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LA NOTION DE PROBLEME DANS LE CAPITAL
Esquisse d'une analyse épistémologique des formations de problème dans Le Capital.

Guillaume BASSAGET

Actuel Marx en Ligne   n°23
( 1/ 9/2003)

 

Comment juger de la valeur de connaissance du Capital donc du rapport de rectification critique qu'il entretient à l'égard de son passé théorique (indépendemment de toute chronologie), sans s'engager d'emblée dans une analyse des problèmes posés du fait de sa démarche critique ? Marx en effet semble prendre toujours en considération dans Le Capital certains problèmes, diversement nommés par lui « énigme », « mystère », « difficulté », « contradiction », « irrationalité », « cercle vicieux », « étrangeté », etc. avant de produire ses théorèmes et démonstrations, comme si ceux-ci n'étaient rendus possible que par la position du problème préalable. Peut-on alors faire apparaître, expliciter, une notion de problème requise mais immédiatement inapparente dans Le Capital, en recherchant à cerner à la fois l'unité conceptuelle, la fragmentation, et la « force productive » de cette notion à relever ?

 


 

Plan

 

Introduction

 

I/ La « critique de l’économie politique » et la fonction impliquée de problème comme démonstration d’une limite ou d’une insuffisance critique de l’économie politique

 

1/ Réquisition d’une notion de problème déterminée par la démarche critique du Capital : la question des « limites » d’une théorie et la mise au jour de ces limites

 

            a/ Limites et problèmes (1) : l’insuffisance dans l’économie vulgaire

            b/ Limites et problèmes (2) : l’insuffisance dans l’économie classique

            c/ Conclusions partielles : limite, insuffisance, crise et problème

 

2/ L’économie politique comme « paradigme » et sa critique comme localisation des « anomalies » faisant « énigmes »

 

3/ Critique de l’économie politique et déplacement de la problématique de l’économie politique : des « problèmes de deuxième espèce » à la rupture vis-à-vis des fondements de la théorie classique

 

 

II/ Présence et construction des problèmes dans la progression autonome du Capital et selon les normes dégagées de la critique de l’économie politique

 

1/ La position des problème dans le développement de la forme marchandise et de la forme monnaie dans la section 1 (chapitre 1)

a/ L’analyse de la valeur d’échange et de la forme marchande (§§1-2) : reconstitution du problème de départ (b/ L’énigme de la marchandise au §4 : problème du développement de la forme marchandise

c/ L’énigme de la monnaie au §3 : problème du développement de la forme  de la valeur ou forme monnaie (p.

 

2/ La position du problème dans le développement de la formule phénoménale du capital dans la section 2 (chapitre 5)

 

3/ Le problème de la transformation des valeurs en prix de production : juste position du problème et mauvaise solution technique de la part de Marx (livre III)

 

III/ Fonction génétique de la position des problèmes : la situation dialectique des problèmes comme « moyens de production » théoriques

 

1/ Le rôle productif de la position des problèmes ou la position du problème comme « moyen de production » du concept (p.

 

2/ Détermination du mécanisme du problème en termes de contradiction intra-empirique : le cas de P1

 

3/ Détermination du mécanisme du problème en termes de contradiction théorico-empirique : le cas de P2

 

4/ Détermination du mécanisme du problème en termes de contradiction entre loi et phénomène (problème de la « manifestation de la loi ») : le cas de P3

 

IV/ Investigations et explicitations épistémologiques : étude d’une série de problèmes inapparents liés à l’ « oubli de chaînons intermédiaires »

1/ Y a-t-il un « problème de l’accumulation » dans le Capital ? Le cercle vicieux de l’accumulation comme masque d’un problème plus profond

 

2/ La présence raturée des problèmes à médiations juridico-politiques : aperçus sur l’entr’aperçu du Capital

 

Thèses conclusives

 

Addendum épistémologique – été 2003

 

Bibliographie

 

Introduction

 

 

C’est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique.

(G. Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, p. 14)

 

Notre possesseur d’argent, qui n’est encore capitaliste qu’à l’état de chrysalide, doit d’abord acheter des marchandises à leur juste valeur, puis les vendre ce qu’elles valent, et cependant, à la fin, retirer plus de valeur qu’il n’en avait avancé. La métamorphose de l’homme aux écus en capitaliste doit se passer dans la sphère de la circulation et doit ne point s’y passer. Telles sont les conditions du problème. Hic Rhodus, hic salta !

(K. Marx, Le Capital, livre I, section 2, p. 713-714)

 

 

Objet et interrogations liminaires

 

Nous nous proposons dans cette étude de travailler sur la notion de problème dans  le Capital de K. Marx[1].

Les recherches épistémologiques menées à partir de T.S. Kuhn (1962) ont en effet adoptées comme principe d’investigation l’existence d’un double lien entre science et problème, d’une part dans l’articulation entre « science normale » et « résolution des énigmes », et d’autre part dans l’articulation entre « crise du paradigme » et découverte d’énigmes ou de difficultés liées à des « anomalie » persistantes vis-à-vis de ce paradigme scientifique. C’est cet accent porté sur les énigmes ou les problèmes et leur résolution dans la constitution, l’histoire, et les révolutions des sciences en général, ainsi que le rapport de ces problèmes à la science normale mais aussi et surtout à la crise du paradigme constituant de cette science normale, qui nous ont mis sur la voie d’une telle étude sur la notion de problème dans le Capital en particulier, en tant qu’il se définit lui-même comme une « critique de l’économie politique ». La notion de problème en effet peut-elle être simplement éludée par une étude portant sur une « critique de l’économie politique » ? La critique de l’économie politique renvoie tautologiquement à la mise en crise de l’économie politique (apparaissant alors au critique comme paradigme historique) : or cette mise en crise n’engage-t-elle pas une problématisation de ce qu’elle critique, qui découvre les « énigmes », montre les « difficultés » à dépasser et les « mystères » à résoudre, ou encore les « cercles vicieux » à éviter ? Peut-on alors faire l’économie d’une analyse de la notion de problème lorsque l’on cherche à comprendre le sens de l’opération critique menée par Marx dans le Capital et qui en définit le projet même ?

Il semble ainsi de l’ordre de la trivialité autant que de l’évidence d’affirmer que la lecture critique est inséparable d’une « mise en problème » qui démontre les limites et exhibe les insuffisances du paradigme critiqué, c’est-à-dire qui le met en crise par diverses positions de problèmes en son sein, à partir desquelles se laissent saisir les défaillances relatives ou structurelles de cette théorie qui pose problème en même temps que les points de rupture de la théorie marxienne à l’endroit de la théorie critiquée. Mais d’une façon moins extérieure il apparaît que les problèmes sont omniprésents au sein de la progression autonome du Capital, qui semble « répéter » et « dépasser » l’économie politique en intériorisant ses problèmes et en les résolvant, mais aussi en produisant ses propres problèmes. L’énigme de la marchandise, la difficulté et l’énigme de la monnaie, l’énigme du capital, ou bien même le mystère de la concurrence et le cercle vicieux de l’accumulation se succèdent en effet sous nos yeux dès une première lecture du Capital, nous donnant à penser que les divers problèmes ainsi signalés ne le sont pas innocemment, et ont bien une fonction définie dans la procédure critique. Comment penser alors la progression même du Capital (cette « critique de l’économie politique »), dans son autonomie même, en faisant l’économie de la notion de problème ? C’est pourtant ce à quoi se sont essayés la plupart des commentateurs, à l’exception de quelques uns (J. Rancière, 1965, ou plus récemment E. Renault, 1995) mais encore de façon extrêmement allusive. C’est donc ce dernier type de travail que nous voudrions  ici en quelque sorte rétablir ou relever, et prolonger.

Ainsi apparaît régulièrement dans le Capital un moment de crise caractéristique : la position puis la résolution d’un problème concernant tel ou tel objet théorique, problématisation qui peut d’ailleurs faire intervenir des concepts déjà produits et donc extérieurs à la stricte sphère problématisée par le biais de ces concepts. Le problème apparaît alors central comme moment de la crise, et finalement pivot de la « critique », moment du progrès dans la scientificité. On peut en effet penser que le premier travail opéré par Marx dans le champ de nos représentations sera d’y déceler un problème par confrontation à d’autres représentations ou à des concepts déjà produits : le « mystère » de la forme marchandise et l’ « énigme » de la monnaie dans la première section, l’ « énigme » du capital ou la « contradiction » de sa formule phénoménale dans la deuxième section, puis le « mystère » de la concurrence, le « cercle vicieux » de l’origine de l’accumulation, et encore le célèbre « problème de la transformation » des valeurs en prix de production, etc. Et selon toute apparence, c’est bien la résolution de ces problèmes, engageant la production de nouveaux concepts, qui permet semble-t-il d’avancer dans la connaissance. Ainsi saura-t-on après coup, par le développement des formes, résoudre le « caractère mystique de la marchandise » c’est-à-dire le « caractère énigmatique du fétiche marchandise » ou encore le « caractère énigmatique de la forme monnaie », mais aussi l’ « énigme du capital », le « mystère » de la concurrence, et autres « difficultés » ou « embarras ». A rebours, et comme rétrospectivement, ne peut-on pas alors penser que cette résolution des problèmes (énigmes, mystères, difficultés, etc.) constitue en fait l’enjeu réel de la production scientifique ? En quoi la problématisation assure-t-elle alors à la démarche critique une validité scientifique supérieure ? Une fois posé, en quoi et par quels moyens un problème peut-il légitimement permettre à Marx cette prétention à produire des connaissances ? Enfin, si la notion de problème désigne bien suivant son sens courant une certaine limite de la pensée plutôt qu’un moteur de progrès, comment penser que la position d’une limite de pensée dans ce cas soit elle-même paradoxalement le moteur du progrès théorique ?

Un exemple venu de l’histoire même des débats occasionnés par le Capital pourrait encore nous soutenir dans notre démarche. Car la question toujours actuelle de la validité de la labour theory of value marxienne se trouve pour une grande part suspendue au débat concernant le « problème de la transformation des valeurs en prix de production » : or ce débat et les réponses qui peuvent être soutenues semblent eux-mêmes parfaitement dépendants de la conception de la « méthode » du Capital (et de sa validité ou non) que chacun peut se faire[2], et très précisément de la conception que l’on se fait de la plus ou moins grande validité de la façon dont Marx « pose les problèmes ». C’est bien ainsi très explicitement un problème, le « problème de la transformation », qui est au cœur du débat : or ce problème ne semble pas inventé de toute pièce par les commentateurs, ou du moins il est assuré qu’il repose sur un certain problème posé par Marx lui-même. La question peut donc se poser : ce problème est-il bien posé par Marx ? Mais pour pouvoir se le demander, peut-on faire l’économie d’une réflexion sur la notion de problème dans le Capital ? Comment Marx pose-t-il les problèmes ? Après tout, n’est-ce pas justement du fait d’une mécompréhension de l’originalité de la notion marxienne de problème que le débat s’est produit, les objecteurs n’étant pas « au niveau » de la méthode de problématisation du Capital ? Cette méthode, cette notion de problème, n’ont-elles pas des choses à nous apprendre qui rendraient a priori caduc le débat qui s’est constitué à leur égard sans pourtant n’avoir jamais fait que les interpréter péremptoirement et arbitrairement ?

L’étude dans tous ses enjeux d’une notion particulière comme celle de problème dans l’économie de la connaissance telle qu’elle se déploie dans le Capital nous semble donc s’imposer.

 

Problématique, plan et subdivisions de notre travail

 

Un certain paradoxe pourrait ainsi engager le lecteur dans la voie de notre étude : car la notion de problème, malgré tout ce que l’on vient d’écrire, n’est nullement présente explicitement à la lecture du Capital, alors qu’elle constitue une notion à construire, à produire nécessairement pour l’épistémologue comme le concept d’une forme secrète mais obligée de son écriture. L’objet de notre travail est en effet paradoxal, « absent-présent » ou ne se manifestant jamais que de façon « spectrale », échappant à qui veut le voir mais toujours là pour qui cherche à l’éviter : la notion de problème, de par son ambiguité même, demande donc à être explicitée et restituée pour qui s’intéresse à la compréhension des procédés d’écriture critique du Capital. C’est pourquoi nous nous situerons ici d’emblée dans une perspective épistémologique d’explicitation, si l’on veut bien admettre que « pratiquer une science, pour l’épistémologue, revienne à mimer la pratique scientifique en tentant de restituer les gestes productifs de connaissance » (G. Canguilhem, 1977, p. 18). Il s’agira ainsi pour nous, et précisément dans cette perspective d’élucidation d’une paradoxale ou problématique réalité du « problème », d’expliciter et d’analyser ce mécanisme ou ce dispositif théorique et critique à l’œuvre, dans son fonctionnement, ses conséquences, sa productivité scientifique, et ses enjeux.

Car il apparaît que la notion de problème constitue une notion elle-même problématique, toujours requise épistémologiquement mais toujours insaisissable à une lecture « immédiate » du texte. Ainsi, force nous est de constater que la notion de problème comme telle n’apparaît pas ou pratiquement pas explicitement dans les discours de Marx concernant sa propre méthode, son propre cheminement. Le mot « problème » est même quasiment absent du texte du Capital, au point qu’on pourrait se demander si une telle étude repose bien sur quelque fondement et si elle ne tend pas à donner pour marxiste sa propre épistémologie, à propos d’un discours qui ne la requerrait pas. Cependant à défaut du mot, le concept de problème apparaît néanmoins presque constamment nécessaire et méthodologiquement requis à qui cherche à tenir un discours épistémologique sur l’écriture du Capital et sa démarche. En effet le champ lexical du problème apparaît riche et renouvelé tout au long du texte marxien : il semble ainsi que si le mot n’est que peu employé, l’analyse fait naître à de très nombreuses reprises ce qu’on conviendra d’appeler des problèmes sous les dénominations diverses mais se recoupant toutes en leur sens de la difficulté, de l’énigme, de la magie, de la contradiction, du mystère, du secret, de l’embarras, de l’irrationnel, de l’impossible, de l’étrange ou bien encore du cercle vicieux. Ce vocabulaire omniprésent ne tient-t-il pas essentiellement son sens du fait de désigner des constellations de problèmes à résoudre ? Mais peut-on alors légitimement assigner à cet « ensemble lexical » une même catégorie univoque de « problème » ? Nous devrons chercher à produire cette catégorie afin de répondre en acte au doute qui peut effectivement être énoncé sur la possibilité d’une telle production.

La question essentielle qui guide notre travail est donc la suivante : est-il possible d’expliciter une notion univoque de problème dans le Capital à partir de l’analyse des différentes figures problématiques qui s’y présentent, et malgré ces différences ?

Nous chercherons dans un premier temps à montrer comment une notion univoque de problème est formellement impliquée par la démarche critique et doit donc être révélée par le travail épistémologique. Ce faisant nous parviendrons à définir a minima la notion de problème par la démonstration des limites ou insuffisances de la théorie critiquée, ce qui nous permettra d’intégrer la problématisation critique marxienne à l’égard de l’économie politique à la thématique kuhnienne de la « crise » scientifique, mise en crise ou démonstration des limites et insuffisances d’un « paradigme scientifique » (ici : l’économie politique) par localisation des « anomalies » persistantes faisant énigmes ou problèmes en son sein. De plus nous verrons comment certains de ces problèmes engagés par la critique de l’économie politique sont alors, au sens de J.T. Desanti, des « problèmes de seconde espèce » exigeant pour leur résolution la mise en cause de la structure théorique de l’économie politique dans ses fondements mêmes, le déplacement de sa problématique fondamentale, et assurant ainsi lors de leur résolution marxienne la rupture de la théorie marxienne à l’égard de la théorie classique, voire même à l’égard de toute « science économique pure » en général.

Puis nous étudierons les divers problèmes posés dans les deux premières sections du Capital et dans le livre III, afin de tester l’hypothèse selon laquelle ces problèmes posés dans le cours autonome de la progression du Capital se construisent suivant les mêmes normes que les problèmes « historico-critiques » posés à l’économie politique. Pour parvenir à légitimer cette idée, nous chercherons donc à montrer que ces problèmes internes du Capital (qui lui sont propres) ne se résolvent que par la production de nouveaux concepts : ce qui suppose donc, à rebours, que ces problèmes démontrent lors de leur position l’insuffisance ou les limites des acquis théoriques momentanément posés à un moment donné de la progression autonome du Capital. Ainsi, nous pourrons mettre en avant l’idée que le processus de progression théorique du Capital procède par autoproblématisation, suivant les mêmes normes de problème que dégagées dans notre première partie, à cette nuance près que le rôle du paradigme est ici repris par les acquis théoriques limités donnés à un moment donné de l’avancée théorique du Capital, moment donné de sa progression qu’il s’agit précisément de dépasser par un processus d’autocritique ou d’autoproblématisation. Ce faisant nous nous permettrons un retour sur le « problème de la transformation » dont la construction a rendu permanent un débat de grande importance durant un siècle entier : en étudiant la construction du problème nous parviendrons ainsi peut être à mettre en question le débat lui-même, qui visait à déduire de ce problème l’invalidité de la labour theory of value.

Dans un troisième temps nous étudierons alors le fonctionnement productif des positions de problème, c’est-à-dire en particulier comment la position du problème produit des effets contraignants dans la délimitation de sa propre solution et en ce sens relève d’un moyen de production non négligeable pour la production scientifique. Nous verrons ainsi comment l’équivocité de structure des différents problèmes n’empêche pas l’univocité fonctionnelle et donc l’établissement d’un concept univoque de problème, à cette précaution près que l’on considère celui-ci non pas tant comme une « structure » univoque que comme une « fonction productive » invariante, élément génétique de la production des connaissances.

Dans un quatrième et dernier temps enfin, nous chercherons à expliciter modestement quelques problèmes du Capital restés à notre sens inaperçus pour son auteur, et par ce biais nous essaierons de produire quelques approfondissements critiques du Capital devenu ainsi, de résultat, matière première de la problématisation.

 

Enjeux épistémologiques et philosophiques

 

Les enjeux sont dès lors pluriels.

Enjeu épistémologique d’abord : car il s’agit par l’analyse des problèmes de localiser les points de rupture de la théorie marxienne à l’endroit d’un certain nombre de paradigmes et en particulier comme on le verra à l’endroit (1) des théories économiques classiques, mais aussi et surtout (2) de toute « science économique pure » en général (y compris, par anticipation, post-classique). Notre approche sera donc celle de l’investigation épistémologique. Car il s’agira pour nous, par ce biais, à la fois de comprendre par quels mécanismes Marx peut bien s’arroger les droits d’affirmer sa supériorité (critique) sur l’objet critiqué, et en même temps de comprendre et d’identifier -au travers de cette progression théorique- où se localisent les points de rupture effectifs vis-à-vis des paradigmes économiques critiqués : le problème n’advient-il pas en effet à la fois comme le dispositif de mise en crise ou de démonstration des insuffisances de la théorie critiquée, et par ailleurs comme le moyen du progrès théorique, en délimitant de façon critique l’insuffisance ou la défaillance de ce qu’il critique, ouvrant ainsi la possibilité d’une rectification qui soit à la fois position de rupture et progrès « par rature et approfondissement » à l’égard des théories critiquées ?

Mais enjeu plus proprement « philosophique » aussi : car il pourrait s’agir par de telles analyses de libérer la pratique scientifique de la « philosophie spontanée » qui peut en entraver le mouvement, en montrant ici précisément à quel point le problème loin d’être symptôme d’un crise négative du discours est en réalité le moteur même de son progrès par refonte théorique et de son avancée dans la production de concepts rationnels, que loin d’interdire en réalité il rend possible[3].

 

I/ La « critique de l’économie politique » et la fonction impliquée de problème comme démonstration d’une limite ou d’une insuffisance critique de l’économie politique

 

Il existe dans le Capital tout un champ lexical complexe et riche évoquant la position de différents problèmes théoriques : « mystère », « énigme », « difficulté », etc. Peut-on alors défendre l’existence au moins implicite d’une catégorie univoque de problème présentée dans ce vocabulaire éclaté ? Une telle notion nous semble en effet requise, au sens fort, par la démarche critique du Capital. Nous chercherons donc à produire ici une première définition de la notion de problème telle qu’elle nous paraît impliquée par le criticisme spécifique du Capital et qui nous permette de saisir l’univocité fonctionnelle d’une notion sous la pluralité de ses noms. Pour cela nous devons donc penser en quoi le Capital, défini comme « critique de l’économie politique », implique de façon normative une certaine catégorie de problème.

Il semble cependant qu’il y ait deux « critique de l’économie politique » : la critique de l’économie politique vulgaire et classique d’une part, qui en pose les problèmes spécifiques ; et d’autre part l’autocritique ou l’autoproblématisation qui forme la progression autonome du développement du Capital, qui se pose ses propres problèmes de façon autonome et y répond dans l’ordre de sa progression. Cependant c’est à la lecture de l’économie politique que Marx s’est formé et a en partie formé ses propres problèmes, comme en témoignent les textes préparatoires du Capital. Notre travail dans cette première partie va donc s’attacher à produire une définition normative de « problème » à partir des seuls textes de critique « historique » de l’économie politique, et c’est dans la deuxième partie de notre travail seulement que nous chercherons à corroborer l’hypothèse selon laquelle cette norme de problème dégagée dans la critique la plus explicitement « historique » vaut pour l’ensemble des procédures de problématisation du Capital dans sa progression autonome.

En effet si le Capital est « critique de l’économie politique », c’est qu’il intègre à son propre développement théorique des problèmes propres à l’économie politique critiquée, problèmes précisément soulevés par la critique : dans cette perspective le Capital constitue aussi une « répétition » critique de l’économie politique, résolvant à son niveau supérieur les problèmes posés dans et par l’insuffisance théorique du savoir de l’économie politique critiquée. On peut donc sans doute, et c’est l’hypothèse qui guide cette partie de notre travail, tirer de la critique marxienne de l’économie politique en partie rejetée mais aussi en partie intégrée et dépassée dans le Capital une notion de problème qui vaudra tout autant pour le tout du développement interne du Capital, qui passe lui-même par les étapes de l’économie politique et les fait siennes en partie bien qu’il aille aussi en d’autres « lieux théoriques » que l’économie politique et plus loin d’elle du fait même de sa « critique » et de ses réponses aux problèmes posés par la critique.

En quoi et sous quelle forme une position de problème est-elle donc exigible pour qui cherche à produire une science sur un mode « critique » ?

 

1/ Réquisition d’une notion de problème déterminée par la démarche critique du Capital : la question des « limites » d’une théorie et la mise au jour de ces limites

 

Afin de répondre à ces questions il nous faut donc faire retour à la définition de la « critique de l’économie politique » et de ses procédures, telle qu’elle définit le projet du Capital, afin de montrer pourquoi et comment elle requiert (nous semble-t-il) de façon normative une certaine notion de problème.

Chez Marx en effet, il apparaît que l’opération critique est strictement immanente au champ scientifique d’élaboration de l’objet considéré et critiqué. Marx déplace ainsi le thème critique de sa situation philosophique traditionnelle vers l’intériorité des normes d’élaboration de la pratique scientifique, comme l’école althussérienne l’avait autrefois bien montré. Car aucune critique « formelle » ou a priori n’est plus alors possible : critiquer l’économie politique c’est entrer dans le jeu de son élaboration, la critiquer dans l’espace même où celle-ci s’élabore, soit ici le champ défini par la pratique scientifique. Marx nous amène ainsi d’un criticisme philosophique (transcendantal) à une conception de la critique interne au champ et à la pratique scientifiques propres du discours critiqué : le Capital en effet prend l’histoire de la pensée économique « en cours », se l’incorpore et l’utilise tout en la critiquant suivant les normes produites du champ scientifique[4]. Les problèmes, comme « problèmes de la connaissance », ne se posent donc plus –nous semble-t-il- qu’au sein même du champ de la pratique scientifique et de son histoire. On a pu ainsi décrire ce déplacement de sens épistémologique concernant la notion de problème (L. Althusser, 1965a, p. 188) :

 

La théorie scientifique définit le champ dans lequel est nécessairement posé tout « problème » de la science (c’est-à-dire où seront posées sous la forme de problème par et dans ce champ, les « difficultés » rencontrées par la science dans son objet, dans la confrontation de ses faits et de sa théorie, de ses connaissances anciennes et de sa théorie, ou de sa théorie et de ses connaissances nouvelles)… Que le concret-de-pensée considéré soit la connaissance de son objet (concret réel), voilà qui ne fait « difficulté » que pour l’idéologie, qui transforme cette difficulté en soi-disant « problème » (le Problème de la Connaissance), qui pense donc comme problématique ce qui est justement produit comme solution non-problématique d’un problème réel, par la pratique scientifique elle-même : la non-problématicité du rapport entre un objet et sa connaissance.

 

La critique marxienne d’une science ne consiste donc pas à la considérer et à la relativiser à partir d’une condition externe (philosophie transcendantale). Elle consiste tout au contraire à entrer de plain-pied dans le « jeu » même de la science critiquée c’est-à-dire dans son retravail et sa problématisation, quitte à rompre dans ce cadre avec elle par la suite, plutôt que de la critiquer depuis la fiction philosophique d’une opposition des sciences au monde réel, opposition qui ne se soutient d’ailleurs jamais que de la thèse d’une « subjectivité », soit d’une auto-fondation et d’un maintien en soi de la pensée « pure », que détruit précisément Marx. Les « problèmes de la connaissance » ne sont donc plus que les problèmes posés dans le jeu même de la pratique scientifique critiquant ses propres résultats scientifiques antérieurs, ici l’économie politique, en soulevant les problèmes proprement scientifiques qu’elle pose comme autant de problèmes à résoudre dans le champ scientifique. La critique marxienne devient ainsi, dès le tournant « anti-philosophique » des années 1845-1846, une critique interne à la pratique scientifique, consciente du dogmatisme philosophique caché de toute critique « transcendantale ». C’est au vu de cette mutation radicale dans l’idée de critique que la notion de problème nous semble prendre tout son relief une fois reliée au discours du Capital. Car elle se révèle alors dans toute sa portée comme une notion requise fût-ce implicitement par l’opération même de la critique de l’économie politique, en tant que cette opération engage par définition un moment de « crise » ou de mise en crise interne de son objet, moment de la problématisation ou de la « difficulté », de l’ « énigme » ou du « mystère », qui se posent intérieurement à la pratique scientifique dans le retravail de la théorie antérieure, et qui en révèlent symptomatiquement les limites, les défaillances, les insuffisances et les lacunes.

Notre thèse sera ici que le « problème », comme dispositif théorique, doit naître du rapport critique à la théorie dont il s’agit précisément de démontrer les limites ou insuffisances, limites ou insuffisances internes qui « font problème » dans la théorie critiquée. La critique marxienne, à notre avis, démontre en effet par la problématisation du critiqué non pas sa « fausseté » radicale que les limites ou les défaillances de sa théorie pourtant valide dans ces limites, c’est-à-dire à la fois sa part de connaissance (limitée) en même temps que ses insuffisances et ses erreurs proprement dites[5]. Le « problème de la connaissance » impliqué par la critique doit donc lui-même prendre sens en fonction de cette thématique : il semble mettre au jour ou démontrer non pas l’erreur mais l’insuffisance, les défaillances ou les limites d’une théorie peut-être en partie valide[6].

Et c’est bien précisément cette « limite » de la théorie critiquée, en tant que telle, qui est à notre avis l’objet ambigü mis au jour par la problématisation de l’économie politique, comme on va chercher à le montrer.

 

a/ Limites et problèmes (1) : l’insuffisance dans l’économie vulgaire

 

La mise au jour des « problèmes de premier type » (nous appelerons de la sorte les problèmes posés par le type d’insuffisance propre à l’économie vulgaire) passe par la démonstration des limites d’une pensée fixée et comme engluée dans les formes phénoménales, du caractère problématique de la « bévue » des contenus. Cette mise au jour de l’insuffisance ou de la limite vulgaire, comme problématisation des représentations « vulgaires » (vraies mais limitées aux formes phénoménales), qui ne sont autre que nos représentations pratiques communes, passe par divers moyens qui doivent donc être démonstratifs des limites du « champ d’objet » de l’économie vulgaire. Cette problématisation doit ainsi révéler « de l’intérieur » de ce champ d’objet, soit de l’intérieur même de l’horizon de l’expérience pratique des formes, la nécessité de « passer au contenu » ou de passer à l’ « immédiatement invisible » sans quoi le problème posé à l’intérieur de cet horizon resterait insoluble. C’est donc une opération interne au champ d’expérience des formes qui va en dévoiler la problématicité ( : la limitation) au moins tant que n’est pas posé le concept d’un contenu, tant donc que le théoricien ne construit pas l’espace théorique de la « profondeur invisible » qui rend concevables de façon cohérente les phénomènes de la « surface visible ». Et on va voir en effet comment la première analyse menée par Marx dans le Capital se construit précisément comme la mise au jour d’un problème interne au champ des formes (il s’agira précisément d’une contradiction des expériences), lié au fait d’ « en rester » aux formes apparentes, et qui ne se résoudra que par la position rationnelle d’un concept de l’ « invisible » rendant cohérentes les expériences apparemment incohérentes ou contradictoires tant qu’on se limitait aux formes seules abstraction faite de tout contenu.

Ces discours et ces représentations critiquées de l’économie politique vulgaires ne sont eux-mêmes en fait rien d’autre justement que nos représentations pratiques des formes, transcrites sur papier, autrement dit le savoir lié au savoir-faire (à la technè) impliqué dans nos activités pratico-techniques en tant qu’elles ne touchent qu’au mouvement phénoménal. Car l’économie vulgaire comme on l’a déjà dit saisit les formes correctement, mais en faisant abstraction de leur contenu et en autonomisant et substantialisant ainsi de façon fétichiste le mouvement apparent (Ka, p. 93 -note) :

 

L’économie vulgaire répond aux besoins domestiques [pratiques] bourgeois en se limitant à systématiser, à pédantiser, et à déclarer vérités éternelles les représentations banales et autosatisfaites que les agents bourgeois de la production se font de ce qui est pour eux le meilleur des mondes, leur propre monde.[7]

 

Ces représentations pratiques sont donc limitées quant à la compréhension du mouvement « interne » ou « essentiel » qu’elles ne sauraient atteindre (E. Renault, 1995, p. 98) :

 

L’ « économie vulgaire »… Marx désigne ainsi le discours qui restant pris dans les formes de donation immédiate de l’objectivité économique, ne parvient pas à s’affranchir des illusions phénoménales, et s’interdit toute connaissance véritable.

 

Cette donation immédiate n’est autre en effet que celle de nos représentations pratiques les plus communes, celles des « agents de la production » comme on l’a montré plus haut. Le problème vulgaire ou de premier type sera donc simplement la mise au jour, de l’intérieur même du champ de l’expérience pratique, de la « limite » de ce champ, limite d’une vue de la surface qui soit à la fois « bévue » de la profondeur qui la rend possible.

Cependant si nous appellons « problème vulgaire » par convention ce type de problème, il est à noter que sa « limite de vue » au mouvement phénoménal n’est pas propre à la seule économie vulgaire et touche aussi bien les grands économistes classiques, qui comme on l’a déjà affirmé possèdent, selon l’expression de Marx, des « éléments vulgaires ». Ainsi Marx affirme-t-il à plusieurs reprises en quoi c’est l’économie politique en général qui est touchée par cette borne sensible de ses vues à l’horizon phénoménal, même si à d’autres occasion l’économie classique peut aussi parvenir à aller plus loin. Ce type de problème pourrait donc être repéré aussi bien chez les classiques.

 

Exemple : le problème de la valeur dans la théorie d’Aristote

 

L’exemple qui nous semble paradigmatique de la problématisation du cadre vulgaire de la pensée économique se trouve être la détermination de la valeur marchande, ou la découverte du concept de valeur marchande en-deça des formes visibles (utiles) de la marchandise. De ce fait la compréhension du rapport d’échange des marchandises, lui aussi donné immédiatement de façon phénoménale dans la représentation, devenait énigmatique, à moins qu’il ne rende énigmatique la valeur d’usage des marchandises. En effet comment deux valeurs d’usages visiblement incommensurables (en tant que valeurs d’usage) pourraient-elles s’échanger c’est-à-dire être en quelque façon commensurables ? La solution du problème se situant en-deça du phénoménal et du visible, on peut donc dire que le problème ne persiste comme symptôme de ce refus de passer outre les limites phénoménales, donc comme symptôme d’une insuffisance de la pensée économique vulgaire limitée à l’horizon de l’expérience phénoménale.

Ainsi en va-t-il du problème posé par l’analyse d’Aristote, en tant qu’elle est vraie mais insuffisante. Aristote en effet ne résout pas le problème que son analyse (correcte) permet cependant de poser en termes justes précisément comme problème de ses propres limites d’analyse, et cela uniquement parce qu’il ne poursuit pas l’analyse par l’analyse des conditions de résolution du problème ainsi posé, à savoir la distinction du travail abstrait et du travail concret. Ainsi Aristote nous dit lui-même où son analyse vient échouer - contre l’insuffisance de son concept de valeur. Quel est le « je ne sais quoi » d’égal, c’est-à-dire la substance commune que représente la maison pour le lit dans l’expression de la valeur de ce dernier ? Lisons en ce sens le passage du §3 (K1, p. 590) :

 

D’abord Aristote exprime clairement que la forme argent de la marchandise n’est que l’aspect développé de la forme valeur simple, c’est-à-dire de l’expression de la valeur d’une marchandise dans une autre marchandise quelconque…

Il voit de plus que le rapport de valeur qui contient cette expression de valeur suppose de son côté que la maison soit déclarée égale au lit au point de vue de la qualité, et que ces objets, sensiblement différents, ne peuvent se comparer entre eux comme des grandeurs commensurables sans cette égalité d’essence. « L’échange, écrit-il, ne peut avoir lieu sans l’égalité, ni l’égalité sans la commensurabilité. » Mais il hésite et renonce à l’analyse de la forme valeur. « Il est, ajoute-t-il, impossible en vérité que des choses si dissemblables soient commensurables entre elles », c’est-à-dire de qualité égale. L’affirmation de leur égalité ne peut être que contraire à la nature des choses ; « on y a seulement recours pour le besoin pratique ».

Ainsi Aristote nous dit lui-même où son analyse vient échouer - contre l’insuffisance de son concept de valeur. Quel est le « je ne sais quoi » d’égal, c’est-à-dire la substance commune que représente la maison pour le lit dans l’expression de la valeur de ce dernier ?

 

Le problème n’est pas inexistant ou fictif pour Marx, puisqu’Aristote permet de le poser en de bons termes : « quel est le « je ne sais quoi d’égal » c’est-à-dire la substance commune que représente la maison pour le lit dans l’expression de la valeur de ce dernier ? » C’est-à-dire encore comment penser « que des choses si dissemblables soient commensurables entre elles ? ». Ce problème n’est pas un problème absolu qui remettrait en cause jusqu’à la possibilité d’une science économique : il n’est au contraire que la mise au jour et l’explicitation, voire le simple constat, d’une limite théorique dans l’analyse aristotélicienne des phénomènes et dans l’assomption d’une méthode scientifique fondée sur l’abstraction raisonnée. Car le problème en réalité est clairement posé comme lié à la limite phénoménale de l’horizon de pensée aristotélicien (K1, p. 590 : « « Il est, ajoute-t-il, impossible en vérité que des choses si dissemblables soient commensurables entre elles », c’est-à-dire de qualité égale. L’affirmation de leur égalité est contraire à la nature des choses ; « on y a seulement recours pour le besoin pratique ». »)

C’est cette limite qui est en effet le « problématique » de la théorie, en même temps que le lieu de sa crise c’est-à-dire de son insuffisance manifestée. C’est ainsi « l’insuffisance de son concept de valeur » qui est manifestée par ce problème et qui, à vrai dire, provoque le problème comme tel. Le problème en effet ne se pose que sur le mode de la démonstration de cette insuffisance critique pour la théorie (son insuffisance et non pas sa fausseté pure et simple) : il n’en est que le constat et l’explicitation. Car si la valeur est bien définie comme ce qui est qualitativement commun aux marchandises, le problème se pose alors, comme le comprend Aristote : comment des marchandises qui sont incommensurables comme valeurs d’usage peuvent-elles être néanmoins commensurables ou avoir quelque chose de commun ? Mais le problème se résout et se dissout pour qui va plus loin qu’Aristote dans la détermination de cette « qualité commune » : car si le travail concret n’est pas commun aux marchandises, c’est donc en revanche que ce qui est commun aux marchandises est la détermination commune à tous les travaux abstraction faite de leurs caractères utiles, donc le travail « abstrait », qui est bien par définition commun aux marchandises en tant que produits du travail abstraction faite de ces caractères utiles.

Si le problème se pose et ne se résout pas pour Aristote, c’est donc parce que celui-ci ne poursuit pas (contrairement à ce que Marx fait dans les §§1-2) son analyse de la valeur, n’assume pas l’abstraction scientifique en dévoilant comme contenu de la valeur le travail spécifiquement abstrait : « il renonce à l’analyse de la forme valeur », alors qu’il l’a définie très correctement en négatif comme ce qui est commun à des marchandises incommensurables dans leurs valeurs d’usage et leur travail concret.

On remarquera que le cas d’Aristote fonctionne chez Marx au même niveau de problématisation, à cette exception près qu’Aristote apparaît conscient du problème à défaut de le résoudre : comment deux marchandises apparaissant comme valeurs d’usage incommensurables pourraient-elles être commensurables, comme on doit l’induire de leur rapport d’échange lui aussi apparent ? Le concept de valeur dans sa distinction de la valeur d’usage est donc ici requis comme détermination de la substance commune aux diverses marchandises commensurables quoique apparaissant comme des valeurs d’usage. Ce problème « historico-critique » a déjà été posé en fait par Marx dans la progression autonome du Capital et indépendamment de toute référence à Aristote, sous la figure d’un problème comparable à un problème mathématique (K1, p. 564) :

 

Pour mesurer et comparer les surfaces de toutes les figures rectilignes, on les décompose en triangles. On ramène le triangle lui-même à une expression tout à fait différente de son aspect visible : au demi-produit de sa base par sa hauteur. De même les valeurs d’échange des marchandises doivent être ramenées à quelque chose qui leur est commun et dont elles représentent un plus ou un moins.

 

Le problème en effet est celui de la forme commune à des choses distinctes.

Mais encore le problème n’est pas résolu : car nous savons aussi (d’un savoir pratique) que le travail est le seul point commun des marchandises, bien qu’il soit différent selon les formes concrètes des marchandises. Le problème qui se posait au niveau de l’échange entre valeur d’usage et valeur commune aux valeurs d’usage se reporte donc au niveau de la production entre travail concret et forme du travail commune aux travaux concrets. L’invention marxienne du « travail abstrait », comme définition de ce qui dans les différents travaux concrets constitue leur communauté immédiatement invisible (et par conséquent le contenu de leur valeur : concept qui sera précisé dans le §2 comme « pure dépense de force de travail ») constitue donc la solution d’un problème qui se posait par la contradiction de deux représentations empiriques, et qui était posé par la conflictualité de ces deux représentations : d’une part la forme d’apparition des marchandises comme valeurs d’usage incommensurables, d’autre part le phénomène de l’échange ou du rapport de valeur des mêmes marchandises. Autrement dit le problème se posait comme celui de la possibilité d’une commensurabilité profonde (induite et manifestée par le rapport de valeur des marchandises : x marchandise A « = » y marchandise B) des incommensurables apparents (comme valeurs d’usages sensibles).

On voit donc commet ce problème qui guide en fait d’abord le §1 du Capital (on le montrera précisément dans notre deuxième partie) est posé au sein du seul champ de l’expérience, comme problématisation en quelque sorte « intra-empirique », mise en conflit de représentations d’expérience. La problématisation advient donc dans ce cas comme la manifestation interne des limites d’une pensée unilatéralement « sensible » ou « phénoménale » qui, parce qu’elle ne peut ou ne cherche pas à « passer au contenu » (c’est-à-dire au concept d’un « invisible = x » comme la valeur), doit admettre la problématicité du champ d’expérience dans lequel elle se meut, problématicité, contradiction ou incohérence qui disparaît dès que ses limites « empiriques » sont dépassées par l’analyse et par l’abstraction raisonnée. C’est dans ce premier cadre l’insuffisance de l’analyse au regard du contexte phénoménal à développer qui provoque le problème. Le problème se dresse donc apparemment comme un obstacle infranchissable dans un premier temps uniquement du fait de l’insuffisance d’analyse et d’abstraction, insuffisance qui précisément permet la position du problème et fait l’objet de son énoncé. C’est en ce sens la limite de la théorie ou de l’analyse en tant qu’elle reste rivée aux phénomènes apparents dans l’horizon vulgaire qui provoque le problème, de la même manière que c’est la résolution de ce problème par dépassement de l’horizon des apparences phénoménales qui engage en retour le dépassement de cette limite théorique et d’analyse.

 

b/ Limites et problèmes (2) : l’insuffisance dans l’économie classique

 

Cependant, à ce premier type de problème lié à la critique de l’économie politique se surajoute un second type de problème, cette fois lié à une analyse qui d’une certaine façon est « suffisante », mais aussi –et c’est là ce qui fait le problème- doublée d’un « oubli des chaînons intermédiaires » dans le développement des formes. L’économie classique en effet trouve aussi ses limites problématiques, quoique à un autre niveau que celui de l’économie vulgaire. Un nouveau type de problème, propre à l’économie classique, doit ainsi être reconnu, que l’on pourrait appeler « problème de deuxième type » : comme le précédent il est lié à une insuffisance, à une limite, dont l’exposition ou la mise au jour n’est autre que la position du problème elle-même. L’économie classique cependant ne souffre pas d’une limitation de même niveau que l’économie vulgaire. Car, bien que dans certaines limites, l’économie classique « passe aux contenus », n’en reste pas aux formes[8]. On admettra en effet arbitrairement avec Marx que le contenu de la valeur en particulier a été découvert par les classiques : cela n’est bien sûr pas tout à fait exact, comme nous venons de le montrer plus haut et comme Marx le sait bien, mais cette « facilité » n’a d’autre but que de faire porter l’accent de la critique sur un autre point, sur des problèmes posés quand bien même l’économie classique aurait fait une juste analyse de la valeur, de sa substance et de sa mesure. On admettra donc dans la suite de ce chapitre que ce point est acquis, et on posera en principe que l’économie classique a, tant bien que mal et malgré quelques obscurités rectifiables, réussi son analyse du contenu de la valeur, qu’elle a su autrement dit bien commencer par l’ « abstraction » rationnelle, c’est-à-dire par ce qui est logiquement le plus présupposé.

Si l’économie classique est encore dite problématique à nouveaux frais, et en ce sens objet de critique, ce n’est donc pas cette fois parce qu’elle en resterait « à la surface », mais au contraire parce qu’elle pense abstraitement le double niveau contenu-forme, ou abstrait-concret, ou  bien suivant une autre métaphore parce qu’elle « saute les chaînons intermédiaires » dans son développement des formes concrètes à partir des déterminations les plus abstraites i.e. les plus présupposées. Ainsi l’économie classique, critiquable certes, est tout de même pratiquement vraie quoique limitée pour ce qui est de la description des formes (sur ce point elle ne diffère pas de l’économie vulgaire), et tout aussi vraie quoique dans les limites d’une compréhension non-dialectique dans sa saisie du mouvement le plus profond, le plus abstrait, le plus présupposé. Mais ce qu’elle ne parvient pas à penser, c’est le rapport (dialectique) de ces deux topoi, et nous conduit par là même à une « contradiction  abstraite » qu’il nous faut résoudre comme un problème, au lieu de nous conduire à penser  positivement cette contradiction sur un mode dialectique (ThP, III, p. 588) :

 

Il arrive que l’économie classique se contredise à l’occasion dans cette analyse ; elle cherche souvent à opérer la réduction immédiatement sans les articulations intermédiaires (Mittelglieder) et à démontrer l’identité de la source des différentes formes. Cela tient nécessairement à sa méthode analytique par où la critique et la compréhension doivent commencer. Elle ne se préoccupe pas de développer les différentes formes d’une manière génétique, mais seulement de les ramener par l’analyse à leur unité, parce qu’elle part d’elles comme de présuppositions données. Mais l’analyse est la présupposition nécessaire de l’exposition génétique, de la compréhension du véritable procès de l’information (Gestaltungprozess) dans ses différentes phases.

 

L’économie classique est donc déjà analytique, commençant par l’abstraction et le présupposé le plus profond, mais reste tout de même limitée, cette fois non pas dans l’insuffisance propre à l’économie vulgaire (consistant à ne pas avoir de compréhension du contenu) mais au contraire, une fois le contenu et présupposé analytiquement découvert, dans l’insuffisance de la compréhension des « membres intermédiaires » ou abstractions intermédiaires du développement abstrait/concret, c’est-à-dire dans l’insuffisance de compréhension des médiations du développement des formes les plus apparentes à partir du plus présupposé, que Marx désigne en ce sens comme le plus abstrait.

On peut donc dès maintenant énoncer cette « structure classique » de certains problèmes, en fonction de cette exigence à la fois posée mais non satisfaite par la théorie classique : le plus concret (apparent) doit nécessairement être génétiquement déduit (développé) à partir du plus abstrait (présupposé), et cependant en même temps il ne peut pas en être déduit (immédiatement du moins). C’est là tout le problème, qui prend ainsi la forme d’une « déduction nécessaire/impossible » (impossible parce que manquent les « chaînons intermédiaires ») du plus apparent à partir du plus abstrait, soit la forme d’une contradiction entre apparences phénoménales et théorèmes ou lois présupposées par le développement de ces apparences.

Le cas d’A. Smith est ici pour nous paradigmatique, dans le double fonctionnement exotérique-ésotérique [9] de ses analyses, d’un côté « enregistrant » les « faits » et « décrivant » les « phénomènes », de l’autre ouvrant à l’anatomie du mouvement profond et à l’analyse des mécanismes invisibles (présupposés) par l’abstraction scientifique, mais jamais ne liant l’un et l’autre, jamais ne dialectisant par autant de nécessaires « chaînons intermédiaires » ou abstractions intermédiaires le mouvement des formes et le mouvement profond ou présupposé, conçu abstraitement, à partir duquel le mouvement des formes doit pouvoir se déduire (au moins médiatement). D’où le profond dualisme de la théorisation smithienne et ses manquements (ThP, II, p. 184-185) :

 

Smith lui-même se meut avec une grande naïveté dans une contradiction permanente. D’un côté, il étudie les rapports internes des catégories économiques ou la structure cachée du système bourgeois. De l’autre, il situe à côté de cette analyse ces rapports, tels qu’ils sont donnés en apparence dans les phénomènes de la concurrence et tels qu’ils se présentent donc à l’observateur non scientifique, tout comme à quelqu’un qui est impliqué pratiquement dans le procès de production bourgeoise et qui y trouve son intérêt. Ces deux manières de voir – dont l’une pénètre jusqu’aux rapports internes du système bourgeois, pour ainsi dire dans sa physiologie, alors que l’autre ne fait que décrire, cataloguer, systématiser, en des définitions schématisantes, ce qui apparaît extérieurement dans le procès vital, tel que cela se montre et apparaît – non seulement se développent chez Smith naïvement, parallèlement, mais s’entremêlent et se contredisent continuellement. Chez lui cela se justifie… puisque sa besogne en fait était double. D’un côté il tentait de pénétrer dans la physiologie interne de la société bourgeoise, mais de l’autre, il voulait en partie commencer par décrire ses formes d’existence telles qu’elles apparaissent extérieurement, exposer l’aspect extérieur de ces rapports et en partie, trouver encore une nomenclature pour ces phénomènes, ainsi que les concepts correspondants ; il tentait donc pour commencer de les reproduire dans le langage et le procès mental. Ces deux travaux l’intéressaient tous deux au même degré et, étant donné que chacun s’opère indépendamment de l’autre, il en résulte deux modes de représentation tout à fait contradictoires, l’un énonçant plus ou moins correctement les rapports internes, l’autre énonçant de façon tout aussi légitime et sans le moindre rapport interne le rapport phénoménal – sans aucun lien avec la première manière de voir. Ainsi les successeurs d’A. Smith… prennent pour base la partie ésotérique ou la partie exotérique de son œuvre, ou mêlent les deux.

