Actuel Marx   en Ligne

MES TROIS APPROCHES DE HEGEL ET MARX
Réponse à Solange Mercier Josa

David MACGREGOR
Professeur de sociologie à King's College, Université de Western Ontario
Canada

Actuel Marx en Ligne   n°10
( 1/10/2002)

 

David Mac Gregor met ici en rapport les travaux de Solange Mercier-Josa avec ses trois livres sur Hegel et Marx.

 


 

 

 

1

 

         Je n’avais pas prévu d’écrire une trilogie sur Hegel et Marx. Mon premier livre, The Communist Ideal in Hegel and Marx (University of Toronto Press, 1984), m’a amené à me poser d’épineuses questions que les deux livres suivants ont tenté d’explorer. Mon dessein initial n’était pas de m’éloigner de Marx, mais plutôt d’atteindre à une compréhension plus approfondie de la signification de l’œuvre marxienne en examinant son enracinement dans la pensée de Hegel. Je reconnais cependant que, au cours de la rédaction de The Communist Ideal (qui fut, au départ, une thèse de doctorat soutenue en 1978 à la London School of Economics and Political Science), Hegel s’est substitué à Marx en tant qu’objet premier de ma dévotion.

         Dois-je pour autant être considéré comme un renégat par les adeptes de Marx ? Au contraire, je crois que le projet marxiste sortira renforcé d’une révision opérée par l’hégélianisme de gauche. J’admets de surcroît m’être reposé, dans The Communist Ideal, sur le brillant commentaire par Lénine de la Logique de Hegel. Ma version de Hegel n’a pas grand-chose pour plaire à la bourgeoisie. Pour moi, Hegel était un révolutionnaire anti-capitaliste conséquent, dont l’esprit vivant a été reconnu et recueilli par Marx. Tout comme son associé Engels, Marx a parfaitement compris le potentiel radical de la dialectique hégélienne. Ce qui différenciait Hegel de Marx, ce n’était pas son attachement à l’Ancien Régime mais la plus grande portée et la plus grande profondeur de son entreprise philosophique et scientifique. The Communist Ideal met en regard les contributions de Marx et le corpus des écrits hégéliens — de la théologie à la logique, et de la philosophie de l’histoire à l’État rationnel. Mes conclusions sont résumées dans l’introduction du livre :

 

Si la logique hégélienne convenait si bien au propos de Marx, c’est parce qu’elle contient déjà les éléments caractéristiques qui apparaîtront plus tard dans sa propre théorie sociale, y compris les notions de plus-value et de transition vers le communisme. La logique dialectique est essentiellement une logique sociale, une reconstruction, dans la pensée, de rapports sociaux et d’une structure sociale. Les implications de la logique pour l’analyse sociale sont reconnues par Hegel lui-même dans la Philosophie du droit, où il présente une théorie de la société capitaliste moderne qui rivalise avec celle de Marx et éclaire encore mieux notre situation contemporaine que l’analyse circonstanciée fournie par le Capital.

 

Dans son ouvrage pionnier intitulé Entre Hegel et Marx : Points cruciaux de la philosophie hégélienne du droit (L’Harmattan, 1999), Solange Mercier-Josa propose une critique serrée des idées directrices de The Communist Ideal, ainsi qu’une traduction de mon essai de 1985, “ Private Property and Revolution in Hegel’s Philosophy of Right ”. S. Mercier-Josa considère que j’ai “ tordu […] trop passionnément le bâton ” dans le sens de l’alliance entre Hegel et le prolétariat, faute d’avoir reconnu le formidable dépassement de l’hégélianisme par Marx.

         S. Mercier-Josa s’attarde sur mon interprétation polémique des paragraphes 62 et 195 de La Philosophie du droit, qui abordent la théorie de la propriété et la condition du prolétariat. Ces passages de la Philosophie du droit sont explorés plus avant dans mon deuxième livre, Hegel, Marx and the English State, initialement paru chez Westview Press en 1992 et réédité en collection de poche par le University of Toronto Press en 1996 (désormais désigné par l’abréviation English State).

 

2

 

English State s’ouvre sur une réinterprétation du célèbre article de Hegel sur la loi de réforme anglaise (1831). J’y montre comment cette effroyable analyse par classe de la société britannique préfigurait la démarche que suivront, deux décennies plus tard, Marx et Engels. English State s’autorise de la découverte et de la publication, au milieu des années 1980, des leçons de Hegel à Heidelberg en 1817-1818, et de ses leçons berlinoises de 1818-1819 et 1819-1820 sur la politique. Ces leçons (dans lesquelles Hegel compare la classe ouvrière aux esclaves de l’Antiquité !) fournissent de quoi étayer mes hypothèses sur la théorie hégélienne de la propriété. Dans English State, je montre que les vues de Hegel sur la propriété et la folie pourraient dériver de la stupéfiante attaque à laquelle Rousseau soumet les rapports de propriété capitalistes. Rousseau, dans Le Contrat social, affirmait que le contrat transaction salarial était une transaction aberrante et frauduleuse qui laissait tout juste aux travailleurs de quoi satisfaire leurs besoins vitaux les plus élémentaires.

