Actuel Marx   en Ligne

LE STATUT DE LA SCIENCE DANS LE CAPITAL DE MARX - ETUDE DE LA SECTION VIII DU LIVRE I

Delphine BLITMAN

Actuel Marx en Ligne   n°17
(11/ 3/2003)

 

Il s'agit d'examiner le lien de la section VIII avec l'ensemble du livre I du Capital. Cela amène à discuter les interprétations de la fonction de la section qui ont été données, en particulier par les Althussériens. On étudie ainsi la section VIII en détail, et on se réfère pour cela aux différents uages que les commentateurs de Marx ont fait de l'accumulation primitive jusqu'à une époque récente. Cet examen engage la conception que l'on se fait du statut de la science dans Le Capital, comme on le fait apparaître au terme de l'étude.

 


 

 

 

 

TABLE DES MATIERES

 

 

INTRODUCTION.. 1

I. l’accumulation primitive entre histoire et theorie du mode de production capitaliste.. 5

A.     Le point de vue de la généalogie. 6

1.     Rétrospection. 6

a)     Le point de vue rétrospectif 6

b)     L’organisation de la section. 7

2.     Généalogie et histoire. 8

a)     Les historiens et l’accumulation primitive. 8

b)     La reconstruction de Marx. 9

B.     L’histoire dans la section VIII 10

1.     Le traitement du contenu historique. 10

a)     La formation du prolétariat 11

b)     La formation du capitaliste. 12

2.     Un modèle de transition du féodalisme au capitalisme ?. 13

a)     Le choix de l’Angleterre. 13

b)     L’interprétation du choix de Marx. 14

C.     Le concept d’accumulation primitive comme concept contradictoire. 15

1.     La particularité de la huitième section : son ambiguïté constitutive. 16

a)     Les autres passages rétrospectifs du Capital 16

b)     Les hésitations des Manuscrits. 17

2.     Un concept contradictoire qui permet de théoriser le changement historique. 18

a)     La condition d’une rupture avec l’idéologie bourgeoise. 18

b)     Une démonstration paradoxale. 20

II. accumulation primitive et analyse du capitalisme.. 22

A.     La promotion de l’accumulation primitive au rang de catégorie du capitalisme. 23

1.     L’interprétation de K. Sanyal : le capitalisme comme puissance. 23

a)     Présentation de sa thèse. 23

b)     Analyse des enjeux de cette interprétation. 24

2.     Discussion et critique : Expropriation et exploitation. 25

a)     La violence de l’accumulation primitive sert de révélateur à la violence de l’exploitation capitaliste  25

b)     Mais la violence de l’accumulation primitive est économiquement orientée. 26

B.     L’utilisation de l’accumulation primitive pour qualifier les relations entre pays capitalistes et pays sous-développés. 27

1.     Présentation de l’interprétation selon laquelle l’accumulation primitive definit le rapport du capital au Tiers-monde. 27

a)     La thèse de R. Luxemburg. 27

b)     La thèse de S. Amin. 29

2.     Discussion de cette interprétation. 30

a)     L’accumulation primitive n’est pas une accumulation capitaliste. 31

b)     Accumulation primitive et progrès historique. 31

C.        L’accumulation primitive posée comme le fondement de la société   capitaliste. 32

1.     Présentation de l’interprétation. 32

a)     La séparation du travailleur d’avec les moyens de production définit le rapport social capitaliste  32

b)     Les thèses récentes. 33

2.     Discussion de cette interprétation. 36

a)     Analyse de ces thèses. 36

b)     Critique. 37

III. la dimension critique de la section viii et sa fonction.. 40

A.     Une section polémique. 40

1.     Accumulation primitive et tendance historique de l’accumulation capitaliste : étude du chapitre 32  41

a)     Deux négations, un même processus. 41

b)     La tendance dégagée de l’étude de l’accumulation primitive. 42

2.     La problématique critique. 44

a)     La section VIII est construite autour d’une problématique critique. 44

b)     Une unité de démarche avec le reste du Livre I 45

B.     Une section centrée sur la critique de l’économie politique. 47

1.     L’organisation de la section VIII montre qu’elle est centrée sur la critique de l’économie politique (la controverse sur la conclusion de la section) 47

a)     L’interprétation traditionnelle de la conclusion de la section. 48

b)     Une critique possible de cette interprétation. 48

2.     La théorie de l’accumulation primitive des économistes classiques est révélatrice de la limitation sociale de leur point de vue. 49

a)     La théorie des classiques telle qu’elle se dégage de la critique de     Marx. 49

b)     Approfondissement : une nouvelle vision du rapport des économistes classiques à l’accumulation primitive selon M. Perelman. 50

C.     Fonction et valeur de la section VIII 51

1.     La fonction méthodologique de la section VIII 52

a)     Valeur particulière de la polémique dans la section VIII 52

b)     Une mise en abyme de la méthode de Marx. 52

2.     La valeur théorique de la section VIII ou la critique appliquée à  elle‑même. 53

a)     Polémique et relativité. 53

b)     La présupposition historique du système nécessairement à la fin. 54

CONCLUSION.. 55

Bibliographie.. 57

Table des matières. 63

 

introduction

Les recherches récentes sur Le Capital témoignent de ce que les questions de la méthode de Marx, de l’ordre d’exposition du Capital, de sa logique, soulèvent encore de nombreuses interrogations. C’est dire que ce qui fut le centre de la recherche des Althussériens dans les années 1960 et 1970, la question du caractère scientifique de l’œuvre de Marx, fait l’objet, depuis quelques années, d’un débat renouvelé. Et dans cette perspective, le travail des Althussériens, qui se sont efforcés de dégager les conditions qui font du discours marxiste un discours scientifique, reste, nous semble-t-il, un point de départ obligé.

Notre propos est de poser à nouveau la question qui a été celle des Althussériens, en partant du texte du Capital qui a posé aux auteurs de Lire Le Capital un certain nombre de difficultés : la section sur l’accumulation primitive, huitième section dans l’édition française de Joseph Roy, qui constitue dans l’édition allemande du Capital l’avant-dernier et le dernier chapitres de la section VII[1].

En effet, cette section sur l’accumulation primitive, parce qu’elle traite des origines du capitalisme, soulève le problème de son rapport à la théorie scientifique du mode de production capitaliste, dont elle ne semble pas faire partie prenante. Ainsi, R. Establet, dans son article de Lire Le Capital sur la présentation du plan du Capital, écrit : « sans ce texte […], la définition du (c’est-à-dire l’ensemble des lois régissant le) mode de production capitaliste, en tant que procès de production immédiat, serait parfaitement achevée »[2]. Cette section correspond à un autre champ théorique que l’étude conduite dans le Livre I du Capital. Elle concerne le passage d’un mode de production à un autre, en l’occurrence, celui du mode de production féodal au mode de production capitaliste. La section VIII n’appartient donc pas, selon lui, au mouvement théorique qui se déploie dans le Livre I ; elle ne relève pas de la théorie scientifique du mode de production capitaliste.

L’article d’E. Balibar dans le même ouvrage sur les « Concepts fondamentaux du matérialisme historique » va dans le même sens. Pour E. Balibar, la huitième section renvoie au problème du passage d’un mode de production à un autre, problème qui relève d’une autre théorie que celle qui sert à l’analyse de la structure du mode de production capitaliste et de ses effets. En effet, on ne peut analyser de la même façon un mouvement « soumis à la structure »[3] et un mouvement dont l’objet même est la structure. L’objet de la huitième section est la notion de transition, ce qui n’est pas l’objet du Capital. Il propose ainsi de distinguer deux ordres, la synchronie et la diachronie. L’étude du passage d’un mode de production à l’autre, qui relève de la diachronie, suppose une problématique et une méthode différentes de celles mises en œuvre dans l’étude, synchronique, de la structure. La transition se caractérise alors comme un autre mode de production. Si, dans les Cinq études du matérialisme historique, E. Balibar précise et rectifie sur certains points son analyse, il maintient l’essentiel de son propos[4].

Il nous semble que cette appréciation de la section VIII formulée dans Lire Le Capital est à rapprocher de la conception de la science et de la théorie scientifique de Marx mise en relief par les Althussériens. Cette conception s’appuie tout d’abord sur une lecture de l’Introduction de 1857 qui met en exergue, sur la question du caractère scientifique de l’œuvre de Marx, la distinction faite par lui entre le niveau de la connaissance et le niveau de la réalité. L’objet de la science du Capital est ainsi un objet abstrait, théorique, au sens où il est construit par la théorie. Ainsi, il s’agit de refuser, dans la lecture du Capital, toute correspondance entre l’ordre théorique et l’histoire réelle. Ensuite, l’œuvre de Marx se définit par une pratique scientifique en rupture avec l’idéologie ; c’est le concept de mode de production, comme type de structure dans les termes de laquelle l’objet est analysé, qui permet le passage à la science. Le Capital constitue donc à la fois une théorie scientifique générale des modes de production et une science particulière du mode de production capitaliste.

Ainsi, cette conception du caractère scientifique de l’œuvre de Marx n’est pas sans conséquences sur l’appréciation de la section VIII. « L’accumulation primitive » ne relève pas de la structure constituée par le mode de production capitaliste et ne peut pas être analysée dans le cadre de la théorie de cette structure et de sa dynamique. Elle ne peut donc pas faire l’objet dans Le Capital d’un traitement scientifique. Bien plutôt, la théorie du mode de production capitaliste, parce qu’elle est scientifique, c’est-à-dire repose sur une analyse du mode de production capitaliste compris comme structure, l’exclut de son domaine.

Il s’agit donc pour nous de revenir à la section qui fait difficulté au vu de la conception de la science mise en œuvre par les Althussériens pour finalement ré-interroger cette conception elle-même.

 

Outre cet aspect fondamental pour nous, l’étude de la section VIII peut présenter un double intérêt en elle-même. Tout d’abord, la huitième section du Capital n’a été que très peu étudiée en détail, même si la « question de la transition » a suscité de nombreux débats, et elle présente de multiples difficultés qu’il reste à résoudre. P. Adair, dans un article intitulé « Un concept précaire : l’accumulation primitive, statut et domaine de validité de la VIIIe section du Capital »[5], fait la synthèse des problèmes soulevés par le concept d’accumulation primitive. Ils tiennent, d’une part, au rapport entre l’accumulation capitaliste et l’accumulation primitive. P. Adair fait notamment valoir que, si l’accumulation primitive n’est justifiée conceptuellement que comme accumulation non seulement antérieure à l’accumulation capitaliste, mais différente d’elle, elle semble présupposer des rapports sociaux qui sont déjà capitalistes. D’autre part, il s’agit de savoir si l’accumulation primitive, comme concept de la transition du mode de production féodal au mode de production capitaliste, s’applique à toute forme de transition, si elle est un modèle idéal ou si elle décrit seulement la genèse historique du capitalisme. Ces difficultés conduisent P. Adair à nier toute validité au concept d’accumulation primitive. Sans que cela suffise à nous faire partager a priori son jugement, les problèmes qu’il met en avant sont essentiels et touchent au cœur du sens de la section VIII. 

L’intérêt de l’étude de la huitième section tient ensuite à ce qu’un regain d’intérêt pour le concept d’accumulation primitive élaboré par Marx se fait jour ces dernières années. Le débat sur l’actualité de la notion d’accumulation primitive est ancien, et il a été marqué en particulier par les thèses de Rosa Luxemburg dans L’accumulation du capital. Il trouve aujourd’hui un nouvel écho chez un certain nombre de chercheurs pour lesquels la notion d’accumulation primitive permet de rendre compte d’aspects du monde contemporain[6].

 

Nous nous proposons donc de reprendre le commentaire détaillé de cette section en discutant les interprétations et les critiques qui en ont été faites, et d’interroger à travers cette analyse le rapport de cette section avec le Livre I.  Notre hypothèse est qu’en éclairant ce rapport, nous apporterons aussi des éléments de compréhension à la question du statut de la science dans le Capital. En effet, nous chercherons à dégager les liens de méthode, de problématique, de contenu conceptuel que la section VIII peut entretenir avec l’ensemble de ce premier Livre, autant d’aspects qui touchent à ce qui fait le caractère scientifique du Capital.

Nous commencerons par montrer que les difficultés soulevées par la section sur l’accumulation primitive sont inévitables, au sens où le concept d’accumulation primitive est et doit être, pour être théoriquement justifié, un concept ambigu. Ainsi, la définition que nous en donnerons comme concept contradictoire nous conduira dans un deuxième temps à examiner la relation entre ce concept et celui d’accumulation capitaliste. Nous serons amenés à critiquer les thèses qui rattachent conceptuellement les deux notions, pour affirmer au contraire leur nécessaire séparation théorique. Cependant, cela ne reviendra pas à nier tout lien entre la section sur l’accumulation primitive et le reste du Livre I. Au contraire, cela nous permettra de situer ce lien à son niveau réel : dans une unité de démarche et de problématique, dont le cœur est la critique de l’économie politique.

Ainsi, nous voudrions, au terme de notre étude de cette section, parvenir à formuler la nature de sa relation au Livre I et par là montrer ce qu’elle apporte à la question de la science dans Le Capital.

 


I. l’accumulation primitive entre histoire et theorie du mode de production capitaliste

Si la section sur l’accumulation primitive fait difficulté, c’est qu’elle semble ne pas relever de la théorie de la production capitaliste développée dans le reste du premier Livre du Capital. Ainsi, beaucoup de commentateurs y ont vu seulement une digression, ou un aperçu historique, négligeable quand il s’agit des grandes questions théoriques posées par l’interprétation de Marx. Par exemple, T. Smith, qui analyse la dialectique du Capital dans son livre The logic of Marx’s Capital : replies to Hegelian criticisms, parle de la section VIII comme d’une « digression par rapport à l’ordre systématique de Marx »[7], qui n’intéresse pas directement son propos. De même, D. Collin, qui traite de la théorie de la connaissance de Marx, ne mentionne la section VIII que sur un point marginal de son exposé, à propos du rapport de Marx au fonctionnalisme[8]. Ces deux exemples sont à notre avis révélateur de ce que la plupart des commentateurs reprennent implicitement le jugement des auteurs de Lire Le Capital sur le statut de cette section dans Le Capital. 

Il est vrai que le contenu de cette section consiste, à première vue, essentiellement en des faits historiques. En cela, cette section rompt l’ordre théorique d’exposé du Livre I. De plus, ces faits concernent les origines du capitalisme, de sorte que cette section semble exclue de ce qui est l’objet du Livre I : l’analyse de la production capitaliste. Cependant, il faut remarquer d’emblée qu’il ne s’agit pas réellement d’histoire mais de préhistoire, ainsi que Marx lui-même le souligne[9]. Marx trace, dans cette section, les grands traits de la genèse du capitalisme. Son point de vue dépend de ses analyses précédentes de la production capitaliste, puisqu’il part du présent pour remonter aux origines. Le statut de cette section apparaît donc ambigu.

Notre analyse partira donc de l’examen du point de vue généalogique et de ses conséquences. Nous verrons que la coexistence d’un point de vue rétrospectif et d’un contenu traité de manière historique permet de définir le concept d’accumulation primitive comme un concept contradictoire.

 

 

A.     le point de vue de la génealogie

Dans son article de Lire Le Capital, E. Balibar souligne que l’étude de l’accumulation primitive est traitée par Marx sur le mode d’une « généalogie  des éléments qui constituent la structure du mode de production capitaliste »[10]. C’est en dégageant les implications de cette caractérisation que nous pourrons préciser l’objet de la section.

 

1.      rétrospection

a)    Le point de vue rétrospectif

La première caractéristique du point de vue généalogique consiste dans le regard rétrospectif adopté par Marx. Cet aspect a été mis en évidence par E. Balibar. Il propose pour cela de rapprocher la section VIII d’autres textes qui présentent la même caractéristique (au livre III du Capital les textes sur la genèse de la rente foncière capitaliste, sur les origines du capital marchand et sur la période pré‑capitaliste, et dans les Manuscrits de 1857‑58 le texte intitulé « Formes antérieures à la production capitaliste »).