 

L’économie classique pour sa part commence donc bien par l’abstraction scientifique des présupposés du phénoménal, mais sans en saisir l’antériorité logique ni la différence « topologique » par rapport à l’expérience la plus concrète : elle reste donc prisonnière des formes apparentes qu’il lui faudrait reconstruire. Autrement dit elle ne sait pas parcourir dialectiquement la réalité du plus abstrait (présupposé) au plus concret, mais tend au contraire à identifier immédiatement, à mettre sur le même plan, ces deux moments structurels (abstrait/concret) dans l’espace de l’objectivité apparente, en cherchant à déduire immédiatement les phénomènes concrets des lois générales comme s’ils étaient au même plan phénoménal, sautant ainsi les « membres intermédiaires » (Mittelglieder) en tentant de déduire immédiatement les phénomènes les plus concrets de la loi la plus abstraite (présupposée) sans penser les intermédiaires[10].

C’est en ce sens qu’on peut lire l’expression célèbre de Marx : « toute science serait superflue si l’essence des choses et leur forme phénoménale coïncidaient directement » (K3, p. 1439) c’est-à-dire aussi si on voulait identifier avec l’économie classique le plus abstrait au plus concret, déduire immédiatement le second du premier ou réduire immédiatement le second au premier. Il s’agit au contraire pour Marx de reproduire la progression logique d’un parcours du plus présupposé au plus apparent, en sorte que le primat de la forme soit renversé (Ka, p. 91-92) :

 

L’économie politique a certes analysé, bien qu’imparfaitement, la valeur et la grandeur de la valeur, et découvert le contenu caché sous ses formes. Mais elle n’a jamais posé ne serait-ce que la simple question de savoir pourquoi ce contenu-ci prend cette forme-là, et donc pourquoi le travail se représente dans la valeur et pourquoi la mesure du travail par sa durée se représente dans la grandeur de valeur du produit du travail. 

 

E. Renault explique très bien cette critique adressée par Marx à l’économie politique classique, critique qui consiste dans la mise au jour des « défauts » de développement sur l’axe abstrait-concret, dans la restauration de « l’oubli » des « chaînons intermédiaires » (E. Renault, 1995, p. 98-99) :

 

L’économie classique fait porter son effort sur la dissolution des apparences dont se nourrit l’économie vulgaire, ainsi rapporte-t-elle les différentes formes de la valeur au travail. Mais elle reste victime de l’assimilation fétichiste des différentes formes de la valeur à des choses ou à des relations entre des choses, qui tend notamment à générer l’illusion d’une objectivité économique homogène. Si bien que l’économie classique tend à identifier les formes essentielles et les formes phénoménales, à les rapporter de façon immédiate les unes aux autres au lieu de parcourir progressivement l’objectivité économique de l’intérieur vers l’extérieur…

 

De là découlent en effet les insuffisances de l’économie classique et les problèmes qui s’ensuivent (E. Renault, 1995, p. 102) :

 

[La] méthode analytique s’avère incapable de déjouer les illusions fétichistes. Car en procédant de façon analytique on ne peut qu’obtenir des principes dont le sens reste déterminé par les prémisses phénoménales. Faute de reconstruire le phénoménal à partir de l’essentiel on ne peut sortir de la contradiction entre les aspects « ésotériques » et « exotériques » de la réalité économique.

 

Le problème se pose donc dans cette contradiction ésotérique/exotérique, comme problème de la déduction nécessaire/impossible du plus apparent (exotérique) à partir du plus présupposé (ésotérique). Cette contradiction néanmoins, qui fait le problème, ne vaut pas comme erreur ou échec théorique unilatéral : en revanche l’erreur est provoquée à exister comme la « compensation délirante » de la contradiction lorsque celle-ci n’est pas dialectisée et donc résolue par la détermination des « chaînons intermédiaires ». Ainsi que le dit excellemment Marx en effet (ThP, I, p. 87-88) :

 

L’empirisme grossier se mue alors en fausse métaphysique, en scolastique qui se torture à vouloir déduire directement les simples phénomènes empiriques indiscutables, par simple abstraction formelle, de la loi générale, ou à les présenter de telle façon qu’ils paraissent y correspondre.

 

Le problème naît donc bien ici de l’enregistrement de la « contradiction » entre le plus abstrait et les formes les plus concrètes, entre la loi plus abstraite c’est-à-dire plus présupposée (ésotérique) et les phénomènes plus concrets (exotériques) qui doivent en être déduits, et de son absence de dialectisation (les termes étant « mis sur le même plan » homogène d’objectivité). Le problème peut donc être posé dans le cadre classique sur le mode de la contradiction immédiate dans le développement ou la déduction, immédiate c’est-à-dire encore non dialectisée (non résolue) par la détermination des médiations ou chaînons intermédiaires possibilisant la déduction immédiatement impossible (ThP, III, p. 100) :

 

On ne cherche pas ici à résoudre la contradiction entre la loi générale et des situations concrètes qui se sont développées en découvrant les chaînons intermédiaires, mais par une subsomption directe du concret à l’abstrait et en adaptant immédiatement le premier au second. Et on prétend y réussir par une fiction linguistique, by changing vera rerum vocabula.

 

La contradiction autrement dit n’est pas dialectisée par la théorie classique qui la pose, alors que de ce point de vue elle serait en fait éminemment productive, et ne représenterait absolument pas un échec de la pensée théorique. Ainsi l’ensemble des erreurs consistant à vouloir par autant de « jeux de mots » (Wortspiel) déduire immédiatement les phénomènes particuliers des lois les plus générales est en fait dépendant de la vérité impensée ou de la vérité « insuffisante » du constat de contradiction c’est-à-dire de différence de niveau entre loi générale et phénomènes concrets, insuffisance que l’économie classique cherche ainsi à compenser et masquer par autant de « quiproquos » et de « fictions linguistiques ».

Le problème posé dans le cadre classique sur le mode de l’impossible déduction immédiate du plus apparent à partir du plus abstrait (à partir duquel le plus apparent doit pourtant nécessairement se déduire) fait donc apparaître non une erreur « en soi » mais une insuffisance dans le cadre théorique et analytique « actuel » où il se pose, limite dont dépendent l’ensemble des erreurs faites. Le problème se pose à ce niveau sur l’axe abstrait-concret de la reconstitution dialectique du concret réel dans le concret de pensée, à un niveau dialectique insuffisant où subsiste l’impossibilité de développer ou de déduire immédiatement la « forme empirique indiscutable » à partir d’une loi ou d’un théorème présupposé, plus abstrait, à partir duquel cette forme phénoménale doit pourtant nécessairement être développée ou déduite. J. Rancière a bien mis en évidence cette structure particulière de problème dans le Capital comme « problématisation du rapport contenu-forme » (1965, p. 116-120) :

 

L’économie classique se constitue donc comme science en instaurant une différence entre la diversité des formes phénoménales et l’unité intérieure de l’essence. Mais elle ne réfléchit pas le concept de cette différence… C’est ce travail que Ricardo n’a pas fait. Il s’est contenté du retour à l’unité. La dissolution (Auflösung) des formes fixes de la richesse est pour lui la solution (Lösung) du problème de la valeur. Au contraire la démarche de Marx… consiste à voir dans cette solution un problème. Marx pose la question que nous pouvons appeler question critique… La question critique c’est la problématisation du rapport contenu/forme.

 

La naissance de ces « problèmes de second type » réside donc dans l’économie classique elle-même, à savoir dans la contradiction non-assumée et qu’il nous faut résoudre de ses résultats ésotériques et exotériques : la forme ou le phénomène concret particulier tel qu’il est enregistré comme « fait » par l’expérience pratique doit nécessairement se déduire du plus abstrait ou du plus présupposé, mais il ne peut pourtant pas s’en déduire « immédiatement », d’où le problème posé comme problème d’une déduction nécessaire/impossible du plus apparent à partir du plus présupposé. Cette insuffisance constitue ainsi l’erreur fondamentale de l’économie classique, désignée par Marx comme « oubli des chaînons intermédiaires » du développement ou de la déduction des formes à partir du plus abstrait ou présupposé.

 

Exemple : première approche du « problème de la transformation »

 

Un exemple peut être donné de ce type de problème : le « problème de la transformation », posé par Marx au livre III du Capital, problème que nous étudierons plus loin avec plus de précision dans son détail (deuxième partie, 3/) mais qui peut ici être esquissé une première fois en guise d’illustration. Ce problème est en effet d’abord un problème localisé par Marx dans l’économie politique.

Ainsi la théorie de la valeur qui est censée être, selon Marx, reconnue par l’économie classique, doit donc être reconnue au principe du système des prix de production, en tant que ceux-ci relèvent de la répartition ou distribution sociale (par le biais de mécanismes concurrentiels) des valeurs produites, et dépendent donc d’une théorie de la valeur présupposée, plus abstraite, à partir de laquelle il doivent pouvoir être déduits ou développés (au moins médiatement). Or le système phénoménal des prix de production, de fait, ne réfléchit pas immédiatement les valeurs dans les prix de production réels et leur système, ne peut pas autrement dit s’en déduire immédiatement (K3, p. 945) :

 

Il peut donc sembler que la théorie de la valeur soit ici incompatible avec le mouvement et les phénomènes empiriques de la production, et qu’il faille même renoncer à comprendre ces derniers.

 

La question qui va se poser est donc la suivante : comment développer ou déduire le système des prix de production (distribués) sur la base du système des valeurs (produites), sachant que ces prix ne sont que des formes d’apparition déplacées de ces valeurs, et ne les réfléchissent pas immédiatement ? Rechercher les chaînons intermédiaires permettant la déduction (médiatisée de ce fait par un processus réglé) du système le plus concret (système des prix de production) à partir du plus abstrait qu’il présuppose (la théorie de la valeur) va donc être une des tâches que Marx s’est assignées : quel est le medium du processus de transformation ou de développement valeurs/prix de production ? Ce problème est formulé dans le Capital mais apparaît déjà comme un problème de l’économie classique, qui ne sait déduire de la théorie de la valeur, plus abstraite (« ésotérique »), les apparences réelles « exotériques » des prix de production, en tant que la base ésotérique du développement et les formes exotériques à développer sont immédiatement contradictoires, les secondes ne pouvant être déduites immédiatement de la première, la déduction exigeant l’invention des « moyens-termes ».

On pourra donc selon Marx toujours se « torturer » à vouloir comme l’économie politique classique « déduire immédiatement » les « phénomènes empiriques indiscutables » (les prix de production) de la « loi générale » analytiquement dégagée (la théorie de la valeur). Le problème peut ainsi être localisé chez D. Ricardo (ThP, I, p. 194) :

 

Au lieu de présupposer ce taux de profit général, Ricardo aurait dû étudier au contraire dans quelle mesure son existence même est conforme à la détermination de la valeur par le temps de travail et il aurait constaté qu’au lieu d’y correspondre, elle la contredit à première vue, son existence ne pouvant donc être expliquée que par une quantité de chaînons intermédiaires, explication qui diffère fortement d’une simple subsomption à la loi de la valeur.

 

Le problème peut donc être énoncé ainsi au sein même du cadre théorique classique : les prix de production doivent être déduits à partir du théorème de la valeur (présupposé plus abstrait), mais cependant ils ne peuvent s’en déduire immédiatement, ou encore contredisent immédiatement ce présupposé plus abstrait à partir duquel ils doivent pourtant se déduire.

Le problème se pose donc dans ce cadre classique comme la démonstration d’une insuffisance, d’une limite ou d’une défaillance critique dans la déduction nécessaire du plus abstrait au plus apparent : il révèle donc de par sa position (le plus apparent doit être déduit du plus abstrait, mais en même temps il ne peut pas l’être immédiatement) une lacune de la théorie critiquée sur le mode de « l’oubli des chaînons intermédiaires ». La résolution du problème passera ainsi par une relance de l’analyse et une complexification théorique cherchant à dessiner les déterminations intermédiaires permettant le développement des phénomènes particuliers à partir des déterminations générales présupposées, rectifiant ou complétant par là les lacunes, limites ou défaillances de la théorie classique à ce niveau des médiations sur l’axe abstrait-concret.

 

c/ Conclusions partielles : limite, insuffisance, crise et problème

 

Les problèmes du Capital posés par la critique de l’économie politique ne nous semblent ainsi n’avoir de réalité qu’à démontrer ces limites de l’économie politique en fonction des problèmes théoriques internes qu’elles nous posent. Nos deux exemples, concernant le problème de la valeur chez Aristote et le problème de la transformation dans le cadre classique viennent en effet confirmer ce point de vue, puisqu’ils ne sont tous deux que les démonstrations d’insuffisances de la théorie critiquée (que ce soit une insuffisance de type vulgaire, liée à une limite de l’horizon rivé aux apparences phénoménales, ou une insuffisance de type classique, liée à un « oubli » des chaînons intermédiaires). C’est pourquoi la position des problèmes nous apparaît inséparable d’un mouvement de départagement des « vues et des bévues », comme a pu l’écrire L. Althusser à propos du modus operandi de la lecture critique marxienne à l’égard d’A. Smith (L. Althusser, 1965b, p. 10sq.) :

 

Cette première lecture est une lecture rétrospective, où ce que Smith n’a pu voir et comprendre apparaît seulement comme un manque radical. Certains manques renvoient bien à d’autres, et ces derniers à un manque premier [comme la distinction inaperçue entre capital constant et capital variable] – mais cette réduction même nous contient dans le constat des présence et des absences.

 

La critique parce qu’elle est mise au jour d’une frontière de visibilité, d’une limite et par là d’une insuffisance de la théorie critiquée, rejoint donc la notion de problème qui précisément désigne la mise en lumière, ou la démonstration, de cette limite ou insuffisance. La critique de l’économie politique relève en ce sens d’une critique « récurrentielle »[11], la construction théorique ne s’avérant dans sa supériorité présente que par la mise au jour ou la démonstration des limites et la rectification critique de son histoire passée. On peut par conséquent, en fonction de la mutation dans l’idée de critique opérée par Marx, produire une première définition de la notion de problème, comme notion requise en quelque sorte programmatiquement ou a priori par la redéfinition marxienne de la critique comme critique récurrentielle dans le champ de la pratique scientifique : le problème est la mise au jour ou la manifestation d’une limite de la théorie critiquée, l’explicitation critique d’une insuffisance de la théorie critiquée[12].

Le problème apparaît donc comme un dispositif théorique consistant à mettre au jour une limite critique de validité de l’objet théorique critiqué. Car on comprend dès lors que la problématisation requise par la critique de l’économie politique n’est pas déni de scientificité de ce qu’elle problématise et critique mais marque, ou marquage,  et explicitation critique de la limite de validité (insuffisance) de l’objet scientifique critiqué, ouvrant par là la voie à son dépassement critique « par rature et approfondissement » (J. Cavaillès, 1942, p. 90). En ce sens, et pour résumer, on appellera donc « problème » la démonstration d’une insuffisance critique de la théorie scientifique avancée et problématisée, mise au jour des limites d’une théorie qui constitue à proprement parler la « mise en crise » de celle-ci par la démonstration de ses insuffisances.

 

2/ L’économie politique comme « paradigme » et sa critique comme localisation des « anomalies » faisant « énigmes »

 

Le problème, tel qu’il est requis par la démarche critique, est donc lié à une limite théorique qu’il donne à voir sur le mode de l’insuffisance critique d’une théorie « paradigmatique » avancée : cette limite n’est pas rendue visible par la résolution du problème, elle est rendue visible par la position du problème (à l’intérieur de l’édifice théorique critiqué) indépendamment de sa résolution. Ce qui manifeste la limite, c’est donc le problème lui-même en tant qu’il met la théorie « limitée » en face de ce qu’elle est incapable de penser : un autre phénomène, une connaissance antérieurement produite, etc., et par là même met « en crise » la théorie critiquée en en montrant le caractère « problématique » c’est-à-dire insuffisant. Le problème en ce sens n’est rien d’autre que le résultat de ce processus de mise en lumière de la limite critique (au sens clinique du terme, comme on parle d’ « état critique ») d’une théorie dès lors reconnue « problématique », c’est-à-dire l’exhibition ou la démonstration de son insuffisance[13], démonstration qui, dès lors, « met en crise » à proprement parler la théorie dont il est question.

Or il nous semble possible et intéressant d’interpréter épistémologiquement cette procédure en fonction des concepts kuhniens. Pour employer un vocabulaire qui est celui de T.S. Kuhn (1962), la démonstration de cette insuffisance critique de la théorie mise au jour dans et par le problème peut en effet à notre avis être comprise comme la localisation d’une « anomalie » persistante qui « fait énigme » au vu du cadre théorique « paradigmatique » avancé, en particulier ici celui de l’économie politique. Suivant T.S. Kuhn,, nous prendrons en effet pour principe d’investigation épistémologique l’existence d’un lien fort entre « crise du paradigme » (pour nous en particulier : « critique de l’économie politique », mais aussi critique de l’économie aristotélicienne, et pourquoi pas aussi mouvement d’autocritique à l’égard d’un état donné limité des connaissances dans la progression autonome du Capital) et démonstration d’une « anomalie », donc d’un problème, dans le champ théorique paradigmatique avancé d’autre part (T.S. Kuhn, 1962, p. 101-102) :

 

La conscience de l’anomalie [est] la condition préalable de tous les changements acceptables de théorie… L’astronomie de tradition ptolémaïque était dans un état scandaleux avant les travaux de Copernic. Les contributions de Galilée à l’étude du mouvement dépendent étroitement des difficultés découvertes dans la théorie d’Aristote par les critiques scolastiques. La nouvelle théorie de Newton pour la lumière et la couleur vient de ce qu’aucune des théories antérieurement existantes ne parvenait à expliquer la longueur du spectre ; et la théorie des ondes qui remplaça celle de Newton fut lancée dans une athmosphère de préoccupation croissante, les effets de diffraction et de polarisation révélant de plus en plus d’anomalies par rapport à la théorie de Newton… Cette insécurité est due à l’impossibilité durable de parvenir aux résultats attendus dans la résolution des énigmes de la science normale.

 

Ainsi par exemple de l’irrationalité d’un phénomène « impossible » pour la théorie (limitée) avancée, contradictoire ou irrationnel au vu et dans le cadre de la théorie (insuffisante) ou des connaissances (insuffisantes) avancées à un moment donné du développement théorique. En effet on a montré plus haut que la critique n’avait de sens qu’inscrite dans les normes de la pratique scientifique : or celle-ci procède principalement semble-t-il par investigation théorico-empirique. C’est pourquoi il semble normal de penser que les procédures de construction des problèmes doivent avoir partie liée avec ces normes. La démonstration d’une insuffisance critique, ou la détection d’une anomalie faisant problème autrement dit, peut passer par la mise au jour d’une contradiction entre une théorie « paradigmatique » donnée avec un contexte phénoménal et empirique qu’elle ne parviendrait pas à expliquer : c’est dans ce chapitre le mode de problématisation qui sera exclusivement étudié. Cependant nous ne pouvons aussi exclure que l’anomalie se fasse jour de façon « intraconceptuelle » : c’est-à-dire par contradiction non pas entre théorie et expérience mais plutôt entre deux thèses conceptuelles déjà construites, la théorie paradigmatique donnée d’une part et une autre théorie nouvellement construite et validée d’autre part, appellant à une résolution par synthèse conceptuelle. Nous ne pouvons non plus exclure un troisième mode de problème : où l’anomalie ne surgirait pas plus d’une contradition théorie/expérience que d’une contradiction « intraconceptuelle » théorie1/théorie2, mais d’une contradiction « intraempirique » expérience1/expérience2 : entre deux faits observés et s’excluant apparemment. Ces deux derniers types de problèmes apparaîtront dans les parties suivantes de notre travail.

C’est donc cette conjecture que nous allons ici chercher à corroborer : les procédures de construction des problèmes s’inscrivent dans le cadre d’une localisation d’anomalies à l’intérieur et vis-à-vis de la théorie ou des acquis théoriques avancés qui, à ce moment donné, font norme. En effet l’économie critique du Capital, nous l’indiquions plus haut, nous semble consister dans la mise au jour ou la manifestation d’une limite de la théorie à un certain moment (limité) de son avancée. Ce qui peut se dire autrement : la critique relève de la mise au jour de l’irrationalité d’un phénomène ou d’une théorie2 nouvellement construite et validée au vu des acquis théoriques (limités) antérieurs ou du cadre théorique (limité) avancé de la théorie1 qui fait office de norme donnée. L’« irrationnalité » se présente alors comme la  qualification d’une théorie2 ou bien d’un phénomène absolument problématiques, inexplicables, impossibles, ou contradictoires au vu du « cadre théorique avancé » ou des « connaissances avancées » par la théorie1 qui fait office de « paradigme »[14]. Comme l’écrit encore T.S. Kuhn (1962, p. 99) en effet, « l’anomalie [et donc le problème] n’apparaît que sur la toile de fond fournie par le paradigme » (ce que nous appellons : théorie1). Voyons cela à partir des problèmes posés par Marx à partir de la localisation des « anomalies » démontrées par Marx en divers « paradigmes ».

 

Exemple 1 : l’irrationalité de la baisse tendancielle du taux de profit

 

Dans cette perspective, la « critique de l’économie politique » n’a de sens qu’à détecter et exhiber les « problèmes » comme autant d’anomalies que poserait l’économie politique, non parce qu’elle serait fausse « en soi » (ontologiquement) mais plutôt parce qu’elle est insuffisante en sa vérité, insuffisance qui est critique pour la théorie, et qui la rend en ce sens problématique, et qui se fait jour par l’apparition des anomalies c’est-à-dire par exemple de phénomènes inexplicables pour ce paradigme théorique avancé (et dès lors reconnu insuffisant). Le phénomène de la baisse tendancielle du taux de profit, qui est selon Marx le « pons asini » de l’économie politique, est ainsi parfaitement mis au jour et reconnu comme phénomène, pratiquement expérimenté et « registered as a fact » (selon l’expression courante chez Marx) par l’économie politique. Cependant le problème va naître de ce que ce phénomène que tout le monde reconnaît apparaît néanmoins inexplicable ou impossible (« irrationnel ») dans les limites du cadre théorique avancé par l’économie politique dont il s’agit de faire la critique (K3, p. 1003 -note) :

 

Si simple qu’apparaisse cette loi d’après ce qui précède, l’économie politique n’a pourtant jusqu’à présent pas su la découvrir, comme nous le verons dans une autre section. Elle a aperçu le phénomène et s’est épuisée dans des tentatives contradictoires pour l’élucider. Vu la grande importance de cette loi pour la production capitaliste, on peut dire qu’elle représente le mystère dont la solution  préoccupe toute l’économie politique depuis A. Smith, et que les écoles successives se distinguent par les différentes tentatives pour résoudre cette question.

 

Le problème prend donc bien ici la forme d’une contradiction entre le cadre théorique avancé du paradigme critiqué (les acquis théoriques antérieurs) d’une part, et l’expérience du « fait » ou du phénomène d’autre part : le cadre théorique avancé (et légitimé par ailleurs dans sa part de vérité) est en effet insuffisant à la prise en considération et à l’appropriation du fait de la baisse tendancielle du taux de profit. Le mystère ou le problème naît donc bien ici comme la mise au jour d’une anomalie ou d’un problème qui démontre une limite de l’économie politique, qui rend « critique » son état théorique (au sens clinique du terme). L’insuffisance de l’analyse classique du phénomène, qui en fait tout le problème, est ainsi mise en avant par l’exposé de la contradiction qui se fait jour entre le phénomène en question et le cadre théorique avancé (comprenant un ensemble d’autres connaissances d’expérience ou préalablement élaborées), qui est tout simplement insuffisant bien que porteur de vérité en partie dans la généralité de ce qu’il énonce et dans la phénoménalité de ce qu’il décrit  (K3, p. 1003 –note) :

 

Si l’on considère en outre que l’économie politique a jusqu’ici tâtonnée autour de la distinction entre capital constant et capital variable, sans réussir à la formuler d’une manière précise ; qu’elle n’a jamais séparé la plus-value du profit ni envisagé le profit dans sa pure forme, distincte de ses divers composants dissociés tel que le profit industriel, le profit commercial, l’intérêt, la rente foncière ; qu’elle n’a jamais analysé en profondeur les différences dans la composition organique du capital, pas plus que la formation du taux de profit général – si l’on prend tout cela en considération, il n’y a rien de mystérieux à ce qu’elle n’ait jamais su résoudre cette énigme.

 

C’est pourquoi, l’économie classique n’assumant pas que cette problématicité provienne de son cadre théorique, elle en rend responsable le phénomène lui-même (que le cadre théorique ne peut expliquer) en y voyant une « irrationalité » ou même en déniant l’existence du fait lui-même (ThP, III, p. 531) :

 

Pour autant que la baisse du taux de profit provienne de la cause avancée par Ricardo, l’augmentation de la rente, le rapport entre la plus-value totale et le capital employé reste inchangé. Seulement une de ses parties –la rente- s’accroît aux dépens de l’autre, du profit, ce qui laisse inchangé le rapport de la plus-value totale, dont profit, intérêt et rente ne forment que des catégories. Ricardo nie donc en fait le phénomène lui-même.

 

Cette négation, à laquelle est amenée sinon Ricardo explicitement du moins la logique ricardienne de pensée lorsqu’on la pousse à ses limites, négation du phénomène qui en est une véritable « dénégation » au sens freudien, constitue donc la projection ou le « rejet » du problème théorique dans le phénomène même qui permet justement de mettre en crise et de problématiser la théorie, et qui évidemment n’est nullement problématique par lui-même bien qu’il se révèle comme une « anomalie » pour le paradigme scientifique, anomalie ou problème qui en définit une limite ou une insuffisance, une défaillance.

 

Exemple 2 : l’irrationalité de la survaleur

 

Il en va d’ailleurs de la représentation de la survaleur comme de celle de la baisse tendancielle du taux de profit que nous venons de commenter rapidement en guise d’exemple : la forme « survaleur » est bel et bien reconnue comme forme phénoménale, « enregistrée comme fact », mais reste problématique ou irrationnelle dans l’horizon (Gesichtskreis) de l’économie politique, parce que le cadre théorique avancé (les acquis théoriques antérieurs) qui fait office de paradigme, et qui n’en est pas moins porteur de vérité, reste insuffisant, et que l’économiste serait alors forcé de découvrir un certain nombre de mécanismes immédiatement invisibles que l’horizon de l’économie bourgeoise d’une certaine façon ne « supporterait » pas. La position du problème se joue ainsi comme la démonstration de l’insuffisance critique de la théorie « paradigmatique » (classique) avancée, par la localisation d’une « anomalie » y faisant énigme : l’incompréhensibilité (dans ce cadre) de la survaleur pourtant reconnue comme un fait. L’exposition d’une contradiction entre le phénomène et le cadre théorique avancé (i.e. les acquis théoriques préalables) dès lors démontré insuffisant, va ainsi nous conduire au problème (K2, p. 706) :

 

Un adversaire de Tooke, qui s’en tient à la forme A-M-A’, lui demande comment le capital s’y prend pour retirer sans cesse de la circulation plus d’argent qu’il n’en a jeté. Soulignons-le : il ne s’agit pas ici de la création de la plus-value. Cette création -qui est tout le mystère- est chose évidente du point de vue capitaliste... La question n’est donc pas : d’où vient la plus-value? Mais : d’où vient l’argent nécessaire pour la réaliser? On n’explique ni ne comprend d’où la plus-value provient, mais pour l’économie politique c’est un fait.

 

Comment en effet une survaleur est-elle possible dans le cadre de la loi immanente de la circulation des marchandises, loi que l’investigation analytique classique a elle-même découverte ? Si le salaire représentait la valeur du travail, alors la survaleur – qui est un « fait » enregistré par les économistes - serait inexplicable dans le cadre de l’échange marchand et de sa « loi immanente de la circulation ». Il s’agit donc de rendre compte de ce phénomène enregistré dans la représentation pratique ou, si on veut, de la description pratique exacte d’un fait, d’une forme phénoménale, par l’économie précritique : la survaleur. Car constatant ce phénomène et le décrivant correctement l’économie précritique ne voit pas que sa propre description -exacte- du fait de la plus-value pose problème ou mieux met en crise son propre cadre théorique en posant le caractère problématique ou irrationnel de la réalité même qui est décrite, en fonction de ses propres analyses préalables qui nous ont permis de dégager la « loi immanente de la circulation » des marchandises.

Le problème de nouveau prend donc la forme d’une contradiction entre le cadre théorique avancé (acquis théoriques antérieurs), qui fait office de norme ou de paradigme, et l’expérience d’un fait, qui démontre l’insuffisance critique de ce cadre théorique paradigmatique. En décrivant le phénomène tout en connaissant analytiquement les lois propres au secteur marchand, l’économie classique promeut donc un problème, et cependant ne le pose pas comme tel. Il y a plus-value, c’est un « fait » d’expérience, que l’on peut voir dans la circulation capitaliste, et cela met en crise le cadre théorique avancé (insuffisant) du paradigme classique. Mais cela n’est pas posé comme problème à résoudre : comment pourtant la plus-value est-elle possible dans un échange de valeurs réglé par la « loi immanente de la circulation des marchandises » ? C’est même au contraire, par un subtil renversement, le phénomène lui-même qui est dès lors rejeté comme étant « irrationnel ».

Ce sera ainsi la tâche de Marx à partir de la section 2 de poser et de résoudre ce problème énoncé en même temps que l’ « énigme du capital », ou problème de l’irrationalité du phénomène de la survaleur marchande en fonction de la  seule « loi immanente de la circulation des marchandises », sachant que cette dernière, préalablement validée, ne peut pas plus être remise en cause que le phénomène même de la survaleur.

 

Le problème entendu comme la mise au jour de la limite ou de l’insuffisance théorique du critiqué se construit donc selon la localisation d’anomalies persistantes dans la théorie ou les acquis théoriques avancés qui font office du « paradigme » qu’il s’agit précisément de critiquer, en particulier (mais pas exclusivement) sous la forme du conflit entre cette théorie paradigmatique et un phénomène qui lui apparaît inexplicable : ainsi l’insuffisance critique de l’analyse ou de l’abstraction au vu du phénomène avancé qu’il s’agit d’expliquer d’une part, l’irrationalité du phénomène représenté au vu de l’analyse et de l’abstraction (insuffisantes) avancées d’autre part, constituent deux modes d’apparition complémentaires d’une contradiction ou d’un conflit entre théorie analytique avancée et phénoménalité à expliquer[15]. Comme on le verra, on ne peut cependant pas réduire les procédures de problématisation à la localisation de contradictions théorie/expérience : car on trouvera plus loin aussi bien des problèmes construits par contradiction théorie1/théorie2, ou bien même par contradiction expérience1/expérience2.

 

3/ Critique de l’économie politique et déplacement de la problématique de l’économie politique : des « problèmes de deuxième espèce » à la rupture vis-à-vis des fondements de la théorie classique

 

L’accent jusqu’ici a donc porté sur la question des limites ou des insuffisances critiques de la théorie, et de leur mise au jour par le problème. Néanmoins la notion d’insuffisance est elle-même relativement équivoque, comme celle de « localisation des limites ». Car l’insuffisance mise au jour par le problème est-elle une simple « insuffisance relative », ou bien une « insuffisance structurelle » ? Engage-t-elle une simple rectification interne du paradigme de l’économie politique ou bien la mise en cause de l’édifice théorique critiqué tout entier dans ses fondements mêmes ? S’agit-il en effet simplement pour Marx en résolvant les problèmes posés de combler des lacunes, de « boucher des trous » à l’intérieur de l’économie politique, comme il semble en première apparence, sans que l’édifice théorique de l’économie politique soit véritablement « bougé » dans ses fondements ? Marx pose-t-il pour énigmes et problèmes de simples relevés d’ « oublis » aux contours bien définis, qu’il s’agirait de combler simplement sans remettre en cause c’est-à-dire sans déplacer la structure même de l’édifice théorique critiqué dans ses fondements ? Ou bien la localisation d’énigmes est-elle bien au contraire engagée sur le terrain critique comme un véritable moment de « crise » en un sens fort, de rupture avec la problématique même de l’économie politique alors démontrée « structurellement » insuffisante et problématique, un moment clef exigeant pour sa résolution un déplacement de la structure théorique de l’économie politique dans ses bases et ses fondements mêmes ?

Nous pouvons poser cette question en un autre vocabulaire, en utilisant assez librement une distinction opérée par J.T. Desanti (à un tout autre sujet il est vrai) : les problèmes engagés par la critique de l’économie politique sont-ils de « première espèce » ou de « seconde espèce » ? En effet on peut avec J.T. Desanti distinguer au moins deux « espèces » de problèmes (J.T. Desanti, 1975, p. 114-117) :

 

[Les problèmes de première espèce] peuvent être formulés et résolus à l’aide des ressources produites à l’intérieur de la théorie où ils ont pris naissance, soit que ces ressources y demeurent déjà disponibles, soit que la théorie puisse fournir elle-même les moyens nécessaires à leur production. En général, ces problèmes présentent un caractère régional et leur solution n’exige pas un déplacement… [Pour ce qui est des problèmes de deuxième espèce] il ne s’agit plus de combler une lacune dont, à l’intérieur de la théorie, les contours sont bien dessinés… [les problèmes de deuxième espèce] naissent à l’intérieur d’un édifice théorique déjà constitué. Mais leur formulation précise exige qu’on mette en question la structure de l’édifice théorique tout entier… leur solution exige qu’on construise au-delà de la théorie elle-même un « système de sécurité » dans lequel on puisse disposer… des moyens d’éliminer les expressions « désagréables ». En général la construction d’un tel système ne pose d’autres problèmes que techniques : quel que soit le degré des difficultés que l’on rencontre, le résultat recherché est d’obtenir, pour les problèmes qui dans la théorie initiale sont « de seconde espèce », un mode de formulation qui les réduise dans le « système de sécurité » au statut du « problème de première espèce »[16].

 

Ce qui nous intéresse dans cette distinction est le rapport du problème à l’édifice théorique dans lequel et par rapport auquel il est produit : dans les deux cas il nous met en face d’une limite, d’une insuffisance de la théorie problématisée. Mais dans un cas, l’insuffisance se donne sur le mode routinier du manque à combler dans la théorie (« combler une lacune dont à l’intérieur de la théorie les contours sont bien dessinés »), sans toucher les bases ou les fondements réels de l’édifice théorique.  L’insuffisance localisée n’est alors qu’une lacune relative à l’intérieur de la théorie, elle n’engage pas de déficience structurelle de cette théorie dans ses bases mêmes. Dans le second cas en revanche le problème fait au sens fort acte de critique, nous fait entrer en rupture avec la structure théorique déclarée ainsi « structurellement » insuffisante ou déficiente, dans ses bases et ses fondements mêmes. L’insuffisance localisée en ce cas met alors en crise la structure même, la problématique même ou les fondements même de l’édifice théorique, au point que le problème posé exige alors nécessairement pour sa solution le déplacement radical de la structure théorique (plus pompeusement, sa révolution même : « leur formulation précise exige qu’on mette en question la structure de l’édifice théorique tout entier »).

Or dans cette direction nous pouvons tenter de prolonger l’effort théorique de L. Althusser (1965c, p. 357-362), qui a précisément contribué à montrer comment la problématisation ou la construction des problèmes posé au niveau de l’économie politique par le Capital s’articulait à une mise en crise des fondements même de l’édifice théorique de l’économie politique (sa « problématique »). Prenons ici pour exemple, afin d’en dégager une réponse à nos questions, ce que Marx nous présente comme un problème : le mystère du « prix du travail ».

 

Exemple 1 : le mystère de la forme salaire (« valeur et prix du travail »)

 

Dans le chapitre 19 de la section 6 consacrée au salaire, Marx met au jour le caractère problématique de l’expression « prix du travail » et de son corrélat classique « valeur du travail ». La « valeur du travail » est en effet une forme ou un phénomène juridique apparaissant nécessairement « à la surface » (K1, p. 1029) :

 

A la surface de la société bourgeoise, la rétribution du travailleur se représente comme le salaire du travail : tant d’argent payé pour tant de travail. Le travail est donc lui-même traité comme une marchandise dont les prix courants oscillent au-dessus ou au-dessous de sa valeur.

 

Or ce phénomène ou cette forme est en réalité un objet problématique selon Marx. Qu’en est-il donc du problème posé ? Deux problèmes en réalité sont construits par Marx. Le premier consiste à démasquer une contradiction immédiate entre l’expression (qualifiée d’ « irrationnelle » en ce sens) et l’acquis théorique préalable de la théorie de la valeur produite préalablement dans la section 1[17] : cette position du problème, certes tout à fait intéressante, n’est pas cependant celle que nous allons ici étudier. Marx pose en effet le problème une seconde fois et d’une autre façon, plus extérieure mais aussi par là plus riche d’enseignement pour nous, quoique encore une fois par le biais d’une confrontation de l’expression « valeur ou prix du travail » aux acquis théoriques avancés et validés par ailleurs, à savoir la présence de la survaleur d’une part et la loi de la circulation des marchandises d’autre part.

En effet le problème est alors le suivant : comment expliquer la formule du capital A-M-A’, c’est-à-dire la possibilité même de la survaleur dans le cadre d’une loi de l’échange des marchandises à leur valeur que l’on a scientifiquement démontrée, si le salaire est tel qu’il apparaît juridiquement, c’est-à-dire s’il représente bien la « valeur du travail » ou le « prix du travail » ? Si le salaire est essentiellement « valeur du travail » comme il apparaît, alors il est en effet paiement à sa valeur du travail effectué, et en conséquence aucune incrémentation de valeur n’est donc plus possible dans la relation marchande salariale (K1, p. 1030) :

 

Abstraction faite de ces contradictions, un échange direct d’argent c’est-à-dire de travail réalisé, contre du travail vivant, ou bien supprimerait la loi de la valeur qui se développe précisément à la base de la production capitaliste, ou bien supprimerait la production capitaliste elle-même qui est fondée précisément sur le travail salarié.

 

L’économie politique classique par la voix d’A. Smith « sent » d’ailleurs le problème c’est-à-dire sa propre limitation, sa propre insuffisance théorique relative (ThP, I, p. 68) :

 

Smith sent la difficulté qu’il y a à déduire de la loi déterminant l’échange des marchandises l’échange entre le capital et le travail salarié.

 

En effet Smith doit constater un problème, quoique sa faiblesse consiste à faire de ce problème la reconnaissance de l’échec de la loi à partir de laquelle il se pose, alors qu’il s’agit tout au contraire de faire du problème un problème réel, et plus encore un moyen de production théorique par le biais de la production de sa résolution (ThP, I, p. 85) :

 

Smith souligne, tout en étant déconcerté par sa découverte, qu’avec l’accumulation du capital et la propriété foncière… un nouveau tournant se produit et que la loi de la valeur paraît s’inverser… pour aboutir à son contraire. Sur le plan théorique sa force est d’avoir senti et souligné cette contradiction, tout comme sa faiblesse théorique est que cette contradiction l’amène à douter de la loi générale [et à ne pas prendre en compte la spécificité de la marchandise force de travail]… Ricardo a cette supériorité sur Smith qu’il ne se laisse pas induire en erreur quant au résultat. En revanche il demeure en-deça de Smith en ne soupçonnant même pas qu’il y ait là un problème, de sorte que le développement spécifique que connaît la loi de la valeur du fait de la constitution du capital ne le déconcerte pas un seul instant, ni même ne le préoccupe.

 

On peut donc dire que le véritable « problème » ici indiqué est posé comme contradiction de l’expression phénoménale « prix du travail » ou travail salarié avec le cadre théorique avancé (acquis théoriques antérieurs), qui a déjà enregistré et validé le phénomène du capital ou de la survaleur d’une part, et la loi d’échange des marchandises à leur valeur d’autre part. Cette contradiction théorie/expérience sera donc résolue par la démonstration selon laquelle le contenu du salaire dont la forme juridique est correctement exprimée comme « prix du travail » est en fait dans sa détermination interne « valeur de la force de travail ». Ce qui permettra dans un second temps à Marx d’expliquer pourquoi la valeur de la force de travail apparaît nécessairement comme « prix du travail », et partant d’intégrer ce phénomène juridique (comme phénomène parfaitement rationnel quoiqu’à son niveau) dans la théorie avancée ainsi élargie à partir d’un autre point, d’une autre structure théorique fondamentale en rupture avec la structure théorique initiale (classique) où et à l’égard de laquelle était posé le problème. On voit encore par là comment ce qui résout le problème est approfondissement de l’analyse de la « forme (juridique) salaire », et que ce qui faisait problème était insuffisance de cette analyse, insuffisance mise au jour dans la contradiction à d’autres connaissances préalablement validées et avancées (ici le phénomène du capital et la loi de la circulation des marchandises).

Ce qui nous intéresse encore plus spécifiquement ici cependant, c’est que cette position de problème n’entraîne pas pour sa résolution un geste théorique de la part de Marx qui consisterait à « compléter » l’économie politique défaillante en en comblant les espaces vides sans toucher le moins du monde à sa structure théorique fondamentale, mais consiste au contraire à « bouger » les fondements mêmes de l’édifice théorique de l’économie politique, autrement dit à « changer de terrain », à déplacer la structure même de la théorie. En effet, comme l’écrit Marx (K1, p. 1033) :

 

L’économie classique croyait avoir de cette façon remonté des prix accidentels du travail à sa valeur réelle. Puis elle détermina cette valeur par la valeur des subsistances nécessaires pour l’entretien et la reproduction du travailleur. A son insu elle changeait donc de terrain, en substituant à la valeur du travail, jusque là objet apparent de ses recherches, la valeur de la force de travail… de sorte que celle-là ne devait être traitée désormais que comme la forme phénoménale de celle-ci. Le résultat auquel l’analyse aboutissait était donc,  non de résoudre le problème tel qu’il se présentait au point de départ, mais d’en changer entièrement les termes. L’économie classique ne parvint jamais à s’apercevoir de ce quiproquo… plus elle approfondit l’analyse de la valeur en général, plus la prétendue valeur du travail l’impliqua dans des contradictions inextricables.

 

La position du problème autrement dit engage pour la résolution du problème un changement de terrain de la théorie, un déplacement de la problématique même ou de la structure même de l’édifice théorique ainsi critiqué ou problématisé, au niveau de ses propres bases. Non pas que la théorie critiquée n’ait pas en quelque façon une part de vérité : car le « prix du travail » renvoie bien à quelque chose, à savoir à la forme juridique réelle du salaire (K1, p. 1032 : « ces expressions irrationnelles ont cependant leur source dans les rapports de production eux-mêmes dont elles réfléchissent les formes phénoménales »). Mais l’intégration de cette part de vérité ne se fait qu’à partir d’un autre et nouveau « lieu théorique » où le problème et reformulé pour être résolu : car depuis et à partir de ce nouveau concept « valeur de la force de travail » peut seul maintenant être révélée et développée la réalité du « prix » ou de la « valeur du travail », « de sorte que celle-là ne devait être traitée désormais que comme la forme phénoménale de celle-ci » (K1, p. 1033). Si Marx peut poser et résoudre le problème que l’économie classique ne résout pas mais pour lequel, sans le savoir, elle donne les moyens de la résolution, c’est donc qu’il se situe déjà à un autre niveau qui lui permet de reformuler cette question en substituant « valeur de la force de travail » à « valeur du travail », niveau non atteint par la théorie initiale et qui exige donc un déplacement fondamental de sa structure théorique dans ses bases mêmes. Comme l’écrit en effet justement L. Althusser (1965b, p. 19) : une science « ne peut poser de problèmes que sur le terrain et dans l’horizon d’une structure théorique définie, sa problématique, qui constitue la condition absolue de possibilité, et donc la définition absolue, des formes de position de tout problème, à un moment considéré de la science ». Or la question de la définition de la valeur de la force de travail se situe d’emblée en rupture vis-à-vis l’espace théorique de la « valeur du travail », où se posait le problème insoluble à ce niveau de la définition de la « valeur du travail », problème qui, une fois déplacé, trouve de nouveau solution dès que la « valeur du travail » est réduite, dans un « espace théorique de sécurité » (J.T. Desanti, 1975) nouvellement défini et ouvert, à la forme d’apparition d’une « valeur de la force de travail » (nouveau concept) qui quant à elle est bien susceptible d’être échangée à sa valeur en jetant dans la circulation plus de valeur que la sienne propre (ce qui permet de résoudre le problème, qui restait insoluble tant que l’on se situait au niveau du concept apparent de « valeur du travail » sans réduire celui-ci dans un « système de sécurité » au concept nouvellement formé de « valeur de la force de travail » dont la première ne constitue alors que la forme d’apparition juridique).

Le « problème de seconde espèce » insoluble dans le cadre de la théorie classique (paradigme) où il est posé est le suivant : « comment le travail payé à sa juste valeur peut-il donner lieu à une survaleur ? ». Dans la théorie marxienne, au sein de l’espace de sécurité où la « valeur du travail » est réduite à la valeur de la force de travail, on a en revanche un « problème de première espèce », désormais soluble dans cet espace théorique où le problème est posé : « comment la force de travail payée à sa juste valeur peut-elle donner lieu à une survaleur ? ». Il y a donc déplacement ou reformulation du problème, à partir de quoi ce dernier peut être alors solutionné. C’est, par conséquent, un véritable changement de paradigme, une révolution de problématique, qui est impliqué par la position du problème dans le cadre classique impliquant sa propre reformulation pour pouvoir être résolu.

F. Engels sur ce point posait déjà remarquablement la nécessité de cette construction et de ce déplacement du problème dans la théorie marxienne comme le vecteur même de sa supériorité scientifique sur le passé de l’économie politique critiquée (F. Engels, 1885, p. 219-223) :

 

Mais qu’est-ce que Marx a donc dit de nouveau sur la plus-value ? Comment se fait-il que la théorie marxienne de la plus-value ait éclaté comme le tonnerre dans un ciel serein… ?

L’histoire de la chimie peut nous le montrer par un exemple… Marx est à ses prédécesseurs ce que Lavoisier est à Priestley et à Scheele. Longtemps avant Marx on avait établi l’existence de cette partie de la valeur du produit que nous appelons maintenant plus-value ; on avait également énoncé plus ou moins clairement ce dont elle découle : à savoir du produit du travail que le capitaliste s’approprie sans payer d’équivalent. Mais on n’était pas allé plus loin…

C’est alors que Marx entra en scène. Et cela pour prendre le contre-pied direct de tous ses prédécesseurs. Où ceux-ci avaient vu une solution, il ne vit qu’un problème. Il s’aperçut qu’il n’y avait ici ni air déphlogistiqué, ni air à feu, mais de l’oxygène - qu’il ne s’agissait ici ni de la simple constatation d’un fait économique, ni du conflit de ce fait avec la justice éternelle et la vraie morale, mais d’un fait appelée à bouleverser l’économie toute entière et qui offrait, à qui savait s’en servir, la clef pour comprendre la production capitaliste dans son ensemble… il a étudié la transformation de l’argent en capital, et prouvé qu’elle a pour base l’achat et la vente de force de travail. En remplaçant le travail par la force de travail, c’est-à-dire la propriété de produire de la valeur, il résolvait d’un seul coup une des difficultés sur lesquelles l’école de Ricardo avait sombré : l’impossibilité de mettre l’échange réciproque de capital et de travail en harmonie avec la loi ricardienne de la détermination de la valeur par le travail…

Posée sous cette forme la question est insoluble. Marx l’a posée en termes justes et c’est pourquoi il lui a donné sa réponse.