 

English State examine aussi le rôle des Factory Acts dans la théorie marxienne de la société capitaliste. Je crois que mon livre, qui offre une analyse approfondie des Rapports des inspecteurs de fabriques, est le premier à prendre au sérieux l’histoire des Factory Acts à laquelle Marx se livre dans le Capital. Marx (imitant en ceci Hegel) faisait observer que le travail salarié ne peut se distinguer de l’esclavage que s’il y a limitation du temps de travail dû au maître, et limitation de l’âge de l’ouvrier. Les premiers champions de la réduction du temps de travail pendant la révolution industrielle en Grande-Bretagne se caractérisaient eux-mêmes comme des adversaires de l’“ esclavage salarial ”. Quelle différence entre celui qui passe toutes ses heures de veille ou presque à travailler pour le capitaliste, et celui qui est asservi par un maître ? quelle différence entre l’esclavage et un système qui enrôle tous les enfants de la famille, dès l’âge de quatre ou cinq ans, dans la machinerie de la production ?

         Comme le reconnaissait Hegel, le contrat salarial doit spécifier les “ heures de travail ” et être passé entre personnes d’âge légal, sans quoi ce n’est pas un contrat au sens juridique du terme. Marx le savait aussi, et c’est pourquoi les Factory Acts avaient tant d’importance à ses yeux. Ils imposaient des limites au temps de travail et à l’âge légal de la “ main-d’œuvre industrielle ”. En chargeant un corps d’agents de la Couronne (le Factory Inspectorate) d’inspecter les lieux de travail, les Factory Acts, pour la première fois, empiétaient sur les prérogatives sacrées des maîtres de fabriques.

         Les Factory Acts visaient ce que j’appelle des “ violations externes ” du contrat de travail — c’est-à-dire qu’ils s’en prennent à l’exploitation capitaliste des travailleurs, exploitation fondée sur l’âge, sur la longueur du temps de travail et sur des conditions de travail dangereuses. Il existe d’autres abus qui sont inhérents à la transaction salariale, et que je caractérise comme des “ violations substantielles ” du contrat. Elles ont lieu dès lors que l’ouvrier, entrant à l’usine, perd ses droits de libre arbitre et de propriété. Hegel évoque ces violations substantielles du contrat dans la Philosophie du droit.

         La force de travail diffère des autres marchandises, mais la différence réside dans l’intentionnalité et la volonté de l’ouvrier. Une marchandise — que ce soit une voiture de location ou du blé — n’a pas ces qualités. Les grèves et autres formes de résistance ouvrière peuvent améliorer le prix et les conditions du travail, mais, tant que le contrat de travail capitaliste existe, la lutte de classe ne prend pas le problème à la racine. La transaction salariale implique une conception du contrat qui méconnaît la volonté et l’intentionnalité chez l’ouvrier. Ces qualités particulières du travail donnent à l’ouvrier un droit sur les résultats négatifs et positifs du processus du travail. En d’autres termes, le travail lui-même confère à l’ouvrier un droit de propriété sur les moyens de production.

         À la différence de Hegel, Marx n’admettait pas les droits de possession et préconisait plutôt la “ propriété collective des moyens de production ”. La “ théorie de la propriété ouvrière ” chez Hegel, en revanche, dote chaque travailleur de droits à la propriété dans l’entreprise.

         English State a été imprimé juste après le spectaculaire effondrement de l’Union soviétique en 1991. Je n’avais plus le temps d’y commenter les répercussions de la chute du communisme sur la vision idéale de Hegel et de Marx. Tel est l’objet du dernier volume de la triologie, Hegel and Marx After the Fall of Communism, publié en 1998 par le University of Wales Press (dorénavant désigné par l’abréviation After the Fall ).

 

3

 

Quand j’ai commencé à travailler sur Hegel, voici près de vingt-cinq ans, je suis resté abasourdi par mes propres découvertes. Je cherchais chez Hegel de quoi améliorer ma compréhension de Marx. Au lieu de cela, je découvrais en la personne de Hegel un philosophe qui s’adressait directement à notre temps. Mais les raisons de mon étonnement, comme je l’avance dans After the Fall, ne tenaient qu’à un gigantesque hiatus de l’histoire de la vie intellectuelle, causé par la persécution nazie et stalinienne des marxistes, des hégéliens de gauche et autres intellectuels radicaux. La guerre froide a aggravé cette terrible lacune, et, jusqu’à 1989, imposé au dialogue sur Hegel et Marx un cours préétabli : Hegel, le proto-conservateur ; et Marx, destructeur de l’idéalisme hégélien.