Le regard rétrospectif adopté par Marx apparaît d’emblée dans la façon dont Marx introduit, au début de la section, le concept d’accumulation primitive. Marx montre que l’accumulation capitaliste « semble tourner dans un cercle vicieux » tant que l’on n’admet pas une accumulation primitive, « point de départ à la production capitaliste »[11]. Le point de vue est explicitement théorique, c’est-à-dire que le concept d’accumulation primitive répond  à un problème d’ordre théorique, qui se pose à la théorie du capitalisme.

D’autre part, le « secret de l’accumulation primitive » est déduit de l’analyse du capitalisme fournie par Marx au Livre I. Marx reprend à très grands traits sa démonstration du Livre I, en en dégageant l’aspect fondamental : le contrat entre le capitaliste et le salarié, apparemment de « caractère purement mercantile »[12], masque en réalité la dépendance du travailleur qui n’a d’autre choix que de vendre sa force de travail pour vivre ; « au fond du système capitaliste il y a donc la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production. »[13]. L’accumulation primitive est la genèse de ce rapport social particulier entre le travailleur et le capitaliste. Ainsi, la notion d’accumulation primitive est entièrement tributaire de la compréhension du capitalisme, comme rapport de séparation entre le travailleur et les moyens de production, élaborée dans les sections précédentes.

 

b)   L’organisation de la section

C’est ce point de vue rétrospectif qui préside à l’organisation formelle de la section et des chapitres. Des commentateurs ont pu noter que les six chapitres de la section semblent superposés. En réalité, cette organisation est déterminée par le concept d’accumulation primitive lui-même comme genèse de l’ensemble des conditions nécessaires au développement du capitalisme, c’est-à-dire à l’établissement du rapport social qui en est le fondement.

Dans une thèse qui examine les rapports qu’entretiennent la logique et l’histoire dans Le Capital, B. Zéni souligne que le concept d’accumulation primitive organise le matériau de la section, dont les différents chapitres correspondent aux différentes déterminations du concept[14]. Ainsi, après le chapitre d’introduction, les chapitres 27 et 28 concernent la formation d’un prolétariat qui n’a que sa force de travail à vendre, et les chapitres 29 à 31 la formation du capitaliste, l’accumulation proprement dite ; ce sont les deux versants du rapport social capitaliste. Nous examinerons plus loin le statut des deux chapitres restants ; nous pouvons dire pour l’instant qu’ils constituent la conclusion de la section.

 

2.     genealogie et histoire

Le point de vue généalogique adopté par Marx fait que son analyse ne relève pas d’un point de vue proprement historique. C’est ce que permet de mettre en évidence la comparaison avec la façon dont des historiens traitent le même thème : la naissance du capitalisme au sein de la société féodale.

a)    Les historiens et l’accumulation primitive

Nous prendrons comme exemple la controverse entre les historiens anglais M. Dobb et P. Sweezy qui a donné à ce débat sa forme classique[15] et son nom : le problème de la transition[16]. En outre, le fait que ces historiens appartiennent à l’école marxiste rend d’autant plus intéressant l’examen de leur contribution pour notre propos. Le débat porte sur la façon dont on peut caractériser la période du XIVe au XVIe siècle, période où le féodalisme est déjà en pleine décomposition et où l’ère capitaliste n’est pas encore commencée, et il s’agit en particulier de déterminer si la décomposition du féodalisme provient de facteurs internes ou externes à la société féodale. Pour M. Dobb, la caractérisation de la période mentionnée passe par celle du mode de production et de la classe dominante : il ne peut s’agir que du féodalisme. C’est dans la lutte entre les petits producteurs paysans et les seigneurs féodaux qu’apparaît la possibilité d’une certaine émancipation des premiers de la tutelle des seconds et partant d’une certaine accumulation. Ainsi, le mode de production féodal lui-même produit par sa logique propre les conditions de sa dissolution et de sa transformation. P. Sweezy voit, au contraire, dans le développement du capital marchand un facteur de déstabilisation de la société féodale, extérieur à cette société elle-même ; et il caractérise la période de transition de « période marchande pré-capitaliste ».

L’autre versant du débat concerne les origines de la bourgeoisie. Pour M. Dobb, l’accumulation primitive au sein de la bourgeoisie s’est effectuée en deux phases : d’abord, un transfert de richesse en direction de la bourgeoisie et une concentration de cette richesse au sein de la bourgeoisie ; puis la revente par la bourgeoisie des biens acquis, qui lui a fourni les fonds pour investir dans l’industrie[17]. P. Sweezy, s’il ne conteste pas sur l’essentiel les analyses de M. Dobb, met en doute l’existence de la deuxième phase de l’accumulation primitive dégagée par celui-ci.

Ainsi, la controverse et les discussions portent sur des éléments précis du processus de transition du féodalisme au capitalisme. Il s’agit de chercher les facteurs déterminants qui permettent d’expliquer ce mouvement historique, tant en ce qui concerne la dissolution du féodalisme qu’en ce qui concerne la naissance de la bourgeoisie.

 

b)   La reconstruction de Marx

Le propos de Marx s’apparente à une reconstruction différente d’une reconstruction historique parce qu’elle ne fait que dégager des conclusions là où les historiens fournissent l’analyse qui conduit à ces conclusions.

Ainsi, le traitement par Marx des sources historiques auxquelles il a recours est caractéristique à cet égard. On peut le résumer en disant que ces sources sont prises à titre de symptômes. Il y a deux sortes de références dans cette section : les sources proprement dites, c’est-à-dire les penseurs, historiens, économistes, philosophes, des siècles passés qui ont été les témoins de leur époque, et les théoriciens contemporains de Marx. Nous nous intéresserons ici seulement aux premiers, qui sont les sources historiques de Marx. Les écrits des premiers, donc, sont lus par Marx au second degré : ils sont ressaisis à un second niveau comme témoignage d’une évolution dont ils sont le reflet à un moment donné ; ils ne sont pas pris directement pour ce qu’ils disent mais sont réinsérés dans le développement conceptuellement déterminé proposé par Marx. Pour ne prendre qu’un exemple, Marx écrit au chapitre 27 : « Que l’on compare les écrits du chancelier Fortescue avec ceux du chancelier Thomas Morus, et l’on se fera une idée de l’abîme qui sépare le XVe siècle du XVIe. »[18] Les écrits des deux hommes, qui constatent et décrivent « l’état d’aisance »[19] du peuple anglais pour le premier, sa misère pour le second, sont utilisés comme des signes de l’accumulation primitive. Ils ne servent ni précisément de preuve directe, ni de source d’informations factuelles, comme souvent les écrits de témoins chez les historiens ; ils sont symptomatiques d’une évolution. C’est dire que le point de vue de Marx dans le traitement des sources n’est pas celui d’un historien mais relève de sa reconstruction rétrospective : Marx ne cherche pas à établir par l’examen critique des sources la vérité historique, mais ces sources lui servent comme preuves d’une évolution dont il a tracé d’emblée les termes.

Tout le propos de Marx consiste à montrer rétroactivement la création des conditions préalables nécessaires au développement du capitalisme. C’est pourquoi il est organisé par un souci d’efficacité. Cela apparaît nettement dans la sélection des faits historiques évoqués comme autant d’arguments et dans leur succession thématique et non chronologique. Le plan des chapitres en témoigne. Ainsi, le chapitre 27, qui décrit l’expropriation de la population campagnarde, est organisé d’après les différents procédés mis en œuvre pour réaliser cette expropriation : l’usurpation des biens communaux, celle des biens de l’Eglise, l’abolition de la constitution féodale du sol, le mouvement des « enclosures », le procédé appelé « clearing of estates », qui consiste dans l’expulsion des paysans pour laisser place à la grande culture ou au pâturage. De même, le chapitre sur la « genèse du capitaliste industriel » présente l’exposé des différentes méthodes de l’accumulation primitive : la colonisation, le crédit public, la finance moderne, le système protectionniste.

 

 

B.   l’histoire dans la section viii

Nous nous sommes intéressés au point de vue qui régit la huitième section. Il nous faut revenir à ce qui en constitue le contenu : l’histoire. Si le concept d’accumulation primitive appartient d’une certaine manière à la théorie du capitalisme, parce qu’il en est déduit, il exprime une réalité de part en part historique. Bien que le point de vue de Marx ne soit pas celui d’un historien, le traitement de ce contenu historique s’apparente, lui, à un travail d’historien. C’est ce qui confère à l’analyse de Marx toute sa richesse.

 

1.      le traitement du contenu historique

En même temps que le point de vue généalogique commande à l’organisation des chapitres, à la présentation des faits, à l’utilisation des sources, et que le propos répond à un souci démonstratif, le traitement des données elles-mêmes relève, lui, d’une véritable esquisse historique. Ce que nous entendons par véritable esquisse historique comprend deux caractéristiques : l’absence de toute simplification et l’absence de toute téléologie, au sens péjoratif du terme. Marx expose les étapes de l’accumulation primitive dans toute leur dimension historique, sans se contenter d’énumérer les moyens de cette accumulation de manière abstraite. C’est ce que nous voudrions montrer par des exemples qui concernent, d’une part, la formation d’un prolétariat par l’expropriation de la paysannerie et, d’autre part, la formation du capitaliste agricole et industriel.

a)    La formation du prolétariat

L’absence de téléologie dans l’exposé de l’expropriation de la paysannerie se manifeste dans un passage du chapitre 27 sur l’expropriation de la paysannerie. Après avoir mentionné le pillage des biens de l’Eglise, Marx commence un développement sur la disparition de la « yeomanry » anglaise proprement dite. Nous allons concentrer notre attention sur les trois paragraphes qui ouvrent ce développement[20]. Le premier paragraphe concerne l’abolition de la constitution féodale du sol par les propriétaires fonciers, la terre devenant ainsi propriété privée au sens moderne. Le paragraphe suivant traite de l’appropriation du domaine public par des propriétaires privés. Le troisième commence le développement sur l’usurpation des biens communaux. De ces trois moments, présentés comme faisant partie d’une même évolution, seul le troisième concerne l’expropriation des cultivateurs proprement dite. Quel est alors le sens des deux autres paragraphes ? Il s’agit pour Marx d’inscrire cette expropriation dans un mouvement d’ensemble de la société, comme un des éléments d’une évolution plus globale. Cela lui permet de donner une idée de la transformation générale de la société féodale, et, par conséquent, de ne pas en caricaturer le mouvement.

Le second paragraphe est lui-même exemplaire à cet égard, puisque Marx formule explicitement le refus de toute simplification :

La glorieuse révolution […] amena au pouvoir avec Guillaume III, prince d’Orange, faiseurs d’argent, nobles terriens et capitalistes roturiers. Ils inaugurèrent l’ère nouvelle par un pillage vraiment colossal du trésor public. Les domaines de l’Etat […] furent alors extorqués de vive force au roi parvenu comme pots-de-vin dus à ses anciens complices, ou vendus à des prix dérisoires, ou enfin sans formalité aucune simplement annexés à des propriétés privées. […] Les bourgeois capitalistes favorisèrent l’opération dans le but de faire de la terre un article de commerce, d’augmenter leur approvisionnement en prolétaires campagnards, d’étendre le champ de la grande agriculture, etc. Du reste, la nouvelle aristocratie était l’alliée naturelle de la nouvelle bancocratie, de la haute finance fraîche éclose et des gros manufacturiers, alors fauteurs du système protectionniste. La bourgeoisie anglaise agissait conformément à ses intérêts, tout comme le fit la bourgeoisie suédoise en se ralliant au contraire aux paysans, afin d’aider les rois à ressaisir par des mesures terroristes les terres de la couronne escamotées par l’aristocratie.[21]

Dans ce passage, les rapports complexes existant entre le pouvoir royal, la noblesse, la paysannerie et la bourgeoisie montante sont pris en compte par Marx. Il met en rapport le développement de la bourgeoisie avec l’évolution de la société féodale elle-même. Les différents procédés qui ont conduit à l’expropriation des cultivateurs ne sont pas présentés comme réalisés dans un but unique, par des bourgeois conscients des besoins de leur classe. Au contraire, ce passage confirme l’approche formulée par Marx dès le début de la section : dans l’histoire de l’accumulation primitive, les bourgeois ont utilisé « des événements qui n’étaient pas de leur propre fait »[22].

Ainsi, s’il est vrai que Marx condense dans son propos tout un développement historique, le raccourci ne signifie pas simplification. La remarque formulée par l’historien anglais C. Hill à propos du jugement de Marx sur la disparition de la « yeomanry » anglaise[23], selon laquelle le propos de Marx est très raccourci mais finalement très juste, est significative[24].

 

b)   La formation du capitaliste

De même que l’expropriation de la paysannerie, qui va permettre la naissance du prolétariat, n’est pas le fait direct de la bourgeoisie, la formation du capitaliste agricole ou industriel n’est pas davantage le produit direct des expropriations.

En ce qui concerne la formation du fermier capitaliste, Marx prend la mesure d’un ensemble de facteurs qui rendent compte de la complexité de ce développement. Ainsi, le fermier capitaliste est à la fois le produit de la société féodale et de circonstances externes, au sens où elles ne résultent pas directement de l’évolution des rapports sociaux fondamentaux qui définissent la société féodale. « En Angleterre, le fermier apparaît d’abord sous la forme du bailiff (bailli), serf lui-même »[25], mais il ne devient fermier capitaliste qu’à la faveur d’un enrichissement permis par les expropriations et par la dépréciation de la monnaie après la découverte des mines de métaux précieux en Amérique Latine. Le fermier capitaliste est le produit d’une conjonction de facteurs : c’est exprimer toute l’historicité de cette évolution. En effet, la formation du fermier capitaliste est le fruit de la réunion de circonstances qui la rendent possibles, c’est-à-dire d’une situation singulière parce que résultant d’une évolution historique.

Quant au capitaliste industriel, Marx dit qu’il a deux origines possibles : la transformation de l’artisan en producteur marchand employant des salariés, par l’accumulation progressive de capital, ou la transformation de marchands en producteurs capitalistes, par l’investissement des capitaux accumulés dans l’industrie. Si Marx privilégie la seconde origine, plus conforme à la réalité historique, la transformation du marchand en industriel n’est possible qu’une fois les barrières représentées par « la constitution féodale des campagnes et l’organisation corporative des villes »[26] tombées. C’est là encore rendre compte du mouvement historique sans simplification ni téléologie, mais au contraire dans sa complexité et sa richesse.

 

2.     Un modèle de transition du féodalisme au capitalisme ?

La seconde raison, selon nous, pour laquelle le traitement de l’accumulation primitive par Marx relève, dans son contenu, d’un travail historique, réside dans le choix de prendre l’Angleterre comme exemple.

a)    Le choix de l’Angleterre

Marx justifie son choix de traiter essentiellement de l’Angleterre de la manière suivante :

Elle [l’expropriation des cultivateurs] ne s’est encore accomplie d’une manière radicale qu’en Angleterre : ce pays jouera donc nécessairement le premier rôle dans notre esquisse. Mais tous les autres pays de l’Europe occidentale parcourent le même mouvement, bien que selon le milieu il change de couleur locale, ou se resserre dans un cercle plus étroit, ou présente un caractère moins fortement prononcé, ou suive un ordre de succession différent.[27]

En allemand, les termes sont plus expressifs[28] : l’Angleterre sert d’exemple parce que dans ce pays, l’histoire de l’expropriation des travailleurs prend une « forme classique ». Toute la  question est ce que signifie une « forme classique ».