 

Ce qui devient ainsi un « problème de première espèce » aisément solutionné dans la théorie marxienne (lors de la position du problème avec le concept de « valeur de la force de travail »), n’est donc autre en fait que la réduction à un problème de première espèce dans un espace théorique nouveau (en ses termes fondamentaux) de ce qui constituait comme on l’a vu un « problème de seconde espèce » à l’égard de la théorie classique initiale (mettant en jeu la seule « valeur du travail »). Cette réduction, si l’on nous permet d’user ici librement des catégories développées par J.T. Desanti à un tout autre sujet et citées plus haut, n’est opérée que par un déplacement du champ ou de la structure théorique dans ses bases mêmes, grâce à la position alternative d’un « espace théorique de sécurité » qui, en réduisant le « prix du travail » (forme) à la « valeur de la force de travail » (contenu) - et non pas « valeur du travail » - permet de solutionner sans encombre le problème initial de la théorie initiale en en modifiant justement les termes initiaux (la force de travail étant substituée au travail dans le « système de sécurité », qui réduit la première à la seconde sur le mode de la forme d’apparition juridique d’un contenu réel). Il y a donc là rupture et déplacement provoqué par le problème posé à l’égard de la théorie classique et qui ne peut être résolu qu’en une théorie nouvellement fondée, nouvelle théorie qui peut en ce sens être définie comme non-classique quoique intégrant depuis un autre lieu théorique et à partir d’autres termes et fondements théoriques certains acquis classiques désormais redéfinis ( : le « prix du travail » par exemple n’est pas annulé, mais devient la forme juridique de la « valeur de la force de travail »).

 

Exemple 2 : première approche de « l’énigme du capital »

 

De même que le précédent problème, et de façon encore plus apparente peut-être, on peut aussi avancer que l’ « énigme du capital » relève de même d’un « problème de seconde espèce ». Cette énigme sera étudiée plus en détail en ses termes et sa construction dans la prochaine partie (deuxième partie, 2/), mais nous pouvons dès maintenant en esquisser une première formulation en mettant plus l’accent sur ses enjeux « historico-critiques » vis-à-vis de la théorie où elle est posée que sur sa construction précise comme nous le ferons plus loin. Le problème est en effet d’abord un problème localisé au sein même de l’édifice classique.

Le problème est assez simple en fait. Il pose l’énigme d’une survaleur apparaissant dans une circulation marchande A-M-A’, circulation qui doit cependant suivre les règles de toute circulation marchande, dont celle énonçant l’impossibilité de créer par cette seule circulation une valeur supplémentaire à la valeur jetée au départ dans l’échange (K1, p. 713-714) :

 

Notre possesseur d’argent, qui n’est encore capitaliste qu’à l’état de chrysalide, doit d’abord acheter des marchandises à leur juste valeur, puis les vendre ce qu’elles valent, et cependant, à la fin, retirer plus de valeur qu’il n’en avait avancé. La métamorphose de l’homme aux écus en capitaliste doit se passer dans la sphère de la circulation et doit ne point s’y passer. Telles sont les conditions du problème. Hic Rhodus, hic salta !

 

Ce problème est en en effet formulé à l’intérieur de l’édifice théorique de « pure économie » de la théorie classique[18], mais appelle et conduit pour sa résolution à la mise en cause des fondements même de cet édifice, c’est-à-dire non seulement à la mise en cause de la théorie classique mais plus profondément encore à la mise en cause de toute « science économique » possible : car ce problème ne se résout que par la position d’une « consommation de la marchandise « force de travail » échangée », qui constitue à proprement parler le secret ou la clef constitutive de la survaleur et partant du capital. Or cette « consommation de la force de travail », ou cette exploitation de la force de travail, en tant qu’elle est « extorsion de surtravail », engage elle-même un ensemble de présupposés juridico-politiques qui sont d’ailleurs explicitement admis par Marx comme étant des présupposé extra-économiques, n’appartenant donc pas au champ d’objet d’une quelconque science économique (K3, p. 1400) : « la contrainte extra-économique, quelle qu’en soit la forme, peut seule leur extorquer du surtravail ». Nous expliciterons et développerons cette thèse marxienne plus loin (quatrième partie, 2/). Contentons-nous ici simplement de l’admettre par hypothèse, afin de comprendre extérieurement l’enjeu du problème posé et résolu.

Le problème énoncé dans l’énigme du capital est ainsi au sens plein un « problème de seconde espèce », car il remet radicalement en cause de par sa solution exigée le champ de l’économie pure où il a été posé (et où il est insoluble tant que cette structure théorique n’a pas été déplacée dans ses fondements même), invitant ainsi à l’ « hétérodoxie » en mettant en cause l’objet et la possibilité même d’une « science économique » pure en général et non pas seulement classique, en dévoilant pour sa résolution l’intrication nécessaire du politique à l’économique, soit leur inséparation fondamentale ou l’impossible autonomie d’une « science économique ».

 

On peut donc soupçonner que plusieurs des problèmes impliqués par la critique marxienne de l’économie politique sont des « problèmes de seconde espèce », pour autant qu’ils mettent en crise l’édifice théorique même (classique voire économique en général) où ils ont été constitués, dans ses bases et ses fondements, ou plutôt qu’ils requièrent sa mise en crise du fait de l’exigence de leur résolution.

 

 

Bilan de notre première partie et transition :

 

La problématisation est le moyen adéquat de la « critique » : elle consiste à démontrer la limite de validité du discours critiqué, départageant ainsi ses « vues » et ses « bévues ». Nous avons donc pu dégager une certaine norme de problème impliquée par cette critique de l’économie politique, en tant que critique ou problématisation d’objets théoriques pourtant eux-même scientifiques et dont il ne s’agit pas de dénier une possible part de vérité, sinon de façon partielle : le problème se constitue comme manifestation ou démonstration de la limite théorique de l’économie politique, limite ou insuffisance démontrée par le problème qui est ainsi le vecteur de mise en crise dans la méthode critique, ne déniant pas la scientificité du « critiqué » mais marquant ses limites et partant ses insuffisances critiques.

La problématisation s’inscrit par ailleurs dans le jeu de la pratique scientifique, que l’on pense le problème sur le premier mode (problème de premier type) ou sur le second mode (problème de second type). En effet le problème impliqué par la critique décèle, comme on l’a montré, une « anomalie » (Kuhn) dans le critiqué qui prend la place fonctionnelle du « paradigme », anomalie qui fait énigme et engage ainsi pour sa résolution le débordement de la théorie paradigmatique critiquée. Cette anomalie peut par exemple se présenter comme la mise en conflit d’un contexte phénoménal ou théorique « anomal »  par rapport au « paradigme » (Kuhn) théorique et analytique donné qui ne peut l’expliquer et le considère alors comme un « irrationnel ».

En outre, il nous est apparu possible de distinguer certains problèmes posés par Marx à la théorie classique et que l’on peut sans doute ranger dans la catégorie des « problèmes de seconde espèce » (Desanti), en ce qu’ils engagent pour leur résolution rupture et refonte du secteur théorique problématisé où ils émergent (à savoir l’économie politique). Leur repérage par Marx vient ainsi consolider, à notre sens, la thèse d’une rupture effective de la théorie marxienne non seulement vis-à-vis de la théorie classique mais encore vis-à-vis de toute science économique pure en général.

Les interprétations kuhnienne et desantienne nous ont donc permis de marquer la rupture provoquée par les problèmes entre théorie classique et théorie marxienne. Mais est-ce à dire que les problèmes n’existent pas dans la théorie marxienne ? Ou bien faut-il les traiter d’une autre façon, comme s’il s’agissait de dispositifs théoriques tout différents ? Au contraire peut-on importer nos analyses des problèmes posés « historiquement » par Marx à la théorie classique à l’intérieur de la progression théorique autonome du Capital et de ses problèmes propres ?

 

 

 

 

 

 

 

II/ Présence et construction des problèmes dans la progression autonome du Capital et selon les normes dégagées de la critique de l’économie politique

 

Nous voudrions donc maintenant chercher à tester l’ensemble des hypothèses venant d’être émises concernant la « fonction normative » du problème -comme mise au jour d’une limite ou insuffisance du discours critiqué- telle que nous avons pu précédemment la dégager de notre étude des problèmes posés par Marx dans la critique de l’économie politique vulgaire ou classique, en montrant qu’elle s’applique effectivement au processus autonome de problématisation ou d’autoproblématisation du Capital dans son avancée propre. Pour ce faire nous chercherons donc à montrer comment l’apparition de résultats conceptuels nouveaux et originaux n’est permise dans le Capital même que par un travail de position du problème selon les normes précédemment dégagées de la problématisation, où simplement le « paradigme » critiqué et problématisé n’est plus une instance extérieure au Capital mais correspond plutôt à un moment donné (limité) de son avancée théorique, soit aux acquis théoriques donnés à un moment limité donné. Ce travail d’autoproblématisation, en retour, apparaîtra donc comme un mécanisme fondamental dans la progression de l’exposition et dans la production des concepts scientifiques. L’enjeu de cette partie de notre étude est donc modeste mais nécessaire : il s’agit d’une part de corroborer nos hypothèse sur la structure normative des problèmes en déplaçant la perspective d’un point de vue historico-critique au point de vue du développement autonome du discours théorique du Capital, et de montrer d’autre part comment la position des problèmes est tout simplement indispensable à la production de nouveaux concepts.

C’est en effet par ce biais que l’on pourra montrer la correspondance de ces problèmes internes du Capital aux problèmes historico-critiques étudiés plus haut : car si la résolution de ces problèmes internes à la progression du Capital appelle la production de nouveaux concepts, c’est donc rétrospectivement que ces problèmes eux-mêmes démontraient une insuffisance à pallier, un manque à rectifier, une lacune à dépasser, exactement comme ce que nous montrions dans la partie précédente à propos de problème historico-critiques. Démontrer cette correspondance de norme et de fonction des problèmes internes à la progression autonome du Capital aux problèmes posés dans le Capital à l’économie politique, c’est donc démontrer que les problèmes internes du Capital servent à sa progression théorique en signalant les insuffisances à pallier de la théorie dans son état momentanément avancé.

Afin d’étayer cette thèse, nous prendrons ici pour point de départ l’analyse menée dans les sections 1 et 2 du Capital, puis dans le livre III, concernant les formes marchandise, monnaie, capital, et prix de production. Ces analyses du Capital présentent chacune une découverte, un résultat conceptuel déclaré produit d’analyse et produisant la résolution d’une énigme. Si l’on nous permet d’anticiper ici on dira en effet par exemple que le concept de « marché » (production et échange marchands) ou de double-caractère du travail (abstrait/concret) en permettant d’effectuer à la fois le développement de la marchandise et celui de la monnaie joue ce rôle dans l’exposition du premier chapitre de la première section, et le concept de la « relation salariale », comme « secret du capital », joue ce même rôle de réponse à un problème dans la seconde section aux chapitre 6 en permettant de développer le processus formel du capital. Et c’est encore la découverte d’une « transformation » qui permettra de résoudre l’énigme de la détermination des prix de production. Ces trois découvertes conceptuelles sont autant de résultats d’un travail théorique d’ « invention » (ou du moins se présentent comme tels dans l’exposition). Lequel ?

A première vue elles ne se produisent jamais que comme formes théoriques impliquées dans la résolution d’énigmes ou de problèmes. Car rétrospectivement ce qui caractérise ces découvertes est leur pouvoir de résolution de ce qui nous est présenté comme diverses énigmes ou difficultés. Est-ce qu’il faut alors en induire que c’est la position d’un problème concernant la forme à développer qui peut nous conduire pour sa résolution à la découverte de son contenu ou de ses déterminations internes ? En effet si nous partons de ces résultats d’analyse et lisons de façon rétrospective le travail théorique qui a amené Marx à les produire, on découvre que ces résultats n’ont d’autre intérêt que de produire des développement de formes certes, mais par là aussi de résoudre des énigmes, de dissoudre des mystères, de résoudre des problèmes attachés aux formes sous un certain aspect. Par exemple, la position du concept de double-caractère du travail marchand (abstrait/concret), qui est établie dans les §§1-2, permet rétrospectivement de résoudre le « caractère énigmatique » du produit du travail lorsqu’il revêt la forme marchandise au niveau du paragraphe 4 (ch.1, §4) c’est-à-dire de dissoudre le « mystère de la marchandise ». Et le concept du travail marchand permet à son tour d’opérer la genèse de la forme monnaie à partir de la valeur marchande qui en constitue le contenu, soit de dissoudre l’ « énigme de la monnaie » (elle-même exposée dans le ch.1, §3). De même, la production du concept de rapport salarial ou de travail salarié (comme concept de l’échange marchand de la force de travail) permet-il quant à lui la résolution de l’ « énigme » ou du « problème » préalablement exposé du capital comme forme particulière d’un échange marchand réglé par la loi de la valeur, où se produit néanmoins une survaleur (ch. 5 et 6). Puis au livre III c’est la « transformation des valeurs en prix de production » qui résoudra l’énigme. Mais quels sont ces problèmes et précisément quels en sont les objets ?

Notre point de départ n’est autre que le résultat théorique conquis par Marx, le résultat de sa recherche : le développement effectué des formes phénoménales, en tant qu’il produit la genèse critique des formes à partir de leurs contenus « cachés à la vue » et par là même dissout les « énigmes » en nous donnant l’explication de ces formes comme effets nécessaires de processus réels déterminés. La question que nous nous posons alors est la suivante : qu’est-ce qui permet à Marx de produire ce développement génétique des formes ? Or Marx nous donne lui-même une indication de la raison théorique interne de ce développement : car le développement permet la résolution d’énigmes, de mystères, de difficultés, en un mot de problèmes qui en constituent donc autant de problèmes directeurs. Ainsi Marx peut-il affirmer avec force cette corrélation, par quoi le développement des formes, ou la science, constitue la « réponse » à une question ou à une énigme (K1, p. 577) :

 

Il s’agit maintenant de faire ce que l’économie bourgeoise n’a jamais essayé, il s’agit de développer l’expression de la valeur contenue dans le rapport de valeur des marchandises depuis son ébauche la plus simple et la moins apparente jusqu’à cette forme monnaie qui saute aux yeux de tout le monde. En même temps sera résolue l’énigme de la monnaie

 

Alors quels sont ces problèmes qui dirigent la recherche et comment (en quel sens) ces problèmes la dirigent-ils ? Comment par ailleurs, et à partir de quoi ces problèmes sont-ils formés ? Dans la perspective de ces questions, on cherchera à mettre au jour la construction des problèmes directeurs résolus dans le Capital et sa progression théorique autonome.

 

1/ La position des problème dans le développement de la forme marchandise et de la forme monnaie dans la section 1 (chapitre 1)

 

Il n’est pas difficile en effet de trouver des traces de problèmes posés dans le premier chapitre : attestent tout à la fois de cette présence le « problème déjà résolu » (K1, p. 580) dont nous parle Marx, qui semble bien lié au « mystère de toute forme de valeur » (K1, p. 577) mis au jour pour les besoins de la résolution d’une « énigme de la monnaie » (K1, p. 577), mais aussi le « caractère mystique de la marchandise » (K1, p. 605) qui en fait un véritable « hiéroglyphe » (K1, p. 608). Et cependant il semble que ces problèmes, à un premier abord, divergent par leurs objets. D’un côté le problème (mystère ou énigme) de la monnaie, de l’autre le problème (mystère ou énigme) de la marchandise. Néanmoins cette division réelle des problèmes pourrait dans un second temps se révéler caduque.

Ainsi, après avoir lu ce chapitre 1, nous pouvons nous représenter :

 

<1> le « mystère de toute forme de la valeur » (« le côté énigmatique de l’équivalent » en tant que forme de la valeur) et l’ « énigme de la monnaie » (ch.1, §3 : K1, p. 577).

<2> le « caractère mystique de la marchandise » (ch. 1, §4 : K1, p. 605), ou l’énigme de la marchandise (« le caractère énigmatique du produit du travail » en tant qu’il revêt la forme de marchandise).

 

Ce que nous trouvons donc pour le moins étrange, c’est qu’il n’y a manifestement alors qu’une seule résolution (§§1-2), mais pour deux énigmes distinctes. L’unique résultat conceptuel du double-caractère du « travail marchand » (abstrait/concret) résout en effet à la fois les deux énigmes distinctes ou présentées comme telles. Est-ce qu’il est alors permis de penser que ce ne sont par conséquent que deux formes d’un même problème uniment résolu par la découverte du marché comme détermination suffisante au développement contenu/formes dans les deux cas ? Marx semble le dire lorsqu’il avoue que le problème de la monnaie n’est que le « développement visible » du problème de la marchandise (« l’énigme du fétiche argent n’est autre que celle du fétiche marchandise devenue visible, crevant les yeux »). Cela permettrait de comprendre pourquoi historiquement le chapitre consacré d’abord à l’argent dans les premières versions du Capital est devenu finalement d’abord consacré à la marchandise sans pour autant que le problème de l’argent soit annulé mais simplement subordonné, posé à partir du problème de la marchandise qu’il « développerait ». Notre problème est donc le suivant : sommes-nous en droit d’unifier réellement les deux problèmes (« énigmes ») au titre qu’ils n’ont qu’une seule résolution ? Ou bien serait-il plus exact (et d’une certaine façon aussi plus compréhensif par rapport au texte) d’exhiber « simplement » la subordination du second au premier ? Afin de répondre à cette question, il nous faut étudier plus précisément les résultats de l’analyse de la marchandise, en tant qu’ils permettent le développement des formes marchandise et monnaie, et par là résolvent les problèmes.

 

a/ L’analyse de la valeur d’échange et de la forme marchande (§§1-2) : reconstitution du problème de départ

 

Suivant nos principes de lecture, nous devons donc chercher à dégager les problèmes qui se résolvent par le développement des formes. Mais notre analyse est « libre » : elle ne peut se laisser subordonner à la façon dont Marx lui-même réfléchit et situe (ou ne situe pas) les problèmes qu’il résout. Pour faire apparaître les problèmes résolus nous devrons donc d’abord dégager les résultats conceptuels eux-mêmes, et en retour nous interroger sur l’existence et la détermination des problèmes directeurs engageant la production de tels résultats et que ces résultats nous permettent donc de dissoudre. Si le mot de « problème » n’est en effet présent qu’une fois, on peut repérer successivement les termes d’ « énigme », de « difficulté », de « contradiction » et de « mystère » pour désigner une réalité problématique, problématique si ce n’est en soi du moins dans l’appréhension par laquelle nous nous la donnons à connaître dans un premier temps.

Nous voudrions ici soulever ce qui nous apparaît d’abord comme un paradoxe : le paradoxe d’une réponse sans question apparente, ou du moins sans question lui apparaissant préalablement. Cette réponse n’est autre que le résultat majeur de la section 1, acquis aux paragraphes 1 et 2, le concept de double-caractère du travail marchand (abstrait/concret), qui constitue à notre sens en effet le nœud de toute la section 1 et ce autour de quoi, de l’aveu même de Marx, « pivote toute l’économie politique ».

Paradoxalement, nous commencerons donc par exposer un premier problème qui n’apparaît pas dénommé comme tel, ni « énigme » ni « mystère », dans le §1 où il est posé implicitement du fait même de sa résolution explicite. En effet le résultat fondamental des §§1-2 est la position du double-caractère du travail marchand (concret/abstrait) en tant qu’il permet d’expliquer ou de développer la forme marchande dans son double facteur, position conceptuelle autour de laquelle « pivote toute l’économie politique » car il permet de comprendre le double facteur de la marchandise et par-là même la forme monnaie comme forme de la valeur. Or ce résultat est un produit théorique. Plus encore : il nous semble qu’il n’est pas produit comme une simple « hypothèse » dans le cadre d’une méthodologie « hypothético-déductive », mais bien comme résultat ou résolution effective d’un problème posé par Marx, fût-ce d’une façon presque implicite et très peu apparente. C’est parce que le résultat du caractère double du travail marchand (abstrait/concret) constitue la résolution d’un problème qu’il possède une apodicticité irréductible à une simple hypothèse proposée empiriquement par un arbitraire de pensée : il n’est pas en effet premier et arbitraire, mais second et produit apodictique comme résolution d’un problème déterminé. On dira en ce sens avec P. Macherey (1965, p. 235) qu’il ne s’agit « ni d’une induction ni d’une déduction, mais d’une production déterminée ». La question de sa validité doit donc être reportée sur celle de la validité du problème et de l’analyse des éléments et conditions du problème qu’il résout. Mais où et comment est alors sinon explicitement du moins implicitement formulé ce problème ? Quel problème rend nécessaire l’invention du travail abstrait dans sa différence du travail concret ? Reprenons le paragraphe 1 à son commencement.

Le premier paragraphe du premier chapitre débute par la position d’un ensemble de « matériaux théoriques » incontestés qui relèvent de catégories descriptives de la marchandise et de sa valeur d’échange comme elles « s’annoncent »[19]. C’est dans ce cadre et à l’aide de ces seuls matériaux empiriques de départ que le problème directeur du §1, sous une forme bien peu explicite il est vrai, nous semble être posé par Marx. En effet  (K1, p. 563-564) :

 

Une marchandise particulière, un quarteron de froment par exemple, s’échange dans les proportions les plus diverses avec d’autres articles. Cependant sa valeur d’échange reste immuable de quelque manière qu’on l’exprime, en x cirage, y soie, z or, et ainsi de suite. Elle doit donc avoir un contenu distinct de ces expressions diverses. Prenons encore deux marchandises, soit du froment et du fer. Quel que soit leur rapport d’échange, il peut toujours être représenté par une équation dans laquelle une quantité donnée de froment est réputée égale à une quantité quelconque de fer, par exemple : 1 quarteron de froment = x kg de fer.

 

Il existe donc un « rapport d’échange » universel des marchandises qui implique un rapport de valeur de ces marchandises en tant qu’échangeables sur le marché. Mais d’autre part ce rapport représenté en exemple par l’équation marchande particulière « 1 quarteron de froment = x kilogrammes de fer » ne peut apparemment pas être effectué à ce strict niveau phénoménal en tant que les marchandises ne s’y laissent jamais voir dans leur « corps » et leur naturalité ou matérialité que comme valeurs d’usage, et par conséquent « choses sensibles » incommensurables, inégalisables. Le problème se joue ainsi dans cette impossibilité apparente d’un rapport d’échange des marchandises qui existe pourtant, de fait. En effet, Marx a préalablement montré qu’il n’y avait absolument rien de comparable dans les marchandises en tant qu’elles se présentent « sensiblement » à la vue comme valeurs d’usage (et uniquement dans ce cadre bien sûr). Il peut donc nous rappeler cette conclusion (K1, p. 564-565) :

 

Comme valeurs d’usage les marchandises sont avant tout de qualités différentes.

 

Or la valeur d’échange ou le rapport d’échange expriment dans l’acte d’échange marchand visible une commensurabilité de la marchandise par quoi elle peut être rapportée à une autre marchandise, marchandises qui sont cependant « naturellement » des valeurs d’usage incommensurables.

 

L’objet et la position du problème

 

Le problème est donc déjà là, produit par la seule description immanente de la phénoménalité marchande : il peut être posé comme le problème de la possibilité d’une commensurabilité (échangeabilité) réelle de la marchandise aux autres marchandises en valeur, malgré une incommensurabilité sensible, en tant que valeurs d’usage. Toutes les marchandises en tant que valeurs d’usage sont en effet incommensurables. Et cependant elles sont toutes échangeables. Il y a donc problème : qu’est-ce qui peut rendre échangeables des marchandises qui apparaissent dans leur valeur d’usage incommensurables donc incomparables, inéchangeables ?

C’est le problème de la « possibilité d’une équation impossible ». Car, et c’est un fait, il y a un rapport phénoménal d’échange des marchandises, qui nous est parfaitement visible : « dans 1 quarteron de froment et dans a kg de fer il y a donc quelque chose de commun » par quoi les marchandises peuvent se rapporter l’une à l’autre, sont échangeables et commensurables. Mais par ailleurs il y a impossibilité apparente de ce même rapport pour autant que chaque marchandise ne nous apparaît jamais (au niveau « sensible », dans sa naturalité) que comme valeur d’usage singulière, comme « chose sensible » de qualité singulière et incommensurable à toute autre marchandise concrète. Le problème est ainsi posé comme problème de la possibilité d’un rapport ou d’une commensurabilité des marchandises qui sont par ailleurs des valeurs d’usage incommensurables en tant qu’objets sensibles et visibles. Ce que Marx va opérer en fait dans ces §§1-2, c’est par conséquent la théorie de la possibilité d’un équation impossible, impossible dans les dimensions de la « surface apparente » des phénomènes, mais « possibilisée » par la compréhension de ce qui au niveau de la structure inapparente rend commensurable ce qui est effectivement incommensurable au plan phénoménal. Car cette équation de marchandises comme on l’a dit existe de fait dans l’échange marchand, elle exige donc comme son présupposé un « quelque chose de commun » aux marchandises qui ne relève pas de leurs valeurs d’usage (K1, p. 564) :

 

Prenons encore deux marchandises, soit du froment et du fer, quel que soit leur rapport d’échange, il peut toujours être représenté par une équation dans laquelle une quantité donnée de froment est réputée égale à une quantité quelconque de fer. Par exemple : 1 quarteron de froment = a kilogramme de fer. Que signifie cette équation? C’est que dans deux objets différents, dans 1 quarteron de froment et dans a kilogramme de fer, il existe quelque chose de commun.

 

C’est le dernier membre de phrase qui constitue ici selon nous la manifestation du problème sous le prétexte d’un exemple particulier. L’équation phénoménale, qui est la représentation d’un rapport d’échange phénoménal (qui « peut toujours être représenté dans une équation »), du fait même de son existence ou de sa position « dans les faits », en tant qu’elle représente un rapport des marchandises, exige en effet la position de ce qui rend possible ce rapport de commensurabilité en tant qu’existant et cependant impossible au niveau phénoménal où il est posé. En effet, il s’agit là d’un raisonnement de forme mathématique (ThP, III, p. 194) :

 

Distance entre A et B. Pour parler de leur distance il faut déjà supposer que tous les deux sont des points (ou lignes) de l’espace. Transformée en points, et en points de la même ligne, leur distance peut être exprimée en pouce ou pieds etc. L’unité des deux marchandises A et B est à première vue leur échangeabilité. Elles sont des objets « échangeables ». Comme objets échangeables elles sont des grandeurs de la même dénomination. Mais cette existence doit être différente de leur existence comme valeurs d’usage. Qu’est-ce que c’est ?

 

La « valeur » est qualitativement commune aux marchandises, en tant qu’elles ne sont pas valeurs d’usage mais marchandises « échangeables » : c’est cette « échangeabilité » qui, comme l’écrit Marx, fonde la valeur des marchandises en tant qu’elle n’est pas liée à leurs valeurs d’usage incommensurables. La détermination de cette valeur exige donc la position du concept de la valeur ou du « quelque chose de commun = x » des marchandises déjà négativement défini, par exclusion, comme ce qui ne relève pas de leurs valeurs d’usage. Le concept de valeur détermine ainsi ce qui rend possible la communauté d’essence ou l’homogénéité essentielle des marchandises en tant qu’échangeables, malgré et au sein même de leur incommensurabilité « phénoménale » en tant que valeurs d’usage.

 

Résolution du problème

 

La recherche qui suit consistera donc à produire le principe invisible d’unité de valeur des marchandises nécessairement commensurables mais tout aussi bien nécessairement incommensurables comme valeurs d’usage : « chacun des deux doit en tant que valeur… ». Il y a en effet nécessité : car le principe commun de valeur est impliqué par l’ « échangeabilité » visible des marchandises. Ce qui rend possible l’échangeabilité des marchandises est donc leur point commun, leur qualité commune immédiatement invisible. Or en tant que valeurs d’usage les marchandises n’ont aucune qualité commune, sont de qualités différentes. Leur valeur qualitativement commune ne relève donc pas de la face usage de la marchandise. Or cela mis de côté « il ne reste plus qu’une qualité aux marchandises, celle d’être produits du travail ». Leur point commun cependant ne peut être conçu comme travail en général puisque diffèrent les travaux concrets producteurs du côté usage de la marchandise. Leur seule qualité commune c’est donc d’être des produits de ce qui est commun à tous les travaux abstraction faite de ceux qui constitue leurs caractères différentiels concrets, à savoir « la pure dépense de force de travail » dont la mesure est le temps de travail.

Ce qui rend possible cette échangeabilité, ce qui rend donc possible une commensurabilité des marchandises, doit ainsi nécessairement exister à un niveau infra-sensible étant donné ce que l’on a dit de la chose sensible comme valeur d’usage. Ce qui est commun aux marchandises doit donc exister comme le « x » invisible qui résout le problème du rapport phénoménal d’échange en le rendant possible malgré l’incommensurabilité sensible ou naturelle des marchandises. Il s’agit ainsi d’entrer dans une investigation analytique concernant les conditions a priori du problème pour le résoudre (K1, p. 564) :

 

Les deux objets sont donc égaux à un troisième qui par lui-même n’est ni l’un ni l’autre. Chacun des deux doit en tant que valeur être réductible au troisième indépendamment de l’autre.

Ce quelque chose de commun ne peut être une propriété naturelle quelconque, géométrique, physique, chimique, etc. des marchandises. Leurs qualités naturelles n’entrent en considération qu’autant qu’elles leur donnent une utilité qui en fait des valeurs d’usage. Mais d’un autre côté, il est évident que l’on fait abstraction de la valeur d’usage des marchandises quand on les échange et que tout rapport d’échange est même caractérisé par cette abstraction. Dans l’échange une valeur d’utilité vaut précisément autant que toute autre pourvu qu’elle se trouve en proportion convenable... Comme valeurs d’usage les marchandises sont avant tout de qualité différente ; comme valeurs d’échange, elles ne peuvent être que de différentes quantité.

 

Cette investigation produit donc du fait même des conditions de l’équation ce que l’on pourrait appeler un concept négatif de ce « quelque chose = x » qui la permet : ce qui est commun aux marchandises ne peut être ni une propriété naturelle des marchandises ni un caractère d’utilité, du fait de l’incommensurabilité des valeurs d’usage. On parvient donc à la position du contenu commun des marchandises dans le cadre pré-défini du concept négatif de « x » et par une réduction relevant du processus d’investigation analytique qui le révèle comme tel (K1, p. 565) :

 

La valeur d’usage des marchandises une fois mise de côté, il ne leur reste plus qu’une qualité, celle d’être des produits du travail.

 

On résoudra donc le problème par cette position du « travail » comme seule qualité commune des marchandises, découverte par investigation et réduction analytique, mais seulement en tant que ce travail lui-même ne peut être pensé en fonction de ses différents usages, de sa diversité concrète. Il ne peut en effet s’agir d’un travail concret étant donné la réduction analytique des caractères d’utilité opérée pour produire le concept du « x » commun aux marchandises (K1, p. 565) :

 

Mais déjà le produit du travail lui-même est métamorphosé à notre insu. Si nous faisons abstraction de sa valeur d’usage, tous les éléments matériels et formels qui lui donnent cette valeur disparaissent à la fois. Ce n’est plus, par exemple, une table, ou une maison, ou du fil, ou un objet utile quelconque ; ce n’est pas non plus le produit du travail du tourneur, du maçon, de n’importe quel travail productif déterminé. Avec les caractères utiles particuliers des produits du travail disparaissent en même temps et le caractère utile des travaux qui y sont contenus et les formes concrètes diverses qui distinguent une espèce de travail d’une autre. Il ne reste donc plus que le caractère commun de ces travaux ; ils sont tous ramenés au même travail humain, à une dépense de force humaine de travail sans égard à la forme particulière sous laquelle cette force a été dépensée. Considérons maintenant le résidu des produits du travail. Chacun d’eux ressemble complètement à l’autre. Ils ont tous une même réalité fantomatique. Métamorphosés en sublimés identiques, échantillons du même travail indistinct, tous ces objets ne manifestent plus qu’une chose, c’est que dans leur production une force de travail humain a été dépensée, que du travail humain y est accumulé. En tant que cristaux de cette substance sociale commune ils sont réputés valeurs. Le quelque chose de commun qui se montre dans le rapport d’échange ou la valeur d’échange des marchandises est donc leur valeur ; et une valeur d’usage, ou un quelconque article, n’a une valeur qu’autant que du travail humain est matérialisé en lui.

 

Ce « quelque chose de commun = x » ne peut en effet participer de la valeur d’usage des marchandises échangées suivant ce que l’on a montré. L’analyse prend donc la forme d’une « réduction analytique » au principe substantiel commun des marchandises : elles sont toutes au même sens et constitutivement des « produits du travail ». Mais face à la différences des travaux utiles le concept de travail est « déjà transformé » en vertu de cette même réduction analytique : les marchandises sont toutes des produits du travail abstraction faite de sa différence concrète (comme travail utile), donc des produits du travail abstrait ici défini négativement comme « travail – qualités (différences) concrètes des travaux concrets = travail abstrait » c’est-à-dire comme caractère commun à tous les travaux concrets différents, donc abstraction faite de ce qui en constitue le caractère concret. Ce sera alors la tâche propre du §2 que de définir positivement, dans le cadre négativement prédéfini, le travail abstrait jusqu’alors défini négativement ou par soustraction, en en produisant cette définition axiomatique: « pure dépense physiologique de force de travail » (§2). Cet axiome fondamental tient donc son apodicticité de la réduction analytique précédente selon laquelle le seul point commun de toute marchandise est celui d’être produit du travail abstrait c’est-à-dire de ce qui est partagé par tous les travaux concrets et n’appartient donc pas à leur caractère d’usage ou concret.

L’ensemble de ces §§1-2 ne peut donc pas, à notre sens, être compris en-dehors du problème qu’il pose et résout sans l’expliciter véritablement. La valeur d’échange ou le rapport d’échange des marchandises contredit leur incommensurabilité de valeurs d’usage. La théorie de la possibilité du rapport d’échange doit donc nous mener à exprimer quelque chose de qualitativement commun = x aux marchandises, dont elles peuvent représenter un plus ou un moins. Or la marchandise se donne à la vue comme valeur d’usage, et les valeurs d’usage sont qualitativement incommensurables. Le problème implicitement posé ici est donc celui de l’impossibilité au niveau phénoménal et cependant de l’existence à ce même niveau d’une équation marchande soit d’une commensurabilité des marchandises. Comment autrement dit penser la commensurabilité de marchandises qui « sensiblement » ou « naturellement » (donc visiblement) sont des valeurs d’usage incommensurables ?

C’est l’unité dédoublée du travail abstrait du travail concret (§2) qui nous permet de saisir le double facteur de la marchandise comme valeur d’usage et valeur et par là de comprendre l’équation marchande comme équation possibilisée des produits individuels du travail concret en tant qu’ils sont aussi valeurs où produits sociaux du travail social ou abstrait. La position du problème au double-niveau phénoménal et analytique nous aura ainsi permis la découverte d’un infra-phénoménal comme condition de possibilité du phénoménal problématisé par l’analyse.

Aristote avait en fait déjà posé l’équation et esquissé la solution du problème par la position du « x » caché comme principe commun des marchandises, nécessité par le phénomène de l’échange marchand, mais sans le découvrir et même en en rejetant finalement la possibilité rationnelle (K1, p. 590). L’exemple topique d’Aristote nous permet donc de poser le problème à nouveau : car lui-même perçoit le problème dans la structure apparente, visible, mais en conclut à une aporie insurmontable (et partant à l’impossibilité d’une science économique) au lieu de le poser comme problème théorique à résoudre. La position du problème aurait déjà permis une avancée vers sa résolution, celle-ci supposant de poser une structure profonde qu’on ne puisse pas voir, qui ne relève pas de la structure apparente bien qu’il la sous-tende et qui soit donc aussi au-delà de nos intuitions et représentations pour lesquelles il est invisible. Aristote en ce sens voit et ne voit pas le problème, c’est-à-dire le mystère  attaché à cette contradiction d’une commensurabilité entre incommensurables : il le voit, ou le reconnaît, mais ne le pose pas comme problème à résoudre (K1, p. 590). Ainsi d’un côté  le problème est vu et reconnu : « l’échange ne peut avoir lieu sans l’égalité, ni l’égalité sans la commensurabilité » alors que « il est impossible en vérité que des choses si dissemblables soient commensurables entre elles ». Cependant d’un autre côté Aristote ne pose pas ce problème comme tel bien qu’il l’ait vu, c’est-à-dire ne se demande pas très simplement : si cela est réel, comment est-ce possible ? Ou encore : qu’est-ce qui à un niveau profond rend possible ce qui existe (et est donc possible) mais n’apparaît pas possible (mais contradictoire en revanche) au niveau apparent ?

 

Remarques conséquentes sur la notion de « problème » (P1)

 

On peut donc formuler le problème propre au §1 (P1) comme problème de la possibilité du rapport d’échange manifeste de marchandises apparaissant néanmoins valeurs d’usage incommensurables, problème autrement dit de l’équation qui au niveau phénoménal est à la fois existante et tout aussi bien apparemment impossible : « xmA = ymB ». Cette équation certes n’appartient pas au texte explicite du §1 (elle viendra plus loin) mais elle nous a semblé requise par le §1, et déjà figurée en exemple par l’équation plus concrète « 1 quarteron de froment = a kg de fer ».

L’aporie, l’irrationalité ici exhibée relève ainsi d’un constat de contradiction entre nos expériences pratiques, contradiction de deux expériences au sein de notre horizon de visibilité limité du réel dans ses formes d’apparition ou sa structure apparente. Ainsi d’un côté il existe nécessairement une commensurabilité entre deux marchandises, qui nous est signalée dans notre équation par le signe « = », car cette égalité est visible dans le rapport d’échange ou la valeur d’échange des marchandises ; mais d’un autre côté ce rapport et cette commensurabilité sont impossibles c’est-à-dire inexplicables, irrationnels, au niveau de ces mêmes formes d’apparition, puisqu’en elles-mêmes les marchandises (xmA et ymB dans notre équation) n’apparaissent d’abord sensiblement que comme valeurs d’usage.

La contradiction des expériences de commensurabilité et d’incommensurabilité est cependant « dynamique » pour autant qu’on la pose : car il y a alors nécessairement quelque chose de commun = x qu’il nous faut poser, et qui rend possible (à un niveau immédiatement invisible) le rapport d’échange apparemment impossible et pourtant existant (au même niveau visible). On connaît de fait cette nécessité puisque ce principe de commensurabilité est impliqué dans le rapport visible d’échange. La problématisation permet alors de se demander ce qui rend possible à un niveau profond, immédiatement invisible, ce qui est nécessairement existant mais néanmoins impossible si on devait en rester à l’horizon limité de nos représentations du visible (même exhaustives), c’est-à-dire de l’objectivation de la structure apparente abstraction faite de son contenu ou de sa structure profonde. Comme l’écrivent en ce sens C. Benetti et J. Cartelier (Benetti-Cartelier, 1977, p. 138-139) :

 

Pour exprimer que « du blé s’échange contre du fer », on ne peut se contenter d’écrire : x quantité de blé = y quantité de fer. Cette expression n’implique par elle-même nullement l’échange : elle pourrait tout aussi bien signifier que x blé et y fer ont le même poids, le même volume, occupent la même surface dans un entrepôt etc. … Si on tient à spécifier que x blé et y fer sont équivalents dans l’échange, il convient de préciser ce qu’on égale, à savoir la valeur. Ceci s’écrit : v (x blé) = v (y fer) ; ce qui oblige à expliquer ce qu’on entend par valeur (et que l’on ne saurait réduire à l’échange sous peine de circularité : l’échange s’explique par… l’échange !), c’est-à-dire à construire le concept par lequel l’opération d’échange devient pensable.

 

Il s’agit en effet dans ce premier problème de « la constitution d’un espace homogène ou une mesure ait un sens » (id., p. 138), c’est-à-dire la construction du concept du principe invisible de commensurabité ou d’homogénéité des marchandises manifesté dans l’échange, alors que les marchandises apparaissent matériellement incommensurables. C’est bien là tout le problème : qu’est-ce qui est nécessairement commun à toutes les marchandises apparaissant  pourtant valeurs d’usage incommensurables ? Elles sont toutes, la réduction analytique une fois faite, des produits de travaux qui différent dans leurs qualités (différences) concrètes. Le processus doit ainsi être poursuivi jusqu’au bout, puisqu’on sait la nécessité d’existence de la commensurabilité des marchandises du fait de l’échange : qu’est-ce qui est alors nécessairement commun à tous les travaux concrets différents en tant qu’ils produisent des marchandises nécessairement commensurables (du fait de l’échange) malgré leurs différences et leur incommensurabilité d’usage ? La réponse advient alors comme l’élaboration de ce qui tombe sous cette définition même du travail abstraction faite de toutes ses différences concrètes, soit du travail « abstrait » : la « pure dépense de force de travail ».

Autrement dit la position du problème correspond à une contradiction entre, d’un côté, l’incommensurabilité des marchandises « sensibles » comme valeurs d’usage et, de l’autre côté, l’homogénéité du champ de mesure et la commensurabilité exigée par le fait tout aussi patent de l’échange des différentes marchandises, en tant qu’échangeables. La problématicité de l’expérience est donc elle-même manifestée dans l’équation marchande phénoménale et générale des marchandises.

 

b/ L’énigme de la marchandise au §4 : problème du développement de la  forme marchandise

 

Nous disions de l’énigme résolue par les §§1 et 2 qu’elle n’était pas réfléchie ou indiquée comme telle par Marx : il nous faut cependant rectifier cette affirmation. Car si le problème dirigeant et exigeant les analyses et les découvertes des §§1-2 pour sa résolution n’est pas présenté comme problème dans ces §§1-2 qui le résolvent, en revanche il est bel et bien à notre avis présent a posteriori, présenté et annoncé comme problème dans le §4 du même premier chapitre : il s’agit de l’énigme ou du mystère de la marchandise, chose « sensible-suprasensible » pour reprendre l’expression de Marx, en tant qu’elle se présente dans un mystérieux, impossible ou contradictoire « rapport social de choses » (§4). Les Théories sur la plus-value (ThP, III, p. 153) nous le rappellent :

 

J’ai indiqué comment le travail qui repose sur l’échange privé est caractérisé par le fait que le caractère social du travail se « représente » comme « property » des choses – à l’envers ; qu’un rapport social apparaît comme rapport de choses entre elles (des produits, valeurs d’usage, marchandises). C’est cette apparence que notre fétichiste prend pour quelque chose de réel.

 

Il nous semble en ce sens que la question implicite à laquelle répondent les §§1-2 est posée explicitement comme problème directeur au §4, problème de l’expression d’un caractère social par la chose marchande ou problème d’une chose « sensible » qui en tant qu’ « échangeable » devient dès lors mystérieuse. Il s’agit en effet du problème de la possibilité d’un rapport d’échange de marchandises apparaissant  pourtant valeurs d’usage incommensurables. C’est pourquoi la réponse proposée au §4 va nous sembler tout à fait congruente avec l’argument des §§1-2.

 

L’objet du problème

 

La marchandise n’est pas une valeur ; elle « a » une valeur. C’est parce qu’elle a ou exprime une valeur mais ne peut l’être que le problème va alors apparaître, sous la figure du « mystère » : celui de son caractère échangeable. Elle a et exprime un caractère échangeable, mais elle n’est pourtant pas comme produit individuel concret un être comparable aux autres marchandises. Le §4 du chapitre 1 en effet, consacré au mystère du fétiche marchand, pose précisément un problème sous la dénomination littéraire du « mystère » (K1, p. 604) :

 

Une marchandise paraît au premier coup d’œil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a montré au contraire que c’est une chose très complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d’arguties théologiques... A la fois saisissable et insaisissable...

 

Ce problème est décrit par Marx comme une lacune relative de l’économie politique en tant qu’elle ne pense pas les rapports sociaux de production donnant lieu à des apparences qui dès lors sont réellement « étranges » ou problématiques parce que non-développées comme telles mais surtout non-développables comme telles pour qui en fait une analyse insuffisante et limitée (K1, p. 610) :

 

Quand je dis que du froment, un habit, des bottes se rapportent à la toile comme à l’incarnation générale du travail humain abstrait, la fausseté et l’étrangeté de cette expression sautent immédiatement aux yeux. Mais quand les producteurs de ces marchandises les rapportent à la toile, à l’or ou à l’argent, ce qui revient au même, comme à l’équivalent général, les rapports entre leurs travaux privés et l’ensemble du travail social leur apparaissent précisément sous cette forme bizarre.

 

L’étrangeté appartient donc à la forme phénoménale marchandise. L’énigme et le mystère de la marchandise sont ici manifestement liés à la forme d’apparition énigmatique du « produit du travail » comme marchandise (comme « fétiche marchand ») en tant que produit échangeable et cependant manifestement et phénoménalement « individuel concret ». Le problème ne naît donc ni de la valeur sociale prise pour elle-même, ni de la valeur d’usage individuelle de la marchandise, mais de la forme marchande elle-même comme forme d’apparition à deux facteurs (valeur, valeur d’usage) où le produit concret du travail, comme marchandise individuelle et valeur d’usage, exclut de soi tout être-social, et cependant exprime bien aussi nécessairement un caractère social en tant qu’échangeable avec toute autre marchandise (K1, p. 605) :

 

Le caractère mystique de la marchandise ne provient donc pas de sa valeur d’usage. Il ne provient pas d’avantage des caractères qui déterminent la valeur…

D’où provient le caractère énigmatique du produit du travail dès qu’il revêt la forme marchandise ? Evidemment de cette forme elle-même.

Le caractère d’égalité des travaux humains acquiert la forme de valeur des produits du travail ; la mesure des travaux individuels par leur durée par leur durée acquiert la forme de la grandeur de valeur des produits du travail ; enfin les rapports de producteurs dans lesquels s’affirment les caractères sociaux de leurs travaux, acquièrent la forme d’un rapport social des produits du travail. Voilà pourquoi ces produits se convertissent en marchandises, c’est-à-dire en choses qui tombent et ne tombent pas sous le sens, ou choses sociales…

C’est ce que l’on peut appeler le fétichisme attaché aux produits du travail dès qu’ils se présentent comme des marchandises, fétichisme inséparable de ce mode de production... La valeur ne porte donc pas écrit sur son front ce qu’elle est. Elle fait bien plutôt de chaque produit du travail un hiéroglyphe… la transformation des objets utiles en valeurs est un produit de la société, tout aussi bien que le langage.

 

« Voilà pourquoi… » en effet nous sommes perdus dans un problème : car la marchandise exprime et n’exprime pas un rapport social de valeur. I. Garo peut écrire en ce sens (2000, p. 25) : « l’énigme de la marchandise se résume alors au fait que sa matérialité intervient et n’intervient pas dans sa détermination de marchandise… La valeur de la marchandise est déterminée par le temps de travail cristallisé en elle et paraît alors être indépendante de l’objet dans sa singularité matérielle et son usage propre ». Il y a en effet mystère ou énigme d’une matérialité individuelle et concrète de la marchandise en tant que celle-ci exprime aussi un rapport social du fait de son échangeabilité, rapport social qui est cependant exclu par définition de la nature de ce produit individuel en tant que tel (comme valeur d’usage) et apparaît donc comme un caractère « sur-naturel » (stricto sensu) de la marchandise en tant qu’elle est phénoménalement et dans sa naturalité un individuel concret qui ne peut donc être social en lui-même comme chose sensible.

