIe siècle ne serait alors plus ni un individu moyen, ni un individu abstrait mais un individu totalement humain, c’est-à-dire capable de supprimer la contradiction entre la production de la vie et la manifestation de soi. L’individu complet marquera-t-il le terme du processus de la mondialisation, sera-t-il le terme de l’Histoire mondiale ou bien n’est-il, quoique Marx et Engels en disent, qu’un idéal utopique ?

 

Marx et Engels, dans L’Idéologie Allemande, font du communisme l’action du prolétariat lorsque celui-ci est parvenu à l’échelle universelle. Ils analysent les sociétés de classes et font mention d’une classe dominante et d’une classe dominée mais ils n’analysent pas la nature du procès de production capitaliste. Ce n’est que dans Le Capital que Marx pose la formule AMA’ et montre par quel procès A se transforme en A’, ce n’est que dans Le Capital que Marx différencie scientifiquement ce qui distingue et oppose capitalistes et prolétaires, c’est-à-dire distingue entre ceux qui possèdent l’argent et la marchandise et ceux qui ne possèdent que leur force de travail. Ce n’est que dans Le Capital que Marx met au jour le procès de l’accumulation primitive grâce auquel une formation sociale se divise entre, d’une part, propriétaire de l’argent et de la marchandise et, d’autre part, ceux qui ne possèdent que leur force de travail, force de travail qu’ils vendent lorsque les possesseurs de l’argent et de la marchandise veulent bien l'acheter. La société se divise donc aussi bien aux yeux de ceux qui possèdent le capital qu’aux yeux de ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre, en ceux qui ont le pouvoir de donner, “ d’offrir ”, le travail et ceux à qui il n’est permis que de le demander, de le recevoir, quand ceux qui en ont le pouvoir veulent bien le leur offrir. Le dualisme entre capitaliste et ouvrier/salarié, entre employeur et employés, dualisme qui succède à celui entre maître et esclaves, seigneur et serfs —l’ouvrier salarié n’étant qu'un changement de forme— a pour origine l’expropriation des producteurs immédiats. La division entre capitalistes et prolétaires apparaît comme une division de l’ordre de la nature et non comme une division qui est le résultat d’un procès historique, procès que le cours de l’Histoire lui-même est amené à supprimer20.

Actuellement, la revendication des prolétaires consiste au maximum à demander, à l'État ou à l’organisation du parti ou pouvoir, même quand ce Parti est le Parti communiste, à assurer le plein emploi. La revendication est donc de supprimer le chômage de masse, le travail précaire, d’améliorer, enfin, les conditions de travail et d’existence ; mais, la revendication des prolétaires ne consiste pas à s’approprier le travail lui-même, à être directement responsables de l’activité sociale. Le communisme du XXIe siècle serait un communisme qui ne se contenterait pas de revendiquer le plein emploi, parce que cette revendication suppose la persistance de la division entre capitalistes et prolétaires, entre ceux qui ont le pouvoir d’offrir un emploi et ceux qui, étant dans l’obligation de gagner leur vie, n’ont d’autre choix que d’accepter l’emploi qui leur est proposé. La seule revendication qui est reconnue comme la revendication légitime des prolétaires est celle du plein emploi mais les prolétaires associés n’ont aucun pouvoir sur le travail, sur l’activité sociale en général, sur la création, sur l’organisation, et sur le contrôle de celle-ci. Marx, dans Le Capital, parle de l’association libre des producteurs qui conjointement organisent et planifient consciemment et volontairement sous tous ses aspects l’activité sociale. Ce sont les producteurs eux-mêmes qui, par l’association, conçoivent et créent cette activité sociale dans son caractère multidimensionnel, ce qui implique aussi une autre conception du rapport entre l’homme et la machine, c’est-à-dire une organisation telle qu’elle ne fait plus des individus de simples auxiliaires de la machine, et qu’elle ne divise plus l’activité productrice entre ceux qui conçoivent cette activité et ceux qui ne font que l’exécuter. Le communisme du XXIe siècle serait celui qui changerait les fondements même de l’organisation globale, de la production sociale. Ce qui implique aussi un changement de la conception de la reproduction, c’est-à-dire un changement de rapport entre homme et femme, changement de la conception de la reproduction sociale : aux femmes ne seront plus réservées les tâches relatives à l’élevage, l’éducation, l’instruction, et à l’établissement des individus de la nouvelle génération.

La dernière partie du texte que je vous ai envoyé concerne les problèmes posés  par l’association entre producteurs d’un point de vue démocratique. Même si l’organisation de la production est le résultat des producteurs associés, celle-ci suppose une discussion rationnelle de telle sorte qu’il n’y ait pas qu’une seule possibilité de décisions quant à la production, c’est-à-dire quant à ce qui doit être produit, quant au mode de production, quant aux finalités de la production, même si les individus sont associés. La discussion doit concerner tous les producteurs associés sans exception et non seulement un Parti, ce Parti fut-il le parti communiste, même s’il est nécessaire qu’il y ait des responsables de la conception et de la mise en œuvre de la planification21.