Le fait que Marx résume ici l’accumulation primitive à l’expropriation de la paysannerie est une indication de la façon dont il faut le comprendre. L’Angleterre, par son histoire particulière, met en relief la destruction de la petite propriété fondée sur le travail personnel : l’expropriation des cultivateurs s’y présente, comme on le voit dans le chapitre suivant, sans voile, et tous les moyens possibles sont mis en œuvre. En cela, c’est en Angleterre que cette expropriation possède sa forme classique. Or, l’expropriation des cultivateurs est « la base de toute cette évolution »[29] parce qu’elle met en évidence que la naissance du capitalisme est le passage d’une forme de propriété à une autre, et donc d’un rapport social de production à un autre. Ainsi, l’Angleterre peut servir de modèle pour l’histoire de l’accumulation primitive.

 

b)   L’interprétation du choix de Marx

Il reste à interpréter ce choix de Marx de prendre l’Angleterre comme modèle. Nous voudrions discuter l’interprétation qu’en donne B. Zéni, parce que cela nous permettra de faire ressortir, par contraste, tout l’intérêt de ce choix selon nous. Pour B. Zéni, la huitième section traite d’un « modèle logique et idéal de la constitution du mode de production capitaliste »[30]. Selon lui, le fait que la section soit organisée selon les déterminations conceptuelles de l’accumulation primitive signifie que l’histoire dont il est question est une histoire réfléchie, celle des catégories logiques du mode de production capitaliste. Il met en effet en évidence dans sa thèse la notion d’« histoire paradigmatique » qui désigne la fonction remplie, selon lui, par l’histoire dans le livre I du Capital : elle sert d’illustration aux catégories logiques. Dans la section VIII, l’histoire aurait un statut similaire : les faits historiques viennent remplir les catégories logiques de l’accumulation primitive déduites a priori.

Or, si le concept d’accumulation primitive est bien déduit de l’analyse du capitalisme, a priori si l’on veut, les étapes de l’accumulation primitive en Angleterre ne sont pas équivalentes à des catégories logiques nécessaires du concept, et elles peuvent se retrouver ou non dans les autres pays d’Europe occidentale. Ce qui fait de l’Angleterre un modèle et qui est commun à l’Angleterre et aux autres pays d’Europe occidentale, c’est le passage d’une forme de propriété privée à une autre. Cependant, les circonstances de cette évolution peuvent prendre des formes variées et connaître des vicissitudes diverses, comme le souligne le texte de Marx que nous avons cité.

Le choix de l’Angleterre montre que l’étude de la transition du féodalisme au capitalisme ne peut être qu’une étude concrète et particulière. Si l’Angleterre a valeur de modèle, la cause en est son histoire particulière, le fait qu’il donne à voir de manière particulièrement claire le mouvement de l’accumulation primitive. Cela ne fait pas de l’histoire de ce pays l’illustration des catégories logiques du concept d’accumulation primitive. Au contraire, le choix de l’Angleterre est une manière de conserver son caractère historique à la transition.

 

Il apparaît donc que le choix de l’Angleterre confirme notre analyse précédente : toute la section VIII est portée par un souci de l’histoire, par l’effort pour rendre compte de la naissance du capitalisme dans sa dimension de mouvement historique.

 

 

C.   le concept d’accumulation primitive comme concept contradictoire

C’est ce souci de l’historicité mêlé à un point de vue généalogique qui permet à Marx de définir le concept d’accumulation primitive comme un concept contradictoire. En effet, l’accumulation primitive dépend de l’analyse du capitalisme et en même temps opère une rupture avec cette analyse. Nous voudrions montrer que ce statut contradictoire rend le concept adéquat à la réalité qu’il est censé décrire : une transition historique.

1.      la particularite de la huitieme section : son ambiguité constitutive

Nous affirmons que cette section est définie par une ambiguïté. Nous voudrions le faire ressortir d’une comparaison avec d’autres passages où Marx traite des sociétés pré-capitalistes.

a)     Les autres passages rétrospectifs du Capital

En comparant le texte sur l’accumulation primitive avec les autres textes du Capital qui traitent des sociétés pré-capitalistes, nous serons à mêmes de préciser ce qui fait la particularité du point de vue de Marx dans cette section. Il faut donc revenir aux passages du Capital que nous avons déjà mentionnés[31] et qui concernent la formation du capitalisme ou de certains de ses aspects.

Les trois passages en question (« l’aperçu historique » sur le capital marchand[32], les « éléments pré-capitalistes » de l’usure[33] et la « genèse de la rente foncière capitaliste »[34]) concluent chacun leur section respective en donnant une comparaison historique qui permet de faire apparaître les particularités de l’époque capitaliste. Le passé sert par comparaison à éclairer le présent, et il le fait en faisant apparaître des différences.

 Ainsi, Marx dénie le caractère fondamental du capital marchand ou de l’usure pour comprendre le capitalisme. Le capital marchand peut avoir un caractère dissolvant sur les sociétés féodales mais il ne suffit pas à expliquer le passage au capitalisme : « […]la mesure dans laquelle il détruit l’ancien système de production dépend d’abord de la solidité et de la structure intérieure de celui-ci. Ce n’est pas non plus du commerce, mais du caractère de l’ancien mode de production que dépend le résultat du processus de dissolution, c’est-à-dire  le mode de production nouveau qui remplacera l’ancien. »[35] De même, ce n’est pas l’extension du commerce dans les villes qui explique le développement de l’industrie ; « le mode de production moderne, dans sa première période, celle des manufactures, se développait seulement là où les conditions s’en étaient crées au cours du moyen âge. »[36] Le raisonnement de Marx sur l’usure est similaire : elle ne contribue au passage au capitalisme que là où les conditions sont réunies par ailleurs.

La genèse de la rente foncière permet, elle, de mettre en évidence la difficulté particulière à la question de la rente capitaliste dégagée par Marx, à savoir qu’elle représente un excédent de profit par rapport aux autres branches de l’industrie. Le texte peut sembler remplir une fonction semblable à la section sur l’accumulation primitive, dans la mesure où la genèse de la rente capitaliste part d’un résultat déjà connu pour le mettre en évidence par le mouvement historique qui y a conduit. Cependant, parce qu’il est plus proche de la section VIII, ce texte permet aussi de mieux en faire ressortir la particularité. Il vise finalement à éclaircir par comparaison une question particulièrement difficile : la particularité de la rente capitaliste apparaît parce que les formes antérieures de la rente représentent un autre rapport de production, où la plus-value est extraite du surtravail des paysans. De même, l’accumulation primitive montre que le rapport capitaliste suppose la destruction d’un ancien rapport social. Cependant, dans cette section, c’est déjà le capitalisme naissant qui est à l’œuvre.

Ainsi, la particularité de la section VIII par rapport à ces textes, où l’histoire sert de comparaison, tient au lien établi au contraire entre le passé décrit et le présent. Dans les autres textes, l’accent est mis sur les différences. Ici, Marx maintient l’ambiguïté sur la relation de l’accumulation primitive au présent de la production capitaliste par l’entrelacement d’un point de vue généalogique et d’un traitement historique.

 

b)    Les hésitations des Manuscrits 

Cette ambiguïté constitutive de la huitième section se confirme à la lecture des Manuscrits de 1857-58. La forme initiale prise par la section VIII dans la rédaction du Capital est révélatrice de son ambiguïté dans la version définitive. En effet, il nous semble que dans les Manuscrits de 1857-58, ce qui deviendra la section VIII est séparée en deux passages : celui sur la genèse du concept du capital et celui sur les « Formes antérieures à la production capitaliste ». Marx mentionne l’accumulation primitive au moment où il trace la genèse du concept du capital. Elle constitue selon lui le troisième moment dans la formation du concept de capital, et elle est « intégrée comme présupposé »[37] à ce concept. Dans les « Formes antérieures à la production capitaliste », l’accumulation primitive est traitée historiquement, mais d’une manière plus proche des textes du Livre III que nous avons examinés que de la section VIII du Livre I.

Ainsi, la section VIII apparaît comme la synthèse de ces deux passages des Grundrisse : l’accumulation primitive appartient au concept de capital et en même temps opère une rupture par rapport à lui. L’ambiguïté de son statut est rendue par l’aspect à la fois généalogique et historique de la présentation de Marx.

 

Ainsi, la comparaison avec d’autres passages sur les sociétés pré-capitalistes tout comme l’examen des Manuscrits mettent en évidence la particularité de la section VIII. Celle-ci tient à son caractère ambigu : le concept d’accumulation primitive est relié par le point de vue généalogique à l’analyse de la production capitaliste et en est séparé par l’accent mis sur la rupture historique.

 

2.     un concept contradictoire qui permet de théoriser le changement historique

a)    La condition d’une rupture avec l’idéologie bourgeoise

Cette ambiguïté est en fait la condition d’une histoire qui rompe avec l’idéologie bourgeoise, au sens de légitimation du capitalisme. Il faut être plus historique que les économistes classiques et moins historiques qu’eux tout à la fois. Il ne faut pas transposer les catégories du capitalisme à ses origines, ni couper tout lien entre le capitalisme et ses origines, en renvoyant celles-ci à un temps mythique. C’est ce double reproche adressé à l’économie bourgeoise que traduit l’image du péché originel, ainsi que le souligne M. Perelman[38], qui étudie le traitement de l’accumulation primitive chez les économistes classiques.

Marx emprunte le concept d’accumulation primitive à Smith. L’image du péché originel résume la critique que Marx lui adresse, en révélant ce qui demeure inexpliqué dans sa théorie de l’accumulation primitive. L’origine y devient mythe. Smith, prisonnier du capitalisme, transfère les catégories du capitalisme dans le passé : l’origine du capitalisme ne peut être pour lui qu’une origine déjà capitaliste. Ainsi, le rapport social qui caractérise le capitalisme n’est pas expliqué.

L’accumulation primitive mythique remplace l’explication réelle, causale. Le péché originel est une cause qui n’explique rien, parce qu’elle est redondante : il y a du péché parce que le péché a un jour fait son entrée dans le monde. C’est l’incapacité à sortir de la société capitaliste que Marx critique. Même l’histoire officielle (M. Thiers) relie l’accumulation primitive à la question du socialisme : c’est une question de légitimation de l’ordre social.

Dans un article sur le caractère scientifique de la démarche de Marx dans Le Capital[39], E. Balibar fait de la rupture que Marx, contrairement aux classiques, instaure entre l’accumulation primitive et le capitalisme, la condition d’une histoire non idéologique des origines du capitalisme. Dans le procès de reproduction du capital, tel que le décrit la section VII, la séparation du travailleur d’avec les moyens de production est toujours déjà donnée. Le fonctionnement du capitalisme lui-même explique la reproduction de ce rapport, et il n’implique rien sur les origines du capitalisme. C’est précisément parce qu’aucune « image préformée de ses origines » n’est impliquée dans l’étude du procès de reproduction du capital que, selon E. Balibar, la recherche des conditions historiques réelles qui ont présidé à sa formation est possible. L’écart instauré entre le capitalisme et ses origines est l’écart qui sépare l’histoire mythique de l’accumulation primitive des classiques de sa représentation objective.

S’il ne semble pas précisément que le procès de reproduction ne donne aucune image préformée des origines du capitalisme, puisque après tout c’est bien le fonctionnement du capitalisme qui fournit le concept d’accumulation primitive, l’idée de la rupture nécessaire nous semble fondamentale. A l’opposé de la démarche de l’économie politique classique marquée par l’idéologie bourgeoise, Marx renvoie l’origine à l’histoire et non à un état originel. C’est ce qui explique la critique de l’expression d’accumulation primitive qui crée une continuité entre l’accumulation capitaliste et son origine, critique explicite dans l’édition allemande qui parle de la « sogenannte ursprüngliche Akkumulation », la « soi-disant accumulation primitive ». C’est en ce sens également qu’il faut comprendre la revendication de traiter de « l’histoire réelle »[40].

 Ainsi, la détermination de l’accumulation primitive comme la préhistoire du capitalisme, en ce que ce terme dénote précisément une rupture, est une nécessité théorique. Tout en se fondant sur la compréhension du capitalisme comme un rapport social entre le capitaliste et le prolétaire, le concept d’accumulation primitive opère une rupture, qui tient à l’historicité de son contenu, et qui apparaît nécessaire.

 

b)   Une démonstration paradoxale

L’ambiguïté nécessaire du concept d’accumulation primitive dans son lien avec le concept du capital fait de la huitième section une démonstration paradoxale. Cela apparaît d’emblée dans la façon dont le concept est introduit au chapitre 26. En effet, il répond à un problème réel et en même temps la réponse qu’il apporte n’en est pas réellement une puisqu’elle ne fait que reprendre le résultat d’analyses précédentes : avant le capitalisme, il y a eu la naissance du capitalisme, c’est-à-dire du rapport social qui lui est propre. Ce qu’il s’agit de démontrer, à savoir que le capitalisme suppose la séparation du producteur d’avec les moyens de production, est déjà connu. Et B. Zéni a raison de souligner que la section VIII n’apporte en cela aucune information théorique nouvelle[41]. Toute la nouveauté réside donc dans le caractère historique de la section.

L’accumulation primitive parvient à exprimer la transition, le changement historiques parce qu’elle est traitée sur le mode de la contradiction. Prenons un exemple. Au chapitre 30, opposant la période manufacturière et la période capitaliste proprement dite, Marx montre que l’accumulation primitive est un procès qui se poursuit et ne s’accomplit totalement que sous le capitalisme. C’est un processus continu qui implique en même temps une rupture. Il écrit :

C’est la grande industrie seulement qui, au moyen des machines, fonde l’exploitation agricole capitaliste sur une base permanente, qui fait radicalement exproprier l’immense majorité de la population rurale, et consomme la séparation de l’agriculture d’avec l’industrie domestique des campagnes […]. De cette séparation fatale date le développement nécessaire des pouvoirs collectifs du travail et la transformation de la production morcelée, routinière, en production combinée, scientifique. L’industrie mécanique consommant cette séparation, c’est elle aussi qui la première conquiert au capital tout le marché intérieur.[42]

Il y a bien rupture dans la mesure où c’est seulement la grande industrie qui achève le processus de séparation du travailleur et des moyens de production. L’accumulation primitive n’est que la préhistoire du capitalisme, le capitalisme en soi et non encore pour soi pourrait-on dire en reprenant les catégories hégéliennes qui servent précisément à décrire le rapport entre une réalité et sa genèse. Une fois le capitalisme constitué en mode de production, il y a un saut qualitatif, qui ne signifie pas pour autant la rupture de tout lien avec le mouvement qui l’a amené à naître.

C’est parce que l’accumulation primitive est et n’est pas le capitalisme qu’elle est adéquate à son concept. Dans la section VIII, Marx associe un point de vue rétrospectif à un traitement historique du contenu de façon à faire apparaître le mouvement historique qui préside à la naissance de la production capitaliste. C’est pourquoi il peut parler tout à la fois d’« ère capitaliste »[43] et de naissance du capitalisme.

 

 

***

Si notre analyse est juste, la détermination de l’accumulation primitive comme concept contradictoire nous amène à considérer de plus près le rapport entre les concepts d’accumulation primitive et d’accumulation capitaliste.

 

 


II. accumulation primitive et analyse du capitalisme

La section VIII a alimenté de nombreux débats. Beaucoup lui ont trouvé un intérêt dépassant la problème de la transition du féodalisme au capitalisme. Et ils se sont interrogés sur la pertinence du concept d’accumulation primitive pour expliquer le capitalisme lui-même et sur la possibilité de l’appliquer à des aspects de la société actuelle. Il nous faut donc examiner les rapports entre les notions d’accumulation primitive et d’accumulation capitaliste pour déterminer le domaine de validité du concept d’accumulation primitive.