Le problème attaché à la marchandise, comme « mystère » est donc pris dans un doublet contradictoire : il faut admettre d’une part le caractère social exprimé par la marchandise et présupposé par le phénomène de l’échange, qui engage une valeur marchande, une homogénéité essentielle des marchandises de par leur échangeabilité mutuelle ; et d’autre part admettre que la marchandise est une « chose » individuelle apparaissant au niveau « sensible » de la valeur d’usage comme une individualité physique incommensurable et donc a-sociale. Le problème se joue ainsi dans la possibilité pour une marchandise individuelle « sensible » comme produit du travail privé d’être par ailleurs en quelque manière socialement « échangeable », mais sans que cet être-social ne lui appartienne ni ne puisse en quelque manière lui appartenir au niveau de sa forme individuelle concrète. Comment donc une « chose » peut-elle se constituer comme « chose sensible-suprasensible » ou « chose  sociale » ?

Nous écrivions plus haut que la marchandise était aussi valeur. Il faut cependant nous corriger : la marchandise est déterminée d’expérience comme phénomène individuel concret et valeur d’usage porteuse de valeur, « porte-valeur ». Ce que l’analyse dégage en effet, c’est que cette forme individuelle n’est pas mais « a » une valeur qui exprime un caractère social commun à toutes les marchandises. La marchandise n’est pas et ne peut pas être un produit en lui-même social, car en sa propre forme précisément elle est un individuel concret. En revanche, si la marchandise n’est pas sociale elle a sans conteste un caractère social, elle exprime un rapport social. Cette nuance de l’être à l’avoir nous semble très importante : car ce qui est problématique n’est plus dès lors insoluble. Il nous faut en effet non pas constater une impossibilité ou contradiction absolue (l’individuel social) mais poser le problème de l’expression par un produit individuel d’un caractère ou d’un rapport social commun à toutes les marchandises individuelles.

Marx n’écrit en effet certainement jamais que le produit individuel (produit du travail concret, particulier) peut être à la fois un être-social, une valeur sociale. Mais il écrit volontiers que ce produit individuel qui n’est donc pas social en tant que produit achevé « à la surface » ou comme phénomène apparaît néanmoins comme porteur de valeur ou expressif d’un rapport social, qu’il « a » ou qu’il porte un caractère social. Là se constitue la fantasmagorie, le mysticisme ou, en un mot, le problème attaché à la forme marchande à la fois individuelle en elle-même (dans sa part visible) et cependant aussi sociale en tant qu’échangeable (K1, p. 606-607) :

 

La forme valeur et le rapport de valeur des produits du travail n’ont absolument rien à faire avec leur nature physique. C’est seulement un rapport social déterminé des hommes entre eux qui revêt ici pour eux la forme fantastique d’un rapport de choses entre elles… les rapports de leurs travaux privés apparaissent ce qu’ils sont, c’est-à-dire non pas des rapports sociaux immédiats des personnes dans leurs travaux mêmes, mais bien plutôt des rapports sociaux entre les choses.

 

En effet il est un « caractère social » de la marchandise qui apparaît dans sa forme même en tant qu’échangeable contre toute autre marchandise, et donc impliquant une communauté d’essence de toutes les marchandises entre elles, un être-social contenu de la marchandise, alors qu’en même temps la marchandise comme valeur d’usage subsiste comme une singularité concrète, « chose » de caractère individuel. Cette individualité « sensible » ou naturelle contredit alors manifestement sa « sociabilité » de produit échangeable, rend cette qualité sociale tout à fait mystique, anti-naturelle ou comme écrit Marx « suprasensible ». Le mystère de la marchandise, c’est-à-dire de la forme marchande même, peut alors apparaître : « une marchandise paraît au premier coup d’œil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a montré au contraire que c’est une chose très complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d’arguties théologiques » (K1, p. 604).

 

Résolution du problème

 

La réponse apportée par Marx à ce problème du §4 ne consistera ainsi qu’à reprendre les résultats acquis des §§1-2, c’est-à-dire à poser le double-caractère du travail marchand (abstrait/concret) effectué par le « marché » comme principe explicatif du développement du produit du travail en forme marchande comme valeur d’usage et valeur, comme chose « sensible-suprasensible ». Ainsi le §4 ne fait-il que résoudre par les acquis du §1 le problème explicitement posé dans le §4. La notion de « mystère » de la forme marchande nous renvoie en effet de celle-ci aux rapports marchands de production qu’elle suppose et qui permettent de rendre compte de cette contradiction sans irrationalité (K1, p. 607) :

 

C’est seulement dans l’échange que les produits du travail acquièrent comme valeurs une existence sociale identique et uniforme, distincte de leur existence matérielle et multiforme comme objets d’utilité… L’égalité des travaux qui différent entièrement les uns des autres ne peut consister que dans une abstraction de leur inégalité réelle, que dans la réduction à leur caractère commun de dépense de force de travail, de travail humain en général, et c’est l’échange seul qui opère cette réduction en mettant en présence les uns des autres sur un pied d’égalité les produits des travaux les plus divers.

 

En sorte que la distinction assignant au travail le double-caractère (abstrait/concret), distinction qui est pertinente en soi dans une économie marchande puisqu’elle permet de penser la possibilité de l’unité dédoublée de la marchandise en fonction de l’unité dédoublée correspondante du travail qui la produit par une réduction analytique, engage la « réalisation » ou le « développement » du produit du travail en marchandise.

Car dans le processus marchand se révèle la marchandise en son facteur valeur par l’égalisation des travaux, l’échange marchand mesurant les marchandises entre elles, et donc « réalisant » proprement la délimitation du travail abstrait social comme effectif (et sa distinction d’avec le travail utile individuel) par quoi la distinction du double-caractère du travail (abstrait/concret ou social/individuel) requise par le processus marchand est en fait réalisée en celui-ci au niveau de ses produits échangés. La transformation du produit du travail en marchandise est donc bien due à l’unité dédoublée du travail marchand (abstrait/concret), soit à la structure marché qui l’effectue (K1, p. 606-607) :

 

Voilà pourquoi les produits du travail se convertissent en marchandises, c’est-à-dire en choses qui tombent et ne tombent pas sous les sens [sensible-suprasensible]... Le double-caractère social des travaux privés ne se réfléchit dans le cerveau des producteurs que sous la forme que leur imprime le commerce pratique, l’échange des produits. Lorsque les producteurs mettent en présence et en rapport les produits de leur travail à titre de valeurs, ce n’est pas qu’ils voient en eux une simple enveloppe sous laquelle est caché un travail humain identique, tout au contraire : en réputant égaux dans l’échange leurs produits différents, ils établissent par le fait que leurs différents travaux sont égaux. Il le font sans le savoir. La valeur ne porte donc pas inscrit sur son front ce qu’elle est. Elle fait bien plutôt de chaque produit du travail un hiéroglyphe. Ce n’est qu’avec le temps que l’homme cherche à déchiffrer le sens du hiéroglyphe, à pénétrer les secrets de l’œuvre sociale à laquelle il contribue, et la transformation des objets utiles en valeurs est un produit de la société, tout aussi bien que le langage.

 

Ce qui fait problème c’est donc que la marchandise individuelle apparaît comme échangeable, et cependant apparaît tout aussi bien comme n’étant pas soi-même quelque chose de social, être-social de la marchandise qui est donc nécessaire mais qui cependant est impossible à situer au niveau de la marchandise en tant que produit (individuel concret), donc comme corps physique individuel ou valeur d’usage individuelle. Le problème est donc celui de la possibilité pour une marchandise d’être échangeable donc commensurable aux autres marchandises tout en étant cependant un produit individuel qui n’est pas lui-même social comme produit (individuel), problème renvoyant pour sa résolution au double-caractère social et individuel non pas du produit mais de sa production elle-même en tant que travail marchand s’exprimant dans la valeur portée par son produit individuel comme chose singulière et « porte-valeur » ou « expression » du rapport social (de production) qu’il porte c’est-à-dire du travail abstrait.

 

Remarques conséquentes sur la notion de « problème » (P1)

 

Ce qui est en effet ici mis sous nos yeux à partir du « recouvrement contradictoire » de l’expérience commune de la marchandise comme valeur d’usage et de son expérience comme produit échangeable et en ce sens « social » (contradictoire de la valeur d’usage individuelle sensible), c’est donc le caractère problématique de la marchandise comme « chose sensible-suprasensible ». Il y a en effet contradiction de la « chose » marchande en tant qu’elle apparaît valeur d’usage individuelle d’une part mais produit échangeable et donc commensurable aux autres marchandises d’autre part. On peut donc dire que le problème du §4 est identique au problème du §1, problème de la possibilité de l’équation marchande phénoménale et existante « xmA = ymB », où A et B sont sensiblement incommensurables (comme valeurs d’usage) mais pourtant commensurables par ailleurs comme le signe « = » nous invite à le comprendre.

Le mystère ou le problème contenu sous la figure de la contradiction est ainsi énoncé comme une question apparemment sans réponse possible à l’intérieur de la surface apparente (et de nos représentations qui y correspondent) : comment le caractère échangeable posé par l’existence des marchandises peut-il justement exister dans une marchandise individuelle qui du point de vue sensible de son apparition (comme valeur d’usage) est incommensurable aux autres marchandises ?

Le problème se pose comme problème de la composition d’expériences contradictoires au niveau dialectique où nous nous situons. La résolution du problème se donnera donc comme ce qui rendra possible la composition des expériences apparemment contradictoires : la distinction travail abstrait/travail concret rend compatibles l’expérience du caractère incommensurable des marchandises « sensibles » comme valeurs d’usage et l’expérience faite par ailleurs de l’échange et donc de la commensurabilité des marchandises apparaissant incommensurables. La résolution du problème n’est donc pas autre que la remontée analytique aux présupposés ou aux conditions du problème, une fois celui-ci posé : quel est le point commun des travaux individuels concrets, ou comment penser ce qui dans un travail lui est commun avec tous les autres travaux ? Cette question renvoie à la nécessité de penser ce qui dans un travail individuel lui est commun avec tous les autres travaux, donc le dédoublement du travail marchand en abstrait/concret. La solution en effet est déjà dans la question ainsi affinée : ce qui est commun aux marchandises concrètement singulières c’est le travail abstrait c’est-à-dire abstraction faite du type concret de travail qu’il exécute, autrement dit le travail comme pure dépense physiologique de force de travail, qui est ainsi substance de la valeur. Ce qui permet à la marchandise individuelle d’être porteuse d’une valeur sociale, c’est donc le marché en tant qu’il structure le travail ou la production comme travail à double-face (K1, p. 642) :

 

L’échange des marchandises ne peut, comme on l’a vu, s’effectuer qu’en remplissant des conditions contradictoires, exclusives les unes des autres. Son développement, qui fait apparaître la marchandise comme chose à double-face, valeur d’usage et valeur d’échange, ne fait pas disparaître ces contradictions mais crée la forme dans laquelle elles peuvent se mouvoir. C’est d’ailleurs la seule méthode pour résoudre des contradictions réelles.

 

Le problème est par ailleurs critique : la note sur Franklin et Ricardo (K1, p. 615) montre en ce sens que ces économistes classiques ne distinguent pas travail abstrait et concret. Ils notent bien que le travail est le contenu de la valeur marchande, mais sans comprendre qu’il s’agit dès lors du travail abstrait. Résoudre le problème qui se pose dans ce cas, qui est aussi le cas de l’insuffisance analytique de Franklin et Ricardo, c’est ainsi montrer que la valeur de la marchandise est et n’est pas située au niveau de sa forme individuelle et sensible, qui est individuelle et concrète, car exprime le caractère social et abstrait du travail marchand par ailleurs individuel et concret qui la produit, et qui est donc doublement individuel et social.

Or cette unité dédoublée est aussi le cœur d’un problème que Marx a exposé plus haut : celui de la monnaie. En effet c’est bien une des caractéristiques de la forme équivalent que cette « unité des contraires » entre travail abstrait et travail concret :  y aurait-il ainsi un lien intime de l’énigme de la marchandise à l’énigme de la monnaie ? Tout porte à le croire, car selon Marx même « l’énigme de la monnaie n’est que l’énigme de la marchandise devenue visible, crevant les yeux ». Intéressons-nous alors à cette nouvelle énigme.

 

c/ L’énigme de la monnaie au §3 : problème du développement de la forme de la valeur ou forme monnaie

 

On avait donc tout lieu de soupçonner que le problème implicite (P1) résolu dans le §1 n’était pas différent du problème explicite du §4. Or on sait par ailleurs que Marx pose un lien non négligeable de « l’énigme de la marchandise » (§4) à « l’énigme de la monnaie » (§3). Peut-on alors penser qu’en réalité il s’agit dans ce §3 une nouvelle fois du même problème qui est traité sous une autre face ? Le problème de la monnaie est-il encore une fois identifiable à notre problème «  P1 » ?

 

L’objet du problème

 

L’ « énigme de la monnaie » est liée à la forme d’apparition de la monnaie comme « fétiche monnaie », forme dite énigmatique. Ainsi l’énigme de la monnaie nous renvoie-t-elle d’abord à la forme monnaie abstraction faite de son contenu, à savoir au fétiche monnaie (abstraction faite de la valeur qu’elle exprime et masque à la fois) (Ka, p. 105-106) :

 

Une marchandise ne paraît point devenir argent parce que les autres marchandises expriment en elle réciproquement leurs valeurs ; tout au contraire, ces dernières paraissent exprimer en elle leur valeur parce qu’elle est argent. Le mouvement qui a servi d’intermédiaire s’évanouit dans son propre résultat et ne laisse aucune trace. Sans qu’elles y soient pour rien, les marchandises trouvent leur propre figure de valeur déjà prête, comme une denrée matérielle, existant en-dehors et à côté d’elles. Dans leur simple appareil  de choses sortant des entrailles de la terre, l’or et l’argent sont en même temps l’incarnation immédiate de tout travail humain. D’où la magie de l’argent. Le comportement purement atomistique des hommes dans leur procès de production social et par suite la figure de chose matérielle échappant à leur contrôle, indépendante de leur activité individuelle consciente, que prennent leurs propres rapports de production, se manifestent d’abord dans le fait que les produits du travail prennent universellement la forme marchandise. L’énigme du fétiche argent n’est donc que celle du fétiche marchandise devenu visible, crevant les yeux.

 

La monnaie masque donc son propre contenu, à savoir la valeur marchande qu’elle représente, et apparaît sous la figure de la valeur d’usage (sortie des « entrailles de la terre »). L’énigme ne semble donc pas être liée au contenu mais semble plutôt se poser justement pour qui n’aperçoit pas le contenu de la monnaie qui en est la forme. Marx nous renvoie ainsi dès l’indication d’une « énigme de la monnaie » à une autre énigme, l’ « énigme de la marchandise ». Nous avons vu ce qu’était le mystère ou l’énigme de la marchandise. Mais quel est alors son rapport à l’énigme de la monnaie ? Pour répondre à cette question il nous faut plus précisément prendre en considération le rapport de la marchandise à la monnaie, comme marchandise jouant le rôle d’équivalent dans la circulation des marchandises. C’est en effet comme marchandise équivalent que la monnaie pose problème : c’est « le côté énigmatique de l’équivalent ».

La marchandise-monnaie jouant le rôle d’équivalent semble en effet de prime abord posséder cette fonction d’équivalent général « naturellement ». Le processus qui accomplit telle marchandise particulière (or, métal, argent) en marchandise-monnaie disparaît dans sa forme d’apparition. Le mystère peut alors apparaître, en fonction de notre analyse préalable au §1 : car la monnaie comme forme de la valeur prend une forme de marchandise, physiquement valeur d’usage, qui masque ce qu’elle exprime à savoir la valeur (donc la non-valeur d’usage) d’une autre marchandise. Comment l’expression de la valeur peut-elle donc prendre une forme de marchandise extérieure à la valeur marchande dont elle est l’expression ? Il y a là un véritable problème (K1, p. 610) :

 

C’est précisément cette forme achevée et fixe du monde des marchandises, leur forme monnaie,  qui voile sous une espèce matérielle, au lieu de les révéler, le caractère social des travaux privés et donc les rapports sociaux des producteurs.

 

Le fétiche monnaie est ainsi problématique au même sens que le fétiche marchandise : il masque sous son aspect de « chose » matérielle ou sensible le rapport social (de production) qu’il exprime et que l’analyse découvre. La monnaie elle aussi est une « chose sensible-suprasensible » dont il s’agit alors de percer le secret en saisissant la possibilité de ce double facteur. Et la réponse au problème posé par la forme monnaie passe par le développement de la monnaie, comme forme de la valeur, sur la base de la valeur marchande comme être-social et contenu de la « chose » monnaie (K1, p. 576) :

 

En fait nous sommes partis de la valeur d’échange ou du rapport d’échange des marchandises pour y trouver les traces de leur valeur qui y est cachée. Il nous faut revenir maintenant à cette forme sous laquelle la valeur nous est d’abord apparue… développer l’expression de la valeur contenue dans le rapport de valeur des marchandises depuis son ébauche la plus simple jusqu’à cette forme monnaie qui saute aux yeux de tout le monde. En même temps disparaîtra et sera résolue l’énigme de la monnaie.

 

Par ailleurs, nous sommes aussi renvoyés par Marx de l’énigme de la monnaie à la « transformation de la marchandise en monnaie ». Or cette transformation est développée par Marx par le biais du renvoi de la forme monnaie à « l’opposition interne de la marchandise » et à son « extériorisation » dans l’échange marchand, extériorisation de l’opposition interne qui est aussi « développement » de la valeur de la marchandise en monnaie extérieure à cette valeur qu’elle représente, ou forme de la valeur marchande, par le biais du processus marchand. Il s’agit bien en effet pour Marx de « déduire de l’analyse de la marchandise, et spécialement de la valeur de cette marchandise, la forme sous laquelle elle devient valeur d’échange » (Ka, p. 83). Car, comme l’écrit J. Bidet  (1985, p. 233 et p. 242) :

 

Si la marchandise argent est la forme ou l’expression adéquate de la valeur, c’est tout à la fois parce que 1) étant valeur d’usage niée, c’est-à-dire pure valeur, elle exprime la substance de celle-ci, le travail abstrait, la dépense de force de travail, 2) conjointement (et cette conjonction, cette unité des deux faces de l’expression de la valeur, constitue la rationalité de la structure) parce qu’elle ouvre ainsi à toute valeur d’usage du système.

 

Ainsi peut-on lire dans le Capital que si la monnaie apparaît requise par l’échange marchand, ce n’est jamais que parce que celui-ci représente dans la circulation et en ce sens « extériorise » dans la circulation l’unité dédoublée du travail abstrait et du travail concret au niveau de la production marchande (K1, p. 622) :

 

La monnaie est le cristal que produit nécessairement le procès d’échange dans lequel divers produits du travail sont posés comme effectivement identiques entre eux et donc effectivement transformés en marchandises. A mesure que s’étend et s’intensifie historiquement l’échange se développe l’opposition entre valeur d’usage et valeur qui était à l’état latent dans la nature de la marchandise. Pour le besoin du trafic il faut que cette opposition soit exposée extérieurement, c’est ce qui pousse à donner à la valeur des marchandises une forme autonome : et ce mouvement n’a de cesse que cette forme soit définitivement atteinte par le dédoublement de la marchandise en marchandise et monnaie. La transformation de la marchandise en monnaie s’accomplit dans la mesure même où s’accomplit la transformation des produits du travail en marchandises.

 

La valeur marchande se représente donc toujours déjà en valeur d’échange par là même où elle relève d’une production marchande, soit en fonction de l’unité dédoublée du travail marchand. C’est pourquoi on peut dire que la résolution du problème de la monnaie comme forme de la valeur est en même temps reconnaissance du travail abstrait dans la production-circulation marchande (J. Bidet, 1985, p. 60 : « l’absence de l’argent dans l’essence de la valeur chez Ricardo, c’est l’absence du travail abstrait »). Un problème se poserait en effet pour la production marchande si l’argent n’y était pas structurellement engagé (K1, p. 580) :

 

On oublie que des choses différentes ne peuvent être comparées quantitativement qu’après avoir été ramenées à la même unité. Alors seulement elles ont le même dénominateur et deviennent commensurables…

Il ne suffit pas cependant d’exprimer le caractère spécifique du travail qui fait la valeur de la toile. La force de travail de l’homme à l’état fluide, ou le travail humain, forme bien de la valeur, mais n’est pas valeur. Il ne devient valeur qu’à l’état coagulé sous la forme d’un objet. Ainsi les conditions qu’il faut remplir pour exprimer la valeur de la toile paraissent se contredire elles-mêmes. D’un côté il faut la représenter comme une pure condensation du travail humain abstrait, car en tant que valeur la marchandise n’a pas d’autre réalité. En même temps cette condensation doit revêtir la forme d’un objet visiblement distinct de la toile elle-même et qui, tout en lui appartenant, lui soit commune avec une autre marchandise. Ce problème est déjà résolu.

 

La notion de « conditions contradictoires », que nous rencontrerons à nouveau comme une idée essentielle pour saisir la teneur des problèmes dans le Capital, semble bien ici qualifier le « problème ». C’est ici contre Ricardo que Marx parle en terme de « forme » (J. Bidet, 1985, p.58) : car Ricardo ne parle jamais de la forme  (qualité) mais seulement de la grandeur de la valeur. La forme valeur de la toile, comme rapport de valeur, est dite engager deux réquisits contradictoires : d’une part elle est une condensation de travail abstrait propre à la marchandise ; d’autre part elle doit revêtir « la forme d’un objet visiblement distinct de la toile elle-même et qui tout en lui appartenant lui soit commun avec une autre marchandise ». En quoi cependant y a-t-il ici une contradiction ? Le problème de la monnaie est le développement du problème posé par le rapport phénoménal « xmA = ymB » (K1, p. 629) :

 

La difficulté ne consiste pas à comprendre que l’argent est marchandise mais comment, pourquoi et de quelle façon la marchandise devient argent.

 

C’est donc ce problème ou cette « difficulté » qu’il nous faut ici expliciter. Or la suite immédiate du texte ici cité renvoie à l’équation « x marchandise A = y marchandise B » comme nœud du problème. La connexion de l’énigme de la monnaie à une énigme de la marchandise semble ainsi se faire au niveau du « rapport d’échange des marchandises ». L’énigme de la monnaie est en effet est reconnue comme résolue par la genèse ou le développement de la forme de la valeur à partir de la valeur marchande, qui doit nous expliquer par là même pourquoi cette valeur doit prendre une forme de monnaie et inversement pourquoi la monnaie revêt une forme naturelle de valeur d’usage. Si l’énigme de la monnaie « développe » l’énigme de la marchandise et que la monnaie développe la valeur, l’énigme de la marchandise se situe donc sans doute au niveau du  rapport marchand. Or ce que Marx met au jour en effet comme « problème », c’est bien cette « irrationalité » du rapport immédiat ou de cette « équation de surface » (P. Macherey, 1965, p. 234) qui représente la forme de l’échange marchand phénoménal : « xmA = ymB ». Ce rapport pour être possible ou possibilisé exige en effet un contenu commun qui rende commensurable les opposés. Ce contenu commun cependant nous le connaissons déjà, c’est la valeur (§1).

Aristote peut nous permettre de poser le problème une nouvelle fois et à mieux comprendre son lien à l’approche méthodique de Marx : car Aristote « voit » le problème mais en conclut à une aporie insurmontable (et partant à l’impossibilité d’une science économique) au lieu de le poser comme problème théorique à résoudre. En effet il « voit » que la valeur d’échange enveloppe une commensurabilité des marchandises qui, corporellement, sont des valeurs d’usage incommensurables. Mais au lieu de se demander : comment un rapport ou une commensurabilité entre deux marchandises incommensurables est-il possible ? ce qui le conduirait à la découverte du rapport de valeur comme rapport interne enveloppé par le rapport marchand (et développé dans la forme monnaie), Aristote ne le pose pas comme problème à résoudre (K1, p. 590). Ainsi d’un côté  le problème est bien reconnu : « l’échange ne peut avoir lieu sans l’égalité, ni l’égalité sans la commensurabilité » alors que « il est impossible en vérité que des choses si dissemblables soient commensurables entre elles ». Cependant d’un autre côté Aristote ne pose pas le problème comme tel bien qu’il l’ait « vu », c’est-à-dire ne se demande pas très simplement : si cela est réel, comment est-ce possible? Qu’est-ce qui rend commensurable des marchandises incommensurables comme valeurs d’usage ? Il ne fait donc pas à proprement parler la théorie de la possibilité de l’équation « xmA = ymB ».

Ce qui est problématique dans ce rapport ou cette équation phénoménale « xmA = ymB », c’est en effet que chaque marchandise dans l’échange et dans sa forme naturelle constitue la forme de la valeur (valeur d’échange) de l’autre marchandise comme valeur (Ka, p. 70) :

 

L’examen plus attentif de l’expression de valeur de la marchandise A, contenue dans le rapport de valeur à la marchandise B, a montré qu’au sein de cette expression la forme naturelle de la marchandise A ne vaut que comme figure de la valeur d’usage, et que la forme naturelle de la marchandise B ne vaut que comme forme-valeur ou figure de valeur. L’opposition interne entre valeur et d’usage et valeur enveloppée dans la marchandise est donc exposée par une opposition externe, c’est-à-dire par un rapport entre deux marchandises dans lequel la marchandise, dont on veut exprimer la valeur, ne vaut immédiatement que comme valeur d’usage, tandis que l’autre marchandise, celle dans laquelle la valeur est exprimée, ne vaut immédiatement que comme valeur d’échange. La forme valeur simple d’une marchandise est donc la forme phénoménale simple de l’opposition contenue en elle entre valeur et valeur d’usage… Il n’y a qu’une seule époque de développement historiquement déterminée, celle qui présente le travail dépensé à la production d’une chose usuelle comme sa qualité « objective », c’est-à-dire comme sa valeur, qui transforme le produit du travail en marchandise.

 

Or il y a ici une « contradiction », une « impossibilité » de l’équation phénoménale pourtant effective et effectuée dans le monde marchand « xmA = ymB ». Chaque marchandise est en effet à la fois valeur d’usage et représentant ou forme de la valeur de l’autre marchandise (K1, p. 577) :

 

La valeur de la première est exposée comme valeur relative, la seconde marchandise fonctionne comme équivalent. La forme relative et la forme équivalent sont deux aspects corrélatifs, inséparables, mais en même temps des extrêmes opposés, exclusifs l’un de l’autre, c’est-à-dire des pôles de la même expression de la valeur. Ces deux formes s’excluent en vertu de leur nature polaire.

 

Cette corrélation n’est donc possible que parce que la forme naturelle de B devient la forme de manifestation de son contraire, à savoir la valeur : « la valeur d’usage devient la forme de manifestation de son contraire, la valeur » (p. 586). La valeur revêt la forme d’une chose, apparaît précisément dans la forme naturelle de l’équivalent. La valeur n’a donc sa forme de manifestation dans le rapport d’échange que pour autant qu’elle n’y apparaît pas. L’équation phénoménale sur la base de cette analyse est donc apparemment impossible : comment et pourquoi la valeur d’une marchandise A peut-elle être représentée dans la forme d’une autre marchandise B ?

 

Résolution du problème

 

Ce qui va résoudre l’équation est donc ce qui va permettre la compréhension du développement de la  marchandise B comme forme de la valeur d’une autre marchandise A dans le marché, soit le développement de la valeur simple en forme de la valeur simple, ou la genèse de la marchandise B/forme de la valeur à partir de la valeur de la marchandise A, valeur qu’elle représente. Comme le dit J. Rancière (1965, p. 121) :

 

L’équation : x marchandises A = y marchandises B est une équation impossible. Ce que Marx va faire et qui le distingue radicalement de l’économie classique, c’est la théorie de la possibilité de cette équation impossible.

 

On a vu que l’énigme de la monnaie, comme l’énigme de la marchandise, semble résolue par la position du processus marchand en tant qu’il réalise dans le produit du travail l’unité dédoublée du travail abstrait/concret c’est-à-dire effectue ou rend patente la valeur du produit du travail dès lors marchandise en la mettant « en société » des autres produits du travail, « sur un pied d’égalité » ou échangeables (donc commensurables, exprimant une valeur commune irréductible à leurs caractères singuliers d’usage). Il n’y a donc apparemment qu’un problème du chapitre 1, ou plutôt une solution de deux problèmes (marchandise, monnaie) dès lors liés « par la tête ». Rappelons à cet égard le texte de référence qui « connecte » les deux problèmes (marchandise et monnaie) (Ka, p. 99) :

 

La monnaie est le cristal que produit nécessairement le procès d’échange dans lequel divers produits du travail sont posés comme effectivement identiques entre eux et donc effectivement transformés en marchandises. A mesure que s’étend et s’intensifie historiquement l’échange se développe l’opposition entre valeur d’usage et valeur qui était à l’état latent dans la nature de la marchandise. Pour le besoin du trafic il faut que cette opposition soit exposée extérieurement, c’est ce qui pousse à donner à la valeur des marchandises une forme autonome : et ce mouvement n’a de cesse que cette forme soit définitivement atteinte par le dédoublement de la marchandise en marchandise et monnaie. La transformation de la marchandise en monnaie s’accomplit dans la mesure même où s’accomplit la transformation des produits du travail en marchandises.

 

Le problème a en effet pour objet la forme monnaie en tant qu’équivalent dans un échange marchand. Là aussi ce qui apparaît est pour nous « énigme ». Ce qui est énigmatique, en ce sens même problématique ou encore mystérieux, c’est que le corps d’une marchandise exprime de la valeur ou plutôt semble exprimer de la valeur en tant que corps alors qu’elle n’en exprime que comme marchandise échangeable : « … de là le côté énigmatique de l’équivalent… le caractère mystique de l’argent » (K1, p. 588). La contradiction se fait donc jour entre la marchandise comme corps matériel et son caractère échangeable (valeur) et social. Or on a vu que l’ « énigme du fétiche marchandise » constituait à la fois le problème explicite du §4 et en même temps le fond de l’ « énigme du fétiche argent » soit le fond du problème de la monnaie posé au §3. On peut donc se risquer à penser l’unité des deux problèmes quoique sur deux niveaux de lecture, le problème de l’argent développant le problème « latent » de la marchandise. Car ce qui est énigmatique dans la marchandise n’est ni sa valeur d’usage, ni sa valeur, mais la « forme marchandise » elle même qui a été qualifiée comme valeur d’usage porteuse de valeur. Ainsi (K1, p. 606) :

 

D’où provient donc le caractère énigmatique du produit du travail dès qu’il revêt la forme d’une marchandise?… Dans cette forme elle-même.

 

Ce qui fait problème en effet c’est que la valeur comme rapport social apparaît (et disparaît du même coup) comme rapport de choses (valeurs d’usage) entre les marchandises concrètes. « Les rapports des producteurs, dans lesquels s’affirment les caractères sociaux de leurs travaux, acquièrent la forme d’un rapport social des produits du travail. Voilà pourquoi ces produits se convertissent en marchandises, c’est-à-dire en choses qui tombent et ne tombent pas sous le sens, ou choses sociales ». La chose comme valeur d’usage visible exprime donc en même temps un rapport social matériellement ou physiquement invisible (valeur ou rapport de valeur) mais analytiquement dégagé comme impliqué dans l’échange marchand « phénoménal ». « La forme valeur et le rapport de valeur des produits du travail n’ont absolument rien à faire avec leur nature physique ». En effet (K1, p. 607) « c’est seulement dans l’échange que les produits du travail acquièrent comme valeurs une existence sociale identique et uniforme, distincte de leur existence matérielle et multiforme comme objets d’utilité » . La raison n’est autre que le double-caractère du travail abstrait/concret effectué par la structure marché (K1, p. 607) :

 

C’est seulement dans l’échange que les produits du travail acquièrent comme valeurs une existence sociale identique et uniforme, distincte de leur existence matérielle et multiforme comme objets d’utilité… L’égalité des travaux qui différent entièrement les uns des autres ne peut consister que dans une abstraction de leur inégalité réelle, que dans la réduction à leur caractère commun de dépense de force de travail, de travail humain en général, et c’est l’échange seul qui opère cette réduction en mettant en présence les uns des autres sur un pied d’égalité les produits des travaux les plus divers.

 

Or l’échange produit déjà la « forme de la valeur » c’est-à-dire la forme monnaie. La connexion entre énigme de la marchandise et énigme de la monnaie est donc opérée au niveau du marché comme « solution » commune des énigmes, car : « cette forme acquise et fixe du monde des marchandises, leur forme argent, au lieu de révéler les caractères sociaux des travaux privés… ne fait que les masquer ». L’énigme de la monnaie n’est donc pas autre que l’énigme de la marchandise, à laquelle elle nous renvoie, puisqu’elle forme de la valeur tout en se présentant néanmoins elle-même comme chose sensible ou fétiche-monnaie.

 

2/ La position du problème dans le développement de la formule phénoménale du capital dans la section 2 (chapitre 5)

 

De même que nous pouvons ainsi remonter au problème fondamental et directeur du premier chapitre qui commande et permet la découverte du double-caractère du travail marchand (abstrait/concret) comme raison possibilisant l’équation phénoménale problématique « xmA = ymB », il nous semble que nous pouvons remonter au problème fondamental et directeur qui commande la découverte de la section 2 à partir de ce qui en constitue la solution, à savoir la découverte de la relation marchande spécifique qu’est la relation salariale comme échange marchand d’une force de travail expliquant l’extorsion de surtravail/survaleur comme secret du capital ainsi développé sur cette base dans le cadre strict des lois de la circulation.

Ce second problème appartient en effet à la section 2. Car là de même, les résultats de la recherche menée c’est-à-dire la position du concept de force de travail et de la relation salariale, ont à rebours un effet de résolution d’énigme. Comme Marx l’écrira plus loin en effet, dans la troisième section (K1, p. 746) :

 

Le tour est fait. L’argent s’est métamorphosé en capital. Le problème est résolu dans tous ses termes. La loi des échanges a été rigoureusement observée, équivalent contre équivalent. Sur le marché, le capitaliste achète à sa juste valeur chaque marchandise –coton, broches, force de travail… Cette transformation de son argent en capital se passe dans la sphère de la circulation et ne s’y passe pas. La circulation sert d’intermédiaire.

 

On lit ici trois termes qui, après celui de « problème », doivent retenir notre attention pour faire retour à la section 2 : l’ « argent » comme forme transformée en capital, le « capital » comme argent métamorphosé ou transformé, la « circulation » comme « intermédiaire » de cette métamorphose phénoménale. Le tout constituant les termes d’un « problème » qui aurait été résolu par Marx, par quoi la « transformation de son argent en capital se passe dans la sphère de la circulation et ne s’y passe pas ».

De plus un terme clef apparaît comme ce qui va résoudre le problème susnommé : l’échange marchand de la « force de travail » ou la « relation salariale ». En effet de même que la section 1 nous semblait centrée sur la découverte du double-caractère du travail marchand effectué par le marché, de même la section 2 nous semble centrée sur la découverte de la relation salariale comme échange marchand sur le marché d’une force de travail et de sa spécificité comme rapport marchand certes (la force de travail est une valeur d’usage porteuse de valeur) mais liée à une marchandise spécifique qui, outre sa valeur propre et indépendamment de cette valeur qui se révèle dans l’échange, possède une valeur d’usage qui est elle-même productrice de valeur de par sa consommation productive. Voyons en effet à quel problème répond la position de ce concept très spécifique de force de travail.

 

L’objet du problème : la formule phénoménale du capital (chapitre 4)

 

De quel problème s’agit-il dans cette métamorphose phénoménale A-M-A’ ? Et quel en est, tout d’abord, l’objet ? Il s’agit manifestement de la formule du capital. Marx introduit la notion de capital à partir des développements effectués dans la section 1 concernant circulation marchande et monnaie, avec les lois et connaissances acquises dans cette même section (K1, p. 691) : « la circulation des marchandises est le point de départ du capital ». Le capital va ainsi apparaître comme une forme particulière de la circulation de la monnaie dans l’échange marchand, qui pose l’énigme de la « survaleur » : car le processus ou le capital comme rapport phénoménal formulé A-M-A’ semble ne pas pouvoir être déduit immédiatement des lois immanentes de la circulation marchande sur la base de laquelle doit être développée cette transformation des formes A-M-A’ de l’argent au capital comme rapport phénoménal existant est cependant par là même apparemment impossible. Ce qui est ici très important à notre sens est que le capital est bien, quoi qu’on pense des évolutions entre « forme » et « formule », la forme particulière d’un rapport d’échange marchand dont on a étudié les lois de formation et de développement dans la section 1, et par conséquent le cas particulier d’un rapport général réglé par la théorie de la valeur qui est acquise depuis cette section 1. Une des déterminations internes du capital comme forme particulière d’échange marchand est donc la loi qui règle tout échange marchand « en général » du point de vue de la théorie de la valeur. Autrement dit, à partir de là, la formule du capital doit être développée « sur la base de la loi immanente de la circulation », du seul fait qu’il est une forme particulière d’échange marchand. L’objet qui va être problématisé (à partir de la loi immanente de la circulation marchande), c’est donc la formule phénoménale du capital, comme objet ou rapport phénoménal visible à la surface dans la circulation.

Dans A-M-A’ en effet la monnaie (ou l’argent : A) circule en tant que forme (médiatisé par un rapport marchand) se transformant en capital. Le mouvement qui va de forme à forme, et où la marchandise joue le rôle d’intermédiaire, débute et s’achève par l’argent. Il semble ainsi que Marx commence en fait le chapitre 4 par la description du « fait d’expérience » du capital, comme processus visible à nos intuitions et représentations d’une circulation marchande (K1, « la formule générale du capital », p. 696) :

 

La forme complète de ce mouvement est donc A-M-A’ dans laquelle A’=A+DA, c’est-à-dire égale à la somme primitivement avancée, plus un incrément. Cet incrément ou cet excédent, je l’appelle survaleur (en anglais surplus-value). Non seulement donc la valeur avancée se conserve dans la circulation ; mais elle y change encore la grandeur de sa valeur, elle s’ajoute une survaleur ou encore se valorise, et c’est ce mouvement qui la transforme en capital.

 

Marx nous présente ainsi la forme capital ou le « fétiche capital » comme contraction A-A’, mouvement ou processus d’un rapport phénoménal A-M-A’ par quoi l’investissement de l’argent échangé contre une marchandise revendue contre de l’argent produit en fin de cycle plus d’argent qu’il y en avait au départ. Cependant nous nous heurtons, dans la confrontation de cette formule à la connaissance de ses présupposés marchands, à un véritable problème touchant à la possibilité de ce rapport phénoménal qui est l’objet du problème ou l’objet problématisé. C’est ainsi que va se découvrir l’ « énigme du capital » ou la problématisation de ce rapport phénoménal visible.

 

Position du problème à partir d’acquis conceptuel antérieurs : développement du capital à partir ou sur la base de la loi de circulation (chapitre 5)

 

La section 1 nous a en effet appris que la circulation marchande au moins dans sa globalité ne pouvait produire de survaleur. Or la valeur de A’ est égale à la valeur de A plus la « survaleur » s. Ainsi, la transformation argent/capital ou le processus du capital formulé comme rapport phénoménal A-M-A’, forme particulière d’un rapport marchand comme on l’a dit, contredit les lois immanentes de la circulation marchande sur la base desquelles il doit être nécessairement développé, c’est-à-dire la « loi immanente de la circulation marchande » qui règle l’échange marchand en général dans sa globalité (K1, p. 702) :

 

La forme de la circulation par laquelle l’argent se métamorphose en capital contredit toutes les lois développées jusqu’ici sur la nature de la marchandise, de la valeur, de l’argent, et de la circulation elle-même.

 

On sait en effet que « la circulation des marchandises est le point de départ du capital » (K1, p. 691). La section 1 ouvre par là la perspective de la section 2, en ce sens que l’échange marchand est impliqué, avec ce qu’il implique lui-même, dans la formule générale du capital A-M-A’ : la transformation argent/capital autrement dit se passe dans l’échange et partant dans la sphère de production-échange marchand et de ses lois intérieures. Mais « le contenu objectif de la circulation A-M-A’, c’est la survaleur qu’enfante la valeur, tel est son but subjectif intime » (K1, p. 699). C’est cette production de survaleur dans l’échange qui est le fond du problème ou de l’énigme du capital. Car l’analyse retire de la formule A-M-A’ cette exigence d’un incrément de valeur entre A et A’, et cependant laisse « apparaître » cette incrémentation comme si elle était une autoaugmentation de la valeur de départ (ce qui constitue à proprement parler le fétiche capital A-A’). Ainsi (K1, p. 700-701) :

 

En fait la valeur se présente ici comme une substance automatique, douée d’une vie propre qui, tout en échangeant ses formes sans cesse, change aussi de grandeur, et spontanément, en tant que valeur mère, produit une pousse nouvelle, une survaleur, et finalement s’accroît par sa propre vertu. En un mot, la valeur semble avoir acquis la propriété occulte d’enfanter la valeur, de faire des petits ou du moins de pondre des œufs d’or… la valeur devient donc valeur progressive, argent toujours bourgeonnant, poussant, et comme tel capital. Elle sort de la circulation, y revient, s’y maintient, et s’y multiplie, en sort de nouveau accrue et recommence sans cesse la même rotation. A-A’.

 

On peut donc conclure avec Marx que la formulation du rapport capital comme rapport phénoménal « se résume, en style lapidaire, en A-A’, argent qui vaut plus d’argent valeur qui est plus grande qu’elle-même. A-M-A’ est donc réellement la formule générale du capital tel qu’il se montre dans la circulation » (K1, p. 702). La formule du capital est donc bien l’objet phénoménal, apparaissant, qui va être problématisé et développé en tant qu’il semble contredire ce sur la base de quoi il doit être développé comme forme particulière d’échange marchand, soit la « loi immanente de la circulation marchande ». Ainsi le problème comme tel nous apparaît délimité comme l’ « énigme du capital » ou la « contradiction de la formule générale du capital » à l’intérieur même de la formule phénoménale A-M-A’ certes, mais uniquement au regard de la détermination de son champ d’existence, c’est-à-dire au regard de la « loi immanente de la circulation » impliquée par cette formule, en tant que le capital est un processus d’échange marchand qui est donc réglé par les lois de production-échange marchand, où il se montre « à la surface » comme forme ou formule particulière d’échange marchand.

On peut dire en effet que le processus A-A’, c’est-à-dire la transformation apparaissant dans l’échange de la forme argent en forme argent incrémentée d’une survaleur, semble contredire immédiatement la loi qui règle l’échange marchand en tant que lié au processus marchand complet (production-échange) et pose ainsi à nouveau le problème de la transformation réglée de l’argent en capital par le biais de la circulation, rend à nouveau énigmatique cette « transformation » ou cette « métamorphose » des formes en tant qu’elle doit se faire à partir et sur la base des lois du marché (production-échange marchands). Autrement dit le processus marchand qui règle l’échange apparaît rendre impossible la transformation argent/capital dans ce cadre marchand, là même où cette transformation a été analysée comme fondée sur une circulation marchande donc réglée nécessairement par la loi qui y correspond et qui n’admet pas, au niveau global, de survaleur.

Ainsi la loi de l’échange analytiquement impliquée par le capital rend-t-elle « mystique » la transformation formelle de l’argent en capital en tant que forme particulière d’échange marchand impliquant donc les lois propres au marché d’échange. C’est le nœud de cette « contradiction de la formule général du capital » (K1, p. 702) en tant qu’échange de valeurs producteur d’une survaleur (ou plutôt échange de valeur où « se produit » une survaleur, puisqu’on verra plus loin que cette survaleur n’est pas fondée sur la valeur échangée et n’est pas produite « par » l’échange proprement dit, mais sur la consommation de la valeur d’usage de la marchandise spécifique échangée, donc au niveau de la production) (K1, p. 702) :

 

La forme de la circulation par laquelle l’argent se métamorphose en capital contredit toutes les lois développées jusqu’ici sur la nature de la marchandise, de la valeur, de l’argent, et de la circulation elle-même. Ce qui distingue la circulation du capital de la circulation simple, c’est l’ordre de succession inverse des deux mêmes phases opposées, vente et achat. Comment cette différence purement formelle pourrait-elle opérer dans la nature même de ces phénomènes un changement aussi magique ?

 

La question est purement rhétorique : elle ne le peut en aucune façon. En effet on peut démontrer qu’il ne peut se produire de survaleur dans l’échange (global), y compris lors d’un échange entre non-équivalents en valeur, ce qui est la réalité des choses puisque, ce que l’on ne saura que plus tard, c’est à équivalence de prix de production et non de valeur que l’échange a lieu. Ainsi il est bien entendu pour Marx que « la réalité des choses se passe rien moins que purement » (K1, p. 707) c’est-à-dire que les marchandises ne s’échangent pas individuellement à leur valeur, comme il le montrera bien plus loin du fait de la transformation des valeurs en prix de production qu’il lui faut donc ici anticiper afin de ne pas tomber dans de futures apories. Or malgré même ces « impuretés », si nous nous situons au niveau global, l’échange global ne peut produire aucune survaleur globale, quand bien même il ne se ferait qu’entre non-équivalents au niveau individuel. Et par suite l’échange individuel en moyenne, dans sa moyenne sociale, se fait bien à valeur équivalente (K1, p. 710-711) :

 

Qu’on se tourne et retourne comme on voudra, les choses restent au même point. Echange-t-on des équivalents ? Il ne se produit point de plus-value ; il ne s’en produit pas non plus si on échange des non-équivalents. La circulation ou l’échange des marchandises ne crée donc aucune valeur.

 

Cela est évident, puisque la section 1 a démontré que la valeur était « produite », donc effectuée au seul niveau de la production : aucune forme de la circulation marchande ne peut par conséquent modifier la valeur produite du fait même qu’elle est produite. Les seules modifications sont donc de répartition comme on le verra au livre III. D’où la contradiction dans la section 2, cette fois explicitement désignée comme « problème » en ce qu’elle naît de la mise en crise du phénoménal à partir du concept (la « loi immanente de la circulation ») que ce même phénoménal implique lui-même analytiquement et qui en retour le rend pourtant irrationnel (K1, p. 713) :

 

Nous sommes donc parvenus à un double-résultat. Il faut développer la transformation de l’argent en capital sur la base des lois immanentes à l’échange des marchandises, de sorte que l’échange d’équivalents soit valablement tenu pour le point de départ. Notre possesseur d’argent qui n’est plus présent que comme chenille capitaliste est forcé d’acheter les marchandises à leur prix, de les vendre à leur prix, et néanmoins de retirer à la fin du processus plus de valeur qu’il n’en avait lancé au départ. Sa métamorphose en papillon doit se produire à la fois nécessairement dans la sphère de la circulation et en même temps tout aussi nécessairement ne pas s’y produire. Telles sont les conditions du problème.