         After the Fall examine quelques exceptions notables à cette opinion conventionnelle. Engels, bien qu’il ait contribué à forger l’image courante de Hegel et de Marx, a en fait, par sa clairvoyante appréhension de Hegel, maintenu la flamme de l’hégélianisme de gauche radical. Georg Lukács et (dans une moindre mesure) Herbert Marcuse, entre autres, ont préparé la voie à Shlomo Avineri et à Raymond Plant dans les années 1970. En France, dans les années 1980 (où, beaucoup plus tôt, Kojève, Hyppolite et Eric Weil avaient hissé l’étendard de l’hégélianisme de gauche), Jacques D’Hondt dévoilait “ le Hegel secret ” et Solange Mercier-Josa mettait au jour la complexe relation du jeune Marx avec Hegel.

         L’esprit de l’hégélianisme de gauche a également survécu dans le renouvellement, après la guerre, des institutions sociales en Europe du Nord, qui inspirent un tel scepticisme à nos commentateurs anglo-saxons focalisés sur le marché. Hegel, comme je le souligne dans After the Fall, vit partout où le travail et l’intérêt public ont conquis des rôles directeurs dans l’administration des entreprises. L’Allemagne, la Suède, les Pays-Bas, pour n’en nommer que quelques-uns, reflètent la politique de la social-démocratie qui remonte à l’hégélianisme de Ferdinand Lassalle dans l’Allemagne du milieu du XIXe siècle.

         Les réformes de la social-démocratie ne doivent rien à Hegel lui-même. La philosophie de ce dernier reflétait les institutions ouvrières qui existaient déjà en Allemagne à l’époque, et dont la formation s’était étendue sur des siècles. Mais Hegel a posé son imprimatur philosophique sur ces développements, comme aucun penseur n’a réussi à le faire ni avant ni après lui. Sa théorie de la démocratie dans l’entreprise et sa compréhension des conditions d’une société civile dynamique sont des éléments clés dans After the Fall.

         Mon troisième livre examine la vraie tradition hégélienne de la liberté et de la révolution. After the Fall offre quelques aperçus surprenants sur l’étroite amitié de Hegel pour le brillant poète tragique Hölderlin, et expose la pénétrante théorie de la propriété échafaudée par Eduard Gans, ce professeur, juif et homme de gauche, que Hegel désigna comme son successeur à l’Université de Berlin. Lorsque Marx, encore adolescent, devint élève de l’Université de Berlin en 1837, il n’eut rien de plus pressé que de s’inscrire aux cours d’Eduard Gans !

         Comme nous l’a appris Jacques D’Hondt, Hegel a essuyé les tracasseries d’un État autoritaire ; la police secrète pourchassait ses étudiants et ses disciples ; et lui-même devait voiler ses idées à l’intention des censeurs. Pourtant, ce ne sont pas seulement ses écrits de jeunesse qui défendent la cause de la liberté ; elle est l’âme de chaque mot qu’il a écrit, jusqu’à la fin. Dans After the Fall, j’émets l’hypothèse selon laquelle le publiciste britannique et révolutionnaire américain Tom Paine aurait inspiré les vues radicales du jeune Hegel sur la liberté et la démocratie ; on trouve incontestablement des réminiscences des Droits de l’homme de Paine dans la Philosophie du droit et dans la dernière œuvre de Hegel, “ La loi de réforme anglaise (The English Reform Bill) ”

         L’aspect peut-être le plus négligé de la théorie politique de Hegel concerne le rôle de la classe universelle, composée de fonctionnaires, dans l’État rationnel. Chacun de mes trois livres souligne l’importance de cette classe pour Hegel et pour la démocratie moderne. Les formes et les procédures démocratiques, estimait Hegel, ne suffisent pas si elles ne sont pas contrôlées par une force incorruptible émanant du gouvernement. En des temps plus optimistes, le sociologue américain Alvin Gouldner (mort en 1980) adoptait la notion hégélienne de classe universelle, affirmant que ce groupe social caractérisé par la connaissance et la culture (et le service du gouvernement) devait finir par l’emporter sur la classe capitaliste.

         Peut-être Marx saisissait-il l’importance de la classe universelle de Hegel lorsqu’il plaça l’Inspecteur général du Travail Leonard Horner parmi le petit nombre des héros du Capital. Aujourd’hui — alors qu'un Premier Ministre puis Président de la République Française détourne des fonds secrets à son usage privé ; que les États-Unis subissent un Président qui a usurpé la plus haute fonction du pays par de sordides manœuvres politiques en Floride ; que le monde est inondé de drogues fournies par des gouvernements corrompus alliés au crime organisé ; que des multinationales, par des accords commerciaux secrets, tentent de renverser la démocratie et les besoins sociaux — il nous faut plus que jamais, comme je le suggère dans After the Fall, une classe universelle puissante et impartiale. Les juges Falcone et Borsellino, ces courageux magistrats anti-mafia qui moururent à Palerme en 1991 au nom de la liberté, ont montré que la classe universelle de Hegel n’est pas un simple spectre de l’idéalisme, inapproprié aux réalités du XXIe siècle.