Il nous semble que l’utilisation du concept d’accumulation primitive pour expliquer des aspects du capitalisme lui-même a été faite dans trois grandes directions, et nous allons examiner diverses interprétations du texte de Marx selon ces trois axes. Il nous faudra déterminer quels éléments dans le texte de Marx justifient ou au contraire invalident ces interprétations. Un premier type d’interprétations fait de l’accumulation primitive une catégorie fondamentale du capitalisme compris en termes de « puissance », pour reprendre l’expression de K. Sanyal. Le cœur de cette interprétation réside en fait dans la question des relations du capitalisme aux classes ou aux sociétés non capitalistes. Un second type d’interprétations voit dans la notion d’accumulation primitive le moyen de théoriser la relation du capital à ces classes ou à ces sociétés. En effet, cette relation repose sur une intégration par le capital des éléments non capitalistes. Le dernier type d’interprétations pousse jusqu’au bout ce raisonnement en faisant de l’accumulation primitive, conçue comme mise en œuvre de la séparation du travailleur et des moyens de production, le fondement théorique du capitalisme lui-même.

 

 

A.   la promotion de l’accumulation primitive au rang de catégorie du capitalisme

Nous allons commencer par discuter la lecture proposée par K. Sanyal, dans un article intitulé « Capital, Primitive Accumulation, and the Third World : From Annihilation to Appropriation »[44]. Il voit dans la notion d’accumulation primitive une catégorie essentielle pour comprendre le capital et se propose en particulier de l’utiliser pour comprendre les relations du capital au Tiers-Monde.

1.      l’interpretation de K. sanyal : le capitalisme comme puissance

a)    Présentation de sa thèse

K. Sanyal propose une lecture du Capital qui sous-estime volontairement l’aspect économique, sans en nier la validité toutefois : une lecture en termes de puissance[45]. Dans cette lecture, la catégorie d’accumulation primitive joue un rôle essentiel puisqu’elle contribue à  la compréhension du capital comme puissance.

La place de la section dans le Livre I confirme, selon lui, la justesse de son approche qui fait de l’accumulation primitive un concept à part entière. Le Livre I comprend trois parties : 1) la production marchande simple, où la force n’intervient pas ; 2) la production capitaliste qui introduit l’exploitation avec l’extraction de la plus-value ; 3) l’accumulation primitive. Dans une lecture en termes de puissance, la section VIII permet d’expliquer l’introduction d’un rapport de puissance dans la production marchande simple. De plus, si les deux premières parties sont théoriques, la troisième doit l’être aussi : « … le pouvoir du capital dans son rapport au travail ne peut être conceptualisé que si son pouvoir dans son rapport au pré-capital, c’est-à-dire son extérieur, est théoriquement posé – c’est un réquisit théorique et non une présupposition historique »[46].

L’autre raison pour donner toute sa place à l’accumulation primitive dans la discussion sur le mode de production capitaliste est qu’elle permet de rendre compte du capitalisme dans le Tiers-Monde. L’accumulation primitive telle qu’elle est présentée par Marx dans la dernière section du Livre I du Capital fournit une catégorie théorique pour la compréhension du Tiers-Monde aujourd’hui. En effet, si l’on réduit l’antagonisme à celui existant entre le capital et la classe ouvrière exploitée, on s’interdit de comprendre les relations du capital à l’autre que sont pour lui les sociétés traditionnelles, pré-capitalistes au sens théorique comme chronologique. La catégorie d’accumulation primitive, au contraire, est tout à fait indiquée pour penser ces relations.

K. Sanyal compare ensuite la relation du capital au pré-capital dans l’accumulation primitive et dans le Tiers-Monde. Il est amené à introduire une nuance. Dans le premier cas, le rapport de puissance consiste en une destruction des éléments non capitalistes. Dans le second cas, il vaudrait mieux parler d’une appropriation. Finalement, son analyse le  conduit à détailler en termes d’idéologie la tentative d’intégration de son autre par le capital, autre que constitue aussi bien la classe ouvrière que les sociétés traditionnelles.

 

b)   Analyse des enjeux de cette interprétation

L’analyse de K. Sanyal, en proposant de restituer toute sa place théorique au concept d’accumulation primitive, fournit en réalité une interprétation particulière du Capital et non seulement de la section VIII du Livre I. Pour lui, le capital doit être défini en termes de puissance. Le lien entre le capital et la force de travail libre n’est ni le seul ni le rapport fondamental au sein du mode de production capitaliste. Ce rapport est mis sur le même plan que celui du capital aux éléments pré-capitalistes. K. Sanyal reconnaît que, dans les deux cas, la relation de puissance ne se traduit pas de la même façon (il s’agit, dans un cas, d’annihilation et, dans l’autre, d’appropriation) et pourtant, cette relation a, à ses yeux, fondamentalement le même sens. Cela montre que le point déterminant est qu’il s’agit d’un rapport de puissance.

Dès lors, il faut remarquer que le terme de « power » est relativement indéterminé. Ce qui définit le capitalisme est, certes, un rapport particulier, mais ce n’est plus un rapport social déterminé. Le terme de « power » exprime quelque chose de plus vaste et de plus vague. Aussi bien annihilation qu’appropriation de son autre, le capital est défini par sa tendance à s’imposer, à dominer, mais cette tendance est abstraite de son contexte uniquement économique pour valoir en soi. Le domaine économique n’est plus le domaine fondamental ; les moyens aussi bien économiques que politiques et idéologiques dont le capital use pour s’imposer sont mis sur le même plan.

 

2.     discussion et critique : Expropriation et exploitation

Il nous faut nous demander si l’usage que K. Sanyal se propose de faire de la catégorie d’accumulation primitive est justifié au regard du texte de Marx dans la huitième section.

a)    La violence de l’accumulation primitive sert de révélateur à la violence de l’exploitation capitaliste

Selon l’interprétation de K. Sanyal, donc, la notion d’accumulation primitive acquiert une valeur théorique à part entière au sein du Capital, parce qu’elle pose le fondement théorique de la compréhension du capital comme puissance. L’accumulation primitive permet de comprendre que la relation capitaliste d’exploitation est une relation de puissance, qu’elle inclut une relation violente. En ce sens, son interprétation trouve un écho chez Marx, tout particulièrement dans le texte suivant, où il compare l’expropriation et l’exploitation :

Dans le progrès de la production capitaliste il se forme une classe de plus en plus nombreuse de travailleurs, qui, grâce à l’éducation, la tradition, l’habitude, subissent les exigences du régime capitaliste aussi spontanément que le changement des saisons. Dès que ce mode de production a acquis un certain développement, son mécanisme brise toute résistance ; la présence constante d’une surpopulation relative maintient la loi de l’offre et la demande du travail, et partant le salaire, dans des limites conformes aux besoins de capital, et la sourde pression des rapports économiques achève le despotisme du capitaliste sur le travailleur. Parfois on a bien encore recours à la contrainte, à l’emploi de la force brutale [Außerökonomische, unmittelbare Gewalt] , mais ce n’est que par exception. Dans le cours ordinaire des choses le travailleur peut être abandonné à l’action des « lois naturelles » de la société, c’est-à-dire à la dépendance du capital, engendrée, garantie et perpétuée par le mécanisme même de la production. Il en est autrement pendant la genèse historique de la production capitaliste.[47]

Marx oppose la violence nécessaire de l’accumulation primitive au mécanisme purement économique du capitalisme institué. Cependant, la violence de l’accumulation primitive se reporte sur le rapport d’exploitation : les origines du capitalisme mettent en évidence une violence qui est cachée dans le rapport purement économique entre le capitaliste et le salarié. L’accumulation primitive éclaire ainsi le rapport capitaliste comme rapport non d’égalité, au sens où le travailleur et le capitaliste seraient des échangistes placés à égalité et échangeant des équivalents, mais comme un rapport de domination. Si la violence sert ici à Marx à opposer l’accumulation primitive et le capitalisme constitué, ce n’est que pour mieux faire ressortir que les termes en apparence purement économiques du rapport capitaliste masquent une réalité sociale violente, d’oppression.

 

b)   Mais la violence de l’accumulation primitive est économiquement orientée

En rapprochant l’accumulation primitive et le capitalisme institué, ce texte montre donc aussi que ces deux rapports ont le même but : soumettre le travailleur à l’exploitation. C’est dire que la violence de l’accumulation primitive n’est pas première mais est subordonnée à une fin économique. Ainsi, il semble qu’il faille tirer la conclusion inverse de K. Sanyal. Au lieu que l’accumulation primitive révèle que le capital est fondamentalement puissance, c’est la violence qui est un moyen pour le capital de s’instaurer comme rapport économique. Le fait que la violence de l’accumulation primitive mette en évidence la violence comprise dans le rapport d’exploitation capitaliste n’autorise pas à faire de la puissance la définition du capital. Au contraire, il faut comprendre que la violence de l’accumulation primitive est subordonnée à la naissance du rapport capitaliste. La violence est économiquement orientée, si l’on peut dire.

Ainsi, dans la section VIII, Marx donne à la violence un sens précis et étroitement défini. Le rapport de puissance qui peut s’exercer par la violence a un sens économique. Si nous avons vu dans un premier temps qu’exploitation et expropriation ne sont pas réductibles l’une à l’autre, inversement, elles sont liées dans un même mouvement historique dont la finalité concerne les rapports de production. En témoigne le chapitre 28 sur les lois répressives destinées à faire des paysans expropriés une main d’œuvre disponible et disciplinée. En prolongeant le chapitre 27 sur les expropriations, il donne à celles-ci une signification clairement économique.

Dès lors que l’accumulation primitive est subordonnée à une fin économique, le rapport d’exploitation apparaît bien central dans le capitalisme, ce qui interdit de le mettre sur le même plan que le rapport du capital aux pays du Tiers-Monde. Cette deuxième critique que nous pouvons adresser à l’interprétation de K. Sanyal est la conséquence de la première. On ne peut subsumer sous la catégorie générale de puissance le rapport  d’exploitation et le rapport aux éléments non capitalistes ; le second rapport, au moins dans l’accumulation primitive, est un moyen d’instaurer le premier rapport. Quant au rapport aux éléments non capitalistes non plus dans l’accumulation primitive mais dans le cas des pays du Tiers-Monde, la thèse de K. Sanyal ne l’explique plus.

C’est ce problème du rapport du capital aux sociétés pré-capitalistes qu’il nous faut donc maintenant examiner.

 

 

B.   l’utilisation de l’accumulation primitive pour qualifier les relations entre pays capitalistes et pays Sous-dEveloppEs

Des interprétations modernes de l’accumulation primitive se sont développées en ce sens : l’accumulation primitive permettrait de qualifier les rapports du capital aux sociétés sous-développées et non capitalistes au sens où elles sont soumises au capital des pays d’Europe occidentale. Parce que ces interprétations se réfèrent souvent à Rosa Luxemburg, nous commencerons par examiner ce qu’elle dit de l’accumulation primitive, avant d’en venir aux interprétations plus récentes.

1.      présentation de L’interpretation selon laquelle l’accumulation primitvive definit le rapport du capital au tiers-monde

a)    La thèse de R. Luxemburg

Ce que dit R. Luxemburg de l’accumulation primitive s’inscrit dans un contexte plus général. Dans L’accumulation du capital, elle discute de la validité des schémas de la reproduction élargie de Marx. L’erreur de Marx vient selon elle de l’hypothèse fausse que la production capitaliste domine absolument. Nous ne discuterons pas de cette question pour elle-même, mais il est intéressant de voir que sa compréhension de l’accumulation capitaliste conduit R. Luxemburg à formuler une hypothèse différente de celle de Marx sur le rapport du capital aux sociétés pré-capitalistes. Pour le comprendre, il faut examiner plus en détail sa critique de l’hypothèse de Marx de la domination absolue de la production capitaliste. Selon elle, il n’y a pas d’accumulation capitaliste possible sans des formations pré-capitalistes ; en effet, la plus-value ne peut être entièrement réalisée par les capitalistes et les ouvriers mais elle doit l’être par « des couches sociales ou des sociétés à mode de production pré-capitaliste »[48].

Elle reproche à Marx d’analyser les procédés d’appropriation des moyens de production non capitalistes et de la formation d’un prolétariat industriel seulement dans le cas de l’accumulation primitive. Selon elle, ce processus se poursuit. Le capitalisme ne vit que de l’intégration par la violence des formations pré-capitalistes, parce qu’il a besoin de débouchés pour sa plus-value. « L’expansion par bonds qui caractérise l’accumulation capitaliste ne permet pas plus au capital de compter sur l’accroissement naturel de la population salariée et de s’y limiter que d’attendre la lente décomposition des sociétés primitives et leur accession à l’ économie marchande, et de s’en contenter. Le capital ne connaît aucune autre solution à ce problème que la violence, qui est une méthode permanente de l’accumulation comme processus historique depuis son origine jusqu’à aujourd’hui. »[49]

Ainsi, « sans les formations pré-capitalistes, l’accumulation ne peut se poursuivre, mais en même temps elle consiste dans leur désintégration et leur assimilation. L’accumulation capitaliste ne peut donc pas plus exister sans les structures non capitalistes que celles-ci coexister avec l’accumulation. L’accumulation du capital a pour condition vitale la dissolution progressive et continue des formations pré-capitalistes. »[50] L’hypothèse de Marx correspond précisément au moment où l’accumulation devient impossible. Il prend pour point de départ ce qui ne peut être que la tendance de l’accumulation capitaliste. Selon R. Luxemburg, le moment où la production capitaliste domine absolument est celui où le capitalisme « atteint sa dernière limite »[51].

 

Ainsi, R. Luxemburg accepte l’interprétation de l’accumulation primitive chez Marx comme analyse de la préhistoire du capitalisme. Elle affirme cependant que les moyens de l’accumulation primitive sont toujours utilisés par le capitalisme constitué. Pour discuter sa thèse, il faudrait en réalité reprendre la discussion sur l’accumulation capitaliste puisque c’est là que porte la critique de R. Luxemburg. Il s’agit pour elle de savoir si le capital peut se survivre sans intégrer constamment de nouveaux éléments non capitalistes. Nous ne nous engagerons pas dans cette discussion ici. Ce qui nous intéresse est l’usage qui a été fait de ce que dit R. Luxemburg de l’accumulation primitive pour l’appliquer aux relations entre le capital et les pays sous-développés. 

Il faut souligner d’emblée deux points de l’analyse de R. Luxemburg, parce que, comme nous le verrons, ils sont souvent mal rendus par les auteurs qui se revendiquent de son interprétation de l’accumulation primitive. Tout d’abord, selon elle, les sociétés pré-capitalistes ne peuvent survivre comme telles au milieu du capitalisme ; dès que le capital entre en rapport avec elles, il les intègre. Ensuite, elle parle des sociétés pré-capitalistes et non des sociétés sous-développées au sein du capitalisme.

 

b)   La thèse de S. Amin

De l’idée que l’accumulation primitive caractérise les rapports du capital aux sociétés pré-capitalistes, des sociologues ont tiré la conclusion que l’analyse du sous-développement relève de l’accumulation primitive. Nous prendrons comme exemple S. Amin parce qu’il exprime cette thèse de manière particulièrement claire.

Dans L’accumulation à l’échelle mondiale, S. Amin défend la thèse que l’analyse du sous-développement doit être une analyse de l’accumulation à l’échelle mondiale, au sens où le développement au centre et le sous-développement à la périphérie sont les éléments corrélatifs d’un seul processus. Les rapports du centre avec la périphérie relèvent de l’accumulation primitive : « chaque fois que le mode de production capitaliste entre en rapport avec des modes de production pré-capitalistes qu’il se soumet, apparaissent des transferts de valeur des derniers vers le premier qui relèvent des mécanismes de l’accumulation primitive. Ces mécanismes ne se situent donc pas seulement dans la pré-histoire du capitalisme : ils sont aussi contemporains. Ce sont des formes renouvelées mais persistantes de l’accumulation primitive au bénéfice du centre qui constituent le domaine de la théorie de l’accumulation à l’échelle mondiale. »[52] Ou encore : « Le phénomène du « sous-développement » n’est donc rien d’autre que le résultat de la persistance de phénomènes relevant de l’accumulation primitive au bénéfice du centre […]. »[53]

Dire que l’analyse de ces rapports relève de l’accumulation primitive signifie qu’elle ne relève pas de la seule théorie économique du capitalisme. Selon S. Amin, les formations sociales (qu’il distingue du mode de production) des pays de la périphérie n’étant pas capitalistes, elles ne relèvent pas de l’analyse économique du capitalisme. Pour lui, l’accumulation primitive a un sens politique, par opposition à une théorie seulement économique.