 

On notera à l’appui de ce que l’on affirmait plus haut que Marx parle ici de « prix » échangés et non pas de valeurs échangées, sans que la possibilité d’une survaleur apparaisse : ce qui montre qu’on se situe au niveau de l’échange global, ou bien alors au niveau de l’échange individuel mais du point de vue de la moyenne sociale. A ce niveau, le phénomène de la survaleur porté par le capital devient donc apparemment contradictoire avec la loi immanente de la circulation des marchandises, loi réglant l’intérieur du rapport marchand. Comment dans un échange de marchandises peut-il « se produire » une survaleur ? Car il n’est pas question de penser, on l’a déjà écrit, que le capital naisse d’une « fraude » sur la valeur dans l’échange de valeurs. Marx montre en effet l’impossibilité d’une telle fraude dans les rapports marchands, du moins au niveau global dans la circulation totale, ou bien au niveau individuel mais en moyenne. Certes, et cela aura son importance lorsqu’il s’agira de reconnaître que l’échange individuel se fait entre « prix de production » équivalents et non pas entre valeurs individuelles équivalentes, il est possible qu’il y ait survaleur individuelle par  le biais d’une « fraude » commise individuellement : mais alors la valeur-en-plus gagnée ne fait qu’équilibrer la même quantité de valeur perdue par ailleurs, de l’autre côté de l’échange. Au niveau global, donc au niveau individuel moyen, on peut dire en ce sens que la circulation  marchande ne peut produire en elle-même aucune survaleur (K1, p. 710-712) :

 

Supposons que l’échangiste A soit un fin matois, qui mette dedans ses collègues B et C, et que ceux-ci ne puissent prendre leur revanche. A vend à B du vin dont la valeur est de 40£, et obtient en échange du blé pour une valeur de 50£. Il a donc fait avec de l’argent plus d’argent, et transforé sa marchandise en capital. Examinons la chose de plus près. Avant l’échange nous avions… une valeur totale de 90£. Après l’échange nous avons encore la même valeur totale. La valeur circulante n’a pas grossi d’un atome ; il n’y a de changé que sa distribution entre A et B. Il est bien évident qu’aucun changement dans la distribution des valeurs circulantes ne peut augmenter leur somme… Il a été démontré que la somme des valeurs jetées dans la circulation n’y peut s’augmenter.

 

On se situe bien ici avec Marx au niveau global ou bien alors individuel mais socialement moyen, et c’est à ces seuls niveaux que le raisonnement peut être conduit : il s’agit en effet de la somme des valeurs produites, et de la circulation globale. La répartition ou « distribution », qui concerne la formation des prix de production, n’a pas ici d’importance et n’est pas considérée (K1, p. 707) :

 

La formation d’une survaleur et conséquemment la transformation de l’argent en capital ne peuvent donc provenir au niveau global, ni de ce que les vendeurs vendent les marchandises au-dessus de ce qu’elles valent, ni de ce que les acheteurs les achètent au-dessous.

 

Et puisque la survaleur est impossible dans la circulation globale, on peut dire qu’elle est tout aussi statistiquement impossible dans n’importe quel échange marchand individuel en moyenne. La formule A-M-A’ est ainsi « problématisée » : comment admettre la possibilité du rapport phénoménal A-M-A’, à partir de la « loi de la circulation des marchandises » qui en constitue une détermination fondamentale (analytiquement impliquée) en tant que le capital est une forme particulière d’échange marchand ? En effet (K1, p. 713) :

 

Il paraît donc tout à fait impossible qu’en-dehors de la circulation, sans entrer en contact avec d’autres échangistes, les producteurs échangistes puissent faire valoir la valeur ou lui communiquer la propriété d’engendrer une survaleur. Mais sans cela pas de transformation de son argent ou de sa marchandise en capital.

 

Et encore (K1, p. 714) :

 

L’accroissement de la valeur par lequel l’argent doit se transformer en capital ne peut pas provenir de cet argent lui-même.

 

D’un côté il y a donc du capital accumulé apparaissant et existant comme rapport phénoménal A-M-A’, et de l’autre on sait qu’un échange marchand entre valeurs ne peut produire de survaleur (en moyenne). Il existe donc un échange de valeur où se produit de la survaleur mais il est impossible que des valeurs soient échangées entre elles pour un surplus-de-valeur (en moyenne). De nouveau, comme pour le problème de la marchandise, le problème consiste en un rapport phénoménal existant mais impossible c’est-à-dire ne pouvant être développé exhaustivement avec la survaleur sur la base de la seule et unique loi immanente de l’échange marchand dont le capital est une forme particulière et qu’il doit donc respecter.

Le capital exprime ou manifeste donc, pour qui connaît la section 1 du Capital, le problème de sa possibilité vis-à-vis de la « loi immanente de la circulation » qu’il implique pourtant analytiquement en tant que forme particulière d’échange marchand. La contradiction se joue donc entre la loi d’échange des marchandises et la formule ou le rapport phénoménal du capital qui doit être développé sur la base de cette loi de la circulation (en tant qu’il est la forme particulière d’un rapport marchand d’échange, donc la forme particulière d’un rapport réglé par la loi de la valeur) mais qui la contredit immédiatement. Autrement dit il y a impossibilité au niveau dialectique de l’échange marchand et des seules lois de circulation marchande de ce qui pourtant constitue une forme particulière de rapport marchand qui est constatable et donc phénoménalement existante (qui « se montre à la surface dans la circulation ») à savoir le rapport phénoménal lui-même (A-M-A’) comme existant et par conséquent aussi apparemment impossible.

L’autocréation ou l’autodéveloppement du capital dans son procès de circulation n’est donc qu’un mythe, qui laisse voir une énigme : de sorte qu’on pourrait appeler avec Marx ce problème l’ « énigme du fétiche capital » comme le problème de la section 1 condensait l’ « énigme du fétiche marchandise » et l’ « énigme du fétiche monnaie ». La position du problème est ainsi la suivante : comment est possible le rapport phénoménal « capital » dans l’échange (avec donc un incrément : la survaleur), si l’échange des marchandises se fait toujours en moyenne à leur valeur comme échange de valeurs équivalentes ? C’est à la fois le « problème » (K1, p. 708) et « notre embarras » (K1, p. 710).

 

Théorie de la possibilité du phénomène problématique : la résolution du problème par la relation salariale d’exploitation comme « secret du capital » (chapitre 6)

 

Tout un chapitre est consacré à la lente position des conditions et de ce qui pourrait être appelé la « configuration immanente » du problème, qui va nous donner en même temps les conditions de sa résolution[20]. La remontée aux conditions du problème posé nous donne ainsi le moyen de le résoudre (peut-être que joue ici le modèle de la résolution d’une équation mathématique). Le jeu des termes « pouvoir » et « ne pas pouvoir » est en ce sens symptomatique, car ce qui est problématique ici c’est l’impossibilité apparente de ce qui, pourtant, existe bel et bien (K1, p. 714) :

 

L’accroissement de valeur par lequel l’argent doit se transformer en capital ne peut pas provenir de cet argent lui-même. S’il sert de moyen d’achat ou de moyen de paiement, il ne fait que réaliser le prix des marchandises qu’il achète ou qu’il paye.

Il faut donc que le changement de valeur exprimé par A-M-A’… provienne de la marchandise. Mais il ne peut pas s’effectuer dans le deuxième acte M-A’, la revente, où la marchandise passe tout simplement de sa forme naturelle à sa forme argent. Si nous envisageons maintenant le premier acte A-M, l’achat, nous trouvons qu’il y a échange entre équivalent… Reste une dernière supposition, à savoir que le changement procède de la valeur d’usage de la marchandise… il faudrait que notre homme aux écus eût l’heureuse chance de découvrir au milieu de la circulation, sur le marché même, une marchandise dont la valeur usuelle possédât la vertu particulière d’être source de valeur échangeable, de sorte que le consommer serait réaliser du travail et par conséquent produire de la valeur.

 

Les conditions du problème sont alors dégagées de telle sorte qu’elles apparaissent aussi comme les conditions de sa résolution, les conditions négatives du champ de résolution dans lequel le « x » manquant doit être trouvé et hors duquel il ne peut être découvert. On peut ainsi montrer la résolution du problème à partir du problème lui-même ou plutôt à partir de l’analyse des conditions du problème tel qu’il a été posé. Car il y a survaleur dans l’échange de marchandises et celle-ci ne provient pas de l’échange lui-même ni des valeurs elles-mêmes : on peut donc déjà en déduire que la survaleur ne provient pas de la valeur des marchandises. Mais il ne faut pas confondre marchandise et valeur de la marchandise. Il y a donc un possible incrément de valeur dans l’échange par le biais de la valeur d’usage d’une marchandise si ça ne peut être de sa valeur proprement dite. Pour pouvoir comprendre la solution il faut donc admettre nécessairement qu’il y a ou même qu’il doit y avoir (puisque la position du problème requiert cette position pour sa résolution) une marchandise échangée à sa valeur qui, par la consommation de sa valeur d’usage, produise plus de valeur qu’elle n’en possède ou n’en « coûte ». Lisons à nouveau en ce sens le passage déjà cité (K1, p. 715) :

 

Pour pouvoir… il faudrait que notre homme aux écus eût l’heureuse chance de découvrir au milieu de la circulation, sur le marché même, une marchandise dont la valeur usuelle possédât la vertu particulière d’être source de valeur échangeable, de sorte que le consommer serait réaliser du travail et par conséquent produire de la valeur.

 

On remarquera que cette « solution » est encore toute idéale : la délimitation de ce qui résout le problème (l’existence d’une marchandise qui, par sa valeur d’usage consommée, produit plus de valeur qu’elle n’en a et n’en coûte) n’est proposée et produite que par l’analyse des conditions du problème lui-même et des conditions de sa résolution. C’est sur cette base que la solution ainsi déjà pré-déterminée va être découverte. Car cette marchandise qu’il nous faut nécessairement poser pour résoudre le problème existe en effet sur le marché sous une forme particulière, c’est la « force de travail ». Le discours ici passe donc de l’analyse du problème posé et de ses conditions, qui délimitait la solution nécessaire du problème comme découverte à faire d’une « marchandise devant produire de la valeur à partir de sa valeur d’usage », à la position quasiment empirique du fait d’existence d’une telle marchandise sur le marché, qui permet ainsi de résoudre in concreto le problème de la possibilité du capital en fonction et dans le cadre général analysé des conditions du problème qui sont donc aussi les conditions de sa résolution (K1, p. 715) :

 

Et notre homme trouve effectivement sur le marché une marchandise douée d’une telle vertu spécifique, elle s’appelle puissance de travail ou force de travail…

 

Chacun connaît la suite de l’analyse d’une telle force de travail comme seule marchandise répondant à la possibilité de produire plus de valeur que la valeur nécessaire à sa propre (re)production. Le « secret » de la fabrication ou du « laboratoire de la production » de la survaleur doit donc maintenant être pris en vue (K1, p. 725) :

 

Nous allons donc, en même temps que le possesseur d’argent et le possesseur de force de travail, quitter cette sphère bruyante où tout se passe à la surface et aux regards de tous, pour les suivre tous deux dans le laboratoire secret de la production... Là, nous allons voir non seulement comment le capital produit, mais encore comment il est produit lui-même. La fabrication de la survaleur, ce grand secret de la société moderne, va enfin se dévoiler.

 

Ce « secret » n’est autre que celui que la circulation du capital (qui se déroule « à la surface » c’est-à-dire apparaît dans la circulation) masque et révèle à la fois, où se réalise la survaleur, et qui résout la contradiction de la « formule du capital » : la fabrication de la survaleur au niveau des rapports de production par la force de travail achetée à sa valeur et dont les produits sont vendus à leurs valeurs sur le marché, soit par la force de travail salariée ou exploitée. La solution du problème est donc la découverte de la possibilité réelle[21] du capital circulant c’est-à-dire la découverte de ce qui rend possible le développement du capital comme processus ou rapport phénoménal A-M-A’ apparaissant dans la circulation marchande et tout en respectant la loi de la circulation marchande, solution produite à partir de l’analyse des « conditions » du problème à résoudre et de la position « axiomatique » de la force de travail et de la relation salariale comme de la détermination qui lors de sa découverte permet la résolution du problème dans le cadre pré-déterminé (par l’analyse de ses conditions) du concept négatif du « quelque chose = x » résolvant le problème du phénomène apparemment impossible A-M-A’ en tant que forme d’un échange marchand réglé par la loi de la circulation. Ce secret de la production du capital observé dans la circulation et qui en rend raison tout en respectant la loi de circulation marchande, c’est le rapport de production salarial. Le secret du capital apparaissant dans la circulation, c’est donc la relation salariale (et l’exploitation qu’elle engage) dans le rapport de production marchand qui rend raison et sous-tend les rapports de circulation marchands, rapport de production salarial (d’exploitation) qui est ainsi à la fois présent et absent, exprimé et masqué, dans la circulation du capital A-M-A’ dont il rend raison et qu’il sous-tend secrètement, dans lequel autrement dit il « se représente » (sich Darstellt).

La condition de résolution du problème, c’est ainsi l’existence dans l’échange A-M-A’ d’une marchandise M intermédiaire dans la transformation A-A’ par l’échange marchand qui y a lieu, marchandise M qui a sa valeur propre mais qui produit en outre et par ailleurs, comme valeur d’usage consommée dans la sphère de la production et non de la circulation, une valeur plus élevée que sa propre valeur marchande échangée et qui apparaît dans la circulation. Or l’échange de cette marchandise spécifique, échange possibilisant la transformation A-A’ à partir de la loi de la circulation, se trouve bien en effet effectuée sur le marché : c’est l’échange ou l’échange marchand de cette marchandise spécifique qu’est la force de travail sur le marché, autrement dit la relation salariale où la marchandise, achetée à sa valeur, est certes valeur mais qui est aussi valeur d’usage et produit par la consommation de sa valeur d’usage une valeur plus grande que propre valeur marchande : concept qui constitue donc la clef de l’énigme.

C’est la position du concept d’un échange très spécifique, à savoir l’échange marchand de la « force de travail » (Mf) sur le marché, autrement dit la position du concept de relation salariale, qui va débloquer la situation tout en respectant en tout point la loi générale de l’échange marchand qui est impliquée analytiquement par le capital. En effet A-M-A’ réalise alors les lois de l’échange marchand « en général » dans sa formule particulière, mais en outre dans A-M-A où M = Mf  (force de travail consommée) se produit une survaleur (s). Il y a réalisation supplémentaire de valeur au sein même du rapport marchand mais dans le respect de ses règles immanentes car produite au niveau non pas de la circulation des valeurs mais de la consommation productive de la marchandise échangée à sa valeur. Là où M = Mf on peut donc dire que (A-Mf-A’) => A-A’. C’est ainsi le concept d’échange marchand d’une force de travail (relation salariale) qui constitue le concept clef résolvant le P2, comme nouvelle détermination du capital adjointe à la loi immanente de la circulation marchande, dialectisant la contradiction immédiate du contenu « circulation marchande » à sa formule phénoménale particulière capital (A-M-A’) dans le rapport marchand, en produisant une survaleur tout en réalisant la loi immanente de la circulation marchande et donc en réalisant médiatement cette « loi » générale de tout rapport d’échange marchand dans la formule particulière du capital alors que celui-ci contredit celle-là « immédiatement ».

On peut ici s’aider de sections du livre III : Marx y montre le problème en schématisant l’ « étrange » formule du capital A-A’, et en en perçant le secret par son développement A-M… P… M’a’ où l’on voit que ce n’est pas l’argent qui s’auto valorise par « magie », contrevenant à la loi de la circulation préalablement démontrée, mais que c’est au contraire une valorisation due à la consommation productive de la valeur d’usage de la marchandise échangée à sa valeur, valeur d’usage qui produit plus de valeur que sa propre valeur marchande au niveau de « P » (la production, qui est consommation de la marchandise force de travail). La clef de la formule énigmatique A-A’ est donc en fait le « rapport salarial ».

 

Remarques conséquentes sur la notion de « problème »

 

La contradiction entre la représentation (adéquate) du rapport phénoménal capital dans la circulation où il se donne à voir et de sa survaleur apparaissant d’une part, et d’un concept antérieurement produit d’autre part (la loi de la circulation), est donc résolue dès lors qu’on pose et adjoint une nouvelle détermination en pensant M = Mf dont la valeur d’usage consommée est elle-même travail donc productrice de travail, et précisément de plus de travail qu’il n’en faut pour produire sa propre valeur échangée sur le marché de la circulation.  C’est en effet dans cette seconde section un concept antérieurement produit, celui de la « loi immanente de la circulation », qui va rendre apparemment impossible l’équation néanmoins existante au plan phénoménal A-M-A’, mais uniquement en tant qu’on cherche à déduire cette formule de la seule loi de la valeur. Ainsi, Marx commence bien par la description du « fait d’expérience » du capital, comme « fait » décrit, forme visible à nos intuitions et représentations dans la circulation où il apparaît « à la surface » (K1, p. 696) :

 

La forme complète de ce mouvement est donc A-M-A’ dans laquelle A’=A+DA, c’est-à-dire égale à la somme primitivement avancée, plus un excédent. Cet excédent ou ce surcroît, je l’appelle survaleur (en anglais surplus-value). Non seulement donc la valeur avancée se conserve dans la circulation ; mais elle y change encore sa grandeur, y ajoute un plus, se fait valoir d’avantage, et c’est ce mouvement qui la transforme en capital.

 

Mais pour le moment nul problème ne se lie à cette description de la forme d’apparition à développer : il n’y a rien à rajouter. Pour comprendre plus avant la formule du capital il faut donc poser plus avant sa problématicité, montrer que malgré son existence de fait l’existence du capital comme rapport phénoménal est contradictoire avec ce que l’on sait tout aussi certainement et en ce sens « impossible » à un premier niveau. Ici en l’occurrence ce qui rend impossible ou irrationnel le rapport capital n’est pas une autre représentation d’expérience (comme l’échangeabilité des marchandises dans la section 1) mais un concept préalablement produit, et précisément la loi de la circulation dégagée à partir de la première section. Ainsi Marx en vient-il dès après cette description du capital comme forme d’apparition et sa « formulation » comme rapport A-M-A’ à la mise au jour d’une « contradiction de la formule générale du capital » préalablement posée en tant que la formule ne peut être développée exhaustivement sur la base de sa seule détermination comme réglée par la loi immanente de la circulation. A l’égard de cette loi dont nous nous sommes assurés et si on pose dogmatiquement que cette loi constitue la seule détermination du capital, alors le capital en effet apparaît proprement un mouvement impossible bien qu’existant de fait. C’est bien là le nœud de cette « contradiction de la formule général du capital en tant qu’échange équitable de valeur producteur d’une survaleur (K1, p. 702) :

 

La forme de la circulation par laquelle l’argent se métamorphose en capital contredit toutes les lois développées jusqu’ici sur la nature de la marchandise, de la valeur, de l’argent, et de la circulation elle-même.

 

De nouveau ce sont donc les conditions d’existence d’un rapport phénoménal qui sont contradictoires, et le rapport phénoménal qui apparaît aussi existant qu’impossible (K1, p. 714) :

 

La métamorphose de l’homme aux écus en capitaliste doit se passer dans la sphère de la circulation et en même temps doit ne point s’y passer. Telles sont les conditions du problème… nous sommes donc parvenus à un double-résultat. Il faut développer la transformation de l’argent en capital sur la base des lois immanentes à l’échange des marchandises, de sorte que l’échange d’équivalents soit valablement tenu pour le point de départ. Notre possesseur d’argent qui n’est plus présent que comme chenille capitaliste est forcé d’acheter les marchandises à leur prix, de les vendre à leur prix, et néanmoins de retirer à la fin du processus plus de valeur qu’il n’en avait lancé au départ. Sa métamorphose en papillon doit se produire à la fois nécessairement dans la sphère de la circulation et tout aussi ne pas s’y produire nécessairement. Telles sont les conditions du problème.

 

Le problème naît donc d’une critique analytique (à l’aide de concepts pré-produits) d’un objet phénoménal, à savoir le rapport A-M-A’ en tant qu’il apparaît contredit par de ces concepts préalables qu’il implique lui-même analytiquement comme ce sur la base de quoi il doit être développé (J. Bidet, 1985, p. 149) :

 

On comprend ici en quel sens très particulier la démarche du Capital procède ici (comme au début de la Section 1) de l’ « apparence » ou de la « surface » à l’essence : il ne s’agit pas d’un mouvement général de l’exposé, comme est le développement abstrait-concret, mais d’une intervention ponctuelle située sur cet axe majeur, par laquelle Marx relance la marche en avant par un appel à l’expérience (c’est-à-dire à ce que nous connaissons par les catégories de la « conscience ordinaire » dont la notion de « surface » désigne le corrélat objectal), puis critique celle-ci, ici grâce à l’acquis théorico-catégorial antérieur. Est alors justifiée la progression par adjonction de déterminations nouvelles, compatibles avec les premières, mais non déduites d’elles ni développées dialectiquement à partir d’elles, et qui rendent comptent de l’expérience.

 

C’est en effet l’énigme du capital qui marque de la façon la plus apparente la façon dont Marx construit les problèmes, et que nous avons essayé de reproduire jusqu’ici : par une critique de l’expérience phénoménale donnée en fonction d’autres expériences ou d’acquis analytiques antérieurement produits concernant cette expérience problématisée, mais uniquement en tant que ces acquis analytiques sont relativement insuffisants et limités pour nous permettre de comprendre précisément un phénomène dès lors problématique.

 

3/ Le problème de la transformation des valeurs en prix de production : juste position du problème et mauvaise solution technique de la part de Marx (livre III)

 

Un autre problème peut néanmoins être identifié et analysé comme un des problèmes fondamentaux participant de la progression interne du Capital du fait de sa construction faisant appel à des théorèmes préalablement validés (la théorie de la valeur) et du fait que sa résolution engage une production conceptuelle originale. Marx savait en effet contre Ricardo que les prix relatifs normaux ne sauraient réfléchir immédiatement ni consister dans les rapports de valeur. Car cela conduirait alors à des taux de profit inégaux, or cette inégalité n’a pas lieu d’être (K3, p. 945) :

 

Il n’existe pas et il ne saurait exister de différence dans les taux moyens de profit entre les différentes branches de production sans que tout le système de la production capitaliste s’en trouve aboli.

 

Il s’agit là d’une « loi de la péréquation des taux de profit » selon laquelle les profits acquis sont proportionnels à la grandeur des capitaux avancés. Cette loi se réalise du fait de la mobilité des capitaux (et à leur suite du travail) entre les différentes branches, à la recherche d’un taux de profit le plus élevé. La recherche d’un profit maximum pousse chaque capitaliste individuel à investir davantage là où le taux de profit est le plus haut ou à investir moins dans les cas contraires : par ce mouvement le taux de profit finit par s’égaliser dans les diverses sphères de la production. De ce fait même s’impose donc une « loi de la concurrence capitaliste » : chaque capitaliste recherche le taux maximum de profit mais n’obtient en moyenne que le taux de profit général (moyen). A première vue la théorie marxienne de la valeur d’une part et le système effectif des prix de production d’autre part sont donc totalement incompatibles, incompossibles, ou plutôt ne recouvrent pas les mêmes domaines. En effet la composition organique diffère entre les différentes branches de la production : si le prix de production d’une marchandise réfléchissait immédiatement la valeur individuelle de cette marchandise, cela devrait donc entraîner l’inégalité des taux de profit. Or cela n’est pas tenable : Marx va alors avancer qu’un processus de transformation des valeurs en prix de production a lieu (le prix de production est le prix de marché naturel autour duquel gravite les prix de marché phénoménaux). Tout le problème va donc consister à comprendre comment la valeur des marchandises se « transforme » en prix de production des marchandises.

En effet la valeur/survaleur totale produite, en tant que produite, ne peut pas être différente du montant du prix/profit total qui est réparti individuellement dans la concurrence : car seul le produit peut être réparti, et la répartition ne modifie pas la production. On peut donc affirmer par définition l’équivalence valeur/survaleur globale = prix/profit global. Cependant les lois de production de la valeur et de la survaleur ne prennent pas en considération la répartition spécifique des prix et profits,  ni la mécanique concurrentielle fondée sur la mobilité du capital. La transformation de la valeur en prix de production est donc « nulle » au niveau de leur montant global produit, mais elle est effective du point de vue de la répartition individuelle de ce produit globalement considéré. La transformation est donc pensable en trois étapes comme un redéploiement : (1) il y a des valeurs/survaleurs individuelles ; (2) on peut considérer globalement la totalité de ces valeurs/survaleurs = prix/profit total ; (3) il y a redéploiement de ces valeurs/survaleurs considérées globalement en prix/profits individuels. C’est ce redéploiement des valeurs en prix de production (et des survaleurs en profits) qui définit la « transformation », redéploiement qui est opéré sur le mode de la répartition de la production de valeur/survaleur par le truchement des mécanismes concurrentiels dont on avait fait abstraction jusqu’alors, en ne se situant qu’au seul niveau de la production de la valeur/survaleur « à répartir ».

Marx avait déjà déterminé ce problème comme un des problèmes fondamentaux de l’économie politique dans sa lecture de Ricardo. Marx note en effet à plusieurs reprises les problèmes et les difficultés chez David Ricardo dues à la confusion entre taux de profit et taux de survaleur, confusion elle-même liée à la confusion entre profit et survaleur (confusion qui à son tour et en dernier lieu se voit liée à la confusion entre prix de production et valeur). Et chez A. Smith, de même Marx note aussi cette confusion entre survaleur et profit. Or cette confusion une fois déjouée, la question se pose alors de la différence et de la « contradiction immédiate » entre le système des valeurs et le système effectif des prix de production, plus apparents et qui sont censés être construits sur le système des valeurs.

 

La position marxienne du problème et sa « solution » erronée chez Marx

 

On peut penser qu’il y a alors unemmmmm  juste position de ce problème dit « problème de la transformation » par Marx, sur la base de la théorie de la valeur (il s’agit bien ici de la « théorie » de la valeur, de sa définition par le temps de travail nécessaire à sa production, et non pas d’une quelconque « loi de la valeur » comme on le montrera plus loin) : le prix de production est une forme phénoménale de la valeur qu’il s’agit de développer sur la base de son contenu, soit sur la base de la valeur. Or, et là est le problème qu’il s’agit de résoudre, le système effectif des prix de production semble contrevenir à la théorie de la valeur sur le mode maintenant décrit du « problème ». Ce problème est classiquement défini comme la « problème de la transformation des valeurs en prix de production », que nous dénommerons désormais « P3 », et qui peut être schématisé ainsi :

 

Valeur ===================# ==============> prix de production (ppd)

 

On aboutit donc à notre problème comme « contradiction dans le développement » : le prix de production contredit immédiatement ou ne peut se déduire immédiatement de la valeur sur la base de laquelle il doit pourtant nécessairement être développé. Marx pose donc encore une fois le problème comme une contradiction  de la loi déterminant le mouvement profond à l’expérience des formes d’apparition de ce mouvement profond plus abstrait (K3, cité dans Jorland, 1995,  p. 56) :

 

La loi constatée ci-dessus prend donc la forme suivante : les masses de valeur et de survaleur produites par différents capitaux sont à valeur donnée et à même degré d’exploitation de la force de travail directement proportionnelles aux grandeurs des parties variables de ces capitaux, c’est-à-dire à leurs parties converties en force de travail vivante… cette loi contredit ouvertement toute expérience fondée sur les apparences.

 

La contradiction est ainsi patente, mais aussi assumée comme un problème qui se résout. Marx prévient par exemple qu’il pourrait « sembler » que ce problème soit insoluble, mais « sembler » seulement (K3, p. 945) :

 

Il peut donc sembler que la théorie de la valeur soit ici incompatible avec le mouvement et les phénomènes empiriques de la production, et qu’il faille même renoncer à comprendre ces derniers.

 

On a vu en effet que la théorie de la valeur prise sans distinguer valeurs et prix nous conduirait à dénier le phénomène d’égalisation des taux de profit, et à poser une inégalité des taux de profit par branches différentes en composition organique de capital, alors que ce fait est contredit par l’expérience. Le commentaire de G. Jorland nous semble ici très clair et suffisant à corroborer notre propre compréhension méthodologique des « problèmes » posés dans le Capital (G. Jorland, 1995, p. 56) :

 

Marx qualifiait d’apparente cette contradiction, qui se dissipe avec l’apparition de nombreux « moyens-termes »… Marx ne voulait pas dire qu’il n’y a contradiction qu’en apparence mais pas en réalité ; plutôt, qu’il s’agit d’une contradiction entre la réalité essentielle et ses apparences phénoménales. Or une telle contradiction n’existe que sous forme d’identité immédiate et disparaît quand elle est mise sous forme d’identité médiatisée.

 

L’idée qui nous semble ici importante est celle de « moyen-terme », liée au couple contradiction immédiate/médiatisée. La contradiction immédiate contenu/forme d’apparition, qui indique l’impossibilité de déduire immédiatement la forme du contenu, est à la fois effective et résolue « médiatement » par la position de moyens termes qui jouent comme médiations synthétiques des contradictoires immédiats. L’oubli des « membres intermédiaires » est selon le Marx des Théories sur la plus-value ce qui caractérise la situation de blocage de l’économie classique (analytique) qui n’arrive pas à résoudre ses problèmes et tourne à la scolastique en s’efforçant de « déduire immédiatement » d’une théorie ce qui ne peut s’en déduire que médiatement et ainsi en se torturant à rendre plausible par un lien « mystique » d’autodéveloppement ou une « fiction linguistique » ce qui est immédiatement contradictoire et reste complètement opaque et mystérieux tant que le « moyen-terme » n’est pas élucidé : le problème apparaît donc ici dans ce sens comme une contradiction non résolue du phénomène concret à la théorie ou au présupposé analytiquement découvert par l’investigation et sur la base duquel le phénomène en question se développe (la résolution passant par la position de « chaînons intermédiaires »). Et ainsi nous voyons cette « méthode » et ses insuffisances chez Ricardo, au niveau du rapport entre le taux de profit général et ce qui joue alors comme présupposé général, à savoir la théorie de la valeur que Marx nomme ici « loi de la valeur » (ThP, I, p. 194) :

 

Au lieu de présupposer ce taux de profit général, Ricardo aurait dû étudier au contraire dans quelle mesure son existence même est conforme à la détermination de la valeur par le temps de travail et il aurait constaté qu’au lieu d’y correspondre, elle la contredit à première vue, son existence ne pouvant donc être expliquée que par une quantité de chaînons intermédiaires, explication qui diffère fortement d’une simple subsomption à la loi de la valeur.

 

C. Benetti et L. Cartelier (1977, p. 186) commentent ainsi ce texte : « Ricardo poserait donc le taux de profit général comme fait de concurrence, au lieu de le déduire, par toute une série de « chaînons intermédiaires », de la démonstration de la valeur par le temps de travail ». En effet la concurrence montre trois phénomènes qui apparaissent contredire la théorie de la valeur, c’est-à-dire ne peuvent se « déduire immédiatement » de la détermination de la valeur opérée dans la section 1, et vont apparemment à l’encontre de cette théorie de la valeur qui constitue pourtant la « base rationnelle » de toute théorie économique du capitalisme depuis la section 1, sur laquelle doit être développé le système plus apparent des prix de production (K3, p. 997-998) :

 

La concurrence met en évidence : 1) les profits moyens qui sont indépendants de la composition organique du capital dans les divers secteurs de la production, donc indépendants aussi de la quantité de travail vivant qu’un capital donné s’est approprié dans un domaine d’exploitation déterminé ; 2) la hausse et la baisse des prix de production à la suite d’une modification du niveau des salaires, phénomène qui, à première vue, est en complète contradiction avec les rapports de valeur dans les marchandises ; 3) la fluctuation des prix de marché qui réduisent le prix moyen des marchandises, au cours d’une période donnée, non pas à la valeur de marché mais à un prix marchand de production qui s’écarte nettement de cette valeur de marché. Tous ces phénomènes semblent contredire aussi bien la détermination de la valeur par le temps de travail que la nature de la survaleur consistant en surtravail non-payé. Ainsi dans la concurrence tout apparaît à l’envers. La structure apparente des rapports économiques, telle qu’elle se montre à la surface dans son existence réelle, et donc également dans les représentations dans lesquelles les supports et les agents de  ces rapports essaient de se les expliquer, est très différente et en fait est même l’inverse, l’opposé de leur structure nucléaire interne, essentielle, mais cachée, et du concept qui lui correspond. En fait elle en est même l’inverse, l’opposé.

 

La concurrence masque donc l’effectivité de la théorie de la valeur, ne montre pas comment celle-ci entre en jeu dans la détermination des prix de production, quoique par le biais médiateur des mécanismes concurrentiels de répartition de la valeur produite, mécanismes jusqu’alors mis entre parenthèses car ne concernant pas la production mais la répartition concurrentielle de la production, par quoi la valeur se représente en prix de production (K3, p. 997) :

 

Ce que la concurrence ne montre pas, c’est la détermination de la valeur qui régit le mouvement de la production, ce sont les valeurs qui se dissimulent derrière les prix de production et en dernière instance les déterminent.

 

La théorie de la valeur doit donc persister indépendamment du mouvement apparent des prix de production qui ne peut s’en « déduire immédiatement » ou lui est « immédiatement contradictoire ». La formation la plus courante du problème est  ainsi celle d’une contradiction entre « système des valeurs » et « système des prix de production ». On peut admettre pour énoncé moderne du problème son énonciation par A. Lipietz, qui définit ainsi la transformation, c’est-à-dire le développement, à penser et à rendre possible théoriquement (A. Lipietz, 1985, p. 1162) :

 

Opération par laquelle le système des valeurs des marchandises est transformé en système des prix de production (c’est-à-dire un système tel que le taux de profit soit le même dans toutes les branches). Il serait plus exact de parler de « transformation de la loi de la valeur par égalisation des taux de profit des capitaux particuliers »… Cette opération vise à résoudre la contradiction entre l’essence du rapport d’échange et la forme phénoménale qu’il assume quand la production des marchandises est le fait des capitaux individuels, qui entendent participer au partage de la totalité de la plus-value sociale au prorata du capital engagé.

 

On se situe bien ici dans la structure problème que nous avions dessinée plus haut : car on connaît analytiquement la détermination interne (valeur) sur la base de laquelle la forme prix de production se développe. Mais cette forme contredit immédiatement sa détermination valeur, ou bien encore la détermination du prix de production par la valeur n’est pas suffisante à comprendre son propre développement en prix de production. Comment alors la transformation réglée c’est-à-dire le développement de la forme prix de production à partir de la valeur est-elle possible si la forme prix de production contredit immédiatement la détermination valeur ? Il va nous falloir pour cela faire intervenir un moyen-terme ou un chaînon intermédiaire qui  va réaliser la valeur et la théorie de la valeur dans le système des prix de production malgré ou au sein même de leur contradiction. En fait, il n’y a là aucun problème particulier qui ne soit aisément résolu : la production de la valeur obéit aux lois de la production, et la répartition des valeurs produites obéit aux lois spécifiques de répartition (concurrentielle) des valeurs produites, par quoi ces valeurs produites se trouvent réparties ou distribuées et réalisées en « prix de production ». Il y a simplement passage d’un niveau abstrait (production) à un niveau plus concret (répartition de la production) engageant les lois de répartition concurrentielles du produit, prolongeant donc sans les modifier les lois de la production à répartir.

L’objection « vulgaire » qui s’insinue à ce niveau consiste à poser, plutôt que leur contradiction immédiate, l’incommensurabilité pure et simple des valeurs aux prix de production, au nom du caractère numérique des prix et non numérique de la valeur. Dès lors la position selon laquelle « la somme des valeurs égale toujours la somme des prix de production » devrait chuter et tout le Capital avec elle : cette lecture est cependant complètement aberrante, et tombe « à côté » du texte marxien, car elle confond le prix de production avec la notion de prix (empirique). Or les deux sont naturellement bien distingués chez Marx : il n’y a donc pas hétérogénéité ou incommensurabilité entre valeur et prix de production, mais développement d’un système en un autre par le biais de facteurs jusque là mis « entre parenthèses » par l’abstraction. Ce qui est exigible de Marx est donc avant tout la solution conceptuelle du problème, quitte à en rectifier le calcul mathématique erroné du Capital.

Marx l’a montré plus d’une fois, en particulier dans la Lettre à Kugelmann du 11 juillet 1868 : la « contradiction » posée face à une loi n’est pas une mise en cause de cette loi découverte en outre comme nécessaire (permettant de résoudre le problème posé au §1) et validée par ailleurs en régime d’abstraction, mais tout au contraire l’entrée de plain pied dans les problèmes scientifiques proprement dits, l’ouvrage et le progrès scientifiques consistant justement  à montrer comment et sous quelle forme apparaît la loi c’est-à-dire comment se règle et se dialectise ce qui apparaît d’abord comme une contradiction contenu/forme dans l’immédiat, et pourquoi. Aucun commentaire sur la distinction entre valeur et prix de production n’est en ce sens épistémologiquement susceptible de mettre en cause la théorie marxienne de la valeur et la position du problème qui s’y fonde : le débat sur la bonne ou mauvaise « position » du « problème de la transformation » appartient donc à l’analyse de la validité de la théorie de la valeur pour elle-même d’une part (qui renvoie à son tour à l’axiome opératoire et analytiquement dégagé –par réduction- de la valeur marchande comme condensation de la pure dépense de travail abstrait) et à l’analyse de la validité de la théorie de la péréquation des taux de profit d’autre part (qui renvoie à la notion de « mobilité » des capitaux). Or si rien ne nous permet à ce niveau de contester une de ces deux théories prises pour elles-mêmes,  alors la théorie de la valeur fondée et validée en régime d’abstraction comme nécessaire (permettant de résoudre le problème posé au §1) ne peut aucunement être contredite sinon immédiatement sur un mode d’insuffisance dialectique par la théorie de l’égalisation des taux de profit. La « contradiction dans le développement » valeur/prix de production est ainsi une contradiction à poser et à résoudre et non pas une contradiction « morte », qui nous conduirait à rejeter un des deux termes, ou même les deux. C’est ainsi le chaînon intermédiaire » nous transportant de la sphère de la production de valeur/survaleur à la sphère de la répartition phénoménale c’est-à-dire du redéploiement de cette production considérée dans sa globalité (donnant lieu aux prix/profits apparents) qu’il s’agit simplement ici de déceler pour résoudre le problème : à savoir, selon Marx, le mécanisme concurrentiel. Mais en aucun cas la répartition des prix ne peut remettre en cause la théorie de la production des valeurs, sur laquelle précisément elle se fonde en la relayant et en la prolongeant simplement « topologiquement » (de la production à la répartition de cette production) par la prise en compte de la répartition en concurrence des valeurs produites selon leurs lois propres de production. C’est d’ailleurs pourquoi il y a nécessairement identité entre, par exemple, la survaleur globale et le profit global, puisque ce dernier n’est que l’autre nom de la survaleur globale produite en tant qu’elle représente la totalité des survaleurs individuellement produites et qui sont « à répartir » spécifiquement dans les profits individuels selon les contraintes concurrentielles de la répartition.

Cependant ce problème de la transformation ainsi résolu du point de vue conceptuel  chez Marx possède pour nous un statut spécial pour autant qu’il constitue le centre « phénoménal » de la polémique concernant la validité de la théorie marxienne de la valeur. Ce problème de la transformation a en effet été au cœur d’un débat auquel pratiquement toutes les écoles économiques ont depuis participées, comme l’a montré récemment de façon exhaustive G. Jorland dans Les paradoxes du Capital (1995). Or le premier « conflit » posé dans ce débat est né en réalité d’une incompréhension de la position marxienne spécifique du problème de la transformation. Par ailleurs et à un autre niveau, il existe une erreur technique dans le calcul de Marx, qui fait que ce problème a pour caractéristique, contrairement à d’autres de même type (comme l’énigme du capital), de n’avoir pas trouvé sa solution technique dans le Capital où il se trouve posé (sur la genèse de cette reconnaissance on peut renvoyer ici à G. Dostaler, 1978), ce que Marx lui-même avait soupçonné sans s’en formaliser ni y voir un quelconque problème fondamental du point de vue conceptuel. On a ainsi voulu de cette erreur ou absence de réponse valide dans le texte marxien conclure à l’invalidité du problème conceptuel lui-même, donc de la théorie de la valeur sur laquelle il se fonde et qui seule peut lui donner sens. Certains ont en effet voulu en conclure à la caducité de la théorie de la valeur sur la base de laquelle le problème était posé, et à la reprise nécessaire d’une théorie de l’exploitation expurgée de la théorie marxienne de la valeur au profit d’une perspective « post-sraffaïenne » (en particulier C. Benetti, 1973, puis Benetti-Cartelier, 1975 et 1977), ou bien encore l’abandon pur et simple du Capital avec sa théorie de la valeur marchande (par exemple H. Denis, 1980). Nous devons donc là aussi nous prononcer sur les rapports entre l’erreur « technique » de Marx et la validité ou non de la position conceptuelle du problème.

 

Primat méthodologique de la position du problème sur sa résolution et inconsistance des « réfutations » de la position du problème

 

Le premier « pan » du débat historique concernant le problème de la transformation des valeurs en prix de production est donc lié selon nous à une mécompréhension flagrante, qui substitue à la position marxienne du problème un problème qui selon nous n’existe pas chez Marx, et que G. Jorland dans un texte à ce titre paradigmatique de l’interprétation « traditionnelle » que nous refusons appelle le « problème d’Engels », G. Jorland croyant lui-même (nous semble-t-il) que ce problème est un problème existant effectivement chez Marx –ce que nous ne pensons  résolument pas (G. Jorland, 1995, p. 178) :

 

Le paradoxe de Ricardo devenu problème d’Engels, la solution de Marx dédouble celui-ci en problème du statut de la loi de la valeur, puisque la formation d’un taux général de profit n’y était manifestement pas effectuée « sur la base même » de cette loi, et en problème de la contradiction entre les livres I et III, puisque les marchandises ne s’y échangent plus à leur valeur.

 

Mais où G. Jorland a-t-il vu qu’était opératoire une telle loi d’échange individuel des marchandises à leurs valeurs dans le Capital ? Il nous faut noter d’abord que Marx ne parle que de sa « théorie de la valeur » et non pas d’une « loi de la valeur » dans la section 2 qui est ici le centre absent de la polémique. On pourrait même avancer de façon un peu provocante qu’il n’y a pas chez Marx de « loi de la valeur » (même si l’expression peut parfois apparaître –mais pas dans la section 2) et qu’en ce sens l’ensemble du débat historique a toujours déjà été faussé, ne comprenant pas de quoi il s’agit réellement. C’est pourquoi G. Duménil peut affirmer sans ambages que si l’on veut à tout prix parler de « loi de la valeur » dans la constitution du problème de la transformation, alors il nous faut reconnaître qu’il ne peut pas s’agir de cette fameuse « loi » d’échange individuel des marchandises à leur valeur dont la tradition d’interprétation a fait le nœud de ses propres débats (G. Duménil, 1980, p. 6):

 

Au livre I du Capital, élaborant sa théorie de la marchandise, Marx définit la loi de la valeur : la substance de la valeur est le travail [abstrait], la mesure de la valeur est le temps de travail [abstrait]. Cette loi fondamentale de l’économie politique ne stipule pas, contrairement à ce qu’on affirme bien souvent, que les marchandises s’échangent à leur valeur.

 

En effet si l’on croit qu’il s’agit pour Marx de poser une contradiction entre une « loi de la valeur » formulée : « les marchandises s’échangent toutes individuellement à leur valeur » et un système effectif des prix de production, alors il faut admettre que le problème est effectivement insoluble et la transformation logiquement impossible, puisque les marchandises s’échangent manifestement à prix de production équivalents, et que ces rapports de prix ne correspondent manifestement pas aux rapports de valeurs, ce qu’affirme justement et très précisément Marx au livre III. Mais si en revanche on comprend que la contradiction se pose chez Marx entre la théorie (et non pas la « loi ») de la valeur, à savoir que « toute valeur marchande se définit par le temps de travail socialement nécessaire à sa production » et le système des prix de production, la contradiction peut être résolue très aisément, on l’a vu, par la position des moyens-termes agissant sur la répartition (redéploiement) jusqu’alors mise entre parenthèse des valeurs produites.

On nous objectera alors que s’il n’existe pas une telle « loi de la valeur » au sens traditionnel (et erroné) donné plus haut, toute la section 2 doit par conséquent tomber, et avec elle le Capital entier. A cela nous répondons qu’il y a bien une loi de l’échange marchand énoncée dans cette section 2, que Marx définit comme la « loi immanente de la circulation ». Mais elle ne s’énonce absolument pas en ces termes : « toute marchandise s’échange individuellement contre une marchandise de valeur équivalente ». Car Marx sait très bien que l’échange marchand se fait précisément à prix de production équivalents et non à valeurs équivalentes. C’est pourquoi sous la plume de Marx lui-même on lit tout autre chose. La loi de la circulation marchande s’énonce en effet bien différemment de la formulation retenue par la « tradition », comme on l’a d’ailleurs montré plus haut dans notre partie consacrée à l’énigme du capital : « au niveau de la circulation globale (et donc individuelle moyenne), l’échange de valeurs marchandes ne peut donner lieu à aucune survaleur (globale et donc individuelle moyenne) ». Sous-entendu : cela vaut même si ces valeurs sont échangées de façon inéquitable au niveau individuel, car au niveau global tout s’équilibre, ce qui est gagné d’un côté étant perdu de l’autre (survaleur globale = profit global), donc aussi au niveau de la moyenne individuelle. Car (K1, p. 710-711) :

 

Qu’on se tourne et retourne comme on voudra, les choses restent au même point. Echange-t-on des équivalents ? Il ne se produit point de plus-value ; il ne s’en produit pas non plus si on échange des non-équivalents.

 

On a déjà défini plus haut en effet la position marxienne du champ théorique global et uniquement global, ou bien alors individuel mais socialement moyen, dans lequel intervient l’énoncé de l’énigme du capital (K1, p. 710-712) :

 

Supposons que l’échangiste A soit un fin matois, qui mette dedans ses collègues B et C, et que ceux-ci ne puissent prendre leur revanche. A vend à B du vin dont la valeur est de 40£, et obtient en échange du blé pour une valeur de 50£. Il a donc fait avec de l’argent plus d’argent, et transforé sa marchandise en capital. Examinons la chose de plus près. Avant l’échange nous avions… une valeur totale de 90£. Après l’échange nous avons encore la même valeur totale. La valeur circulante n’a pas grossi d’un atome ; il n’y a de changé que sa distribution entre A et B. Il est bien évident qu’aucun changement dans la distribution des valeurs circulantes ne peut augmenter leur somme… Il a été démontré que la somme des valeurs jetées dans la circulation n’y peut s’augmenter.

 

L’énigme du capital se pose donc à ce niveau de la circulation globale (ou individuelle mais du point de vue de la moyenne sociale) puisqu’il s’agit précisément de la « somme des valeurs » jetées dans la circulation qui ne peut s’augmenter, et ne prend donc pas en considération la « distribution » ou la redistribution transformatrice des valeurs produites en prix. En revanche, il suit de cette analyse que dans la perspective d’une moyenne sociale, tout échange individuel se fait en moyenne à valeur équitable puisqu’au niveau global il n’y a pas de circulation inégale. En revanche lorsqu’on passe au système des prix de production, on passe en même temps à une analyse où l’on comprend comment se répartit  ou se redéploie la totalité des survaleurs considérée au niveau de la seule production « abstraite », c’est-à-dire l’ensemble des survaleurs particulières produites avant d’être redéployées et  « réalisées » dans une répartition spécifique en profits. Dans tout cet enchaînement n’apparaît donc pas une seule fois de loi qui consisterait à affirmer que les marchandises s’échangent individuellement à leur valeur sinon dans une moyenne sociale, ce qui n’est pas contredit par l’échange entre prix de production équivalents.