Aux pages que je vous ai envoyées, vous pouvez ajouter, en les réorganisant, tout ce que Marx dit au sujet de la transformation fondamentale que la communauté communiste opère sur la notion d’individu. Le XXIe siècle sera, peut-être, celui auquel correspondra la transformation de l’individu et celle des relations des individus entre eux en relations d'individus en tant qu'individus, transformation qu’aucune révolution jusqu'à présent n’est parvenue véritablement à opérer.

 

 

 Veuillez recevoir, cher Monsieur Zhisheng, l'expression de ma sincère considération,



1 Marx-Engels, L’Idéologie Allemande, éditions sociales, Paris, 1968, p. 61.

2 Marx-Engels, Ibid., p. 103.

3 “ La division du travail ne devient effectivement division du travail qu’à partir du moment où s’opère une division du travail matériel et intellectuel. ”, Marx-Engels, L’Idéologie Allemande, Paris, éditions sociales, 1968, p. 60.

4 Marx-Engels, Ibid., p. 46.

5 Marx-Engels, Ibid., p. 50.

6 Marx-Engels, Ibid., p. 50.

7 Marx-Engels, Ibid., p. 60.

8 Marx-Engels, Ibid., p. 103.

9 “ La plus grande division du travail matériel et intellectuel est la séparation de la ville et de la campagne. L’opposition entre la ville et la campagne fait son apparition avec le passage de la barbarie à la civilisation, de l’organisation tribale à l'État, du provincialisme à la nation, et elle persiste à travers toute l’histoire de la civilisation jusqu'à nos jours. ”, Marx-Engels, Ibid., p. 80.

10 Marx-Engels, Ibid., p. 81.

11 Marx-Engels, Ibid., p. 80. Marx et Engels écrivent : “  L’existence de la ville implique du même coup la nécessité de l’administration, de la police, des impôts, etc., en un mot, la nécessité de l’organisation communale, partant de la politique en général ”.

12 “ L’abolition de cette opposition entre la ville et la campagne est l’une des premières conditions de la communauté, et cette condition dépend à son tour d’une masse de conditions matérielles préalables que la simple volonté ne suffit pas à réaliser, comme tout le monde peut le constater du premier coup d’œil”, Marx-Engels, Ibid., p. 81.

* Nous soulignons.

13 Marx-Engels, Ibid., p. 96.

* Nous soulignons.

14 Marx-Engels, Ibid., p. 96. 

15 Marx-Engels, Ibid., p. 96.

16 Marx-Engels, Ibid., pp. 96, 97.

17 Marx-Engels, Ibid., p. 102.

18“ On voit se dresser, en face de ces forces productives, la majorité des individus dont ces forces se sont détachées, qui sont de ce fait frustrés du contenu réel de leur vie et sont devenus des individus abstraits, mais qui, par là-même et seulement alors, sont mis en état d’entrer en rapport les uns avec les autres en tant qu’individus. ”, Marx-Engels, Ibid., p. 102.

19 Marx-Engels, Ibid., p. 103.

20 “ Quel est donc le fin mot de l’accumulation initiale, c’est-à-dire de la genèse historique du capital ? Dans la mesure où elle n’est pas transformation immédiate d’esclaves et de serfs en ouvriers salariés, et donc simple changement de forme, l’accumulation initiale du capital n’est rien d’autre que l’expropriation des producteurs immédiats, la dissolution de la propriété privée fondée sur le travail personnel. ”, Marx, Le Capital, Messidor-éditions sociales, Paris, 1983, p. 854.

21 “ Cette expropriation s’accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste elle-même, par la centralisation des capitaux. Un capitaliste en envoie, à lui seul, un grand nombre d’autres ad patres. Parallèlement à cette centralisation ou à cette expropriation d’un grand nombre de capitalistes par quelques-uns, se développent, à une échelle toujours croissante, la forme coopérative du procès de travail, l’application consciente de la science à la technique, l’exploitation méthodique de la terre, la transformation des moyens de travail en moyens de travail qui ne peuvent être employés qu’en commun, l’économie de tous les moyens de production, utilisés comme moyens de production d’un travail social combiné, l’intrication de tous les peuples dans le réseau du marché mondial et, partant, le caractère international du régime capitaliste. A mesure que diminue régulièrement le nombre de magnats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de ce procès de mutation continue s’accroît le poids de la misère, de l’oppression, de la servitude, de la dégénérescence, de l'exploitation, mais aussi la colère d’une classe ouvrière en constante augmentation, formée, unifiée et organisée par le mécanisme même du procès de production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave au mode de production qui a mûri en même temps que lui et sous sa domination. La centralisation des moyens de production et la socialisation du travail atteignent un point où elles deviennent incompatibles avec leur enveloppe capitaliste. On la fait sauter. L’heure de la propriété privée capitaliste a sonné. On exproprie les expropriateurs ”, Marx, Ibid., p. 856.