Dans Impérialisme et sous-développement en Afrique[54], S. Amin précise son analyse en montrant que le modèle de l’accumulation est différent dans les pays « du centre » et ceux de la « périphérie ». Il relie la prolétarisation croissante de la population dans les pays de la « périphérie » à la nécessaire adaptation aux besoins de main d’œuvre bon marché des capitaux venus du centre. Pour lui, une contradiction se fait jour entre la création des conditions objectives d’un besoin de développement et la fermeture de toute voie d’un développement capitaliste. C’est pourquoi le développement dans les pays du Tiers-Monde ne peut être qu’un dépassement du capitalisme.

 

2.     discussion de cette interpretation

Il faut noter que l’interprétation de S. Amin s’éloigne de celle de R. Luxemburg. Pour R. Luxemburg, le capitalisme, même constitué comme mode de production dominant, a besoin d’intégrer des éléments non capitalistes, sous peine de quoi l’accumulation capitaliste serait impossible. Le capitalisme existe tant que des formes d’accumulation primitive sont encore possibles. Selon S. Amin, c’est l’accumulation primitive elle-même qui est un élément de l’accumulation capitaliste, au sens où elle définit la forme que prend l’accumulation capitaliste dans le cas du rapport du capital aux pays sous-développés. Ce qui est chez R. Luxemburg un type de rapport transitoire, qui s’annule aussitôt ( les sociétés ou les couches sociales pré-capitalistes sont intégrées au capitalisme), devient chez S. Amin une forme permanente du rapport capitaliste. Cette interprétation nous paraît devoir être discutée.

a)    L’accumulation primitive n’est pas une accumulation capitaliste

En effet, si l’accumulation primitive décrit les relations du capital aux pays de « la périphérie », c’est-à-dire les procédés par lesquels le capital soumet ces pays à son unique profit, cela signifie que l’accumulation primitive est en elle-même une forme d’accumulation capitaliste. Si les rapports du capital aux sociétés pré-capitalistes relèvent des procédés de l’accumulation primitive, c’est dire que ces procédés ont la même signification pendant la période d’accumulation primitive proprement dite que sous le capitalisme. La même signification, c’est-à-dire qu’ils s’expliquent par le même besoin du capital, par la même nécessité pour l’accumulation capitaliste.

Ce que S. Amin néglige, à notre avis, dans la définition que donne Marx de l’accumulation primitive est le fait qu’elle est la genèse du rapport social capitaliste, autrement dit aussi bien du capital que du travail libre, disponible pour son exploitation par le capital. Elle est la genèse corrélativement du prolétariat et du capitaliste. L’organisation des chapitres de la section, qui met en parallèle les deux processus, en est une indication.

 

b)   Accumulation primitive et progrès historique

En outre, c’est précisément parce que l’accumulation primitive est la genèse d’un nouveau rapport social, et partant d’un nouveau mode de production, que Marx la décrit en termes de progrès. En effet, les procédés violents de l’accumulation primitive, qui ont pour but d’établir les conditions nécessaires au développement du capitalisme, sont décrits par Marx comme faisant partie d’un processus historique qu’il qualifie de « progrès »[55]. Marx résume dans une phrase célèbre le rôle de la violence comme agent de transformation historique. Nous la citons en allemand parce que la traduction de J. Roy en rend mal le sens : « Die Gewalt ist der Geburtshelfer jeder alten Gesellschaft, die mit einer neuen schwanger geht. Sie selbst ist eine ökonomische Potenz. »[56], « la violence est l’accoucheuse de toute vieille société grosse d’une société nouvelle. Elle est elle-même une potentialité économique. »[57] La violence n’est pas autonome, elle est subordonnée au processus de transformation sociale. Elle ne peut servir en elle-même à décrire un rapport social, mais elle prend sens comme élément de ce processus de transformation. 

Au contraire, le rapport du capital aux sociétés sous-développées ne représente pas une transformation de toute la société. Pour S. Amin lui-même, ce rapport ne permet aucun développement des pays du Tiers-Monde. Il souligne qu’un tel développement ne peut précisément venir que d’un dépassement du capitalisme. C’est pourquoi l’accumulation primitive ne permet pas de décrire ce rapport : si elle exprime en un sens la soumission de la société aux besoins du capital, c’est en tant que le capital lui-même est naissant et représente, au moment où il naît, un progrès historique.

 

 

C.   l’accumulation primitive posee comme le fondement de la société capitaliste

Un troisième type d’interprétations ne tombe pas dans cet écueil ; il s’agit au contraire d’insister sur le fait que l’accumulation primitive consiste dans la genèse du rapport capitaliste de séparation des travailleurs d’avec les moyens de production. L’accumulation primitive est comprise comme le fondement du capitalisme : elle crée les conditions préalables à la production capitaliste, conditions qui sont maintenues tant qu’existe le capitalisme.

1.      presentation de l’interpretation

a)    La séparation du travailleur d’avec les moyens de production définit le rapport social capitaliste

Certains commentateurs font ainsi de l’accumulation primitive une composante du capitalisme lui-même. C’est l’interprétation même de ce concept qui change et plus seulement son domaine d’application : l’interprétation seulement historique est rejetée au profit d’une interprétation qui intègre le concept d’accumulation primitive au concept de capital.

L’origine de cette interprétation se trouve peut-être chez R. Rosdolsky. Il souligne que l’argent ne suffit pas à transformer ses possesseurs en capitalistes ; il faut aussi la séparation des travailleurs des conditions du travail. Il s’oppose à ce qu’il appelle les vulgarisations de l’économie marxiste qui voient dans l’accumulation primitive une digression seulement historique de Marx ; pour lui, l’accumulation primitive appartient de plein droit au concept de capital parce qu’elle est un « élément constituant le rapport capitaliste »[58]. Elle fait partie d’un procès « qui ne prendra fin qu’avec l’abolition du capitalisme lui-même, c’est-à-dire  la restauration de l’unité originelle entre les producteurs et leurs conditions de production. »[59]

Cependant, c’est récemment qu’un groupe de chercheurs anglais, regroupés autour du journal The Commoner[60], a donné tout son développement à cette interprétation, comme nous allons le voir.

 

b)   Les thèses récentes

Tout en partageant la même thèse fondamentale, ces chercheurs s’opposent sur la façon exacte de comprendre l’accumulation primitive et sur son rapport à l’accumulation capitaliste. C’est pourquoi nous présenterons successivement leurs thèses respectives avant de les commenter et de les discuter.

 (i)La thèse de M. De Angelis

Selon M. De Angelis[61], il y a deux interprétations de l’accumulation primitive dans la tradition marxiste : celle de Lénine et celle de Rosa Luxemburg. Selon lui, R. Luxemburg met en avant un point fondamental, à savoir que les conditions extra-économiques de la production capitaliste sont un élément inhérent aux sociétés capitalistes elles-mêmes. Il suggère d’appeler la première interprétation « l’accumulation primitive historique » et la seconde « l’accumulation primitive inhérente et continuelle ». Dans la lignée de la première se situent les historiens marxistes anglais, quelles que soient par ailleurs leurs oppositions. A la seconde se rattache par exemple S. Amin ou I. Wallerstein.

M. De Angelis présente sa propre interprétation de l’accumulation primitive de la manière suivante. Contrairement à Smith, qui fonde l’accumulation primitive sur la notion de capital compris comme « stock », c’est-à-dire  comme fonds de capitaux, Marx la fonde sur la notion de capital compris comme relation sociale. L’idée centrale est donc celle de la séparation des producteurs et des moyens de production. Il résume l’approche de Marx en trois points fondamentaux : tout d’abord, l’idée de séparation s’applique aussi bien à l’accumulation primitive qu’à l’accumulation capitaliste ; ensuite, la séparation est la catégorie centrale de la critique de l’économie politique, en ce qu’elle est liée à la théorie du travail aliéné et de la réification ; enfin, la différence entre les deux accumulations n’est pas une différence substantielle mais une différence dans les conditions dans lesquelles la séparation s’accomplit.

Il s’agit pour lui de montrer que cette interprétation permet de rendre compte d’aspects modernes du capitalisme. Il explique que le capital doit sans cesse engager des stratégies d’accumulation primitive contre la résistance des travailleurs, employer des moyens politiques et idéologiques pour maintenir sa domination.

Il souligne ainsi que son interprétation fait le lien entre la théorie de Marx du mode de production capitaliste et la lutte des classes. Elle permet en particulier de comprendre les courants néo-libéraux qui se sont développés depuis une vingtaine d’années comme des formes modernes d’accumulation primitive, employées par le capital contre les travailleurs.

 

 (ii) La thèse de W. Bonefeld

Pour W. Bonefeld[62] également, ce que Marx a dit de l’accumulation primitive reste valable et utile. L’accumulation primitive ne décrit pas seulement la période de transition vers le capitalisme mais la fondation des rapports sociaux capitalistes. En cela, elle est un élément nécessaire du capitalisme. Il insiste sur la nécessité de mettre en lumière le rapport social sur lequel se fonde le capitalisme et grâce auquel il perdure. En fait, bien que surmontée en tant que telle dans le capitalisme, l’accumulation primitive reste la condition des rapports sociaux capitalistes. Il considère l’accumulation primitive comme une « accumulation sans cesse reproduite »[63]. La critique du capitalisme doit se fonder sur la compréhension de cette logique de la séparation.

 

 (iii) Les critiques de P. Zarembka et la réponse de W. Bonefeld

Partageant l’opinion des autres auteurs sur l’importance de la notion de séparation pour comprendre le capitalisme moderne, P. Zarembka[64] récuse ce qui est selon lui une interprétation fausse du texte de Marx : le concept d’accumulation primitive est explicitement réservé par Marx à une période historique précise. Sa thèse est que l’idée de séparation est contenue dans le concept d’accumulation capitaliste, sans qu’il soit besoin de se référer à l’accumulation primitive. Selon lui, les autres auteurs en viennent à ne plus faire la distinction entre accumulation primitive et accumulation capitaliste. C’est qu’il y a chez Marx une ambiguïté dans le traitement de l’accumulation capitaliste que ces auteurs refusent de voir et qui les conduit à élargir indûment la notion d’accumulation primitive.

W. Bonefeld répond à ces critiques qu’il importe de comprendre le lien dialectique entre l’accumulation primitive et l’accumulation capitaliste[65]. Il ne s’agit pas de confondre les deux. Souligner le caractère permanent de l’accumulation primitive revient à dire que la séparation est constitutive du capitalisme et qu’elle forme la dynamique de sa reproduction : le capitalisme retourne constamment à son origine, qui apparaît comme le résultat de l’accumulation capitaliste elle-même. Ainsi, l’accumulation primitive, de présupposition historique du capitalisme, devient sa présupposition constitutive, la prémisse de la reproduction capitaliste. Il faut dire que l’accumulation primitive est « surmontée », au sens hégélien, dans l’accumulation capitaliste.

2.     discussion de cette interpretation

a)    Analyse de ces thèses

Le point commun de ces auteurs réside donc dans l’importance qu’ils accordent à la notion de séparation entre le travailleur et les moyens de production, séparation qui définit le rapport capitaliste. Et ils ont raison de  poser le caractère fondateur de l’accumulation primitive pour le capitalisme, si l’on en croit ce qu’écrit Marx lui-même :

Au fond du système capitaliste il y a donc la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production. Cette séparation se reproduit sur une échelle progressive dès que le système capitaliste s’est une fois établi ; mais comme celle-là forme la base de celui-ci, il ne saurait s’établir sans elle.[66]

Ce texte montre que Marx conçoit cette séparation comme un processus qui non seulement se poursuit sous le capitalisme, mais s’élargit et s’approfondit. En ce sens, elle est bien la condition toujours renouvelée du système capitaliste. Et l’analyse que fait Marx dans la section précédente de l’accumulation capitaliste le confirme. Il explique en effet que le résultat de la reproduction élargie n’est pas seulement un accroissement du capital mais aussi la reproduction du rapport capitaliste ; la loi de la population propre au capitalisme consiste dans la production, par le mécanisme même de l’accumulation capitaliste, d’une surpopulation ouvrière relative qui permet de maintenir le travailleur dans la dépendance du capital.

Les divergences de ces auteurs tiennent à la place plus ou moins grande qu’ils font à la dimension historique de l’accumulation primitive, même s’ils la prennent tous en compte, d’une manière ou d’une autre. Pour M. De Angelis, les conditions historiques qui forment le contexte de l’accumulation primitive et de l’accumulation capitaliste changent. W. Bonefeld voit dans l’accumulation primitive la présupposition historique du système capitaliste, surmontée en tant que telle une fois que ce système est institué. P. Zarembka, enfin, insiste sur le fait que l’accumulation primitive est un processus historique. Contrairement aux deux autres, il n’a pas recours à la notion d’accumulation primitive pour rendre compte du rapport social qui est au fondement du capitalisme. En revanche, pour M. De Angelis au moins, la différence n’est pas essentielle entre accumulation capitaliste et accumulation primitive.

 

b)   Critique

Il nous semble que leurs trois interprétations posent problème précisément dans la mesure où ils ne reconnaissent que formellement, pourrait-on dire, la dimension historique de l’accumulation primitive. En effet, tout en la prenant plus ou moins en compte, ils n’en tirent pas toutes les conséquences. Le problème est, selon nous, celui des perspectives historiques et politiques qui découlent de l’analyse de l’accumulation primitive et de l’accumulation capitaliste.

Nous avons déjà souligné que l’accumulation primitive est présentée par Marx comme un progrès historique. Il faut ici aller plus loin. Alors qu’au moment de l’accumulation primitive, la séparation est nécessaire historiquement, ce n’est plus du tout le cas une fois le capitalisme constitué. Si la séparation se poursuit et s’élargit, et si elle apparaît comme le présupposé toujours actuel du capitalisme, elle n’est plus l’horizon du progrès historique pour les couches sociales non capitalistes.

C’est précisément de ce problème que traite Marx dans sa réponse à Véra Zassoulitch qui l’interroge sur la commune russe et son avenir. Ainsi, il nous paraît nécessaire de faire le détour par cette célèbre lettre de Marx : elle est révélatrice de l’interprétation qu’il donne lui-même de la section VIII du Capital. Les brouillons de sa réponse sont plus explicites que la version définitive, c’est pourquoi nous nous référons à eux.

Dans le premier brouillon, Marx s’attaque d’abord à l’argument d’une fatalité historique. Il souligne qu’il a écrit que ce sont tous les pays d’Europe occidentale qui suivent le même mouvement que l’Angleterre, parce que ce mouvement consiste dans le passage d’une forme de propriété privée à une autre. Il ne saurait s’appliquer à la Russie où les paysans ne possèdent pas la terre à titre de propriété privée. Quant à l’avenir de la commune des paysans russes, Marx pense qu’elle peut être la base d’une production collectivisée, sans que la Russie ait à passer par les mêmes stades que l’Europe occidentale, précisément parce que cette commune est contemporaine de la production capitaliste. Cependant, l’élément de propriété privée que comporte la commune peut aussi l’emporter et la dissoudre. Il examine la situation historique de la commune rurale russe et les voies possibles que cette situation lui ouvre. L’exploitation dont les paysans sont l’objet, en particulier de la part de l’Etat, pousse à sa dissolution. Il conclut : « pour sauver la commune russe, il faut une Révolution russe. »[67]

Dans le deuxième brouillon, Marx insiste sur le fait que la situation de la commune russe est absolument différente de celle des communes primitives en Europe occidentale, du fait de l’environnement capitaliste.