Sur ce point, on peut donc penser que le débat est clos en faveur de Marx : car précisément seul Marx a bien posé le problème et a donc pu y répondre, et ce sont ses successeurs qui ont doublement confondu théorie de la valeur et loi de la circulation marchande, puis encore loi de la circulation marchande et hypothèse d’une « loi » d’échange des marchandises à leur valeur (ce qui n’est vrai que dans une moyenne sociale et non pas réellement au niveau individuel concret).

Cependant si ce problème bien posé donne lieu à une bonne solution conceptuelle, Marx ne produit pas en revanche la bonne solution mathématique qui correspond à ce système conceptuel : d’où un deuxième « pan » du débat sur le problème de la transformation, cette fois plus convaincant et dont la sortie passe par une véritable rectification mathématique du Capital, mais strictement sur la base de sa systématicité conceptuelle. En quoi peut-on parler d’une mauvaise « solution au problème » ? Il est en fait reconnu, depuis la controverse déclenchée par la critique de Böhm-Bawerk sur la compatibilité entre théorie de la valeur et théorie des prix de production, que la solution mathématique donnée par Marx à ce problème est fausse car fondée sur une confusion entre les valeur et les prix de production dans le calcul des prix de production eux-même. Ce qui doit être reproché à Marx c’est donc précisément d’avoir évalué « c » (capital constant) dans la formule du coût de production en valeur alors que les marchandises qui composent le capital constant devraient elles aussi être évaluées en prix de production. Peut-on néanmoins admettre que le problème lui-même est un « bon problème » ou un problème bien posé, ou bien faut-il conclure de la mauvaise solution mathématique à une mauvaise position du problème lui-même ? La question de savoir si le problème est bien posé ou non n’appartient pas en fait à la réponse « technique » qu’on veut bien lui donner mais à la valeur conceptuelle intrinsèque de la théorie de la valeur à partir de laquelle le problème peut se poser au regard du phénomène représenté des prix de production et de leur « système », valeur conceptuelle que nous avons ici suffisamment défendue.

 

Une (ou deux) solution(s) technique(s)

 

Quant au débat sur la solution technique du problème posé, il appartient après l’erreur de calcul de Marx à l’histoire de la théorie économique marxiste. Une première « solution » convaincante fut avancée par Morishima (Morishima, 1973 et surtout Morishima-Catephores, 1978, où sont repris les articles importants sur le sujet et parus entre-temps dans des revues, en 1974 en particulier), solution surprenante puisqu’elle semble à première vue envelopper la thèse très paradoxale d’une inégalité de la somme des profits à la somme des plus-value. Mais cela en fait n’est exact que tant que les contraintes de la reproduction ne sont pas prises en compte dans la conceptualisation, comme A. Lipietz a pu le faire remarquer : prise en son tout, cette solution apparaît donc tout à fait convenable au cadre théorique marxien.

En alternative à cette position s’est néanmoins construite depuis l’ouvrage de G. Duménil publié en 1980 et intitulé De la valeur aux prix de production une autre solution au problème, réaffirmée dans les travaux postérieurs de G. Duménil (1984) et d’A. Lipietz (1982a, 1982b, 1983, 1984), solution qui semble dépasser cette « solution Morishima » développée au milieu des années soixante-dix. Ainsi  en guise de résumé de ce débat historique et des deux solutions présentées pourra-t-on avancer avec A. Lipietz (A. Lipietz 1985, p. 1164) :

 

Dans la solution Morishima elle-même tous les paradoxes [l’inégalité de la somme des profits à la somme des plus-value] disparaissent dès lors que l’on prend en compte les contraintes de la reproduction. Ainsi la somme des emplois du profit reste la somme des plus-value… Une autre solution (indiquée par G. Duménil) est possible, à condition que l’on veuille bien considérer la valeur de la force de travail non comme la valeur d’un panier précis de marchandises, mais directement comme la fraction de la valeur créée. Cette nouvelle solution rétablit à la lettre les conclusions de Marx.

 

La solution « duménilienne » du problème nous semble en fait la plus intéressante pour notre propos : car elle engage une révision méthodique de la prise en compte défectueuse par Marx de l’ordre de son propre discours. Contrairement à ce qu’en pensait Marx en effet, « la relation entre valeurs et prix de production est indépendante de l’égalisation des taux de profit », mais en revanche « elle joue un rôle crucial en ce qui concerne l’exploitation » (Duménil-Lévy, 1996, p. 69). Cette solution du « problème de la transformation » peut ainsi être avancée comme la rectification d’une erreur de méthode liée à l’ordre du discours marxien et à une défectuosité de sa prise en compte réflexive (G. Duménil, 1980, p. 61) :

 

La volonté de Marx de poser la loi de la valeur comme fondement de la théorie des prix de production passe par la constance d’une masse d’heures de travail qui ne peut être autre que celle qui est fournie au cours de la période. Si ceci n’apparaît pas clairement dans le Capital, c’est parce que Marx ne fonde pas au chapitre 9 du livre III son analyse sur la structure de reproduction du capital social, qu’il n’avait pas élaboré à l’époque où il écrivit le livre III.

 

Nous pouvons donc ici au moins admettre qu’il n’existe jusqu’à présent aucune « réfutation » proprement dite du problème de la transformation (malgré la réfutation de sa « résolution » marxienne) et même deux solutions plausibles sur les bases analytiques du Capital lui-même et qui en rétablissent les conclusions à la lettre.

 

Bilan de notre deuxième partie et transition

 

Les études de cas que nous venons de faire nous apportent donc un ensemble de réponses à nos questions : car elles permettent de valider l’hypothèse émise selon laquelle, dans le cadre marxien de la « critique », le problème correspond bien à la mise au jour d’une limite du savoir avancé momentanément, que ce savoir corresponde à une théorisation déjà en partie élaborée, ou bien de façon beaucoup plus primitive –s’agissant du problème P1 – que ce savoir corresponde à une description immanente d’expérience dont la mise en crise relève d’une problématisation « immanente », « intra-empirique ». En effet nous avons montré à chaque reprise en quoi la position du problème ne pouvait appeler sa résolution que sur le mode d’un dépassement, d’un progrès théorique engageant de nouveaux concepts : à rebours, la position du problème devait donc bien correspondre à la mise en exergue d’une limite de la théorie avancée à un état momentané de sa progression. Les problèmes posés et construits dans l’ordre autonome de la progression du Capital apparaissent donc sur ce point semblables aux problèmes « historiques » étudiés dans notre première partie, et révèlent la même fonction de démonstration des insuffisances et de reprise de la théorie par dépassement de ses limites ou insuffisances momentanées par et pour la résolution du problème.

Il s’agira donc maintenant pour nous, dans la prochaine partie de notre étude, de montrer comment la position du problème entre ainsi en jeu dans sa propre résolution, et par là dans l’acquisition de nouveaux concepts qui permettent de dépasser les limites théoriques mises au jour par le problème lui-même, en vertu d’une sorte de dialectique du problème ou de dialectique de la limite et de son dépassement.

 

III/ Fonction génétique de la position des problèmes : la situation dialectique des problèmes comme « moyens de production » théoriques

 

On peut remarquer de prime abord en effet une multiplicité de noms présentant des « moments de pensée » ayant une affinité avec ce que le langage courant dénomme « problème » : ainsi dans la section 1, ch. 1 et 2, Marx parlera-t-il de contradiction, de mystère, d’énigme, de magie. Dans la section 2, ch. 5 et 6, de nouveau, on lira des expressions comme celles de difficulté, de mystère, de contradiction et d’énigme. On pourrait sans doute continuer de la sorte notre énumération et, à ces expressions récurrentes, ajouter des expressions plus rares mais tout aussi présentes, comme celles de d’étrangeté ou de magie, et encore de cercle vicieux. Il n’est cependant pas question ici de traiter de la totalité de ces problèmes en profondeur, ce qui nous serait impossible, mais, à partir d’exemples principaux, de dégager certains principes d’investigation concernant ces problèmes, leur structure, leurs éventuelles variations, leur fonction dans le procès d’écriture et sa « dialectique » etc. Y a-t-il une communauté de sens, une unité des éléments théoriques ainsi désignés alors même que nous ne cessons de découvrir que ces problèmes n’ont pas à strictement parler les mêmes « structures » ? A défaut de structure commune univoque, les différents problèmes peuvent-ils être rassembler sous une fonction (productive) univoque ? Afin de répondre à cette question, cherchons à dégager les éléments communs qui dessinent la situation d’émergence de ces expressions. Peut-on parler univoquement, autrement dit, d’un « moment du problème » dans l’économie générale (« dialectique ») du procès de connaissance ? La position des problèmes, comme position d’une « limite », constitue-t-elle alors un dynamisme dialectique pour la pensée prenant ainsi conscience de sa propre limitation momentanée, réfléchissant sa propre insuffisance momentanées, et un outil de sa progression continuée au-delà de sa limite posée ? Pour répondre à ces question, nous allons nous intéresser spécifiquement ici aux deux premières sections du livre I, en raison de l’élaboration longue et précise dont elles ont fait l’objet selon les dires de Marx lui-même et qui en font à ce titre des paradigmes de l’ « analyse scientifique » au sens marxien.

En effet nous avons repérés et relevés deux problèmes distincts dans les deux premières sections du livre I. Suivant nos principes de recherche nous devons donc maintenant nous engager à produire si cela est possible une catégorie univoque de problème sous laquelle rassembler ces différents moments du « mystère », de l’ « énigme », et de la « difficulté », à partir d’une généralisation de la forme problème des trois « exemples » P1, P2 et P3. Il nous est en effet apparu à première lecture dans le Capital une multitude de problèmes, et cependant jamais ces problèmes ne nous ont semblé être désignés par Marx d’un même nom, a fortiori de celui de « problème », qui n’est certainement pas la dénomination la plus fréquente de toutes ces difficultés. Y aurait-il alors une forme d’illusion herméneutique de notre part, et projèterions-nous une unité de sens là où il n’y aurait qu’irréductible pluralité ? Nous devons essayer, pour répondre à cette question, de dégager « en acte » une définition univoque des différents problèmes déjà énoncés.

La thèse défendue dans cette partie de notre travail est celle de l’identité et de l’univocité fonctionnelle et non pas tant structurelle de la notion de problème.

 

1/ Le rôle productif de la position des problèmes ou la position du problème comme « moyen de production » du concept

 

Avant le problème : position des connaissances données comme matériau de la problématisation

 

Avant la position des problèmes est posée ce qu’on pourrait appeler un « matériau » de la problématisation, qui est constitué de l’ensemble des connaissances acquises d’expérience ou  scientifiquement et qui nous sont données à ce niveau déterminé de l’avancée théorique.

Ces connaissances sont constituées de tout ce que l’expérience pratique et l’analyse classique de cette expérience peuvent nous apprendre, ainsi que de toutes nos connaissances déjà acquises par des élaborations préalables. Sont ainsi mises à contribution toutes les données d’investigation empirique, les expériences réfléchies dans la « technique » du « capitaliste pratique » et le « sens pratique » économique vulgaire, les statistiques (en particulier la « statistique anglaise »), les rapports de fabrique, et les résultats proprement analytiques de l’économie classique lorsque ceux-ci sont jugés suffisamment contrôlés (en particulier le « travail sans phrase » comme fondement de la richesse marchande).

Par ailleurs cette matière première est « évolutive » puisqu’elle s’approprie tous les nouveaux résultats acquis au fur et à mesure du travail théorique, et parfois réinvestis dans les élaborations futures, cette fois non plus comme résultats mais comme matériaux. Cet acquis de départ, ou matériau de la problématisation, est donc dialectiquement évolutif. Par exemple le problème du capital dans la section 2 est posé dans la contradiction entre une expérience capitaliste (A-M-A’) et une « loi immanente de la circulation ». Ainsi le problème de la section 2 (décrit comme « énigme du capital ») engage comme « matière première » de sa position la « loi immanente de la circulation marchande », loi qui est quant à elle un acquis obtenu à partir de la section 1, et qui n’était donc pas dans la « matière première » de la section 1. Celle-ci au contraire produit des concepts à partir de sa propre matière première, plus rudimentaire : l’expérience de la valeur d’usage, celle de l’échange marchand, de la valeur d’échange (monétaire), et la connaissance classique selon laquelle la marchandise est essentiellement produit du travail. Ainsi en bonne « dialectique » le « résultat » de la problématisation dans la section 1 devient-il une des conditions de la « matière première » d’une nouvelle problématisation dans la section 2. De la même façon, un des éléments de la formulation du « problème de la transformation »  posé au livre III n’est autre que la loi de la valeur produite dans la section 1 et ne peut donc se poser qu’a posteriori de cette section 1, prenant pour matière première un produit préalable.

 

Après le problème : production de nouveaux concepts

 

Après la position du problème, et au sein de sa résolution, la situation théorique change : car il y a alors production de nouveau concepts qui ne sont manifestement pas déductibles, ou plus précisément qui ne sont pas immédiatement déductibles du matériau des connaissances préalablement posées, qui constituent l’acquis catégorial de départ à un moment donné, et qui étaient investies comme matériaux de la problématisation.

Or, quel que soit le mode de production du problème dont on vient d’esquisser les catégories, il est un fait que la position du problème a rendu possible selon toute apparence une solution du problème qui, en elle-même, apparaît déjà comme production de quelque chose d’autre que son matériau. Il apparaît donc que la position du problème dans le champ problématisé de la « matière première » (connaissances préalables) permet, à elle seule, la production de nouveaux concepts (résolutions de problème) comme « produits » scientifiques.

Le problème ainsi nous apparaît, à plus d’un titre, comme un « moyen de production » théorique à l’intérieur d’une dialectique des résultats et des matériaux de la problématisation[22].

 

L’espace intermédiaire ou la position du problème proprement dite : un « moyen de production » théorique

 

Dans « l’entre-deux » que se passe-t-il alors qui soit susceptible de produire une transformation de la situation théorique ? Notre thèse, que nous allons ici chercher à défendre à partir des problèmes déjà rencontrés P1 et P2, est que cet espace intermédiaire au niveau duquel se situe le bouleversement de la situation théorique est en fait occupé par un moment de pensée précis : la position d’un problème sur la base des seules « connaissances premières », et qui en exige le dépassement dans le développement de concepts nouveaux. En ce sens le problème prendrait la tournure d’une fonction productive, de l’élément générateur dans le procès de connaissance, au sens où G. Deleuze peut écrire d’une façon générale (1968, p. 210sq.) :

 

Le problème c’est l’élément différentiel dans la pensée, l’élément génétique dans le vrai. Nous pouvons donc substituer un point de vue de la genèse effective au simple point de vue du conditionnement… Une production du vrai et du faux par le problème, et dans la mesure du sens, telle est la seule manière de prendre au sérieux les expressions  « vrai et faux problème ». Pour cela il suffit de renoncer à copier les problèmes sur des propositions possibles, comme à définir les problèmes par la possibilité de recevoir une solution. Au contraire c’est la « résolubilité » qui doit dépendre d’une caractéristique interne : elle doit se trouver déterminée par les conditions du problème, en même temps que les solutions réelles engendrées par et dans le problème.

 

Si tel est bien le cas, s’il est possible de délimiter la fonction génétique ou productive du problème dans le procès de connaissance, alors comment s’organise cette fonction ? Comment autrement dit le problème se construit-il à partir des connaissances de départ ? Qu’est-ce que « rend possible » la position des problèmes par rapport à la situation théorique de départ qu’elle a problématisée ? Le problème, par ailleurs, génère-t-il directement ou bien indirectement des connaissances nouvelles ?

 

2/ Détermination du mécanisme du problème en termes de contradiction intra-empirique : le cas de P1

 

La matière première de la problématisation dans la section 1 peut sembler fruste à première vue : car il s’agit là avant tout de marchandise, de monnaie, d’échange marchand, de valeur d’usage et de travail. A bien y regarder ces concepts sont quasiment seuls requis en effet pour une compréhension synthétique du chapitre 1. Or ils relèvent tous, à la notable exception de la réduction de la marchandise à du travail, d’un savoir d’expérience pratique que chacun est capable d’acquérir communément. Plus encore la catégorie de travail en général elle-même relève d’un savoir « pratique » (l’Introduction de 1857 le déclarait expressément en son chapitre III). La section 1 ne nous élève donc à la production de concept qu’en prenant appui sur le matériau le plus minimal et le plus simple, mais aussi le plus « concret » qui soit en un certain sens, à savoir nos connaissances communes d’expérience pratique, notre sens pratique, nos représentations d’expérience.

On peut donc chercher à formaliser P1 en termes de composition d’énoncés contradictoires d’expérience concernant la même forme ou le même phénomène (marchandise) apparent :

 

P1 :

A/ les marchandises se présentent comme valeurs d’usage incommensurables

B/ les marchandises sont échangeables, donc commensurables, entre elles toutes

 

Les deux énoncés relèvent de l’expérience commune de la forme marchandise, leur contradiction engage l’ouverture d’un champ conceptuel nouveau qui rende commensurable aux autres marchandises, de façon invisible, ce qui « sensiblement » (au niveau apparent des valeurs d’usage) ne peut pas l’être, mais qui « essentiellement » (à un autre niveau, en profondeur) doit nécessairement l’être, qui rende donc épistémologiquement compatibles les deux énoncés immédiatement incompatibles portant sur le même phénomène. Qu’est-ce qui rend commensurable des marchandises qui sont incommensurables dans leurs caractères concrets ?

La position de la contradiction ou du problème délimite déjà comme on le voit un « champ de résolution anticipée » : car on connaît alors les conditions de résolution du problème de la détermination de la valeur commune. On sait en effet que la détermination de la forme marchandise qui doit lui être qualitativement commune aux autres marchandises ne porte aucun caractère propre à la détermination qui en fait une valeur d’usage. Or puisqu’on sait par réduction analytique, et avec l’économie classique, que toute marchandise est un produit du travail qui la définit, on pourra alors reporter le problème à un autre niveau :

 

A/ les travaux individuels se présentent comme travaux concrets incommensurables

B/ les travaux individuels sont échangeables, donc commensurables, entre eux tous

 

On peut ainsi répéter le problème à un niveau plus profond, et délimiter (1) la question comme « qu’est-ce qui est commun aux différents travaux marchands et les rend commensurables entre eux ? » ; (2) les conditions du problème qui sont en même temps conditions de sa résolution c’est-à-dire le fait que la qualité commune des travaux ne peut être déterminée au niveau de sa face « utilité » ; et (3) la solution du problème dans ces conditions posées, comme dédoublement du travail marchand en travail concret (producteur de la valeur d’usage) et « travail abstraction faite de ses caractères concrets » c’est-à-dire abstraction faite de ce qui le différencie des autres travaux marchands (producteur de la valeur marchande en tant que commensurable aux autres valeurs marchandes). La résolution se fait donc non seulement dans le cadre contraignant des conditions posées du problème mais suivant les réquisits négatifs tirés de la seule analyse du problème et de ses conditions : en particulier le caractère d’usage et tout ce qui relève des « qualités utiles » des marchandises devient « hors-cadre » dans la détermination de la valeur comme telle c’est-à-dire de ce qui rend « échangeables » les marchandises (et de loin en loin les travaux individuels), ce qui est un point crucial du Capital et de rupture avec l’économie classique comme le note G. Duménil (1978), puisqu’alors la variable de la productivité, qui touche à la production « utile » et à la quantification des valeurs d’usage (donc aussi, partant, à la détermination du prix unitaire des marchandises en fonction de la quantité de valeurs d’usage sur laquelle doit se répartir la valeur globalement produite), se dévoile en revanche incapable de modifier en quelque façon que ce soit la valeur globalement produite et sa quantité mesurée, à moins d’influer sur la dépense de force de travail[23]. Or si le seul point commun des marchandises est le travail et que les conditions du problème nous amènent à faire abstraction de tout ce qui est « utile » dans la détermination du principe commun, alors la solution du problème est déjà toute indiquée comme détermination de ce qui dans les travaux divers fait office de qualité commune indépendamment de leurs caractères d’usage.

Ce qui nous intéresse particulièrement ici est en fait que la position du problème est contraignante : car elle dresse les conditions négatives de sa propre résolution. Ainsi la position du problème en elle-même exclut déjà de juger satisfaisante une solution du type « travail en général » : car il est inscrit dans la position même du problème que sa solution doit exclure les caractères utiles dans la détermination du point commun = x des marchandises. Or sachant cela, sachant que la seule dimension commune des marchandises est le travail, et sachant que les travaux divergent par leur caractère « utile » ou « concret », la solution est en quelque sorte déjà délimitée négativement comme travail abstraction faite des caractères d’usage. Par conséquent c’est la position même du problème qui engage le dépassement du concept de travail en général par celui de travail abstrait, précisément différent par ce qu’il se définit par cette exclusion des caractères utiles des différents travaux pour n’en retenir leur communauté d’essence.

 

3/ Détermination du mécanisme du problème en termes de contradiction théorico-empirique : le cas de P2

 

Le matériau de la problématisation dans la section 2 correspond à une connaissance d’expérience (de même que dans la section 1) d’une part, mais à quoi se surajoute les acquis théoriques produits par le résultat de la problématisation dans la section 1, et qui quant à eux ne sont déjà plus de l’ordre de l’expérience pratique et commune, du fait de leur élaboration. La « loi immanente de la circulation des marchandises », variable fondamentale dans le matériau de la problématisation P2, ne peut ainsi être posée de façon scientifiquement assurée qu’à partir des résultats de la section 1. En quelque sorte, le premier problème du Capital est donc « intra-expérimental », alors que le second en revanche et déjà « conceptuel-expérimental » puisqu’il engage la confrontation de l’expérience représentée (« A-M-A’ » est une formule qui apparaît « à la surface » dans la circulation) à des concepts déjà produits ( : la « loi immanente de la circulation » qui rend problématique la circulation capitaliste de type « A-M-A’ »).

De nouveau on peut donc chercher à formaliser P2 en termes de composition d’énoncés contradictoires concernant une même forme phénoménale (capital) :

 

P2 :

A/ le capital se présente comme procès dans la circulation marchande : A-M-A’

B/ la circulation marchande est échange de valeurs équitables en moyenne (elle ne peut donc produire aucune survaleur intrinsèque)

 

Les deux énoncés ne relèvent pas du même registre. Le premier est un énoncé d’expérience, en revanche le second est conceptuel, issu d’une élaboration préalable de l’expérience dans la section 1. On peut donc dire qu’en dernière analyse tout commence de l’expérience, mais au niveau de la section 2 l’énoncé B s’il n’est pas arbitraire engage une expérience déjà élaborée, un concept. La contradiction entre les énoncés là aussi exige l’ouverture d’un champ conceptuel nouveau qui rende compatible les énoncés. La problématisation se poursuit donc dans la section 2 avec pour matériau, d’une part, les résultats construits de la section 1, et d’autre part, ses expériences communes propres, qu’il confronte ainsi à l’acquis catégorial antérieurement produit dans la section 1 comme scientifique, bien que « caché à la vue » et pour cette raison exigeant une démonstration préalable sur la base du savoir d’expérience.

De plus la position de cette contradiction délimite déjà un « champ de résolution anticipée » qui est contraignant pour la détermination d’une solution : car on connaît alors les conditions nécessaires dans lesquelles doit entrer la résolution du problème. On sait ainsi que la survaleur ne provient pas de l’argent mais de la marchandise, et que ce n’est pas la marchandise comme valeur qui peut produire de la survaleur, mais seulement par conséquent comme valeur d’usage. Le chapitre 6 posera ainsi la solution dans le cadre strict de ces conditions contraignantes dégagées de la seule analyse du problème : « la première condition… la deuxième condition… ». Puisqu’on sait par ailleurs que la valeur est un produit de la dépense de force de travail (section 1), la résolution est déjà toute faite. Lorsque la marchandise échangée est la force de travail, il y a survaleur due à sa consommation productive (comme valeur d’usage) tout en respectant la loi immanente de la circulation marchande.

De nouveau ce qui nous apparaît ici d’un grand intérêt est donc le caractère contraignant de la position du problème sur la recherche de sa solution, puisqu’elle délimite négativement le champ de recherche de celle-ci en déterminant que la survaleur naît nécessairement de la marchandise échangée mais non pas de la valeur de la marchandise échangée. Ce qui, suivant ce que l’on sait déjà, conduit inévitablement à centrer l’analyse sur la détermination d’une valeur d’usage qui outre sa propre valeur serait susceptible en tant que valeur d’usage de produire de la valeur lorsqu’elle est consommée, ce qui ne peut être le cas que de la force de travail puisqu’on a précisément déjà définit la substance de la valeur par la dépense de force de travail.

 

4/ Détermination du mécanisme du problème en termes de contradiction entre loi et phénomène (problème de la « manifestation de la loi ») : le cas de P3

 

Nous voudrions ici partir d’une interprétation apparemment divergente de la notre concernant les « problèmes » du Capital, interprétation que nous pensons néanmoins pouvoir intégrer à la nôtre : celle de G. Duménil (1978). G. Duménil avait vu en effet et avait montré à quel niveau dialectique se situaient certains problèmes : dans la « manifestation des lois » en même temps que dans la manifestation de la détermination abstraite et présupposée d’un phénomène. Car selon lui les formes phénoménales ne manifestent pas « immédiatement » une loi qui les détermine, ou plutôt une loi ne possède pas de manifestation phénoménale immédiatement « adéquate ». Il ne nous semble certes pas fondé de poser comme le fait G. Duménil l’identité de la « loi » à la « connexion interne » qu’elle détermine, justement parce qu’elle est bien la détermination conceptuelle d’une connexion interne réelle et non pas elle-même conceptuelle. Mais dire d’une « loi » qu’elle ne possède pas de manifestation phénoménale adéquate ne nous apparaît pas pour autant une mauvaise lecture de la formation de certains problèmes dans le Capital, et en particulier de ce que nous appelions plus haut (première partie, 1/ b/) des « problèmes classiques » fondés sur la structure : « le plus apparent doit nécessairement être déduit du plus présupposé, et cependant ne peut s’en déduire (immédiatement) ».

Ainsi pour ce qui est de la rente, on peut lire dans la lettre à Engels du 9 août 1862 une forme de raisonnement qui peut confirmer nos vues : « Le seul fait que j’aie à démontrer théoriquement, c’est la possibilité de la rente absolue, sans que soit violée la loi de la valeur ». La « contradiction » et par là le problème se situe donc entre le « fait » de la rente absolue et la « loi » de la valeur à partir de laquelle elle doit être déduite mais ne peut donc pas se déduire immédiatement. Là encore on voit donc bien la « contrainte à la progression » liée à l’énonciation du problème et à son exigence de résolution : le problème donne le cadre négatif (le respect de la loi présupposée) dans lequel le problème peut être résolu.

L’expression « développer un phénomène sur la base d’une loi » nous semble donc parfaitement convertible avec « développer un phénomène sur la base d’un présupposé » compris par abstraction. Ainsi par exemple du problème P3, où le système des prix de production semble bien contredire la « loi » de la valeur entendue ici comme théorie de la valeur « sur la base » de laquelle ce système des prix de production doit néanmoins être développé, puisque que le prix de production ne peut être déduit « immédiatement » de la détermination de la valeur. Encore une fois le problème naît donc de l’exigence de composition d’énoncés apparemment contradictoires, dont un est préproduit (dans la section 1), à savoir la théorie de la valeur, et dont le second est appelé à contredire le premier par l’énoncé du système des prix de production, qui n’est pas tout à fait un énoncé empirique (puisque les prix de production sont des prix moyens) mais se dégage lui-même d’une analyse à partir des prix empiriques :

 

P3 :

A/ théorie de la valeur

B/ système des prix de production

 

Il y a bien contradiction immédiate entre A et B qui constituent le matériau de la problématisation, et où A renvoie à un acquis théorique antérieurement produit (K3, p. 945) :

 

Il peut donc sembler que la théorie de la valeur soit ici incompatible avec le mouvement et les phénomènes empiriques de la production, et qu’il faille même renoncer à comprendre ces derniers.

 

Le problème ainsi décrit comme une contradiction d’énoncés (A/B) ne peut donc être posé qu’en fonction et en mémoire de la progression théorique du Capital, après la section 1 où l’énoncé A est validé. La solution passera donc par la démonstration du mécanisme de la répartition ou de la redistribution des valeurs produites en prix  de production attribués par le biais de mécanismes concurrentiels, en sorte que les énoncés se retrouvent compatibles. Ainsi G. Duménil peut-il interpréter cette résolution comme la mise en avant d’une « composition » de la loi la plus abstraite (théorie de la valeur) à « autre chose », à savoir une autre loi intermédiaire qui intervient en composition de la première loi en sorte que le phénomène soit développé entièrement dans toutes ses facettes  ou composantes. Cette interprétation peut être traduite et transcrite en nos propres termes, à supposer que l’on appelle « maillon intermédiaire » ce que G. Duménil appelle « loi connexe ».

On peut ainsi saisir sans contradiction sur notre base d’interprétation la réflexion de Marx sur sa propre méthode, qui nous donne la clef d’une des structures-problèmes du Capital, dans la Lettre à Kugelmann du 11 juillet 1868 qui concerne en fait le problème de la transformation des valeurs en prix de production (dans L, p. 229-230) :

 

Des lois naturelles ne peuvent pas être en général supprimées. Ce qui peut être transformé, dans des situations historiques différentes, c’est uniquement la forme sous laquelle ces lois s’imposent… Le rôle de la science c’est précisément de montrer comment agit cette loi de la valeur. Si on voulait débuter en « expliquant » tous les phénomènes qui en apparence contredisent la loi, il faudrait pouvoir fournir la science avant la science. C’est justement l’erreur de Ricardo, qui, dans son premier chapitre sur la valeur, suppose comme données toutes les catégories possibles, qu’il faut d’abord expliquer, pour montrer ensuite leur conformité à la loi de la valeur.

 

Après l’analyse ce qui constitue la tâche de la science est donc de montrer comment se manifeste la loi invisible la plus présupposée dans la  forme qui peut pourtant la contredire immédiatement en tant que déterminée par cette loi en dernière analyse dans son présupposé, mais en tant que cette loi n’apparaît finalement que médiatisée via une série de « chaînons intermédiaires » ou de déterminations connexes, qui dans ce cas permettent de comprendre la reventilation des valeurs en prix de production. La simple position du problème produit donc un certain nombre de conditions négatives dans le cadre desquelles la solution peut être trouvée.

 

Bilan de notre troisième partie et transition

 

Le problème nous apparaît ainsi comme la mise en conflit d’énoncés relativement indépendants par ailleurs assumés comme valides en eux-mêmes pour d’autres raisons (qui appartiennent à leur construction propre). Ainsi dans cette perspective plus « analytique » que les perspectives précédemment adoptées, le problème annonce-t-il simplement une contradiction, une incohérence ou une incompatibilité momentanée des énoncés abstraits mis en rapport. La position des problèmes conduit ainsi pour leur résolution à une exigence de composition ou de synthèse théorique des connaissances partielles disponibles, engageant comme condition de possibilité de cette synthèse la production de nouveaux concepts.

On est de la sorte confronté à une forme de dialectique du problème : car si celui-ci met au jour la limite d’un savoir, il donne aussi les moyens de sa propre résolution et ainsi du dépassement de la limite qu’il permettait d’exhiber. Il s’agit en ce sens d’une  « dialectique de la limite » : le problème posé comme démonstration de la limite de ce qu’il problématise permet en effet l’approfondissement critique sur le mode de la résolution du problème engageant le dépassement de la limite démontrée suivant un certain nombre de contraintes données par la position du problème lui-même. Le problème apparaît ainsi comme une fonction productive indirecte, en ce qu’il détermine de façon contraignante les conditions négatives dans le cadre desquelles des solutions valables peuvent être énoncées.

Les différents problèmes du Capital se disent donc univoquement, non pas dans leur structure mais dans leur fonction : car il y a de bien différentes formes de problèmes, mais qui renvoient toute à une même « stratégie » univoque dans la pratique théorique du Capital, stratégie d’explicitation/dépassement des limites d’un savoir donné. Or cette stratégie de progression théorique, une fois dégagée et étudiée comme telle, peut-elle être désormais réinvestie ? Peut-on, en quelque façon, poursuivre et prolonger le travail de Marx sur son propre objet ? Peut-on autrement dit déceler encore quelques problèmes dans le discours du Capital tel qu’il demande à être critiqué selon les normes mêmes qu’il emploie et qui requièrent comme on l’a vu un certain type de problématisation ? C’est l’objet de notre dernière partie, terme provisoire de notre travail, que de tenter cette prolongation en dégageant les problèmes encore inaperçus, inexplicités, du Capital, et en tentant de les résoudre.

 

 

IV/ Investigations et explicitations épistémologiques : étude d’une série de problèmes inapparents liés à l’ « oubli de chaînons intermédiaires »

 

Nous avons donc dégagé un ensemble de procédures de problématisation qui permettent au discours du Capital de progresser de façon critique et de produire ou d’aider à produire en imposant des contraintes théoriques des concepts scientifiquement validés.

Afin de justifier et valider cette perspective, nous chercherons maintenant à « l’expérimenter », en prenant la relève c’est-à-dire en cherchant à mettre en avant les problèmes encore implicites qu’elle nous permet de poser, ou à rendre plus nets des problèmes parfois peu réfléchis pour eux-mêmes ou dont la solution n’est pas délimitée. L’ensemble des problématisations que nous avons relevées dans le Capital doit donc maintenant être exploité comme un matériel ou un moyen d’investigation des problèmes du Capital, qu’il s’agisse de problèmes posés et désignés ou bien de problèmes posés mais non désignés comme problèmes, ou bien encore (et c’est bien sûr ce qui nous intéresse prioritairement et fondamentalement du point de vue de notre prétention « critique ») de problèmes « raturés », partiellement formalisés seulement et encore insuffisamment organisés, avec toutes les conséquences que ces insuffisances ont ou peuvent avoir sur le Capital d’une part, et avec toutes les conséquences critiques que le rétablissement ou la réécriture complète de ces problèmes pourrait avoir sur le Capital lui-même et son approfondissement critique d’autre part.

La production ou la réélaboration du discours épistémologique marxien, qui ne contenait pas trace de la notion de « problème », pourtant impliquée par la démarche de progression critique, nous permet en effet en retour, ou par récurrence, une intervention depuis ce lieu explicité sur le discours positif et explicite du Capital : peut-on penser qu’il y ait eu de façon « raturée » ou « partielle » une tentative de problématisation formelle encore mal explicitée jusque dans ses conséquences ? Y a-t-il autrement dit des segments d’analyse où se montreraient à nous les « bévues » dues à l’absence de réflexion sur la nécessité de la fonction-problème dans l’ordre du discours ? Il nous faudrait alors chercher à les rétablir en suivant nos propres modèles.

 

1/ Y a-t-il un « problème de l’accumulation » dans le Capital ? Le cercle vicieux de l’accumulation comme masque d’un problème plus profond

 

Un problème manifeste : le cercle vicieux

 

Intéressons-nous pour l’instant au « cercle vicieux » de l’accumulation présenté dans la section 8 au chapitre 26 du premier livre : apparemment il y a bien ici un « problème ». Cherchons ici à en retracer la génération. La section 8 expose en effet ce qui apparaît à Marx comme un problème. Car après avoir compris le cycle de l’accumulation du capital, celle-ci apparaît manifestement circulaire, se précédant elle-même (K1, p. 1167) :

 

Tout ce mouvement semble tourner dans un cercle vicieux...

 

« Cercle vicieux », ou encore « embarras ». Où est le problème ici indiqué ? Marx doit poser un rapport de précession réciproque entre deux termes, soit la survaleur et le capital : la survaleur présuppose le capital qui la présuppose etc. On pourrait dire, pour parodier la « formule du capital », que la formule de l’accumulation (en tant que celle-ci est prise dans la reproduction élargie du capital) est la suivante : k-s-k’. Est-ce pour autant contradictoire ou aporétique ? Certainement pas. Peut-on en effet penser sans contradiction une boucle indéfinie ? Si tel est le cas comme tout nous porte à le croire, ce qui serait alors contradictoire en revanche, c’est la conflictualité entre cette exigence de mouvement indéfini de la reproduction élargie du capital et le fait historiquement constaté du commencement historique de l’accumulation, qui apparaît dès lors impossible bien qu’existant en fait. Cette lecture du chapitre 26 nous apparaît à vrai dire la plus cohérente. Il semble là que ce soit en effet la thèse de Marx (K1, p. 1167) :

 

Nous avons vu comment l’argent devient capital, le capital source de survaleur, et la survaleur source de capital additionnel. Mais l’accumulation capitaliste présuppose la présence de la survaleur et celle-ci la production capitaliste qui, à son tour, n’entre en scène qu’au moment où des masses de capitaux et de forces de travail assez considérables se trouvent déjà accumulées entre les mains de producteurs marchands. Tout ce mouvement tourne donc dans un cercle vicieux, dont on ne saurait sortir sans admettre une accumulation primitive (previous accumulation dit Adam Smith), antérieure à l’accumulation capitaliste et servant de point de départ à la production capitaliste au lieu de venir d’elle. 

 

Il s’agit donc maintenant dans ce chapitre 26 de ressaisir comme problème le résultat des précédentes analyses : « le capital source de survaleur, et la survaleur source de capital ». Il y a là en effet un diallèle. Néanmoins ce cercle n’est ou ne devient en fait vicieux, problématique, que parce qu’on demande (pour des motifs de « constat historique ») à l’accumulation du capital et au rapport de précession réciproque indéfinie capital/survaleur une origine historique, un commencement, chronologiquement parlant et non structurellement : dès lors, puisque nous exigeons de pouvoir historiquement sortir du cercle capital/survaleur, il nous faut avouer qu’ « on ne saurait sortir de ce cercle sans présupposer une accumulation primitive antérieure à l’accumulation capitaliste » (K1, p. 1167). Sans cette exigence du commencement historique de l’accumulation et du rapport dialectique capital/survaleur il n’y aurait pas en effet de problème à résoudre : le problème se situe donc dans le jeu de la circularité capital/survaleur au sein du capitalisme, qui pose en ce sens un problème « théorico-empirique » entre structure scientifiquement élucidée et factualité empirique de son commencement. C’est donc là un problème très spécial car historico-génétique, problème de ce qui pourrait nous permettre de penser une origine historique, un commencement historique au cercle de l’accumulation et de sa reproduction élargie. Ne pas « sortir » du cercle survaleur/capital en posant une origine historiquement datée, c’est se condamner en effet à poser (par une régression ou répétition indéfinie) l’absence de commencement historique de l’accumulation, l’anhistoricité ou l’éternité du capitalisme, qui n’est pas historiquement valide. La solution marxienne consiste donc à poser une origine historique à l’accumulation et au cycle capitaliste survaleur/capital, sur le mode de l’ « accumulation primitive du capital » elle-même non-capitaliste (K1, p. 1169) :

 

Au fond du système capitaliste il y a donc la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production. Cette séparation se reproduit sur une échelle progressive, dès que le système capitaliste s’est établi ; mais comme celle-là forme la base de celui-ci il ne saurait s’établir sans elle. Pour qu’il vienne au monde, il faut donc que, partiellement au moins, les moyens de production aient déjà été arrachés sans phrase aux producteurs, qui les employaient à réaliser leur propre travail, et qu’ils se trouvent déjà détenus par des producteurs marchands, qui eux les emploient à spéculer sur le travail d’autrui. Le mouvement historique qui fait divorcer le travail d’avec ses conditions extérieures, voilà donc le fin mot de l’accumulation appelée primitive.

 

Il s’agit ici d’une condition analytique (« pour que… il faut donc que… ») : c’est pour qu’il y ait une accumulation historiquement « commencée » qu’il nous faut donc admettre la nécessaire existence d’une accumulation primitive, sans quoi nous tomberions dans une régression à l’infini. Il nous faut donc pour sortir du problème poser un commencement du processus antérieur à sa structuration et à sa reproduction dialectique (…-capital-survaleur-capital’-…), reproduction qui n’a lieu qu’a posteriori de cette accumulation primitive, « dès que le système s’est établi ». Le problème désigné par le « cercle vicieux » n’est donc pas interne au concept de l’accumulation et à sa loi, ou plutôt au rapport de précession nécessaire du capital sur l’extraction de la survaleur qui s’y constitue, mais posé entre l’exigence d’un commencement historique de la reproduction élargie du capital (c’est-à-dire du système capitaliste) d’une part et la circularité structurelle du rapport capital/survaleur dialectiquement organisé dans la reproduction élargie du capital ou la formation capitaliste d’autre part. Le problème est en ce sens historique. Il ne s’agit pas, par exemple, du problème d’un développement survaleur/capital ou capital/survaleur, mais du problème de la sortie de ce cycle où survaleur et capital s’entretiennent mutuellement, sortie historiquement nécessaire au vu du commencement historique factuel ou empirique du capitalisme. Le problème tient donc à la rencontre entre énoncé de la structure de la reproduction élargie et énoncé immédiatement contradictoire du fait historique d’un commencement daté du capitalisme. Et la résolution du problème tient en ces termes : il y a une accumulation primitive de capital qui ne requiert aucune extorsion salariale de survaleur préalable (mais qui en revanche permet après elle un salariat et la constitution d’un capitalisme avec une accumulation « régulière » du capital), une « accumulation primitive de capital antérieure à l’accumulation capitaliste ». Cette accumulation primitive doit donc consister et résulter dans la « la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production », c’est-à-dire la séparation entre propriété des moyens de production d’un côté et force de travail « nue » et « libre » de l’autre côté, en tant que préalable au système de sa reproduction (élargie) c’est-à-dire du système capitaliste ou salarial lui-même.

Car sur la base du capitalisme (et cette réserve est ici d’importance), qu’implique le capital ? Une survaleur. Et, cette fois sur n’importe quelle base, qu’implique la survaleur ? Un capital. Le problème posé n’est pas tant cependant dans le cercle vicieux, qui est ici patent, que dans l’impossibilité et cependant la nécessité d’y échapper pour le capital au regard du commencement historique effectif du capitalisme comme système. Et la résolution du problème consiste en ceci : il y a dans la sphère non-capitaliste une accumulation non-capitaliste, préalable au salariat comme système constitué et préalable à l’accumulation capitaliste « régulière » fondée sur ce salariat. Cela pour Marx suffit à résoudre le problème : c’est donc la position de l’ « accumulation primitive », c’est-à-dire « non-capitaliste », comme produite sur la base de la séparation historique immédiate et primitive du producteur et des moyens de production, qui permet de penser par l’émergence d’un capital primitif le commencement historique du système capitaliste (comme système de la reproduction élargie du capital), sans pour autant supposer une survaleur antérieure au capital primitif et donc sans s’engager dans une précession infinie du capital sur la survaleur et de la survaleur sur le capital qui nous enfermerait dans un cercle impossible à tenir au vu du commencement historique effectif du système capitaliste.

 

Reconstruction d’un problème caché dans la solution du problème manifeste

 

Cependant à notre sens cette « solution » est en fait le lieu maintenant déterminé d’un autre problème, qui peut être sinon décrit du moins reconstruit à partir d’éléments laissés par Marx lui-même mais malheureusement pas (à notre sens) formalisés et formulés en une véritable position explicite du problème. Ce qui est problématique ou mystérieux ce n’est donc pas le « cercle » (qui est un problème résolu par la position de l’accumulation primitive) mais bien le mystère que celui-ci abrite et masque en partie dans sa résolution même, à savoir le mystère du développement du capitalisme à partir et sur la base de la séparation immédiate producteurs/moyens de production qui doit être posée pour pouvoir sortir du « cercle vicieux » par la reconnaissance d’une « accumulation primitive ».

En effet on a vu que le capital constitué et reproduit de façon élargie dans et par le système capitaliste était constitué en dernière analyse d’un capital primitif (dans l’accumulation primitive) se subordonnant la force de travail « libre » dans le salariat. Le « problème » se dédouble donc : ce qui nous intéresse ici n’est pas le cercle vicieux de l’accumulation mais ce que sa résolution pose comme problème, à savoir le mystère du développement de l’accumulation « régulière » (ou du salariat capitaliste constitué) sur la base du capital primitif et de l’accumulation primitive. Car le salariat capitaliste constitué et l’accumulation capitaliste régulière ont pour « base » ou contenu cette « séparation immédiate » producteurs/moyens de production qui, par l’ « accumulation primitive », les rend possible. Or l’objet de notre nouveau problème réside bien en effet dans cette forme du salariat capitaliste constitué et de l’accumulation régulière en tant qu’ils doivent être développés à partir du « capital primitif » et de « l’accumulation primitive » : car si le salariat capitaliste constitué doit effectivement être produit ou développé à partir de la séparation immédiate producteur/moyen de production qui en constitue la « base », c’est-à-dire qu’il a pour contenu réel la séparation immédiate du producteur et des moyens de production, cette séparation en revanche ne produit pas « immédiatement » la structuration capitaliste du salariat constitué et de l’accumulation régulière, ou encore ceux-ci ne peuvent être « immédiatement déduits » sur cette base.

En effet Marx a montré à plusieurs reprises en quoi tous les systèmes économiques de classes se fondent en fait sur la séparation générale (médiate ou immédiate) producteurs/moyens de production, et sur les modes différents d’appropriation du surtravail que cette séparation permet (K1, p. 791) :

 

Le capital n’a pas inventé le surtravail. Partout où une partie de la société possède le monopole des moyens de production, le travailleur, libre ou non, est forcé d’ajouter au temps de travail nécessaire à son propre entretien un surplus destiné à produire la subsistance du possesseur des moyens de production. Que ce propriétaire soit noble athénien, théocrate étrusque, citoyen romain, baron normand, maître d’esclaves américain, boyard valaque, seigneur foncier ou capitaliste moderne, peu importe.

 

Ainsi pour le serf le surtravail produit par cette « séparation » peut-il prendre la forme de la corvée, parce que la séparation en question est médiatisée par une relation de type « féodale ». Mais plus encore si la séparation en question est commune aux régimes de classes, la séparation dite « immédiate » est elle aussi commune à plusieurs régimes d’économie. Ainsi de même que pour le capitalisme, une économie esclavagiste engagera cette séparation immédiate. Cependant il s’agit ici de développer à partir de cette séparation immédiate non pas « n’importe quelle » forme économique, pas plus que les formes originaires de l’esclavagisme antique, mais seulement la forme moderne du capitalisme lui-même –à savoir le salariat capitaliste constitué- comme forme particulière à développer ce présupposé plus général qu’est la séparation immédiate entre producteurs et moyens de production. Or il n’est pas possible de « développer immédiatement » la séparation immédiate primitive producteurs/moyens de production dans cette forme particulière qu’elle peut prendre et qui est le salariat capitaliste régulier et l’accumulation régulière du capital qui en est le corrélat. Autrement dit les forme particulières et équivalentes « salariat capitaliste constitué » et « accumulation régulière du capital » ne peuvent être immédiatement déduites de leur contenu (la séparation immédiate producteurs/moyens de production). La forme particulière en ce sens « contredit immédiatement » son contenu, à partir duquel elle doit cependant être développée. Le problème, que nous nommerons désormais « P4 » peut donc être reconstruit et schématisé de la sorte :

 

B ================== # ? ================> capitalisme constitué (K)

 

Où « B » représente le contenu et présupposé de « K » : la séparation immédiate des producteurs et des moyens de production, ce qui est la condition d’existence du  système capitaliste. Et où « K » comme structure ou forme à développer ou déduire « contredit immédiatement » son contenu et présupposé B à partir et sur la base duquel il doit cependant être nécessairement développé ou déduit. D’un côté le capitalisme ou salariat capitaliste constitué se développe donc nécessairement à partir de son contenu défini comme la séparation producteurs/moyens de production. Mais d’un autre côté la forme salariale ou le « capitalisme constitué » contredit néanmoins ce même contenu et ne peut être immédiatement développé sur cette base seule. Nous sommes donc dans une structure de « problème classique » (première partie, 1/ b/) : « le plus apparent  (K) doit être déduit du plus présupposé (B), mais ne peut cependant pas s’en déduire immédiatement. »

En effet cette sorte de contradiction a été observée et analysée par Lysiane Cartelier dans son article de 1980 (p. 80-81) :

 

La distinction doit être opérée entre réalité de la soumission, explicable par la seule violence, et type de soumission qui peut prendre plusieurs formes. L’expropriation en effet ne suffit pas en elle-même à constituer les expropriés en salariés. Elle en fait des mercenaires potentiels, au sens où apparaît désormais une possibilité d’utilisation de leur énergie par d’autres. Et si l’expropriation brutale ne suffit pas à expliquer la soumission des producteurs, elle ne les transforme pas ipso facto en salariés obligés de vendre leur force de travail-marchandise… L’histoire aurait pu, tout aussi bien, transformer ces expropriés en esclaves du sol, à l’image des formes de soumission réelle que le salariat, qui présente dès lors cette caractéristique d’être une forme non-automatique d’une part, et spécifique d’autre part, de soumission/socialisation.