Ainsi, pour Marx, l’accumulation primitive ne décrit pas l’avenir nécessaire de tous les éléments pré-capitalistes de la société. Le devenir de ces éléments dépend du contexte historique. Certes, le capital maintient et reproduit sur une échelle plus grande la séparation du travailleur et des moyens de production et continue de détruire toutes les formes de propriété pré-capitaliste. Cependant, une fois le capitalisme institué en mode de production dominant, les perspectives historiques et, partant, politiques changent : c’est précisément parce qu’il réalise cette séparation que le capital donne naissance à un prolétariat porteur d’un autre avenir historique, et qu’il prépare ainsi sa propre destruction.

Dès lors, parler d’accumulation primitive sous le capitalisme brouille l’analyse du moment historique, avec les perspectives qui en sont la conséquence. En traduisant la lutte des classes en termes de procédés relevant de l’accumulation primitive du côté du capital, et de résistance des travailleurs à ces procédés, les auteurs dont nous avons parlé font paradoxalement de cette lutte des classes la forme même de la survie du capitalisme : les perspectives qui s’ouvrent aux travailleurs ne sortent pas du capitalisme lui-même.

 

 

***

Ainsi, les différentes interprétations proposant de faire de l’accumulation primitive un élément du concept de capital nous ont paru discutables et nous avons été amenés à toutes les rejeter.

Cependant, malgré les critiques que nous avons pu formuler, ces interprétations ont le mérite de montrer que l’accumulation primitive parle du présent du capitalisme. Nous pouvons dégager les trois aspects du capitalisme soulignés par l’accumulation primitive qui sont mis en lumière par ces trois types d’interprétation. Tout d’abord, en révélant la violence qui est à l’origine du rapport capitaliste, l’accumulation primitive en donne une image différente de celle du droit bourgeois qui en reste à l’apparence d’égalité. Ensuite, parce qu’elle montre que le capitalisme est la destruction des éléments non capitalistes, et en particulier des formes de petite propriété, l’accumulation primitive a un sens politique : elle prouve que l’avenir du capitalisme ne saurait résider dans le retour à une forme de petite propriété. Enfin, l’accumulation primitive, comprise comme la fondation du rapport capitaliste de séparation du travailleur et des moyens de production, souligne que le capitalisme est un rapport social particulier, et non un rapport entre des choses. En cela, la section VIII a partie liée à la thématique du fétichisme, comme le souligne W. Bonefeld.

C’est dire que si nous refusons de faire de l’accumulation primitive une catégorie du capitalisme lui-même, il existe indéniablement un lien entre les deux. C’est ce qu’il nous reste à éclaircir.


III. la dimension critique de la section viii et sa fonction

Ainsi, si l’accumulation primitive n’est pas une catégorie du concept de capital, en traitant des origines du capitalisme, elle parle aussi de son présent et de son avenir. Le type de lien qui existe entre l’analyse de l’accumulation primitive et celle du capital ressort si nous faisons la remarque suivante. Les trois aspects du capitalisme éclairés par l’accumulation primitive, si l’on suit les trois types d’interprétations que nous avons examinés, ont en commun de désigner le concept d’accumulation primitive comme un concept polémique. L’accumulation primitive fournit une compréhension du capitalisme qui s’oppose à l’idéologie bourgeoise sur ces trois points : la réalité du contrat capitaliste, le rapport du capital à la petite propriété et la nature sociale du rapport marchand. C’est dans cette dimension, polémique, que nous allons chercher dans cette dernière partie le lien qu’entretient la section VIII avec le reste du Livre I.

Le chapitre 32 témoigne de ce que l’accumulation primitive a partie liée avec l’accumulation capitaliste : c’est de l’étude de l’accumulation primitive que Marx dégage la « tendance historique de l’accumulation capitaliste ». Ce chapitre n’est pas sans poser problème pour cela même. Aussi, pour éclaircir la relation de la section VIII au Livre I, nous partirons de l’analyse de ce chapitre. Cela nous permettra de mettre en évidence la problématique fondamentale de cette section, qui a trait à la critique de l’économie politique et ainsi de définir, pour terminer, la fonction de la section VIII dans le premier Livre du Capital.

 

 

A.   une section pôlémique

L’étude du chapitre 32 doit nous permettre de dégager plus clairement la problématique générale de la section VIII. En effet, le lien de ce chapitre au reste de la section soulève des difficultés : par son titre, il nous ramène à l’accumulation capitaliste, alors que Marx avait établi une rupture nette entre l’étude de l’accumulation primitive et celle de l’accumulation capitaliste[68]. En éclaircissant ce lien par l’étude détaillée du texte, et donc en faisant apparaître ce qui unit ce chapitre et ceux concernant l’accumulation primitive, nous pourrons également faire ressortir l’enjeu fondamental de la section VIII.

 

1.      accumulation primitive et tendance historique de l’accumulation capitaliste : etude du chapitre 32

Notre étude de ce chapitre vise à clarifier à la fois son statut dans la section et dans le Livre I et son statut théorique (savoir s’il s’agit d’un démonstration, d’un résumé…). Pour cela, nous allons d’abord revenir sur la façon dont il faut comprendre la négation de la négation.

a)    Deux négations, un même processus

Dans ce chapitre, Marx rapproche en effet l’accumulation primitive et l’accumulation capitaliste : si la propriété capitaliste est la négation de la petite propriété, la tendance de l’accumulation capitaliste est la négation de la propriété capitaliste. Cette double négation a suscité maint commentaire.

Dans son article de Lire Le Capital, E. Balibar critique l’assimilation au moins apparente des deux négations, qui semblent dès lors renvoyer à un processus identique.[69] Selon lui, l’accumulation primitive, les origines du mode de production capitaliste, relèvent d’une analyse différente de celle du mouvement propre d’accumulation et de la tendance du mode de production capitaliste. Les deux négations sont au contraire ramenées par Marx à la seconde : une transformation par la contradiction de la structure du mode de production.

Il y a bien dans le texte de Marx une mise en parallèle assez stricte des deux négations. Ainsi, le paragraphe qui traite de la transformation de la petite propriété par le capital (« Ce régime industriel de petits producteurs indépendants…méthodes d’accumulation primitive. »[70]) et les deux paragraphes qui concernent la tendance du mode de production capitaliste ( « Dès que ce procès de transformation a décomposé suffisamment…sont à leur tour expropriés »[71]) se répondent quasiment terme à terme : « le morcellement du sol et l’éparpillement des autres moyens de production » et « la métamorphose progressive des sols et des autres moyens de production en instruments socialement exploités, communs » ; le caractère « borné » de la production et le caractère international du capitalisme ; le régime des petits producteurs « engendre de lui-même les agents matériels de sa dissolution » et le capitalisme développe « la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste » ; enfin, à la suppression de la petite propriété répond l’expropriation des expropriateurs.

Pour comprendre ce qui justifie la mise en parallèle des deux processus, il faut faire ressortir les facteurs déterminants de ce mouvement historique. Les deux termes clés qui jalonnent tout le chapitre sont la socialisation de la production et la propriété privée. Le fil conducteur du développement est donc « l’élimination des propriétés privées » corrélativement à la socialisation des moyens de production. Ainsi, les deux négations sont bien de même nature dans la mesure où les mêmes causes, la socialisation de la production, produisent les mêmes effets, la négation de la propriété privée, trop étroite pour cette socialisation à partir d’un certain degré de son développement. Elles diffèrent dans la mesure où les conditions et les forces en jeu ne sont pas les mêmes.

 

b)   La tendance dégagée de l’étude de l’accumulation primitive

Marx souligne la nature dialectique de ce développement. Dans l’Anti-Dühring, Engels cite d’ailleurs ce passage de Marx comme exemple de processus dialectique[72]. C’est la propriété privée qui se transforme, qui « change de face », en se développant une première fois en son contraire, la propriété privée capitaliste, qui la nie par l’expropriation, et, une seconde fois, en se dépassant comme propriété privée, ce qui est aussi le retour au point départ, la propriété individuelle, mais à un niveau plus élevé.

Il faut faire deux remarques à propos de ce mouvement d’élimination de la propriété privée décrit par Marx comme dialectique. Tout d’abord, la tendance historique de l’accumulation capitaliste dégagée ici par Marx l’est au niveau précis permis par l’étude de l’accumulation primitive. Dans le Livre III du Capital, Marx montre les contradictions du mode de production capitaliste, en particulier la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, qui conduisent à son dépassement. Il ne s’agit pas du tout de cela à ce niveau du Livre I. Le dépassement du capitalisme vient de la contradiction entre la propriété privée et le développement de la production sociale. Le mouvement historique dans lequel s’inscrit la genèse du capitalisme consiste dans le développement des forces productives et de la socialisation de la production. La tendance de l’accumulation capitaliste n’est que la poursuite de ce mouvement historique. Le raisonnement de Marx ne fait que généraliser ce que montre l’étude de l’accumulation primitive. En même temps, le passage de l’accumulation primitive à la tendance de l’accumulation capitaliste est l’inscription de la première dans un processus nécessaire, une loi du développement historique. C’est pourquoi aussi ce chapitre trouve sa place à la fin de la section VIII.

L’autre remarque est que l’expression dialectique du processus, qui déduit la seconde négation sur le modèle de la première, n’est aucunement une preuve par elle-même. Dans la fameuse « lettre à Mikhaïlovsky », Marx commente ce passage de la manière suivante : 

A la fin du chapitre, la tendance historique de la production est réduite à ceci : qu’elle « engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature » ; qu’elle a créé elle-même les éléments d’un nouvel ordre économique, donnant en même temps le plus grand essor aux pouvoirs productifs du travail social et au développement intégral de tout producteur individuel ; que la propriété capitaliste, reposant, de fait, déjà sur un mode de production collectif, ne puisse que se changer en propriété sociale. Je n’en fournis à cet endroit, aucune preuve, pour la bonne raison que cette affirmation elle-même n’est que le résumé sommaire de longs développements antérieurement donnés dans les chapitres sur la production capitaliste.[73]

Il est vrai que le contexte de cette lettre est polémique. Mikhaïlovsky cherche à justifier la nécessité d’un développement capitaliste pour la Russie. Cependant, elle rappelle qu’il faut lire le chapitre 32 à son juste niveau. La seule justification de la seconde négation à ce niveau est la compréhension du processus historique décrit par l’accumulation primitive à un niveau plus général. La référence au Manifeste du Parti Communiste à la fin du chapitre signifie que Marx n’entend pas prouver ici son affirmation par la conception du développement historique et de la lutte des classes qu’il expose en revanche dans le Manifeste.

Cela nous conduit au statut que nous devons accorder à la seconde négation. Il découle de ce que nous disons du lien entre la tendance dégagée ici et l’étude de l’accumulation primitive qu’il ne s’agit pas ici pour Marx de faire une prophétie. En cela, nous croyons que les critiques de W. Mc Bride[74] font un faux procès à Marx. Selon lui, Marx contredit ce qu’il montre par ailleurs dans Le Capital sur le caractère tendanciel des lois de l’économie, à savoir qu’elles sont des tendances parce que de multiples facteurs entrent en jeu qui peuvent contrecarrer la réalisation des lois de la production capitaliste. La nécessité de la seconde négation n’a que la valeur que lui prête la première. La méthode dialectique consiste à considérer le capitalisme dans son évolution historique et c’est ce regard qui permet d’esquisser le mouvement de son évolution future.

W. Mc Bride souligne, avec raison, ce qu’il appelle l’anti-climax final du chapitre 32[75] : « l’expropriation de quelques usurpateurs par la masse » sera beaucoup moins difficile que « l’expropriation de la masse par quelques usurpateurs ». Si, pour W. Mc Bride, cette fin en decrescendo est surprenante, elle confirme ce que nous disons : la seconde négation ne vaut que dans le prolongement de la première.

 

2.     la problématique critique

Le chapitre 32 situe donc le capitalisme dans son mouvement historique, non seulement passé mais à venir. En cela, il permet rétroactivement de dégager la problématique centrale de la section VIII, comme nous allons le voir.

a)    La section VIII est construite autour d’une problématique critique.

Il nous faut revenir sur deux problèmes soulevés par la section VIII. Il y a d’une part le décalage entre le titre de la section, l’accumulation primitive, et son contenu : le titre, emprunté à l’économie politique bourgeoise, évoque une continuité entre les origines du capitalisme et celui-ci ; la définition donnée d’emblée par Marx de l’accumulation primitive instaure au contraire une rupture, en montrant la nécessité d’exproprier la petite propriété pour établir les conditions du rapport social capitaliste. Ce décalage fait dire à B. Zéni que le titre est trompeur, voire ironique[76], tandis que M. Perelman en souligne la valeur purement polémique[77]. D’autre part, un second écart problématique apparaît avec le chapitre 32 : la tendance historique de l’accumulation capitaliste se révèle être le dépassement du capitalisme. En cela, le chapitre 32 fait écho à la fin de la section VII, et révèle un autre avenir pour le capitalisme que la reproduction élargie. Dans son passé comme dans son avenir, le capitalisme est historiquement limité. C’est là, on le sait et nous l’avons déjà noté dans la première partie, une différence essentielle entre la compréhension du capitalisme de Marx et celle des économistes classiques.

Ces deux écarts, qui font difficulté de prime abord, définissent en réalité l’enjeu de la section comme un enjeu critique. Situés en introduction et en conclusion de la section, ils concernent la signification générale de celle-ci. Ils instaurent une distance critique entre le point de vue de Marx et celui de l’économie politique classique : là où les économistes classiques voient une accumulation primitive, Marx introduit une rupture ; là où ils parlent d’accumulation capitaliste, Marx montre qu’il s’agit de dépassement du capitalisme. La section VIII apparaît donc construite autour d’une dimension polémique, qui consiste dans la critique de l’économie politique classique.

 

b)   Une unité de démarche avec le reste du Livre I

Si l’on pousse l’analyse un peu plus loin, il est possible de préciser ce qui sépare la problématique de Marx de celle des économistes classiques. En ce qui concerne la définition de l’accumulation primitive, Smith s’en tient au « stock », c’est-à-dire  à une définition purement quantitative, alors que Marx fait apparaître un rapport social, qualitativement déterminé. Dans le second cas, l’accumulation capitaliste est considérée par Marx comme un devenir dialectique, c’est-à-dire comprenant des changements qualitatifs. Là encore, on pourrait dire que les classiques en restent à un point de vue quantitatif dans la mesure où ils ne considèrent l’accumulation capitaliste que comme une accumulation. La tendance historique du mode de production capitaliste n’est pour eux que la perpétuation de l’accumulation capitaliste.

Le travail critique réalisé par Marx sur l’économie politique classique relève donc d’une attention à la forme, c’est-à-dire au rapport social. Au chapitre 30, Marx souligne que c’est précisément la naissance d’un rapport social nouveau qu’il faut comprendre :

Le lin ne paraît pas autre chose que jadis, pas une de ses fibres n’est changée, mais une nouvelle âme sociale s’est, pour ainsi dire, glissée dans son corps. Il fait désormais partie du capital constant du maître manufacturier.[78]

Ce passage, qui illustre l’appropriation par le capital des matières premières de l’agriculture, qui font désormais partie du capital constant, relie le développement du capitalisme à une transformation des rapports sociaux anciens. Pour Marx, il ne faut pas s’en tenir à l’apparence qui ne montre que des choses, mais chercher les rapports entre les hommes que révèlent les rapports entre les choses.

La comparaison avec un autre passage du Livre I peut permettre de faire ressortir la nature de la critique et de la problématique de Marx par rapport aux classiques. A la section I, quand Marx présente sa théorie de la valeur-travail héritée des économistes classiques, il souligne son propre apport : contrairement à eux, il ne dégage pas seulement l’aspect quantitatif de la valeur-travail (la détermination de la valeur d’un produit par la quantité de travail nécessaire à sa production), mais aussi la substance de la valeur. Dans une note, il insiste sur le fait que les classiques ont négligé la forme de la valeur pour ne s’intéresser qu’à sa quantité[79].

La façon dont est introduit le problème de la valeur est révélatrice à cet égard. Le problème posé par Marx est celui d’une valeur d’échange intrinsèque, ce qui semble à première vue une contradiction dans les termes. Le rapport quantitatif de l’échange cache une qualité qui rend l’échange possible. Cette qualité, Marx montre que c’est le travail sans qualité, la simple « dépense de force humaine de travail »[80], indépendamment de l’habileté individuelle. Ce n’est que dans un deuxième temps, après avoir fait apparaître du rapport d’échange la substance de la valeur, que Marx en arrive à la détermination de la quantité de travail nécessaire à la production d’un produit comme « temps de travail socialement nécessaire »[81].

Ce passage fondamental de la section I montre donc une unité de problématique avec la section VIII, qu’il faudrait confirmer par l’analyse d’autres passages du Livre I. Cette comparaison met en valeur l’attention à la forme, au rapport social, qui caractérise la démarche de Marx par rapport à celle de l’économie classique.

 

Ainsi, la dimension polémique de la section VIII, qui apparaît dans le fait que Marx se démarque de l’économie politique classique, est associée à un enjeu critique. Nous avons montré qu’à un premier niveau, la critique des économistes classiques se fait selon une problématique qui n’est pas propre à la section VIII, mais révèle une unité de démarche entre cette section et d’autres passages du Livre I.

 

 

B.   une section centree sur la critiqUE DE L’Economie politique

Nous voudrions montrer qu’à un second niveau, plus fondamental, la démarche polémique de Marx dans cette section touche au cœur même de la critique de l’économie politique classique. L’enjeu essentiel de cette critique est la dimension historique du capitalisme, que les économistes classiques refusent de voir. C’est que leur propre point de vue est limité par leurs attaches sociales. Nous allons détailler ces deux moments.

 

1.      L’organisation de la section VIII montre qu’elle est centree sur la critique de l’economie politique (la controverse sur la conclusion de la section)

L’organisation de la section VIII a suscité une controverse, dans la mesure où sa conclusion apparente ne semble pas à sa place : le chapitre 32 est suivi par un chapitre consacré à la « théorie moderne de la colonisation » et cet ordre des deux derniers chapitres pose problème, ainsi que le sens du dernier. Il nous semble qu’en réalité cet ordre est conforme au propos de Marx, centré autour de la critique de l’économie politique. C’est ce que nous voudrions montrer en examinant les interprétations proposées pour expliquer la fin de la section.

a)    L’interprétation traditionnelle de la conclusion de la section

Dans son édition du Capital, M. Rubel a donné une interprétation restée célèbre et souvent reprise de la fin de la section VIII. Selon lui, le chapitre 32 constitue la véritable conclusion de la huitième section et du Livre I. Il avance un certain nombre d’arguments pour justifier son interprétation. Tout d’abord, le chapitre 32 concerne l’accumulation en général et non seulement l’accumulation primitive. Ensuite, il fait valoir que le chapitre 33 se termine sur l’expropriation du travailleur, c’est-à-dire la première négation de la propriété privée, alors que le chapitre 32 montre la nécessité d’une négation de la négation.

Selon lui, le chapitre 33 a été placé par Marx à la fin du Livre I pour déjouer la censure. Ainsi, M. Rubel rétablit dans son édition l’ordre qu’il suppose réel, en intervertissant l’ordre des deux derniers chapitres[82].

 

b)   Une critique possible de cette interprétation

Bien que très fréquemment reconnue comme probablement juste, l’interprétation de M. Rubel soulève un certain nombre de difficultés. Ainsi, C. Rodriguez Braun a tenté de donner une interprétation différente dans un article intitulé : « Capital’s last chapter »[83]. Tout en montrant que l’interprétation de M. Rubel a été formulée la première fois par Achille Loria, il donne des contre-arguments aux justifications de celui-ci. Il commence par réfuter les arguments de M. Rubel sur le sens des deux derniers chapitres. C. Rodriguez Braun, en se référant aux articles de Marx du New-York Daily Tribune,  s’attache à monter que la théorie de la colonisation exposée dans le chapitre 33 n’a rien à voir avec la question des colonies évoquée dans les chapitres précédents et accompagnée d’une condamnation de Marx. Wakefield sert à Marx d’argument en faveur de sa thèse selon laquelle le capitalisme a besoin d’une classe de prolétaires. Ainsi, le chapitre 33 parle moins des colonies que du capitalisme européen.

C. Rodriguez Braun réfute ensuite l’argument de la censure. Certes les œuvres de Marx sont aussi des actes politiques et Marx était conscient du problème de la censure, comme le montre par exemple ses lettres. Cependant, cela ne justifie pas, selon lui, l’interversion des deux derniers chapitres proposée par M. Rubel. En effet, le chapitre 32 n’est pas la conclusion logique du livre I : le but de l’étude  de ce livre est l’accumulation du capital et non le socialisme. De plus, il est cohérent de terminer l’étude du procès de production capitaliste par un exemple contemporain des conditions de la production capitaliste. Le chapitre 33 apparaît comme une illustration du thème majeur du livre I.

 

Ainsi, C. Rodriguez Braun montre l’insuffisance de certains arguments de M. Rubel. De plus, il est intéressant de souligner comme il le fait que le chapitre 33 ne renvoie pas, sur la question des colonies, au chapitre 31. Cependant, sa propre interprétation des chapitres 32 et 33, et en particulier de la fonction de ce dernier, ne nous paraît pas entièrement convaincante ni satisfaisante. Le sens du dernier chapitre est, selon nous, à relier à la problématique de la critique de l’économie politique. Le chapitre 33 critique les économistes classiques parce qu’ils ne voient pas que le capitalisme est avant tout un certain rapport social. C’est dire de manière d’autant plus explicite que l’ironie est mordante ce que montre déjà le chapitre 32 : l’économie politique classique ne reconnaît pas la dimension historique du capitalisme, c’est-à-dire en particulier le fait que l’existence du capitalisme suppose des conditions historiques et un contexte social déterminés.

 

2.     la theorie de l’accumulation primitive des economistes classiques est revelatrice de la limitation sociale de leur point de vue

Si les économistes classiques ne comprennent pas le capitalisme dans son mouvement historique, c’est qu’eux-mêmes sont prisonniers de leurs attaches sociales. Leur théorie de l’accumulation primitive, que nous allons maintenant examiner, est révélatrice de la limitation sociale de leur point de vue.

a)    La théorie des classiques telle qu’elle se dégage de la critique de Marx

La critique de Marx permet de dégager en creux la théorie des classiques sur l’accumulation primitive. Ainsi, Marx oppose à la notion smithienne de « stock » le rapport social capitaliste, de sorte que l’accumulation primitive est pour lui la genèse de ce rapport social particulier et non l’accumulation de capital. La théorie des classiques est, elle, caractérisée par la limitation de leur point de vue ; ils sont incapables de sortir du capitalisme pour le considérer avec un recul historique. D’autre part, de l’analyse des chapitres 32 et 33 il ressort que le point de vue théorique des classiques est limité alors que leur point de vue dans la pratique ( la théorie moderne de la colonisation de Wakefield exposée dans le dernier chapitre) touche à l’essentiel de l’accumulation primitive.

Cette ambivalence caractérise la théorie des classiques sur l’accumulation primitive, telle qu’elle se dégage de la section VIII. L’envers de la critique de Marx est donc la limitation réelle du point de vue des classiques. Cette limitation apparaît liée à leurs attaches sociales de deux manières : d’abord en ce que leur point de vue aboutit à éterniser le capitalisme ; ensuite, en ce qu’il révèle leur parti pris pour les intérêts de la bourgeoisie.

 

b)   Approfondissement : une nouvelle vision du rapport des économistes classiques à l’accumulation primitive selon M. Perelman

Il est intéressant de voir que la caractérisation de la théorie des classiques sur l’accumulation primitive d’après la section VIII rejoint la thèse récente d’un chercheur, M. Perelman, sur cette question.

M. Perelman entend proposer une nouvelle lecture des classiques, qui rompt avec la vision commune qui en fait des partisans du « laisser faire ». Contrairement à cette lecture courante, M. Perelman montre qu’ils sont partisans de ne pas laisser faire les forces du marché quand cela est l’intérêt du capital. Leur point de vue sur l’accumulation primitive est particulièrement révélateur à cet égard, et c’est pourquoi M. Perelman y revient en détail.

Si, dans la plupart de leurs travaux théoriques, ils n’évoquent pas la question de l’accumulation primitive, il se dégage de leurs écrits pratiques, de leur correspondance, une théorie de l’accumulation primitive étonnamment poussée. Selon M. Perelman[84], et bien que cela ait été peu remarqué, les économistes classiques ont compris l’accumulation primitive en la reliant à la question de la division sociale du travail. Certes, il semble bien, à lire leurs ouvrages théoriques, que ce concept de division sociale du travail leur manque ; et c’est précisément la mise en valeur de ce concept par Marx qui lui permet de comprendre l’accumulation primitive. Cependant, dans leurs écrits plus marginaux, M. Perelman montre qu’ils renvoient à ce concept. Sa thèse est que les économistes classiques ont considéré l’accumulation primitive comme un moyen de changer la division sociale du travail. On peut comprendre la problématique des classiques sur l’accumulation primitive dans le cadre d’un schéma sur le partage de la journée de travail entre la production domestique et le travail salarié. Dans ce cadre, l’accumulation primitive est comprise comme un ensemble de moyens visant, en particulier en faisant baisser la productivité de la production domestique, à pousser les travailleurs à vendre leur force de travail contre salaire. Les économistes classiques sont donc partisans de moyens coercitifs pour favoriser l’accumulation primitive.

Ainsi, les recherches de M. Perelman, qui approfondissent l’analyse de la théorie des classiques sur l’accumulation primitive, rejoignent la vision qu’en donne Marx. A la fois parce qu’ils la négligent dans leurs travaux théoriques et parce qu’ils en parlent sous des aspects plus pratiques, la position des économistes classiques sur l’accumulation primitive est révélatrice. Elle montre en même temps la réalité de leur situation, dans la mesure où ils prennent en compte l’accumulation primitive en ce qu’elle touche aux intérêts de la bourgeoisie, et les limites de leur point de vue théorique.

 

 

C.   fonction et valeur de la section VIII

Ainsi, nous avons montré qu’à notre avis, cette section est centrée autour de la critique de l’économie politique et nous avons précisé ce qu’il faut entendre par là. Il nous reste à tirer les conséquences de la dimension polémique et critique de la section sur son statut au sein du premier Livre du Capital. Il nous semble en effet que cette dimension polémique et critique révèle finalement la prise de position théorique de Marx lui-même et que, par conséquent, elle éclaire la fonction de la section VIII.

 Nous allons, dans ce dernier moment, nous efforcer de tirer les conclusions de notre analyse de la section VIII. Aussi serons-nous nécessairement plus brefs, puisque la justification de nos conclusions devrait venir de leur cohérence avec les analyses précédentes. Ces analyses constituent la démonstration de l’interprétation que nous proposons.

 

1.      la fonction methodologique de la section VIII

La section a, selon nous, une fonction méthodologique. C’est pourquoi elle n’apporte aucune information théorique nouvelle et semble seulement confirmer ce que l’on sait déjà sur le capitalisme. Il semble que Marx mette en exergue par cette section polémique sa méthode, en ce qu’elle diffère de celle des économistes classiques.

a)    Valeur particulière de la polémique dans la section VIII

Nous avons vu que la problématique centrale de cette section est liée à sa dimension polémique, c’est-à-dire critique par rapport à l’économie politique classique. Nous avons déjà dit qu’à travers cette problématique, il y a une unité de démarche entre la section VIII et l’ensemble du Livre I. Or il faut aller plus loin. En effet, dans la section sur l’accumulation primitive, la critique de l’économie classique porte sur un point exemplaire : la saisie du capitalisme dans son mouvement historique. C’est dire que la polémique touche au cœur de ce qui fait la spécificité de la méthode de Marx.

Le point de vue juste sur le capitalisme est un point de vue qui en montre la relativité historique. Ainsi, l’histoire vient confirmer le point de vue théorique de Marx sur le mode de production capitaliste. Elle représente la naissance historique des catégories de l’analyse de ce mode de production, et souligne par là leur domaine de validité, historiquement déterminé.

 

b)   Une mise en abyme de la méthode de Marx

D’autre part, la section VIII apparaît comme une mise en abyme de la méthode de Marx. La présupposition historique de la production capitaliste est exposée à la fin du Livre I, après que l’analyse de cette production capitaliste ait été conduite selon son ordre théorique propre. C’est un moyen de mettre en exergue la différence entre le commencement théorique du système et le commencement historique, autrement dit, c’est une manière de montrer par l’exemple ce qui est au fond de la méthode de Marx d’après ses propres dires. Marx illustre par l’exemple ce qu’il théorise dans l’Introduction de 1857, à savoir que sa méthode se sépare de la méthode idéaliste par la distinction opérée entre l’objet réel et l’objet théorique.

Le commencement du système est hors du système lui-même, dans l’histoire. B. Zéni montre que la section VIII fait retour au début de la section II[85], parce qu’elle établit les conditions sociales présupposées par tout le développement des sections II à VII. A la section II, le passage de la forme de la circulation des marchandises, M-A-M’, à la forme du capital A-M-A’ n’est pas dialectique au sens où l’une n’engendre pas, par son propre développement, la seconde. C’est l’histoire qui introduit le capital. La section VIII répond ainsi à la question du passage à la forme du capital soulevée à la section II.

 

Ainsi, à la fois par la valeur particulière qu’y prend la dimension polémique et par la mise en abyme de la méthode de Marx qu’elle réalise, la section possède, selon nous, une fonction méthodologique.

 

2.     la valeur théorique de la section VIII ou la critique appliquee a elle-même

Il nous faut aller plus loin et tirer les conséquences de cette fonction méthodologique. Il apparaît que cette fonction de la section VIII permet à Marx d’en faire un élément théorique à part entière dans le Livre I du Capital.

a)    Polémique et relativité

En effet, la dimension polémique n’a pas seulement une fonction méthodologique mais également une valeur théorique. En opposant au point de vue de l’économie politique classique, marqué selon Marx par l’idéologie bourgeoise, son propre point de vue d’une manière polémique, Marx établit la relativité de son propre point de vue. Le caractère scientifique de l’analyse du capital n’est pas indépendant d’un point de vue déterminé, qui se définit par son opposition à l’idéologie des économistes bourgeois.

L’engagement politique de Marx aux côtés de la classe ouvrière qu’il considère comme la classe porteuse d’avenir, le libère des limites sociales qui sont celles de l’économie bourgeoise. Le caractère scientifique de sa théorie de la production capitaliste est lié à ce parti pris en un double sens : d’abord, parce qu’il permet de dépasser le point de vue des économistes bourgeois ; ensuite, parce que le point de vue de Marx, lui-même socialement situé, permet d’atteindre une objectivité scientifique, au sens où, selon Marx, la classe ouvrière n’a aucune forme d’exploitation à défendre.

 

b)   La présupposition historique du système nécessairement à la fin

De même, le fait de placer la présupposition historique de la production capitaliste à la fin n’a pas non plus seulement une fonction méthodologique mais une valeur théorique. En effet, la section VIII apparaît de cette façon dépendante de l’analyse de la production capitaliste, ce qu’elle est de fait. L’histoire des origines du capitalisme est tributaire de la compréhension des caractéristiques du mode de production capitaliste. C’est la théorie du mode de production capitaliste qui constitue sa limitation. Marx montre ainsi l’ancrage historique de sa propre théorie.