 

L. Cartelier montre bien ici qu’il nous faut distinguer entre la séparation primitive producteurs/moyens de production (qui est le contenu du salariat et qu’elle appelle « la réalité de la soumission ») d’une part, et d’autre part le « type de soumission » développé sur cette base, « qui peut prendre plusieurs formes » et par exemple en l’occurrence celle de salariat capitaliste. En effet le contenu du salariat, que celui-ci présuppose, à savoir la séparation des producteurs et des moyens de production, « ne suffit pas à constituer les expropriés en salariés ». Ou encore le salariat est une « forme non-automatique et spécifique » de cette violence de la séparation. On notera que Marx semble précisément sur cette ligne (K1, p. 1195) :

 

Ce n’est pas assez que d’un côté se présentent les conditions matérielles du travail, sous forme de capital, et de l’autre des hommes qui n’ont rien d’autre à vendre que leur puissance de travail. Il ne suffit pas non plus qu’on les contraigne par la force à se vendre volontairement.

 

Ce que L. Cartelier nous engage ainsi à distinguer avec Marx, c’est d’un côté ce qui fait des producteurs des salariés potentiels -mais tout aussi bien des esclaves potentiels, à savoir la séparation des producteurs et des moyens de production (« réalité de la soumission »), et d’un autre côté la forme spécifique développée que prend ce contenu, et qui constitue le « type de soumission » effectif, c’est-à-dire le salariat effectif ou l’esclavagisme effectif. De notre point de vue ces concepts recoupent ce que nous appelons avec Marx « contenu » et « forme » développée de ce contenu : quant à savoir ce qui développe le contenu dans une forme plutôt que dans une autre possible, cela constitue le « maillon intermédiaire » qu’il nous faut dévoiler et qui fait tout le problème. Mais une solution de ce problème existe-t-elle, qui pourrait nous permettre de penser que le maillon intermédiaire est présent quoique de façon implicite dans le texte du Capital ?

 

Une résolution du problème ?

 

Marx a pu montrer comment le rapport économique et juridique ou « purement mercantile » du contrat économique de travail (marchand et capitaliste) n’a de sens qu’à exprimer et masquer tout à la fois un rapport de forces inégales « pré-économique », rapport de « forces vitales » puisqu’ici c’est la nécessité pour le salarié de sa survie qui l’oblige à passer ce contrat d’asservissement matériel « librement » au sens juridique quoique nécessairement suivant le jeu de la contrainte et de la survie matérielles (K1, p. 1195-1196) :

 

Ce n’est pas assez que d’un côté se présente les conditions matérielles du travail, sous forme de capital, et de l’autre des hommes qui n’ont rien à vendre, sauf leur force de travail. Il ne suffit pas non plus qu’on les contraigne par la force à se vendre volontairement… Dans le cours ordinaire des choses le travailleur peut être abandonné à l’action des lois naturelles de la production, c’est-à-dire la dépendance du capital, engendrée, garantie, perpétuée, par le mécanisme même de la production. Il en va autrement pendant la genèse historique de la production capitaliste. La bourgeoisie naissante ne saurait se passer de l’intervention constante de l’Etat ; elle s’en sert pour régler le salaire, c’est-à-dire pour le déprimer au niveau convenable à qui veut faire de la plus-value, pour prolonger la journée de travail et pour maintenir l’ouvrier lui-même à un degré normal de dépendance. C’est là un moment essentiel de la soi-disant accumulation primitive.

 

André Tosel a justement désigné comme une « énigme » cette intrication du politique dans l’économique (A. Tosel, 1979, p. 48-50), intrication à la fois posée et à plusieurs reprises développée concrètement dans les chapitres dits « concrets » du Capital, mais toujours -à notre sens- refoulée au moins en partie dans les passages les plus « formalisés » du Capital et dans les textes de Marx en général jusqu’à la fin de sa vie, concernant en particulier la « forme Etat » comme simple expression sans autonomie des rapports économiques de production. Nous pouvons donc ici affirmer que tout se déroule dans ces passages comme si ce qui était reconnu dans l’investigation n’était pas théorisé et pensé jusqu’au bout dans une formalisation précise par Marx, comme caractère politique de ces « rapports économiques ».

En ce sens et dans ce cadre des rapports politiques impliqués à l’économique, peut-être pourrions-nous donc repérer le moyen-terme manquant de notre problème, qui dialectise et rend possible le développement du salariat constitué. Il se pourrait en effet que ce moyen-terme ne soit autre que la forme spécifique de cette relation de « contrainte extra-économique » fondamentale ici en jeu, à savoir un certain type de relation politique[24] si l’on veut bien ici accepter de ne pas réduire ici le politique à ce qui relève de l’Etat mais à l’ordre plus général des rapports de force, de violence et de contrainte, des « relations de pouvoir » soit des rapports d’ « asservissement » ou de dépendance selon la formule de Marx (K1, p. 1170) :

 

L’ensemble du développement, embrassant à la fois la genèse du salarié et celle du capitaliste, a pour point de départ la servitude des travailleurs ; le progrès consiste à changer la forme de l’asservissement, à amener la métamorphose de l’exploitation capitaliste.

 

Le développement de la forme salariale est donc politique en ce sens large, et en tous les cas « extra-économique » au sens strict, en tant qu’elle spécifie politiquement le mode de la contrainte, de la violence et de l’asservissement politique lié à la séparation immédiate producteurs/moyens de production (B), comme mode salarial ou mode capitaliste de cet asservissement, et développe ainsi dans la « forme » spécifiquement salariale (l’exploitation capitaliste constituée) le rapport général d’asservissement lié à la séparation immédiate des producteurs et des moyens de production. La résolution de P4 peut donc être ainsi formulée schématiquement :

 

B =================== discipline salariale  ===================> K

 

Où « discipline salariale » désigne la relation politique spécifique engageant la transformation qui réalise le rapport général B dans K (forme particulière de B) malgré leur contradiction immédiate, c’est-à-dire qui rend possible médiatement la déduction, le développement de la forme K à partir de son présupposé (K1, p. 1195) :

 

C’est ainsi que la population des campagnes, violemment expropriée et réduite au vagabondage, a été rompue à la discipline qu’exige le système du salariat par des lois d’un terrorisme grotesque, par le fouet, la marque au fer rouge, la torture et l’esclavage.

 

Il s’agit donc bien ici de conditions « extra-économiques » spécifiques que l’on peut ici précisément avec Marx désigner sous la catégorie de « discipline » salariale, spécifiant le jeu de pouvoir de la « séparation immédiate » en séparation immédiate typiquement capitaliste, salariale.

Ce nouveau problème par sa reconstruction formelle nous a ainsi permis de mettre au jour une des ambiguïtés du Capital dans son discours : l’absence-présence pour ne pas dire la « bévue » du politique dans la critique de l’économie politique, c’est-à-dire l’exigence interne mais en quelque sorte toujours déjà « raturée », « posée/déniée » des rapports politiques comme « relations de subordination », rapports de « discipline » et « rapports de force » au sein même de la détermination des rapports économiques à leur niveau le plus fondamental. Non pas que ce thème ne soit pas présent chez Marx et même déterminant dans ses analyses mêmes, nous l’avons vu : mais jamais il n’est systématisé dans l’ordre général d’exposition du discours du Capital, en particulier dans ses moments proprement « structurels », alors que les chapitres dits « concrets », historico-génétiques, présentent une grande richesse d’analyses à ce niveau[25].

 

Obstacle épistémologique

 

Autrement dit l’obstacle épistémologique ici présent pourrait bien être méthodologique en même temps que venu de l’économie classique, et précisément « philosophico-dialectique » : au sens hégélien d’un autodéveloppement du contenu, sens que combat explicitement Marx dans le passage non-dialectique de l’argent au capital. On peut en effet penser malgré les ruptures effectives du Capital vis-à-vis de l’hégélianisme des Grundrisse (et de l’idée d’autodéveloppement des catégories économique, comme celle de capital, à partir du contenu économique « pur » du rapport marchand et de la monnaie, qui va être justement remise en cause et détruite dans le Capital) que ce dernier texte a persisté à imposer son ordre d’exposition dans l’imaginaire marxien et donc à imposer l’idée qui est présupposée par et sous-jacente à celle de développement dialectique (au sens hégélien) du capital à partir de la monnaie, à savoir l’idée d’un espace théorique du capital privé des rapports politiques, ou si l’on veut l’idée d’un développement du capital sur la base d’un espace théorique d’économie « pure », même si celui-ci n’est plus alors déterminé comme origine dialectique fermée de la « monnaie » mais plutôt comme espace ouvert du « marché ». Malgré la rupture opérée dans le Capital au niveau du rapport argent/capital (section 1/section 2), qui est bien une rupture fondamentale en ce que méthodologiquement elle met en cause tout hégélianisme de l’autodéveloppement d’une détermination générale dans ses formes particulières, l’obstacle épistémologique aurait persisté au niveau des rapports entre politique et capital, comme si l’idée d’une origine-monnaie du capital (et l’idée du capital comme résultat de l’ « autodéveloppement » dialectique d’un contenu-sujet « argent » ou « marché » originaire) en s’effaçant et en étant bien critiquée par Marx avait laissé en place l’idée sous-jacente et présupposée mais plus générale d’un espace originaire unilatéralement économique du capital, pur de tout concept (politique) ne relevant pas de l’espace mesuré et délimité par l’économie politique classique. « Marx après Marx » : cela pourrait donc vouloir dire qu’il nous faut faire avec et contre Marx un pas de plus dans son propre « sens », en détruisant l’obstacle venu sans doute à travers l’ordre d’exposition des Grundrisse d’un « autodéveloppement » à partir de l’économie « pure », et en réintégrant donc l’intrication du politique, comme relation nécessaire originaire à l’analyse du capital, de la même façon que cette médiation « extra-économique » est effectivement imbriquée aux rapports économiques dans les analyses marxiennes de l’extraction de la survaleur qui suivent la section 2, en sorte que ces rapports sont indissociablement économico-politiques[26].

Il faudrait alors repenser tout le Capital et l’ensemble des problèmes conséquemment inaperçus qu’il devrait dès lors nous être permis de poser à nouveaux frais en fonction de cette reconnaissance de la compréhension déterminante du juridico-politique au sens large, comme champ immanent à l’économique.

 

2/ La présence raturée des problèmes à médiations juridico-politiques : aperçus sur l’entr’aperçu du Capital

 

Il nous faut donc nous engager dans le projet explicité ci-dessus : repérer ce qui a été obéré, refoulé du fait de l’ « obstacle épistémologique » de l’ « économie pure », ou parfois bien effectué dans l’analyse par Marx, mais de façon non-réflexive. Il nous faut voir autrement dit tous les problèmes économiques qui sont posés entre un contenu et une forme engageant une détermination politique ou extra-économique dans leur développement. Nous en esquisserons ici deux, en fonction de ce qui nous semble être leur importance stratégique en termes politiques.

 

Livre 1. Section 1 : la rature du politique dans le développement des rapports marchands

 

Si l’objet de la section 1 nous semble être un problème (l’énigme de la marchandise) plutôt qu’une réalité quelconque, la résolution de ce problème en revanche passe par le développement de ce qu’il faut entendre par « marché » ou rapports marchands dans leur double face de production-circulation. La production ou le développement du marché est donc sans doute un thème propre à la première section du Capital, qui comprend le marché comme instance de production-circulation qui doit être posé nécessairement par, pour, et dans son analyse de la marchandise et de la monnaie. Marx indique ainsi à plusieurs reprises la base, présupposé ou contenu réel du marché (lequel apparaît faussement de prime abord, par l’expérience pratique des producteurs-échangistes, comme une surface de circulation marchande seule, indépendante des rapports marchands de production qui en réalité soutiennent cette forme)  dans la production, comme « division sociale du travail », et en même temps signale que de cette seule « division sociale du travail », du moins tant qu’elle reste ainsi pensée sans spécification à ce niveau très abstrait, ne peuvent se déduire immédiatement le marché et les rapports marchands (K1, p. 569) :

 

A l’ensemble des valeurs d’usage de toutes sortes correspond un ensemble de travaux utiles également variés, distinct de genre, d’espèce, de familles – une division sociale du travail. Sans elle point de production de marchandises, bien que la production de marchandises ne soit point réciproquement indispensable à la division sociale du travail.

 

De notre point de vue il s’agit donc là des conditions de l’apparition d’un problème : car la division sociale du travail est la base ou le présupposé du marché, qui pour autant ne peut s’en déduire immédiatement, ce qui exige un « moyen-terme ». En effet la non-réciprocité de cette relation d’implication de la division sociale du travail par le marché est expliquée ou comparativement expérimentée par Marx en fonction d’exemples socio-historiques[27] (K1, p. 569) :

 

Dans la vieille communauté indienne, le travail est socialement divisé sans pour cela que les produits deviennent des marchandises. Ou pour prendre un exemple plus familier, dans chaque fabrique le travail est soumis à une division systématique ; mais cette division ne provient pas de ce que les travailleurs échangent réciproquement leurs produits individuels. Il n’y a que les produits privés et indépendants les uns des autres qui se présentent comme marchandises réciproquement échangeables.

 

Quel « moyen-terme » peut donc nous permettre de penser le développement (médiatisé) de la division sociale du travail en « marché » proprement dit ? Des catégories juridico-politiques apparaissent à ce point nécessairement impliquées par la compréhension dudit développement (Bidet, 2004, II, « Notules de l’Alinéa 25 ») :

 

Il apparaît que cette analyse de la division marchande suppose des travaux « privés et indépendants », soit tout un ensemble de catégories juridico-politiques définissant la propriété, la liberté et l’égalité en tant que réquisits de ces rapports comme rapports de production pour l’échange. Ainsi s’affirme que l’objet de la théorie de Marx n’est pas une économique au sens positiviste du terme, mais tout autant une politique.

 

Le marché exige en effet une détermination juridico-politique réglant les rapports sociaux dans la division sociale du travail entre les producteurs « privés », suivant une liberté-égalité marchande. Le marché dans son concept exige par suite la compréhension d’une certaine « détermination politico-juridique » de la division sociale du travail, soit la présence d’une forme de régulation constituant la production-circulation spécifiquement marchande (contrairement à la division sociale planifiée de la communauté primitive, ou à la division planifiée interne de la fabrique), sur la base de la division sociale du travail qu’elle développe d’ailleurs en retour. Ainsi l’échange marchand requiert-t-il en pratique cette contractualité juridique et politique des volontés individuelles (K1, p. 619-620) :

 

Les marchandises ne peuvent point aller elles-mêmes au marché ni s’échanger elles-mêmes entre elles. Il nous faut donc tourner notre regard vers leurs gardiens et conducteurs… Pour mettre ces choses en rapport les unes avec les autres à titre de marchandises, leurs gardiens doivent eux-mêmes se mettre en rapport entre eux à titre de personnes dont la volonté habite dans ces choses mêmes, de telle sorte que la volonté de l’un est aussi la volonté de l’autre et que chacun s’approprie la marchandise étrangère en abandonnant la sienne, au moyen d’un acte volontaire commun.

 

Certes Marx nous affirme que le « contenu » est économique, que le juridique ne renvoie donc qu’à une superstructure, un reflet. Mais Antoine Artous fait précisément remarquer le déplacement qu’il nous faut opérer par rapport aux « noms » marxiens (« reflets », « superstructure », etc.) pour saisir la logique conceptuelle de l’argument en lui-même, peut-être au-delà des intentions explicites de Marx, du fait de l’interdépendance du juridique et de l’économique (A. Artous, 1999, p. 110) :

 

Etrange reflet qui est constitutif de la réalité qu’il est censé refléter. Car c’est bien ce que Marx écrit : le rapport juridique, le contrat, ne vient pas dans un second temps, comme simple répétition idéelle du rapport économique, il est constitutif de ce dernier puisque, pour pouvoir effectuer l’échange, réaliser ce rapport, les individus doivent être définis juridiquement…[et] « se reconnaître réciproquement comme propriétaires privés ».

 

La connexion des rapports économiques à l’Etat semble par conséquent opérée par Marx, contre toute la tradition « marxiste » qui lui succèdera, logiquement en-deça de la division de classes (Bidet, 1985, p. 70) : car l’étaticité, au sens large de la contractualité centrale des volontés pratiques est bien le corrélat impliqué de la règle de la contractualité juridique marchande, contractualité interindividuelle des volontés qui d’une part est logiquement préalable aux rapports de classes, et qui d’autre part implique néanmoins cette étaticité centrale comme la contractualité interindividuelle suppose l’accord ou la contractualité centrale (l’« acte volontaire commun » : K1, p. 620). Le problème, comme problème « classique » (fondé sur la structure : le plus apparent ne peut être déduit immédiatement du présupposé plus abstrait à partir duquel il doit pourtant nécessairement être déduit) du développement de la division sociale (DS) du travail en processus marchand en tant que celui-ci ne peut cependant être immédiatement déduit de celle-là, peut ainsi être schématisé et résolu :

 

DS du travail  =================== # ? ===================> marché

 

DS du travail ====== contractualité interindividuelle / Etat ========> marché

 

Le marché « libre » ne peut en effet se soutenir que d’une régulation politique dont le droit se définit par la contractualité interindividuelle des volontés, qui seule médiatise et rend par là possible la transformation ou le développement de la DS du travail en marché, par-delà l’impossible déduction immédiate de la première dans le second à partir duquel elle doit cependant être nécessairement développée. Or cette contractualité présuppose elle-même ou « co-implique » immédiatement une contractualité centrale (ou « étaticité ») à ce niveau juridico-politique, qui puisse  au moins garantir l’accord interindividuel. Or cette contractualité centrale des volontés à son tour peut conduire à l’effectuation d’organisations, c’est-à-dire intervenir dans les rapports économiques sous la forme d’une production d’effets organisationnels pouvant aussi bien être défavorables que favorables aux logiques marchandes, « greffées » sur celles-ci ou bien « colonisées » par elles (J. Bidet, 2004, III, §412) :

 

En raison de leur imbrication fonctionnelle (qui ne se réduit pas à leur mélange relatif, par stock-options ou autres avantage), les deux composantes ne constituent pas deux classes, ni même deux « fractions » de classes, mais plutôt les deux « pôles », interagissant, d’une seule entité. Le pouvoir propriétaire ne saurait absorber le pouvoir organisateur. C’est bien certes le propriétaire (l’assemblée des actionnaires) qui désigne le manager. Mais la propriété n’a jamais désigné l’organisation. Elle n’a pas le choix : elle n’exerce son pouvoir propre qu’à travers la puissance de celle-ci, qu’elle s’efforce de mille façon de coloniser, mais avec laquelle elle doit toujours compter et composer. La compétence possède ses ressources propres, qui sont d’un autre ordre. Et les deux pôles ne sauraient non plus totalement converger, même si l’apparence peut en être grande à certains moments. Car leurs références sont proprement antagoniques. La compétence, en effet, en tant que capacité de mise en œuvre organisée de moyens et de fins, ne donne de témoignage crédible d’elle-même que dans le discours public de l’explication, des finalités légitimables et des moyens socialement acceptables. Et, quoiqu’elle soit portée à s’affranchir de toute ces contraintes, elle est, de par sa forme même, un objet de contestation. Elle ne peut motiver ses décisions qu’au regard d’intérêts rationnels et universels, alors que la propriété capitaliste attend sa légitimation de son succès sur le marché, dans la course à l’accumulation, et n’a rien à faire des « autres » dans ses propres affaires.

 

Suivant sur ce point J. Bidet, nous pouvons en effet poser l’imbrication du marché et de l’organisation au niveau économique. Car une telle imbrication dialectique est impliquée par l’instance juridico-politique marchande, à savoir la contractualité interindividuelle des volontés, en tant qu’elle présuppose elle-même nécessairement comme son corrélat juridico-politique la reconnaissance d’une contractualité centrale de ces mêmes volontés (thème récurrent de la philosophie politique classique) qui existe « spectralement » comme l’accord juridique central « fantômal » présupposé par et pour l’institution de la règle juridique marchande du contrat interindividuel et par conséquent possédant sur elle une certaine primauté « transcendantale » (J. Bidet, 1999, § 121, p. 29-30) :

 

Le rapport entre les deux pôles de la contractualité est celui d’une corrélation et d’un fondement réciproque. C’est en effet parce qu’il est légitime que chacun n’ait avec chacun qu’un rapport contractuel, qu’il l’est également que tous contractent entre eux, et que leur volonté générale ne puisse être précontrainte, assujettie à une règle selon laquelle on ne contracterait que de chacun à chacun à l’exclusion de tout projet collectif. La libre contractualité interindividuelle de type marchand ne peut exister sans une volonté centrale qui l’assure… [et celle-ci] peut vouloir autre chose que le règne de la contractualité interindividuelle, autre chose que la loi du marché.

 

Partant, nous devons donc aussi poser, à partir de cette contractualité juridico-politique centrale des volontés, la possibilité d’une production d’effets organisationnels ex ante sur la sphère économique en termes de conditions ou garanties quelconques socialement exigibles, ou bien par imposition de conditions organisationnelles sur le marché (« législations sociales »), ou bien à l’inverse par colonisation et usage des pouvoirs organisationnels par les logiques marchandes (« management », « capito-cadrisme »), ou bien encore suivant une logique propre et non-marchande de production (productions « privées » de biens culturels, ou productions « publiques » de services publics, etc.). L’usage de l’organisation par les logiques marchandes est d’ailleurs une caractéristique centrale du capitalisme dans ses stratégies modernes comme « production de masse » et « organisation scientifique du travail », dont la « révolution managériale » est la forme d’apparition sociologique et dont la réalisation a historiquement permis le renversement momentané de la tendance historique générale à la baisse du taux de profit par l’intensification du degré d’exploitation[28].

On rectifiera donc dans cette perspective le Capital : car l’organisation centrale a priori n’est pas l’achèvement téléologico-dialectique de la dynamique marchande, comme Marx dans le §4 de la première section tendait à nous le signifier. Plus encore l’organisation peut même être au service de stratégies d’accumulation accrue du capital et des logiques marchandes. Mais la contractualité centrale des volontés n’est pas non plus, à la façon hégélienne, le « déplacement » ou la « généralisation » secondaire d’une contractualité interindividuelle originaire et préalable. En revanche marché et organisation sont immédiatement co-impliqués de même que contractualité interindividuelle et contractualité centrale des volontés en tant que corrélats juridico-politiques, ainsi qu’un schème classique, plutôt qu’hégélien ou marxiste, de philosophie politique pourrait nous inviter à le penser.

Les deux termes économiques marché/organisation sont ainsi co-imbriqués (l’organisation coordonne ex ante, le marché coordonne ex post), de même que les deux termes juridico-politiques de la contractualité interindividuelle et de la contractualité centrale des volontés alors requises. Car du marché peut être induit la contractualité interindividuelle qui est sa condition de possibilité, de celle-ci l’étaticité de la contractualité centrale des volontés qui en est le corrélat juridico-politique nécessaire et présupposé de façon aussi « spectrale » que ce soit, et de ce dernier l’organisation économique et son usage possible suivant une logique non-marchande (plan). Trois nouveaux termes corrélatifs du marché économique doivent donc être posés, et quatre termes sont alors requis de façon interdépendante, et qui jouent sur les deux face complémentaires (pluralité/unité) de la « multitude ». D’une part le marché et l’organisation sont co-imbriqués en économique, et d’autre part la contractualité interindividuelle et la contractualité centrale sont co-imbriqués en politique c’est-à-dire au niveau des contrats volontaires requis. Un tableau schématique de la situation peut ainsi être esquissé, où « l’étaticité » est représentée par la contractualité centrale :

 

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INTERINDIVIDUALITE :

 

CENTRALITE :

 

ECONOMIQUE     :

 

Marché

Organisation

POLITIQUE           :

Contractualité interindividuelle

Contractualité

centrale

 

Il nous faut ici préciser deux points. Tout d’abord il nous faudrait augmenter ici le tableau, dans sa ligne économique, de l’espace mixte de l’ « associativité » (J. Bidet, 1990, p. 53). D’autre part, contre la « fixation » apparente opérée par ce tableau, qu’il n’y a pas deux lignes séparées mais une co-imbrication horizontale de la centralité et de l’interindividualité de même qu’une co-imbrication verticale de l’économique au politique : ce qui nous permet de prendre en considération à leurs justes valeurs aussi bien les phénomènes d’usage et de colonisation de l’organisation centrale par le marché et en son sein (« management », « capito-cadrisme ») que, à l’inverse, les phénomènes historiques d’usage et de colonisation du marché par l’organisation (« législations sociales » imposées au marché), ou encore, dans une logique toute différente, la possibilité pour les logiques économiques organisationnelles de rompre purement et simplement avec les logiques économiques marchandes (on pense ici en particulier, mais pas exclusivement, à la spécificité des productions de services publics par des travailleurs engagés dans la « fonction publique »).

Les déterminations juridico-politiques constitutives ou corrélatives du marché ne peuvent donc pas être éludées dans la construction du marché économique lui-même : car un marché sans déterminant ou « sur-déterminant » politique n’a pas de réalité possible. Le contrat interindividuel des volontés constitue ainsi l’envers politique de la forme économique du marché, et implique théoriquement en retour la position de deux nouveaux termes à partir desquels peut être théorisé un usage non-capitaliste du marché, à savoir la contractualité juridico-politique centrale d’une part et l’organisation économique d’autre part (déterminée comme l’ensemble des effets organisationnels induits par la contractualité centrale dans l’économique). En posant l’instance juridique requise par le marché antérieurement à une division de classes sociales, nous pouvons en effet nous poser la question du rôle et de la possibilité de l’intervention étatique (centrale-organisationnelle) sur le développement économique lui-même[29].

 

Livre 1. Section 2 : la rature du politique dans le développement des rapports marchands en rapports capitalistes et ses conséquences politiques

 

Le marché est en outre lui-même la base de développement d’un certain nombre de rapports qui apparaissent à première vue de « pure économie » : et le capital bien sûr en est pour nous l’exemple majeur, lié à l’intégration de la force de travail au secteur marchand étudié pour lui-même dans la section 1 (nous suivons donc ici sur ce point l’interprétation « analytique » livrée par J. Roemer, 1982, p. 61). Or on peut avancer que Marx dans le Capital démontre cependant que si le capital présuppose bien le marché, le développement du second en processus capitaliste exige néanmoins un certains nombre de déterminants juridico-politiques que Marx n’énonce jamais (au mieux) qu’ « en passant ».

Des présupposés juridico-politiques sont en effet requis, impliquant la nécessité d’une « discipline salariale ». En effet, dès les manuscrits préparatoires au Capital, Marx désigne l’intrication de la violence politique aux rapports capitalistes par la notion de contrainte, « contrainte au surtravail » impliquée dans le rapport marchand salarial par la production de survaleur, qui est elle-même la forme d’apparition spécifiquement marchande du surtravail (Manuscrits de 61-65, p. 383) :

 

La productivité du capital consiste d’abord, même si on ne considère que la subordination formelle du travail au capital, dans la contrainte au surtravail, dans l’obligation de travailler au-delà de ce qui est immédiatement nécessaire, contrainte commune aux modes de production capitaliste et précapitaliste, mais que le premier réalise de façon plus avantageuse pour la production.

 

Or cette contrainte, comme on va le voir plus loin est bel et bien une « contrainte extra-économique », et implique en ce sens la présence d’un Etat garant du compromis de forces inégales. Mais afin de comprendre cette thèse, il nous faut retourner d’abord au problème posé par Marx dans la section 2. En effet le problème central qui est pointé par Marx au regard de l’économie politique classique est celui de la possibilité de la survaleur en régime marchand, dans la circulation marchande où se produit le capital (K1, p. 713) :

 

Nous sommes donc parvenus à un double-résultat. Il faut développer la transformation de l’argent en capital sur la base des lois immanentes à l’échange des marchandises, de sorte que l’échange d’équivalents soit valablement tenu pour le point de départ. Notre possesseur d’argent qui n’est plus présent que comme chenille capitaliste est forcé d’acheter les marchandises à leur prix, de les vendre à leur prix, et néanmoins de retirer à la fin du processus plus de valeur qu’il n’en avait lancé au départ. Sa métamorphose en papillon doit se produire à la fois nécessairement dans la sphère de la circulation et en même temps tout aussi nécessairement ne pas s’y produire. Telles sont les conditions du problème.

 

Or la réponse à ce problème passe précisément par la reconnaissance d’un rapport marchand de production sous-jacent à la circulation capitaliste et qui constitue le secret du capital en résolvant le problème qui lui est attaché, à savoir le rapport salarial en tant qu’échange marchand à sa valeur d’une marchandise spécifique – la force de travail – consommée de telle façon qu’elle produit plus de valeur qu’elle n’en vaut elle-même (valeur de son salaire) (K1, p. 714) :

 

L’accroissement de valeur par lequel l’argent doit se transformer en capital ne peut pas provenir de cet argent lui-même. S’il sert de moyen d’achat ou de moyen de paiement, il ne fait que réaliser le prix des marchandises qu’il achète ou qu’il paye.

Il faut donc que le changement de valeur exprimé par A-M-A’… provienne de la marchandise. Mais il ne peut pas s’effectuer dans le deuxième acte M-A’, la revente, où la marchandise passe tout simplement de sa forme naturelle à sa forme argent. Si nous envisageons maintenant le premier acte A-M, l’achat, nous trouvons qu’il y a échange entre équivalent… Reste une dernière supposition, à savoir que le changement procède de la valeur d’usage de la marchandise… il faudrait que notre homme aux écus eût l’heureuse chance de découvrir au milieu de la circulation, sur le marché même, une marchandise dont la valeur usuelle possédât la vertu particulière d’être source de valeur échangeable, de sorte que le consommer serait réaliser du travail et par conséquent produire de la valeur…

Et notre homme trouve effectivement sur le marché une marchandise douée d’une telle vertu spécifique, elle s’appelle puissance de travail ou force de travail…

 

La consommation productive de la force de travail est donc condition de possibilité du processus capitaliste. Or c’est précisément à ce niveau de la « consommation de la force de travail » qu’intervient le caractère indissociablement économico-politique du rapport salarial comme forme marchande et capitaliste de l’exploitation impliquant vis-à-vis du travailleur salarié une « contrainte à la dépense » qui est en même temps « acquiescement » à la contrainte salariale de façon contractuelle. C’est en effet la forme même du contrat interindividuel entre personnes qui dans le contrat de travail donne au rapport marchand salarial sa possibilité, contrat qui est un compromis de forces réglé en droit, et où se réalise l’acquiescement à la contrainte marchande salariale[30] (K1, p. 1168-1169) :

 

Il est notoire que dans l’histoire réelle c’est la conquête, l’asservissement, la rapine à main armée, le règne de la force brutale qui ont joué le grand rôle. Dans les manuels béats de l’économie politique, c’est l’idylle au contraire qui a de tout temps régné…

Le rapport officiel entre le capitaliste et le salarié est un rapport purement mercantile. Si le premier joue le rôle de maître et le dernier le rôle de serviteur, c’est grâce à un contrat par lequel celui-ci s’est non seulement mis au service, et partant sous la dépendance, de celui-là, mais par lequel il a renoncé à tout titre de propriété sur son propre produit. Mais pourquoi le salarié fait-il ce marché? Parce qu’il ne possède rien que sa force personnelle, le travail à l’état de puissance, tandis que toutes les conditions extérieures requises pour donner corps à cette puissance, la matière et les instruments nécessaires à l’exercice utile du travail, le pouvoir de disposer des substances indispensables au maintien de la force de travail et à sa conversion en mouvement productif, tout cela se trouve de l’autre côté.

 

Le salariat s’élève donc bien ici sur sa métastructure marché, pour autant qu’il requiert et réalise la contractualité interindividuelle dans le rapport marchand salarial. Or on va voir que cette contractualité, immanente au rapport marchand salarial et qui fonde la « discipline salariale » comme rapport d’acquiescement à la contrainte du travailleur vis-à-vis du capitaliste qui l’emploie, ne se soutient que d’un Etat ou d’une contractualité sociale. Avant d’entrer dans l’analyse plus précisément, et de justifier cette thèse, remarquons en effet comment Marx dans le livre III du Capital vient confirmer la co-implication du politique et de l’économique à ce niveau. Car, comme l’écrit Marx, la contrainte à la dépense ainsi réglée en droit par le « contrat de travail » requiert bien une forme « extra-économique » (K3, p. 1400) :

 

La contrainte extra-économique, quelle qu’en soit la forme, peut seule leur extorquer du surtravail… La forme économique spécifique dans laquelle du surtravail est extorqué aux producteurs directs détemine le système de domination et de servitude tel qu’il résulte immédiatement de la production elle-même et, à son tour,  réagit sur celle-ci. C’est sur ce fondement que se constitue la communauté économique telle qu’elle naît des rapports de production, et c’est sur lui que repose également la structure politique spécifique de la communauté.

 

E. Balibar (1997, p. 237) fait remarquer comment ce texte permet de fonder une interprétation économico-politique du Capital. Le caractère économico-politique des catégories marxiennes est en effet des plus net dans sa rupture avec l’économie classique, dès qu’il s’agit de mettre au jour un « tenseur d’exploitation » toujours dénié par les économistes (même et y compris classiques) en tant qu’il est à la fois vecteur du processus économique de valorisation du capital mais aussi et surtout, en même temps et strictement dans le même mouvement, vecteur du processus politique d’extorsion du surtravail et de contrainte à la dépense qui requiert la « contrainte extra-économique ». En effet, cette contractualité interindividuelle marchande qui constitue le présupposé du salariat (puisque le rapport salarial est un rapport marchand) implique elle-même la contractualité centrale des volontés, comme on l’a montré plus haut, c’est-à-dire un Etat garant du compromis ou du contrat interindividuel marchand. J. Bidet a ainsi pu réinsérer cette thématique politique en économie ou plutôt cette inséparation fondamentale économico-politique, comme le moment essentiel de la critique de l’économie politique ricardienne et par elle de toute « économie pure » opérée par Marx dans le Capital (J. Bidet, 1985 , p. 52-57) :

 

Si le système ricardien ignore la dépense, c’est parce qu’il ignore la contrainte à la dépense. En d’autres termes, la relation salariale comme rapport de force concernant la production ne constitue pas un moment de son système… Il manque à Ricardo d’expliquer « la cause de l’existence de la plus-value »… cette critique concerne le rapport salarial comme contrainte, Zwang, au sens où celle-ci désigne la cause du surtravail, de l’extorsion du surtravail la « dépense » au sens physiologique devient, dans la relation capitaliste, dépense contrainte… L’instance politique s’inscrit donc à la jointure de cette articulation dépense/contrainte.

 

La politique entre donc en jeu comme un facteur déterminant dans le développement du capital : comme politique requise par le capital de « discipline salariale », où le travailleur « acquiesce contre salaire » à sa propre dépendance vis-à-vis de l’employeur. Le rapport marchand salarial est en effet lié à un présupposé juridico-politique qui est celui de la contractualité interindividuelle, contractualité du « contrat de travail » où se réalise le compromis par lequel le travailleur « acquiesce à la dépense contrainte » dans un cadre marchand. Or cette contractualité interindividuelle comme on l’a déjà dit implique bien de façon transcendantale une contractualité centrale des volontés, donc une forme étatique qui la garantisse ou, si on veut, qui garantisse la « règle marchande » sur quoi s’élève le rapport salarial.

Autrement dit nous pouvons poser un problème inapparent pour Marx et lié à une limite de l’horizon ou du « cercle-de-vue » (Gesichtskreis) marxien : l’oubli des présupposés juridico-politiques de la relation salariale[31]. Le problème du développement du processus marchand en processus capitaliste peut ainsi être schématisé comme un problème « classique » dans notre typologie :

 

Marché ===================#=================> processus capitaliste

 

Or le « maillon intermédiaire » résolvant le problème en développant et particularisant le marché, compris comme espace de pure économie, en processus capitaliste, on l’a dit, n’est autre qu’une détermination politique ou extra-économique, c’est-à-dire une certaine configuration juridico-politique. Il est à noter que cette nécessité immanente de l’Etat pour le développement du capital dans le marché n’est pas étrangère à Marx, mais qu’il l’esquisse sans jamais la thématiser et l’analyser de façon systématique. Le problème qui nous embarrasse peut donc être résolu sur cette base des pouvoirs étatiques en tant que contraignants à l’intériorisation d’une discipline salariale :

 

Marché ============ discipline salariale ==========> processus capitaliste

 

On a en effet cherché à montrer plus haut qu’une potentialité démocratique organisationnelle était toujours ouverte au sein même de l’Etat impliqué par le marché, potentiel de politique démocratique organisationnelle qui ne se confondait pas avec sa politique de classe d’autant qu’il lui est logiquement préalable et présupposé de façon « spectrale ». Ainsi le développement du marché ou de la production-circulation marchande en processus capitaliste exige-t-il plus en effet que la simple relation salariale au sens purement économique, ou plutôt elle exige par ce biais de la relation salariale plus que ce que Marx indique généralement comme « relation salariale » car il ne la pense jamais tout à fait explicitement à ce niveau comme relation « politico-économique » mais seulement dans la perspective d’une pure économie. La relation salariale, apparemment de pure économie, exige en effet ce qui sous-tend cette relation économique : un rapport de droit marchand.

On peut suivre ici Lysiane Cartelier, qui met en avant dans cette perspective la nécessité immanente de l’Etat structurel au rapport salarial[32] (1980, p. 67-77) :

 

Posant l’Etat comme un élément (relativement) extérieur au procès de production, c’est cette extériorité dans le principe de compréhension de l’Etat et le fonctionnement qui prévaut dans l’appréhension de son rôle qui nous apparaissent tous deux critiquables… en ce qu’ils conduisent à « parachuter » l’Etat dans un raisonnement qui ne semblait pas l’impliquer au départ… Il nous semble en effet que tant qu’on partira de la nécessité de l’accumulation pour comprendre l’Etat à travers l’interprétation de ses fonctions, on se condamnera à ne pas dire plus que l’Etat capitaliste est l’Etat des capitalistes (ou d’une de leurs fractions)… c’est donc l’autre question, « pourquoi l’Etat ? », qu’il faut poser… afin d’éviter de « parachuter » l’Etat à quelque moment dans les rapports de production… Au lieu de voir dans l’Etat l’autorité nécessaire pour imposer le salariat il faut –nous semble-t-il- appréhender directement l’Etat comme constitutif du rapport salarial… comme rapport de socialisation/soumission.

 

Cependant on peut penser, cette fois à l’encontre de L. Cartelier, que ce rapport étatique est immanent au rapport marchand lui-même, où s’échange contractuellement la force de travail contre salaire. La relation marchande salariale, clef ou secret du capital, et apparemment relation de pure économie, exige en effet ce qui sous-tend cette relation économique marchande, à savoir des relations politiques liées au compromis contractuel des forces entre travailleurs et possesseurs des moyens de production, relations juridico-politiques de contractualité interindividuelle impliquant l’Etat sous la forme du garant central du compromis. Le « contrat de travail » est ainsi l’exemple même à partir duquel l’implication de l’Etat devient patente dans le rapport marchand où s’échangent salaire et force de travail : car ce contrat qui est une condition de possibilité du rapport marchand salarial représente le rapport contractuel de « contrainte/acquiescement » impliqué par la discipline salariale, et implique lui-même l’Etat comme garant central de sa réalité, c’est-à-dire garant de la règle marchande ou de la contractualité interindividuelle.

C’est ainsi qu’on peut lire l’ensemble des analyses concrètes de Marx dans le Capital qui sont consacrées aux compromis garantis par l’Etat portant sur les normes sociales en vigueur pour ce qui est des conditions de travail et de salaire, et par exemple sur la « journée de travail normale » (K1, p. 799sq.) : « l’établissement d’une journée de travail normal est le résultat d’une lutte de plusieurs siècles entre le capitaliste et le travailleur » nous dit Marx, or cette lutte n’est entérinée que par la position d’une « norme » garantie par un Etat central fondé sur l’accord social ou central des volontés.

Il existe donc une « violence juridico-politique » ou étatique qui est impliquée par les rapports marchands capitalistes comme leur forme politique immanente, garantissant le compromis marchand réalisé dans la contractualité interindividuelle en garantissant la règle marchande elle-même du contrat interindividuel, et rendant par là effective la socialisation/soumission des travailleurs requise par le rapport marchand salarial. L’Etat dit en ce sens « structurel » se détache donc comme « l’Etat du capital » du fait qu’il garantit la règle marchande du contrat interindividuel et permet par là même la discipline salariale par garantie du compromis marchand des forces inégales par quoi le travailleur acquiesce à sa mise sous exploitation contre salaire.

 

Bilan de notre dernière partie

 

Un problème s’est donc révélé à nous qui était à une première lecture inapparent, non thématisé par Marx, et qui était caché dans la résolution d’un problème plus manifeste (celui du cercle vicieux de l’accumulation) : le problème de la constitution du capitalisme sur la base de la séparation immédiate des producteurs et moyens de production. La résolution du problème engageant un déplacement de la problématique ou de la structure théorique d’ « économie pure », nous avons pu ainsi nous servir de ce problème comme d’un indicateur : n’y a-t-il pas dans le Capital une série de problèmes de « seconde espèce » qui exigent un déplacement du champ théorique de l’ « économie pure » où ils sont posés ?

Une lecture critique apparaît ainsi requise, consistant à expliciter des positions de problèmes « raturés » et à démasquer par là l’obstacle épistémologique hégélien « rampant » qui provoque cette « rature ». A savoir le primat d’un autodéveloppement téléologique d’économie pure là où les analyses du Capital nous permettent de penser en termes politiques et sociaux et contre toute téléologie de l’ économie pure. Deux autres poblèmes inapparents se sont alors révélés en fonction d’une telle lecture portant l’accent sur les présupposés juridico-politique potentiellement éludés par Marx de ses propres analyses, et qui nous ont permis de dégager des éléments de rectification du Capital, suivant la fonction étatique impliquée à la fois dans la constitution du marché économique et dans la relation marchande salariale.

 

Thèses conclusives

 

 

Les problèmes sont des épreuves et des sélections. L’essentiel est que, au sein des problèmes, se fait une genèse de la vérité, une production du vrai dans la pensée. Le problème c’est l’élément différentiel dans la pensée, l’élément génétique dans le vrai.

(G. Deleuze, Différence et répétition, p. 210)

 

 

Nous avons donc dans un premier temps cherché à fixer une perspective générale à partir de laquelle prendre en vue les problèmes, comme dispositifs théoriques. Nous avons ainsi aboutis à définir ceux-ci a minima, en fonction de la procédure critique et au travers une analyse de quelques exemples, comme les démonstrations critiques d’une défaillance ou d’une insuffisance de la théorie critiquée. Les problèmes nous sont donc de prime abord apparus comme des « épreuves et des sélections » ainsi que l’écrivait G. Deleuze, « éprouvant » une théorie, dans un rapport critique à un paradigme donné, l’économie politique ainsi intériorisée, répétée et dépassée dans le Capital par la résolution des problèmes qui s’y présentaient.

<1> La position d’un problème constitue ainsi, à notre avis, la démonstration de la limite, de l’incomplétude, de l’insuffisance relative ou structurelle d’une théorie critiquée.

Deux interprétations épistémologiques des problèmes repérés ont alors pu être développées sur cette base et afin de prolonger cette perspective. Une interprétation « kuhnienne » d’abord, une interprétation « desantienne » ensuite.

<2> Dans un premier temps nous avons en effet montré la possibilité de considérer avec T.S. Kuhn (1962) l’économie politique comme paradigme historique, et sa critique comme localisation des anomalies ou problèmes persistants requerrant sa modification.

<3> Puis nous avons montré comment ces problèmes repérés étaient susceptibles d’être pensés pour certains comme des « problèmes de seconde espèce » au sens défini par J.T. Desanti (1975), mettant en cause l’édifice théorique classique dans lequel ils ont été constitués, dans ses fondements et sa structure même.

Cependant au cours de cette première partie de notre travail dans son ensemble, il nous a fallu rapidement et constamment constater qu’il n’y avait pas de structure commune des divers problèmes repérables dans le Capital. Ainsi avons-nous pu distinguer structurellement des « problèmes vulgaires » de « problèmes classiques », avant de distinguer des problèmes de première espèce et des problèmes de deuxième espèce. Nous aurions d’ailleurs aussi pu développer certaines remarques portant à la distinction entre des problèmes intra-empiriques, théorico-empiriques, ou intra-rationnels. Néanmoins, manquant alors de structure commune, comment pouvions-nous redéfinir l’unité recherchée de la notion de problème ?

Il nous fallait distinguer fermement entre structure univoque et notion univoque de problème : car il y bien une univocité des différents dispositifs problématiques, mais une univocité qui n’est pas structurelle. Cette univocité est fonctionnelle. C’est du moins la thèse provisoire à laquelle nous avons abouti : car la fonction du problème est récurrente, en tant qu’il s’agit de démontrer les limites critiques qui conduisent à la rupture du cadre problématisé, du fait de l’exigence d’une solution.

<4> Il y a donc univocité non pas structurelle mais fonctionnelle de la notion de problème. Car les différentes formes ou structures de problème sont identiques dans leur fonction pratique : elles permettent de dégager des limites critiques et de se donner par là les moyens d’une progression théorique par reconnaissance d’un manque de théorisation et la définition ou la localisation de cette insuffisance ou défaillance qu’il s’agit alors de défaire, quitte à opérer pour cela à une refondation radicale de la problématique critiquée elle-même.

Puis, dans une seconde partie de notre travail, nous avons cette fois fait porter l’accent sur les problèmes que nous avons faute de mieux appelés « internes » du Capital, c’est-à-dire produits au-delà même du paradigme critiqué de l’économie politique répété et dépassé, tels qu’ils étaient requis et posés par la progression théorique autonome du Capital et non plus tels qu’ils se posaient à des paradigmes d’économie politique en partie extérieurs à cette progression autonome (bien qu’intériorisés dans cette progression, qui répète et dépasse l’économie politique critiquée et problématisée comme on l’a déjà écrit).