Il nous semble ainsi tout à fait juste de souligner, comme le fait M. Vadée dans un article consacré à la notion de théorie chez Marx[86], que la théorie de la connaissance de Marx est indissolublement une théorie de l’appropriation et une théorie du reflet. M. Vadée montre que ce sont les deux côtés, actif et passif, les deux moments distincts mais inséparables, d’une même théorie de la connaissance. La critique d’une théorie est la théorie de la relativité socio-historique de toute théorie. Notre analyse du statut de la huitième section nous semble l’illustrer.

***

 

Ainsi, s’il ne nous semble pas légitime de séparer la section VIII du reste du Livre I, c’est que cette section constitue un moment réflexif de la théorie de Marx. En mettant en exergue la méthode de Marx, elle consiste également en l’application de cette méthode à la théorie de la production capitaliste elle-même. Ainsi, elle représente la clôture critique du Livre I au sens où elle en établit le domaine de validité, la limitation théorique.


conclusion

Ainsi, notre analyse de la section VIII nous a conduits à la conclusion qu’il faut lui redonner toute sa place, au sens où elle s’inscrit dans une unité de problématique et de méthode avec l’ensemble du Livre I qui interdit de l’en séparer. Si, après analyse, la position des Althussériens sur cette section ne nous semble donc pas tenable, c’est aussi que leur conception de la science de Marx nous paraît devoir être infléchie sur certains points.

En effet, l’étude de la section VIII apporte un double éclairage sur le statut de la science dans le Capital.

La section VIII, dans la visée particulière qui est la sienne, à savoir donner une vision scientifique des origines du capitalisme, atteint son but grâce à un double travail sur l’économie politique : sous son aspect négatif, critique, il opère le dépassement du point de vue de la bourgeoisie sur le capitalisme, qui ne prend pas en compte son caractère historique ; sous son côté positif, il consiste à analyser le capitalisme en termes de rapport social, à placer au centre de la compréhension du capitalisme le rapport d’exploitation entre le capitaliste et le salarié.

L’analyse de « L’accumulation primitive » montre ainsi, d’après nous, que le caractère scientifique du Capital est lié à sa dimension polémique et qu’il tient à un point de vue qui s’oppose à celui des économistes bourgeois en le dialectisant, c’est-à-dire en lui rendant sa dimension historique. La critique signifie la mise en évidence de la relativité historique du réel, dont la relativité de la théorie est le reflet. Dès lors, et c’est le second aspect de l’apport de la section VIII, l’analyse de Marx elle-même est inséparable d’un contexte précis.

Le souci de rendre clairs les principes du discours de Marx qui lui confèrent une validité scientifique a conduit, nous semble-t-il, les Althussériens à s’éloigner de ces principes mêmes. En voulant formaliser les conditions d’un discours scientifique dont Le Capital ne serait qu’une illustration, ils s’écartent précisément de ces conditions. En effet, la dimension scientifique du discours de Marx tient moins au fait que l’analyse est conduite en termes de mode de production et repose sur les catégories générales de tout mode de production, qu’au fait que l’analyse du mode de production capitaliste est fondamentalement critique vis-à-vis de l’économie bourgeoise, et qu’elle permet pour cela d’atteindre à une objectivité scientifique. Cette objectivité scientifique autorise à étendre les résultats de l’analyse du capitalisme à d’autres périodes historiques. Cependant,  cela n’est possible que dans un deuxième temps et en ne perdant pas de vue que les concepts dégagés de l’étude du capitalisme dépendent du contexte de cette analyse ; c’est pourquoi l’application de ces concepts à d’autres périodes à la fois est légitime et requiert une prudence critique.

 

Ainsi, sans remplacer une étude globale de la démarche scientifique de Marx, l’analyse de la section VIII nous permet d’établir en quelque sorte les préliminaires d’une telle étude. Selon nous, elle montre que le statut de la science dans Le Capital a affaire d’une part avec la critique de l’économie politique, qui confère aux catégories de l’analyse économique une signification déterminée dans un contexte historique et social précis, d’autre part avec une compréhension par la théorie scientifique de son propre ancrage historique.

 

 

 

 

 

 


bibliographie

 

 

 

I/ Œuvres de Marx et d’Engels :

Nous avons choisi de garder la traduction française de J. Roy comme référence malgré ses inexactitudes, de préférence à celle de J.P. Lefebvre plus fidèle au texte allemand, pour deux raisons : tout d’abord, cette section et les problèmes qu’elle soulève sont connus sous le titre d’accumulation primitive, et non d’accumulation initiale comme traduit J.P. Lefebvre ; d’autre part, un certain nombre d’articles traitent de ces problèmes en se référant à la division en sections et en chapitres de la traduction française de J. Roy. Nous indiquons donc en note les références dans la traduction de J. Roy, Paris, Flammarion, 2 vol.,1985, sans mention spéciale. Quand nous nous référons à une autre traduction, nous le mentionnons. Par ailleurs, nous nous référons au texte allemand chaque fois que nécessaire dans le commentaire d’un passage, en particulier quand la traduction de J. Roy dévie clairement du texte allemand.

 

A/ TEXTES ALLEMANDS :

Marx-Engels Werke, Berlin, Dietz Verlag, 41 vol. parus, depuis 1956.

 

B/ TRADUCTIONS FRANCAISES :

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Le Capital, Livre I, trad. J. Roy, Paris, Flammarion, 2 vol., 1985.

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                        Critique du droit politique hégélien, trad. A. Baraquin, Paris, Editions Sociales, 1975.

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                        Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Editions Sociales, 1969.

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II/ autres auteurs philosophiques :

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                              Phénoménologie de l’Esprit, traduction par J. Hyppolite, Paris, Aubier, 1939-1941, 2 vol.

                              Science de la Logique, traduction par G. Jarczyk et P.-J. Labarrière, Paris, Aubier, 1972-1976-1981, 3 vol.

 

III/ autres auteurs économistes :

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[1] Pour le choix de la traduction de référence, se référer à la bibliographie, p.57.

[2] Lire Le Capital, Paris, PUF, 1996, p.604.

[3] Ibid., p.521.

[4] Dans le paragraphe « Sur la détermination « en dernière instance » et la « transition » » du chapitre « Sur la dialectique historique », E. Balibar revient sur son article de Lire Le Capital. Il s’agit, dans cet article, de montrer que « la transition requiert l’analyse d’autres conditions matérielles et d’autres formes sociales que celles qui sont impliquées dans le seul concept (abstrait) du mode de production (en l’occurrence : capitaliste) » (Cinq études du matérialisme historique, Paris, F. Maspéro, 1974, p.234). Ainsi, le problème est abordé comme celui de la transition en général. E. Balibar propose de rectifier ce point qui laisserait penser que les périodes de non-transition ne connaissent qu’un développement linéaire et qu’il n’y aurait d’histoire, de réelle transformation, que dans la transition.  L’idée d’un mode de production de la transition, et d’une théorie générale de la transition historique sont à rejeter. E. Balibar conclut : le matérialisme historique implique la thèse qu’« il y a une problématique générale de la « transition » dans les formations sociales, c’est-à-dire de la « révolution dans les rapports de production », de ses conditions matérielles et de ses effets. […] Mais il n’y a pas pour autant de théorie générale de la transition, au sens fort d’explication de la causalité réelle d’un processus. » (p.242-43) En effet, « chaque « transition » historique est différente […] » (p.243).

[5] P. Adair, « Un concept précaire : l’accumulation primitive, statut et domaine de validité de la VIIIe section du Capital », Les Temps Modernes, septembre 1982, 539-49.

[6] Ces chercheurs sont regroupés autour du journal anglais The Commoner. Nous reviendrons sur leurs analyses dans le cours de notre étude.

[7] « a digression from Marx’s systematic ordering ». Cf. T. Smith, The logic of Marx’s Capital : replies to Hegelian criticisms, State University of New-York Press, 1990, p.137. 

[8] D. Collin, La théorie de la connaissance chez Marx, Paris, L’Harmattan, 1996, p.168-69 : critiquant l’interprétation fonctionnaliste de Marx, D. Collin prend comme exemple, sur un des points de sa critique, le passage du féodalisme au capitalisme décrit par Marx dans la huitième section.

[9] Cf. Le Capital, p.168.

[10] Lire Le Capital, op.cit., p.528.

[11] p.167.

[12] p.168.

[13] Ibid.

[14] B. Zéni, Logique et histoire dans Le Capital, thèse soutenue à Paris X en 1990, p.156.

 

[15] Le débat a resurgi dans l’école historique anglaise à plusieurs reprises, sous la forme de différentes controverses appelées par le nom des tenants des thèses opposées :

[16] M. Dobb et P. Sweezy Du féodalisme au capitalisme : problèmes des la transition, trad. F. Gauthier et F. Murray, Paris, Maspero, 1977. Originairement, la controverse a été soulevée dans la revue Science & Society. C’est dans cette revue que le débat sera repris avec des protagonistes différents.

[17] M. Dobb résume ainsi ses recherches sur le développement du capitalisme, qu’il développe dans son livre Studies on the development of capitalism, Londres, Routledge & Kegan Paul, 1945. Sur l’accumulation primitive, voir en particulier le chapitre 5.

[18] p.171-72.

[19] p.171.

[20] p. 174-75, à partir de « Sous la restauration des Stuarts… ».  

[21] p.175.

[22] p.169.

[23] Il commente le paragraphe suivant de Marx : « Dans les dernières années du XVIIe siècle, la Yeomanry, classe de paysans indépendants, […] avait disparu » (p.174).

[24] C. Hill et M. Postan, Histoire économique et sociale de la Grande-Bretagne, trad. C. Bertrand, Seuil, Paris, 1977, deuxième partie, p.371.

[25] p.190.

[26] p.197.

[27] p.169.

[28] « Ihre Geschichte [die Geschichte der Expropriation des ländlichen Produzenten] nimmt in verschiedenen Ländern verschiedenen Färbung an und durchläuft die verschiedenen Phasen in verschiedener Reihenfolge und in verschiedenen Geschichtsepochen. Nur in England, das wir daher als Beispiel nehmen, besitzt sie klassische Form. », Berlin, Dietz-Verlag, 1969, Bd.23, p.744. J.P. Lefebvre traduit : « son histoire prend des colorations différentes selon les pays et parcourt les différentes phases dans un ordre de succession différent et à des époques historiques différentes. Elle n’a de forme classique qu’en Angleterre, et c’est pour cette raison que nous prendrons ce pays comme exemple. » (p.806)

[29] p.169.

[30] B. Zéni, op.cit., p.156.

[31] p.6.

[32] Le Capital, Livre III , section IV, chapitre 20.

[33] Le Capital, Livre III , section V, chapitre 36.

[34] Le Capital, Livre III , section VI, chapitre 47.

[35] Le Capital, Livre III, trad. C. Cohen-Solal et G. Badia, Paris, Editions Sociales, 1974, 3 vol., vol.1, p.340.

[36] Ibid., p.341.

[37] « Grundrisse », Manuscrits de 1857-58, trad. G. Badia et al., Paris, Editions Sociales, 2 Tomes, 1980 (1857-58), T.1, p.258.

[38] M. Perelman, Classical Political Economy – Primitive Accumulation and the Social Division of Labor, Londres, Rowman and Allanheld, Totowa, New Jersey / Frances Pinter, 1984, p.7.

[39] E. BALIBAR, « La science du Capital », Le centenaire du Capital, ouvrage collectif, Paris, Mouton, 1969, 68-108.

[40] Marx oppose aux élucubrations de l’économie bourgeoise « les annales de l’histoire réelle », p.168.

[41] B. Zéni, Logique et histoire dans Le Capital, op.cit., p.188.

[42] p.195.

[43] p.197 par exemple.

[44] K. Sanyal, « Capital, Primitive Accumulation, and the Third World : From Annihilation to Appropriation », Rethinking Marxism, vol.6, n°3, automne 1993, 117-130. 

[45] K. Sanyal emploie le terme « power ». Le terme décrit un rapport de domination, de pouvoir, où la soumission est obtenue par la force.

[46] Ibid., p.120.

[47] p186 (Das Kapital, op.cit., p.765).

[48] R. LUXEMBURG, L’accumulation du capital, trad. M. Ollivier et I. Petit, Paris, Maspéro, 1972, 2 vol., vol.2, p.25.

[49] Ibid., p.42.

[50] Ibid., p.85.

[51] Ibid., p.86.

[52] S. AMIN, L’accumulation à l’échelle mondiale, Paris, Anthropos, 1970, p.11.

[53] Ibid., p.32.

[54] S. AMIN, Impérialisme et sous-développement en Afrique, Paris, Anthropos, 1976.

[55] Cf. p.169.

[56] Das Kapital, Berlin, Dietz Verlag, 1969, Bd.23, p.779.

[57] trad. J.P. Lefebvre, p.843-44.

[58] R. Rosdolsky, La genèse du “Capital” chez Karl Marx, trad. J.M. Brohm et C. Colliot‑Thélène, Paris, Maspero, 1976, p.358.

[59] Ibid., p.360.

[60] The Commoner, http://www.the commoner.org.

[61] M. DE ANGELIS, « Marx’s Theory of Primitive Accumulation : a Suggested Reinterpretation », article disponible sur la page personnelle de l’auteur sur internet,

(http://homepages.uel.ac.uk/M.DeAngelis/PRIMACCA.htm).

[62] W. Bonefeld, « The Permanence of Primitive Accumulation : Notes on Social Constitution », The Commoner, n°2, septembre 2001,

 http://www.commoner.org.uk/02bonefeld.pdf.

[63] Ibid., p.9, la conclusion de l’article (Nous traduisons).

[64] P. Zarembka, « Primitive Accumulation in Marxism, Historical or Trans-historical Separation from Means of Production ? », The Commoner, n°4, mars 2002,

http://www.commoner.org.uk/debzarembka01.pdf.

[65] W. BONEFELD, « History and Social Constitution : Primitive Accumulation is not Primitive », The Commoner, n°4, mars 2002,

http://www.commoner.org.uk/debbonefeld01.pdf.

[66] p.168.

[67] Texte cité dans le recueil Sur les sociétés précapitalistes, textes choisis de Marx, Engels, Lénine publié par le Centre d’Etudes et de Recherches Marxistes, Paris, Editions Sociales, 1978, p.330.

[68] Cf. notre première partie.

[69] Lire Le Capital, op.cit., p.522-23.

[70] p.205-106.

[71] p.206-207.

[72] ENGELS F., Anti-Dühring¸ trad. E. Bottigelli, Paris, Editions Sociales, 1977, p.379.

[73]  Texte cité dans le recueil Sur les sociétés précapitalistes, textes choisis de Marx, Engels, Lénine publié par le Centre d’Etudes et de Recherches Marxistes, Paris, Editions Sociales, 1978, p.338.

[74] W. Mc Bride, The philosophy of Marx, New-York, St-Martin’s Press, 1977, p.120sq.

[75] Ibid., p.120.

[76] B. Zéni, Logique et Histoire dans Le Capital, op.cit., p. 155.

[77] M. Perelman, « Classical political economy and primitive accumulation : the case of Smith and Steuart », History of Political Economy, n°15, 1983,451- 532.  , p.451.

[78] p.193.

[79] note 25 du chapitre 1.

[80] Le Capital, trad. J. Roy, T.I, p.43.

[81] Ibid.

[82] Cf. Le Capital, trad. M. Rubel, L. Evrard et J. Janover, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », T.1, p.1705-1706.

[83] C. Rodriguez Braun, « Capital’s last chapter », History of Political Economy, n°19/2, 1987, 299-310.

[84] Cf. M. PERELMAN, « Classical political economy and primitive accumulation : the case of Smith and Steuart », History of Political Economy, n°15, 1983, 451- 532, et ses deux livres: Classical Political Economy – Primitive Accumulation and the Social Division of Labor, Londres, Rowman and Allanheld, Totowa, New Jersey / Frances Pinter, 1984, et The invention of capitalism, .

[85] B. Zéni, op.cit., p.155.

[86] M. Vadée, « La conception de la théorie chez Marx », Science et dialectique chez Hegel et Marx, Paris, Editions du CNRS, 1980, 41-56.