<5> En montrant comment ces problèmes « internes » constituaient au sens strict des conditions du progrès théorique, engageant pour leur résolution une production de nouveaux concepts, nous avons donc pu identifier ces problèmes dans leur fonction avec les problèmes « historico-critiques » d’abord traités de façon exclusive dans notre première partie[33]. C’est en effet de nouveau une insuffisance de la théorie considérée et problématisée qui est démontrée par le dispositif du problème : simplement, ces problèmes internes ne démontrent pas la défaillance d’un paradigme extérieur (classique par exemple) mais l’insuffisance à dépasser des acquis théoriques donnés obtenus à un moment donné de l’avancée et de la progression théorique autonome du Capital. Cette progression autonome nous apparaît ainsi fonctionner, ou du moins pouvoir être interprétée dans son fonctionnement, par « auto-problématisation », ce que nous avons essayé de confirmer et de développer dans une troisième partie consacrée à la fonction productive des problèmes.

<6> Chaque problème en effet, du fait de sa position et de sa propre structure, permet à Marx de façon indirecte une production de nouveaux concepts scientifiques, en délimitant et contraignant négativement a priori l’espace théorique fini dans lequel la solution du problème doit être énoncée. Par là même, il nous est donc apparu essentiel d’affirmer en quoi la notion de problème possède une fonction productive, « génétique » (Deleuze, 1968), générant du vrai dans la pensée quoique de façon indirecte, en contraignant à la progression et en donnant le cadre de résolution des problèmes exigeant la progression théorique pour être résolus.

Enfin, dans cette perspective productive désormais définie, nous avons cherché dans une dernière partie à localiser de nouveaux problèmes inaperçus par Marx quoique pouvant être posés sur les bases du Capital : ainsi l’« absence-présence » des présupposés juridico-politiques sous diverses formes dans les théories marxiennes du marché, du salariat, et de l’accumulation, ainsi que dans le développement du capital en général, de l’organisation économique, se sont révélées à nous, et nous avons pu essayer de résoudre ces différents problèmes aux prix de reformulations ou rectifications de certaines thèses du Capital.

<7> Trois grands problèmes inapparents ont ainsi pu être explicités  : le problème des médiations juridico-politiques déterminantes dans la constitution historique du capitalisme à partir de la séparation immédiate des producteurs et des moyens de production ; le problème des médiations juridico-politiques déterminantes dans la structure du marché ; le problème des médiations juridico-politiques déterminantes dans la relation marchande salariale.

Partant de là et pour conclure, nous pourrions ainsi conjoindre les enjeux épistémologiques explicites de notre travail à des enjeux de philosophie politique qui nous semblaient d’abord assez inapparents, en nous concentrant sur les points de rupture impliqués par les problèmes de seconde espèce posés par Marx à l’égard des divers paradigmes économiques ou acquis théoriques critiqués. C’est en effet sur ce point que peuvent se rejoindre l’accent porté dans notre quatrième partie sur la « bévue » marxienne des présupposés juridico-politiques du capitalisme et l’analyse plus strictement épistémologique menée par ailleurs dès notre première partie et concernant les « problèmes de seconde espèce » et plus généralement la fonction critique des problèmes posés.

<8> Car notre travail a permis par l’analyse des problèmes la localisation des points de rupture de la théorie critique à l’endroit : 1/ de la théorie classique ; 2/ de la science économique en général.

L’exemplarité de « l’énigme du capital » court en effet tout au long de notre travail, énigme que nous avons étudiée dans sa construction dans notre deuxième partie, et définie comme « problème de seconde espèce » dès notre première partie, en tant que ce problème exige en effet pour sa résolution le déplacement de la structure théorique de la théorie économique pure (où le problème est posé) dans une structure ou un édifice théorique hétérodoxe, économico-politique (où le problème peut être résolu). La résolution du problème engage ainsi l’ouverture d’une espace théorique « non-économique », où la contrainte au surtravail renvoie immédiatement (selon Marx lui-même) à l’analyse du réseau politique et juridique des rapports de force et de contrainte engagés sur le mode de la contractualité interindividuelle (elle-même renvoyant à la contractualité centrale d’une forme Etat) au sein même des rapports économiques.

L’aboutissement provisoire de notre travail pourrait donc constituer une redéfinition relative des buts qu’il doit désormais se donner et des enjeux vers lesquels il doit se tourner : l’analyse des points de rupture critiques de la théorie marxienne, voire d’autres travaux de sciences sociales, à l’égard des paradigmes économiques critiqués et plus généralement de tout projet de « science économique pure » doit constituer en effet, à notre sens, le prolongement logique d’une analyse de la notion de problème dans le Capital.

 

 

 

 

 

Addendum épistémologique - été 2003

 

Suite à une conversation avec Christian Lazzeri, celui-ci m’a fait reconnaître qu’une question importante n’avait pas été explicitement posée dans ma première partie (qui pose l’arrière fond épistémologique minimal de mon travail), question qui pourtant faisait partie explicitement de mon objet (et que j’avais posée également explicitement dans mon projet de dea), précisément la question qui concerne les conditions de visibilité du problème en rapport au cadre conceptuel requis pour cette visibilité.

J’essaierai de poser cette question comme une alternative : « le problème non résolu par le paradigme antérieur n’émerge-t-il pas que parce que nous sommes déjà dans le paradigme nouveau qui permet la solution du problème ? Ou bien au contraire le problème critique émerge-t-il plus simplement par démonstration dans le paradigme antérieur et sans avoir à sortir de celui-ci ? » Autrement dit : la position du problème, ou même (et surtout) la visibilité du problème non résolu par l’ancien paradigme n’engage-t-elle pas déjà pour nous d’être déjà installés dans le cadre conceptuel nouveau à partir duquel ce problème serait comme rétroactivement seulement visible (comme problème insoluble dans les paradigmes anciens) et seulement résolu ? Ma réponse à cette question engagerait un choix épistémologique concernant l’ordre de production problème/concept : ou bien le nouveau concept ou le nouveau paradigme est premier sur le problème auquel il répond (dans l’ordre logique) au sens où il produirait seul comme rétroactivement les propres questions auxquelles il sait répondre et auxquelles les paradigmes antérieurs ne savaient pas répondre ni surtout ne savaient voir ; ou bien alors c’est le problème qui est premier chronologiquement, localisé au sein même d’un paradigme critiqué sans avoir à sortir de celui-ci le moins du monde, et le nouveau concept ou le nouveau paradigme serait alors produit après-coup, sans être requis pour la visibilité et la position du problème. Le choix qui doit être fait entre ces deux conceptions engage aussi par ailleurs une certaine conception implicite du temps de la science et de son histoire.

Or si cette question n’a pas été posée, le choix qu’elle engage en réponse en revanche est assez net dans mon travail : je ne pensais pas alors que la visibilité du problème insoluble dans le paradigme antérieur dépendait comme rétroactivement ou rétrospectivement de l’horizon et du cadre conceptuel nouveau et déjà là de sa réponse, qui poserait rétroactivement ses propres problèmes invisibles pour les paradigmes antérieurs qui ne sauraient y répondre. Au contraire, prenant une perspective plus objectiviste ou empiriste, et certainement plus aplatissante, volontairement plus décevante en ce sens, je pensais que le problème était posé en quelque sorte chronologiquement, sans rétrospection, dans le cadre du paradigme antérieur, comme un problème visible dans ce paradigme et y compris pour qui n’a pas le cadre conceptuel nouveau qui seul peut donner réponse au problème. En réalité, à bien y réfléchir, il est évident que ce choix épistémologique ne peut pas être fait apriori. Si j’ai opté implicitement pour cette réponse là dans ce travail, c’est en fait parce que ce choix m’a été dicté très empiriquement par Marx même à partir de sa lecture critique d’Aristote : car il note bien comment Aristote voit bien et pose le problème de la valeur, quoiqu’il en fasse une aporie absolue. Le problème est donc déjà vu et posé par Aristote qui ne peut le résoudre : ce qui est manquant chez Aristote ce n’est donc pas selon toute apparence un nouveau cadre conceptuel de résolution qui serait seul apte à poser le problème auquel il peut répondre ; mais au contraire ce qui est manquant chez Aristote c’est la réponse, pour des raisons que Marx rattache à une sorte d’ « époque économico-idéologique », et ce n’est pas le problème lui-même. Cependant il est vrai aussi qu’en certains points Marx constate bien que l’économie classique ne peut pas voir les problèmes qu’elle ne sait pas résoudre.

J’avoue donc être aujourd’hui embarrassé de cette alternative, et je poserais donc comme tel ce problème sans cette fois le refermer ni choisir une branche de l’alternative contre une autre, mais en laissant la question délibérément ouverte et en reconnaissant que je ne peux pas y répondre de façon ferme pour l’instant, des exemples contradictoires pouvant être constatés.

 

 

Bibliographie

 

 

 

Editions de référence du Capital

 

 

-              MARX-ENGELS WERKE (MEW), Berlin, Dietz Verlag, depuis 1956.

 

-       MARX-ENGELS GESAMMTAUSGABE (MEGA2), Berlin, Dietz Verlag,

             depuis 1975.

 

 

Traductions utilisées du Capital

 

 

-            MARX K. (Ka), Le Capital, Livre I (trad. J.P. Lefebvre), Paris, PUF, 1993.

 

-            MARX K. (K1), Le Capital, Livre I (trad. J. Roy revue par M. Rubel), dans Œuvres. Economie I, Paris, Gallimard, 1965.

 

-           MARX K. (K2), Le Capital, Livre II (trad. M. Rubel), dans Œuvres. Economie II, Paris, Gallimard,  1968.

 

-           MARX K. (K3), Le Capital, Livre III (trad. M. Jacob, M. Rubel et S. Voute), dans Œuvres. Economie II, Paris, Gallimard, 1968.

 

-                       MARX K. (ThP), Théories sur la plus-value (trad. G. Badia), 3 vol., Paris, Editions Sociales, 1974, 1975, 1976.

 

 

Œuvres citées de Marx annexes ou préparatoires au Capital

 

 

-         MARX K., Thèses sur Feuerbach (1846), dans Œuvres. Philosophie, Paris, Gallimard, 1982.

 

-         MARX K., L’idéologie allemande (1846), dans Œuvres. Philosophie, Paris, Gallimard, 1982.

 

-         MARX K. (Introduction), Introduction à la critique de l’économie politique  (1857), dans Textes sur la méthode de la science économique, Paris, Editions Sociales, 1974.

 

-         MARX K. (Grundrisse), Principes d’une critique de l’économie politique (1857-1858), dans Œuvres. Economie II, Paris, Gallimard, 1968.

 

-         MARX K. (Critique), Contribution à la critique de l’économie politique (1859), dans Œuvres. Economie I, Paris, Gallimard, 1965.

 

-         MARX K. (Manuscrits de 61-65), Matériaux pour l’ « économie » (1861-1865) dans Œuvres. Economie II, Paris, Gallimard, 1968.

 

-         MARX K. (Préface), Préface de la première édition du Capital (1867),dans Œuvres. Economie I, Paris, Gallimard, 1965.

 

-         MARX K. (Postface), Postface à la seconde édition allemande du Capital (1873), dans Textes sur la méthode de la science économique, Paris, Editions Sociales, 1974.

 

-         MARX K. (L), Lettres sur le Capital, Paris, Editions Sociales, 1964.

 

 

Ouvrages cités d’épistémologie générale concernant la notion de problème

 

 

-         BACHELARD G. (1938), La formation de l’esprit scientifique, Paris, Vrin, 1996.

 

-         CAVAILLES J. (1942), Sur la logique et la théorie de la science, Paris, Vrin, 1997.

 

-         KUHN T.S. (1962), La structure des révolutions scientifiques, Flammarion, 1983.

 

-         ALTHUSSER L. (1967), Philosophie et philosophie spontanée des savants, Paris, Maspero, 1974.

 

-         DELEUZE G. (1968), Différence et répétition, Paris, PUF, 1997.

 

-         DESANTI J.T. (1975), La philosophie silencieuse. Critique des philosophies de la science, Seuil, 1975.

 

-         FEYERABEND P. (1975), Contre la méthode. Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance, Paris, Seuil, 1979.

 

-         CANGUILHEM G. (1977), Idéologie et rationalité, Paris, Vrin, 2000.

 

 

Ouvrages cités portant sur la construction des problèmes dans le Capital ( : sur les problèmes explicitement construits et posés par Marx dans le Capital)

 

 

-         ENGELS F. (1885), « Préface à l’édition du second livre du Capital », dans K. Marx et F. Engels, Textes sur la méthode de la science économique, Paris, Editions Sociales, 1974.

 

-         ALTHUSSER L. (1965a), « Sur la dialectique matérialiste » dans Pour Marx, Paris, La Découverte, 1996.

 

-         ALTHUSSER L. (1965b), « Du Capital à la philosophie de Marx » dans Lire le Capital (dir. L. Althusser), Paris, PUF, 1996.

 

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-         MACHEREY P. (1965), « A propos du processus d’exposition du Capital (le travail des concepts) » dans Lire le Capital (dir. L. Althusser), Paris, PUF, 1996.

 

-         RANCIERE J. (1965), « Le concept de critique et la critique de l’économie politique des Manuscrits de1844 au Capital » dans Lire le Capital (dir. L. Althusser), Paris, PUF, 1996.

 

-         MORISHIMA M. (1973), Marx’s Economics, A Dual Theory of Value and Growth, Cambridge, University Press, 1973.

 

-         BENETTI C. et CARTELIER J. (1975), « Profit et exploitation : le problème de la transformation des valeurs en prix de production » dans Benetti C., Berthomieu C., et Cartelier J., Economie classique, Economie vulgaire, Paris, Maspero, 1975.

 

-         BENETTI C. et CARTELIER J. (1977), « Mesure invariable des valeurs et théorie ricardienne de la marchandise » dans Marx et l’économie politique. Essais sur les Théories sur la plus-value (coll.), Paris, PUG-Maspero, 1977.

 

-         BRUNHOFF de S. et al. (1977), Marx et l’économie politique. Essais sur les Théories sur la plus-value, Paris, PUG-Maspero, 1977.

 

-          MAHIEU F.R. (1977), « Marx, Petty, et les Théories sur la plus-value » dans Marx et l’économie politique. Essais sur les Théories sur la plus-value (coll.), Paris, PUG-Maspero, 1977.

 

-          DOSTALER G. (1978), Valeur et prix, Paris, PUG-Maspéro, 1978.

 

-         DUMENIL G. (1978), Le concept de loi économique dans le Capital, Paris, Maspero, 1978.

 

-          MORISHIMA M. et CATEPHORES G. (1978), Value, Exploitation, and Growth, Londres, McGraw-Hill, 1978.

 

-         DENIS H. (1980), L’économie de Marx. Histoire d’un échec, Paris, PUF, 1980.

 

-          DUMENIL G. (1980), De la valeur aux prix de production, Paris, Economica, 1980.

 

-         LIPIETZ A. (1983), Le monde enchanté, Paris, La Découverte, 1983.

 

-         BIDET J. (1985), Que faire du Capital ? Matériaux pour une reconstruction, Paris, PUF, 2000.

 

-          DOSTALER G. et LAGUEUX M. et al. (1985), Un échiquier centenaire, théorie de la valeur et formation des prix, Paris, La Découverte-PUQ, 1985.

 

-          JORLAND G. (1995), Les paradoxes du Capital, Paris, Odile Jacob, 1995.

 

-          RENAULT E. (1995), Marx et l’idée de critique, Paris, PUF, 1995.

 

-          GARO I. (2000), « Le fétichisme de la marchandise chez Marx » dans Marx 2000 (dir. E. Kouvelakis), Paris, PUF, 2000.

 

 

Ouvrages cités autour du Capital, de son interprétation en général et des problèmes qu’il nous pose en particulier

 

 

-         BALIBAR E. (1965), « Les concepts fondamentaux du matérialisme historique » dans Lire le Capital (dir. Althusser), Paris, PUF, 1996.

 

-          DELEUZE G. et GUATTARI F. (1973), Anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie, Paris, Minuit, 1973.

 

-          BALIBAR E. (1974), Cinq études du matérialisme historique, Paris, Maspero, 1974.

 

-          FOUCAULT M. (1975), Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 2001.

 

-          BRUNHOFF S. de (1976), Etat et capital, Paris, PUG-Maspero, 1976.

 

-          FOUCAULT M. (1976), La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 2001.

 

-          HENRY M. (1976), Marx (2 vol.), Paris, Gallimard, 1976.

 

-         ALTHUSSER L. (1978), « Marx dans ses limites » dans Ecrits philosophiques et politiques (vol. 1), Paris, Stock, 1994.

 

-         CORIAT B. (1979), L’atelier et le chronomètre, Paris, Bourgois, 1994.

 

-         GIDDENS A. (1979), Central problems in social theory, Londres, Macmillan, 1979.

 

-          LUPORINI C. (1979), « Le politique et l’étatique. Une ou deux critique(s) ? » dans Balibar E., Luporini C., et Tosel A., Marx et sa critique de la politique, Paris, Maspero, 1979.

 

-          NEGRI A. (1979), Marx au-delà de Marx, Paris, Bourgois, 1979.

 

-          TOSEL A. (1979), « Marx et ses critiques de la politique » dans Balibar E., Luporini C., et Tosel A., Marx et sa critique de la politique, Paris, Maspero, 1979.

 

-          GIDDENS A. (1981), A Contemporary critic of historical materialism, Londres, Macmillan, 1981.

 

-         ROEMER J. (1982), A General Theory of Exploitation and Class, Cambridge, Harvard University Press, 1982.

 

-         ELSTER J. (1985), Karl Marx. Une interprétation analytique, Paris, PUF, 1989.

 

-         BALIBAR E. et WALLERSTEIN I. (1988), Race, Nation, Classe. Les identités ambiguës, Paris, La Découverte, 1997.

 

-         CALLINICOS A. et al. (1989), Marxist Theory, Oxford, Oxford University Press, 1989.

 

-         BIDET J. (1990), Théorie de la modernité, Paris, PUF, 1990.

 

-         VADEE M. (1992), Marx, penseur du possible, Paris, Klincksieck, 1992.

 

-          BALIBAR E. (1993), La philosophie de Marx, Paris, La Découverte, 1993.

 

-          DUMENIL G. et LEVY D. (1996), La dynamique du capital. Un siècle d’économie américaine, Paris, PUF, 1996.

 

-          BALIBAR E. (1997), La crainte des masses. Politique et philosophie avant et après Marx, Paris, Galilée, 1997.

 

-         ARTOUS A. (1999), Marx, l’Etat et la politique, Paris, Syllepse, 1999.

 

-          BIDET J. (1999), Théorie générale, Paris, PUF, 1999.

 

-          BIDET J. (2004), Explication et reconstruction du Capital [à paraître], Paris, PUF, 2004.

 

 

Articles cités portant sur la construction des problèmes dans le Capital

 

 

-         BENETTI C. (1973), « La transformation des valeurs en prix de production et la critique marxiste de l’économie politique » dans Cahiers du Centre d’Etude et de Recherche en Epistémologie de Lille, n°4, Lille, 1973.

 

-          CARTELIER L. (1980), « Contribution à l’étude des rapports entre Etat et travail salarié » dans Revue économique, n°1, Paris, 1980.

 

 

-         LIPIETZ A. (1982a), « Retour au problème de la transformation des valeurs en prix de production » dans Cahiers d’économie politique, n°7, Paris, 1982.

 

-          LIPIETZ A. (1982b), « The So-Called « Transformation Problem » Revisited » dans Journal of Economic Theory, n°26, Londres, 1982.

 

-         HAUSMAN G. et LIPIETZ A. (1983), « Esoteric versus exoteric : the forgotten dialectics » trad. française dans Revue d’économie politique, n°2, Paris, 1983.

 

-         DUMENIL G. (1984), « The So-Called « Transformation Problem » Revisited : a Brief Comment » dans Journal of Economic Theory, n°33, Londres, 1984.

 

-         LIPIETZ A. (1984), « The So-Called « Transformation Problem » Revisited : a Brief Reply to Brief Comments » dans Journal of Economic Theory, n°33, Londres, 1984.

 

-         LIPIETZ A. (1985), « Transformation (des valeurs en prix de production) » dans Dictionnaire critique du marxisme, Paris, PUF, 1998.

 

-         CERRONI U. (1988), « Marx et la science sociale » dans Actuel Marx, n°5, Paris, 1988.

 

-         SANDKÜHLER H.J. (1991), « La signification épistémologique des sciences de la nature dans l’œuvre de Marx » dans Actuel Marx, n°9, Paris, 1991.

 

-         RENAULT E. (2000), « L’histoire des sciences de la nature et celle de l’économie politique » dans Marx 2000 (dir. E. Kouvelakis), Paris, PUF, 2000.

 

 

Autres références citées au cours du présent travail

 

 

-          DURKHEIM E. (1895), Les règles de la méthode sociologique, Paris, PUF, 1999.

 

-          POLANYI K. (1944), La grande transformation, Paris, Gallimard, 1983.

 

-         BRAUDEL F. (1967), Civilisation matérielle et capitalisme : XVè siècle – XVIIIè siècle (3 vol.), Paris, Armand Colin, 1979.

 

-         BALAZS E. (1968), La bureaucratie céleste, Paris, Gallimard, 1968.

 

-          DUMENIL G. et LEVY D. (2003), Economie marxiste du capitalisme, Paris, La Découverte, 2003.[34]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Il nous faut sans doute préciser d’emblée ce que nous entendons par le « Capital », du fait des aventures complexes de son édition. Il s’agit en réalité, à notre avis, d’une question en bonne part conventionnelle bien qu’importante pour la compréhension d’ensemble : nous considérerons ici que font partie intégralement du Capital les quatre livres prévus de son projet. Nous ne prendrons donc pas en compte (si ce n’est comme indications préparatoires) les différents manuscrits préparatoires, mais en revanche nous intégrerons au Capital, en surplus du premier livre (K1 ou Ka) seul édité du vivant de Marx, et des deux parties suivantes (K2 et K3), compilées et éditées par F. Engels et qui forment les deux dernières parties essentielles du triptyque conceptuel sans quoi le premier livre lui-même perdrait tout sens et toute pertinence, le « quatrième livre » prévu d’histoire des doctrines économiques, qui apparaît certes plus annexe mais fait partie intégrante du projet d’édition marxien et donc aussi à notre avis de la compréhension d’ensemble, édité sous le titre de Théories sur la plus-value (ThP) et malgré son état fragmentaire et inachevé, puisque constitué en grande partie des notes destinées à un « livre quatre » qui ne fût pas rédigé.

[2] Voir assez récemment Dostaler-Lagueux (1985, « Introduction », p. 9-21).

[3] On reconnaîtra ici l’évidente influence de L. Althusser (1967, p. 68sq.) sur la délimitation des enjeux philosophiques de notre recherche : car il s’agit alors de mettre en cause une certaine forme d’exploitation philosophique des sciences et de ses problèmes internes, exploitation philosophique qui se sert stratégiquement des problèmes ou crises scientifiques internes d’une science afin de mettre en œuvre et de légitimer fallacieusement une problématique d’un toute autre ordre, en proclamant l’existence d’un problème général de toute connaissance scientifique possible, et en déclarant la crise générale de toute science possible. « C’est alors du dehors qu’ils prononcent le jugement de « crise », et le mot en leur bouche n’a plus le même sens qu’avant. Avant, « crise » voulait pratiquement dire : difficultés de croissance, signes, fussent-ils « critiques » d’une refonte scientifique en gestation. Maintenant « crise » veut dire : ébranlement de la science sur ses principes de science, fragilité de leur discipline – mieux encore précarité radicale de toute connaissance scientifique possible comme entreprise humaine, tel l’être humain, bornée, finie, et errante ». Il suffit ici de remplacer « crise » par « problème » pour comprendre l’enjeu de notre travail.

[4] Sur ces « normes » nous renvoyons aux articles d’U. Cerroni (1988), de H. J. Sandkühler (1991), et d’E. Renault (2000) – qui ne nous semblent contradictoires qu’en apparence : on peut penser en effet, pour paraphraser ici P. Feyerabend, que la méthode d’investigation suivie par Marx dans le Capital n’a qu’une règle, c’est paradoxalement qu’ « il n’y a pas de règle » (P. Feyerabend, 1975, p. 332-333 : « toutes les méthodes ont leurs limites, et la seule « règle » qui survit, c’est que « tout est bon » »). Ou bien encore, pour l’écrire autrement : « en science, tous les moyens sont bons » pour critiquer, problématiser, et progresser. On peut ainsi indifféremment accentuer les côtés rationnels (Cerroni : l’experimentum mentis), empiriques (Sandkühler : l’observation et l’expérience), et théorico-empiriques (Renault : le va-et-vient de l’expérience à la rationalité) à l’œuvre dans le Capital. Nous verrons nous-même en effet comment les problèmes peuvent aussi bien être posés de façon intrarationnelle, intraempirique, ou bien théorico-empirique. A chacun des côtés accentués peut d’ailleurs correspondre un précepte méthodologique marxien. Car comme l’indique la Préface (p. 548) « l’abstraction est la seule force qui puisse servir d’instrument à l’analyse des formes économiques » (face rationnelle). Mais pour autant le travail empirique n’est pas inutile ni éludé : car il s’agit aussi pour Marx qui cite élogieusement son commentateur russe (Postface, p. 557) de « vérifier les faits qui lui ont servi de point de départ et de point d’appui » (face empirique). Ce qui ne contrevient pas non plus à un modèle de travail mixte, de type théorico-empirique (Postface, p. 557), car si « le physicien pour se rendre compte des procédés de la nature… étudie les phénomènes… ou bien il expérimente… j’emprunte à l’Angleterre les faits et les exemples principaux qui servent d’illustration au développement de mes théories ».

[5] Ce rapport critique fondamentalement ambivalent de récupération pour une part et de rupture d’autre part avec l’économie politique constitue le point de départ et le pont-aux-ânes de la plupart des études consacrées aux rapports de Marx à l’économie politique. Ainsi peut-on lire dans l’ « Introduction » de Marx et l’économie politique (S. de Brunhoff et al., 1977, p. 3-4) : « [L’intérêt des travaux récents] est particulièrement associé à la mise en évidence d’une coupure avec les sources de sa pensée, [mais] il existe chez Marx des zones de recouvrement qui incitent à parler d’une continuité, au moins scientifique, entre les deux discours… [La critique marxienne en fait] est ambivalente, puisqu’y sont affirmées aussi bien la continuité que la rupture de leur auteur avec les analyses classiques ».

[6] L’économie politique en effet n’en a pas moins sa part de vérité, pour autant que ses catégories relèvent de connaissances socialement fonctionnelles, c’est-à-dire de formes de pensée objectives parce qu’impliquées comme connaissances requises par la pratique sociale et donc pratiquement expérimentées et validées dans ce que Marx appelle « la vie pratique » (Ka, p. 91) ou encore « la vie sociale réelle » (Ka, p. 87) : « Les catégories de l’économie bourgeoise sont des formes de pensée (Gedankenformen) qui ont une validité sociale et donc une objectivité pour les rapports de production de ce mode de production social historiquement déterminé qu’est la production marchande. » Mais l’économie politique est tout aussi bien limitée, insuffisante. Car  elle reste prisonnière des représentations du mouvement phénoménal, qui seules intéressent la pratique bourgeoise qui les requiert, faisant par là même abstraction du « mouvement profond » présupposé ou sous-jacent, en tant qu’il est structurellement « caché à la vue » dans les formes phénoménales qu’il revêt  (ThP, I, p. 194-195) : « Même les meilleurs de ses porte-parole restent plus ou moins captifs des apparences de cet univers que leur critique à disséqué (du point de vue bourgeois il ne pouvait en être autrement), et ainsi presque tous tombent dans des inconséquences, des demis-vérités, des contradictions insolubles ».On pourrait en ce sens se référer à des cas concrets (K3, p. 998) : « Ainsi dans la concurrence tout apparaît à l’envers. La forme d’apparition des rapports économiques, telle qu’elle paraît en surface, dans son existence concrète, donc aussi dans les représentations que s’en font, pour essayer de les comprendre, ceux qui personnifient ces rapports et qui en sont les agents, est très différente, voire juste l’opposé de sa structure interne, essentielle, mais cachée, et du concept qui lui correspond ». Ou encore, à propos de la forme salaire cette fois (Ka, p. 607) : « Il en va d’ailleurs de la forme phénoménale « valeur et prix du travail » ou « salaire », vis-à-vis du rapport essentiel qui se manifeste en elle, à savoir : la valeur et le prix de la force de travail, comme de toutes les formes phénoménales vis-à-vis de leur arrière-plan caché. Les premières se réfléchissent spontanément, immédiatement dans l’entendement comme idées reçues et formes de pensée courantes, alors que le second ne peut être découvert que par la science. L’économie classique touche de près le fond des choses, mais sans le formuler consciemment ».

[7] On pourrait encore citer en ce sens (K3, p. 1082-1083) : « La science a pour tâche de ramener le mouvement apparent tombant sous le sens au mouvement interne réel ; il est donc très naturel que les agents de la production et de la circulation capitaliste aient, sur les lois de la production, des vues qui s’écartent complètement de ces lois et qui ne sont que l’expression consciente de ce mouvement apparent ».

[8] E. Balibar peut écrire en ce sens (1974, p. 271) : « L’économie classique est « scientifique » formellement, en tant qu’elle cherche des explications objectives qui remontent aux principes, et ne se contentent pas d’élaborer l’idéologie économique impliquée dans les techniques de la gestion capitaliste des « affaires »… Elle contient donc toujours déjà un élément « vulgaire », « apologétique »… ce qui confère à l’économie classique sa forme « scientifique », ce qui commande de l’intérieur la production de ses « abstractions scientifiques », c’est précisément la combinaison de l’élément objectif et de l’élément vulgaire. »

[9] Ce « doublet » fondamental possède un intérêt certain pour qui veut comprendre l’insuffisance dialectique de l’économie classique, ou du moins la conception que Marx pouvait s’en faire. La dualité ésotérique/exotérique a ainsi été fortement mise en valeur par Hausman-Lipietz (1983) et A. Lipietz (1983), qui font de la reconnaissance (ou non) de ce qu’ils nomment le « tenseur d’exploitation » le véritable nœud du passage de l’économie exotérique-vulgaire à l’économie ésotérique-classique.

[10] Ainsi, à propos de Ricardo, Marx écrit (ThP, II, p. 183-184) : « La méthode de Ricardo consiste alors en ceci : il part de la détermination de la grandeur de la valeur par le temps de travail et examine, ensuite, si les autres rapports, catégories économiques contredisent cette détermination de la valeur ou dans quelle mesure ils la modifient. Du premier coup d’œil, on voit la justification historique dans cette façon de procéder, sa nécessité scientifique dans l’histoire de l’économie politique, mais aussi son insuffisance scientifique, insuffisance qui ne se manifeste pas seulement par le mode de présentation (formel) mais qui conduit à des résultats erronés, parce qu’elle saute les chaînons intermédiaires nécessaires et tente de démontrer de façon immédiate la congruence des catégories économiques entre elles. » On voit donc ici comment Marx assume d’une part « la nécessité scientifique » de la théorie ricardienne, qui tient dans la détermination abstraite de la grandeur de la valeur par le temps de travail qui en fait la scientificité, et cependant tout aussi bien son « insuffisance scientifique » du fait de l’absence de considération des rapports complexes de contradiction (dialectique) qui s’instaurent dès lors entre le point de départ ou présupposé abstrait (théorème de la labor theory of value) et les phénomènes apparents (les plus concrets), et finalement la part d’erreur réelle qui découle de cette simple insuffisance, c’est-à-dire du fait de l’absence de problématisation de cette contradiction, ce qui « conduit l’économie politique à des résultats erronés, parce qu’elle saute les chaînons intermédiaires ».

[11] Nous empruntons ici cette expression de « récurrence » au sens que lui donne G. Canguilhem (1977, p. 21-22), avec ce qu’elle exclut dans sa détermination proposée : le dogmatisme du « jugement vertical » (opposant vérité autoposée et faux en soi) d’une part, le « relativisme » abandonnant toute idée de progrès théorique dans la vérité d’autre part. Dans cette entre-deux nous semble en effet se situer le criticisme marxien comme la notion de « récurrence », notion telle qu’elle est définie par Canguilhem, comme progrès dans la vérité déterminé par le « départagement » recurrentiel ou la « rectification » critique c’est-à-dire la mise au jour en même temps que la sanction des limites positives et des erreurs des théories que l’on dépasse, dans le mouvement même du dépassement, départageant la vérité partielle et l’erreur proprement dite (conséquente des limitations de ce que l’on assume et dépasse). La conception du rapport critique de Marx à l’économie politique comme rapport « récurrentiel » a par ailleurs été défendue par F. R. Mahieu, dans un article intitulé « Marx, Petty, et les Théories sur la plus-value » (Mahieu, 1977), où l’auteur distingue plusieurs types de récurrence dans la lecture marxienne de l’économie politique (et de W. Petty en particulier).

[12] Cette définition du problème impliquée normativement par le criticisme du Capital n’est évidemment pas sans rapport avec la perspective althussérienne qui voit dans la « critique » le départagement des vues et des bévues du critiqué (Althusser, 1965b, p. 10sq.) : car la limite ou la limitation dont il est question ici, et dont le problème consiste en la mise au jour ou en la démonstration, n’est autre précisément que cette frontière des « vues » de l’économie politique au-delà de quoi ne se trouveront jamais que ses « bévues ». La critique comme mise au jour des bévues est donc essentiellement « problématisation » ou manifestation de la limitation de la théorie et de ses « vues ».

[13] C’est pourquoi le thème de la « contradiction » entre la théorie avancée à un moment donné (loi, concept, etc.) et l’expérience qui est censée s’y intégrer, ou bien entre une théorie et une autre théorie validée apparemment contraire, ou bien entre deux expériences apparemment incompatibles entre elles, est un thème majeur, et doit être lié à la notion de problème comme une de ses formes d’apparition privilégiées : car la contradiction permet de mettre en valeur ce qui reste « exclu » d’une théorie, ce qu’elle ne parvient pas à intégrer, et partant ses limites ou ses insuffisances critiques.

[14] Ce thème de l’ « irrationalité » a été observé, et étudié en partie bien qu’encore très allusivement, par J. Rancière dans Lire le Capital (1965, p. 133sq.). L’exemple paradigmatique pourrait en être l’irrationalité de la « survaleur » : phénomène à la fois nécessairement existant et cependant tout aussi impossible au vu de la seule loi d’échange des marchandises que l’on sait pourtant vraie. Nous étudierons plus précisément ce problème dans notre deuxième partie.

[15] C’est d’ailleurs ce retard du théorique sur l’empirique qui produit l’apparence selon laquelle ce serait le phénomène lui-même qui serait irrationnel et problématique et non le cadre théorique avancé pour le comprendre : d’où la forme de dénégation de l’économie politique à l’égard de sa propre insuffisance projetée sur l’irrationalité ou l’absence de prise en compte des phénomènes « gênants », qui sont autant d’ « anomalies » faisant « énigmes » au sens où T.S. Kuhn emploie ces termes (1962).

[16] Ou encore, suivant une autre perspective (J.T. Desanti, 1975, p. 223) : « j’avais autrefois nommé problèmes de première espèce les problèmes formulés en L1 selon S1, et solubles (ou insolubles) en L1. J’avais nommé problèmes de seconde espèce les problèmes nés en L1 et pour lesquels était requise une langue Li de syntaxe S ». Autrement dit les problèmes de seconde espèce exigent pour leur résolution un déplacement de la théorie initiale formulée en L1. « Déplacement » qui semble d’ailleurs s’opérer « par rature et approfondissement », pour reprendre ici cette expression de J. Cavaillès (1942, p. 90), qui nous pourrait nous permettre de désigner l’absence de contradiction logique entre l’intégration d’une part de vérité de la théorie critiquée d’une part, et néanmoins le changement de terrain opéré à l’égard de cette même théorie critiquée dans ses fondements, sa problématique et sa structure théorique même d’autre part.

[17] Ce problème est en effet construit sur l’idée que cette expression de « valeur du travail » est une expression « irrationnelle » au vu des acquis préalables de la théorie de la valeur. Car (K1, p. 1029) : « Qu’est-ce que la valeur ? La forme objective du travail social dépensé dans la production d’une marchandise. Et comment mesurer la grandeur de valeur d’une marchandise ? Par la quantité de travail qu’elle contient. Comment dès lors déterminer, par exemple, la valeur d’une journée de travail de douze heures ? Par les douze heures de travail contenues dans la journée de douze heures, ce qui est une tautologie absurde. »

[18] Ce problème peut par exemple être posé à l’intérieur de la théorie ricardienne : en effet « Ricardo ne s’occupe jamais de la cause de la survaleur » (K1, p. 1009), or l’école ricardienne comme l’écrit Marx par la suite a bien compris contre les mercantilistes que la circulation marchande ne pouvait en elle-même produire cette survaleur (K1, p. 1009). Néanmoins elle « escamote le problème au lieu de le résoudre » (K1, p. 1009). En effet elle lie la survaleur à la productivité du travail : mais cela ne résout rien puisqu’on ne peut pas plus expliquer par là pourquoi la survaleur apparaît dans une circulation marchande A-M-A où les éléments sont échangés à leur valeur. La solution exige la position d’une marchandise force de travail achetée à sa valeur mais consommée en tant que valeur d’usage, de sorte qu’elle produise plus de valeur que la sienne propre. Cette solution au problème, qui se trouve à la section 2, sera commentée ainsi que le problème lui-même dans sa construction dans notre deuxième partie consacrée à l’ « énigme du capital » (deuxième partie, 2/).

[19] « La valeur d’échange apparaît d’abord comme le rapport quantitatif, comme la proportion dans laquelle des valeurs d’usage d’espèces différentes s’échangent l’une contre l’autre, rapport qui change constamment avec le temps et le lieu. La valeur d’échange semble donc quelque chose d’arbitraire et de purement relatif : une valeur d’échange intrinsèque, immanente à la marchandise, paraît être comme dit l’Ecole, une contradictio in adjecto. Considérons la chose de plus près » (K1, p. 563).

[20] Sur ce point, et sur l’identité conditions du problèmes/conditions de la résolution du problème, nous renvoyons à la troisième partie de notre travail.

[21] On pourrait ici penser à l’étude de M. Vadée (1992) : est-ce qu’en effet la plupart des résolutions de problème du Capital ne consistent pas à rendre raison de la « possiblité réelle » par le mouvement « secret » d’un phénomène manifeste qui est apparemment impossible à première vue ?

[22] La tentative consistant à entreprendre une « théorie de la production des connaissances scientifiques » à partir de concepts importés de la « théorie de la production économique » (matière première, moyens de production, …) est en dépendance directe de la thématique althussérienne. C’est en effet L. Althusser qui a ouvert cette voie pour la première fois (1965a et 1965b).

[23] Marx affirme en effet alors (K1, p. 574) : « l’efficacité dans un temps donné d’un travail utile dépend de sa force productive. Le travail utile devient donc une source plus ou moins abondante de produits en raison directe de l’accroissement ou de la diminution de sa force productive. Par contre une variation de cette dernière force n’atteint jamais directement le travail représenté dans la valeur. Comme la force productive appartient au travail concret et utile, elle ne saurait plus toucher le travail dès qu’on fait abstraction de sa forme utile. Quelles que soient les variations de sa force productive, le même travail, fonctionnant durant le même temps, se fixe toujours dans la même valeur. Mais il fournit dans un temps déterminé plus de valeurs d’usage si sa force productive augmente, moins si elle diminue. ».

[24] En effet le développement historique de la forme « capital » est ici parfaitement défini comme « politique ». Car comme l’avançaient déjà les Grundrisse (p. 328-329) : « La genèse extra-économique de la propriété ne signifie rien d’autre que la genèse historique de l’économie bourgeoise, des formes de production qui s’expriment théoriquement et idéalement dans les catégories de l’économie politique. Les conditions primitives de la production ne peuvent pas être elles-mêmes des produits ou des résultat de la production…  C’est dire que les conditions primitives de la production apparaissent comme des présupposés naturels de l’existence naturelle du producteur ; de même son corps vivant, qu’il reproduit et développe réellement, apparaît non pas comme son œuvre mais comme sa propre condition … ». C. Luporini commente ainsi (1979, p. 75) : « tel est le principe fixe, théorique. Cela signifie qu’à l’origine historique des sociétés humaines nous devons trouver toujours des structures sociales non déterminées, en tant que telles, par la production mais qui la déterminent ». Il y a ainsi primat de la combinaison politique sur les rapports économiques systématisés qui en sont les produits. Ou, pour le dire autrement, ce qui préside au développement de la formation économique capitaliste est doublement son contenu politique comme rapport de contrainte entre producteurs et possesseurs des moyens de production et la spécification politique de ce contenu, engagée comme forme spécifique du jeu de pouvoir (du rapport de contrainte) extra-économique, spécification politique qui donne lieu à une formation capitaliste plutôt qu’à une autre formation fondée sur la séparation immédiate des moyens de production et des producteurs.

[25] Il ne nous semble donc pas tout à fait juste de déclarer par exemple (A. Giddens, 1981, p. 3) : « the articulation of space-time relations in social system has to be examined in conjunction with the generation of power… I maintain that power was never satisfactorily theorized by Marx ». Certes, Anthony Giddens a ici le mérite de pointer un espace trouble de la pensée marxienne, sur un point sans doute de très grande importance. Mais d’un espace trouble on ne peut déduire un espace vide : si aucune théorie du pouvoir n’est systématisée chez Marx (abstraction faite d’ailleurs d’un passage notable et justement célèbre concernant la genèse des rapports de domination/servitude à partir des rapports de contrainte au surtravail : K3, p. 1400), cette théorie reste néanmoins implicitement présente en acte dans ses analyses concrètes, par exemple à propos de l’accumulation primitive. Dans une perspective foucaldienne on ajournera donc la conception que M. Foucault même se faisait de Marx (ou du marxisme ?), pris selon lui dans la précompréhension juridique du pouvoir comme souveraineté (La volonté de savoir, 1976, p. 121-127). Au contraire Marx ne produit jamais le concept que des jeux de pouvoirs dans l’expression même de « rapports de force », ainsi que dans l’expression de « discipline » qui lui est associée régulièrement comme la forme de « dressage » des corps instaurée par le rapport de force lui-même (M. Foucault utilise d’ailleurs certaines descriptions du Capital en ce sens : Surveiller et punir, 1975, p. 206). Ainsi pourrait-on citer ce passage du Capital (K1, p. 956-959) : « La scission entre le travail manuel et les puissances intellectuelles du procès de production, ainsi que la transformation de celles-ci en pouvoirs que détient le capital sur le travail s’accomplissent, comme nous l’avons déjà indiqué auparavant, dans la grande industrie construite sur la base de la machinerie. La dextérité et la minutie du travailleur sur machine, vidé de sa substance en tant qu’individu, disparaissent tel un minuscule accessoire devant la science prodigieuse, devant les énormes forces naturelles, et devant le travail social de masse, incorporés au système mécanique et qui fondent avec lui la puissance du Maître… La subordination technique de l’ouvrier au fonctionnement uniforme du moyen de travail et la composition particulière du corps de travail, fondée sur des individus des deux sexes et d’âges très différents, créent une véritable discipline militaire, parfaitement élaborée dans le régime des fabriques… division des ouvriers en travailleurs manuels et surveillants du travail, en fantassins communs et en sous-officiers d’industrie… Le code de fabrique, dans lequel le capital formule en législateur privé et selon son bon plaisir le pouvoir autocratique dont il dispose sur ses ouvriers, sans la division des pouvoirs qu’affectionne tant la bourgeoisie par ailleurs et sans le système représentatif qu’elle chérit encore d’avantage, n’est en réalité que la caricature capitaliste de la régulation sociale du procès de travail devenue nécessaire avec la coopération à grande échelle et l’utilisation de moyens de travail communs, notamment de la machinerie. Le fouet du négrier est remplacé par le cahier de punitions du surveillant. Toutes ces punitions se résolvent naturellement en amendes et en retenues sur le salaire, et l’esprit retors des Lycurgues de fabrique fait en sorte qu’ils profitent encore plus de la violation que de l’observation de leurs lois ».  Et encore (K1, p. 1163) : « toutes les méthodes pour multiplier les puissances du travail collectif s’exercent aux dépens du travailleur individuel ; tous les moyens pour développer la production se transforment en moyens de dominer et d’exploiter le producteur : ils font de lui un homme tronqué, fragmentaire, ou l’appendice d’une machine ; ils lui opposent comme autant de pouvoirs hostiles les puissances scientifiques de la production ; ils substituent au travail attrayant le travail forcé… ils transforment sa vie entière en temps de travail et jettent sa femme et ses enfants sous les roues du Jaggernaut capitaliste ». Le concept du pouvoir au sens juridique du macropouvoir ou « pouvoir d’Etat » n’est donc pas chez Marx exclusif d’une toute autre conception des rapports de pouvoir, que développe d’ailleurs A. Negri à la suite des Grundrisse (A. Negri, 1979, p. 138-139) : « la théorie de la valeur est immédiatement théorie de l’exploitation… toute existence alternative au commandement du capital est brûlée dans le procès de production ». Et c’est en ce sens que (A. Negri, 1979, p. 142) « dans le procès de valorisation le capital conquiert une subjectivité qui est celle d’un commandement totalitaire ».

[26] C’est en ce sens que nous défendrions la thèse de la possibilité et de la légitimité d’une lecture politique du Capital à rebours peut-être de la première intention de Marx, thèse défendue par E. Balibar (1988, p. 220-221) : « Deux lectures des analyses du Capital sont en effet constamment possibles, selon qu’on attribue la priorité à ce que j’ai appelé leur « forme » ou ce que j’ai appelé le « contenu ». On aura ainsi soit une « théorie économique des classes », soit une « théorie politique des classes », à partir du même texte… cette lecture [économique] est réversible, pour peu qu’au primat de la forme on substitue le primat du contenu… Au lieu que la lutte de classes soit l’expression des formes économiques, elle devient alors la cause –nécessairement changeante, soumise à l’aléa des conjonctures et des rapports de forces- de leur cohérence relative… Alors ce qui apparaît en toute clarté –dans la lettre même des analyses de Marx-, ce n’est pas un enchaînement prédéterminé de formes, mais un jeu de stratégies antagonistes : stratégies d’exploitation et de domination, stratégies de résistance, constamment décalées et relancées par leurs effets mêmes (notamment leurs effets institutionnels…). La lutte des classes apparaît alors comme le fond politique (un fond versatile, comme dirait Negri…), sur lequel se découpent les diverses figures de l’économie, qui n’ont elles-mêmes aucune autonomie. Reste que finalement ces deux lectures sont finalement réversibles… »

[27] On remarquera qu’E. Durkheim fera plus tard de la comparaison empirique le principe substitutif à l’expérimentation technique dans les sciences sociales (Durkheim, 1895, p. 124) : « quand ils peuvent être produits artificiellement au gré de l’observateur, la méthode est l’expérimentation proprement dite. Quand, au contraire, la production des faits n’est pas à notre disposition… la méthode que l’on emploie est celle de l’expérimentation indirecte ou méthode comparative ».

[28] Duménil-Lévy (2003, p. 68-69) : « on peut affirmer que les progrès de la gestion, au sens large, représentent la principale contre-tendance à la baisse du taux de profit. L’organisation scientifique du travail, et les cadres et employés qui en sont les agents, le taylorisme et la chaîne de montage fournissent des exemples types de telles avancées… le rythme du travail est considérablement accru. »

[29] F. Braudel a ainsi pu répudier avec vigueur les thèses de K. Polanyi (1944) : le marché historiquement parlant n’est jamais « autorégulé ». Au contraire c’est la liberté-égalité même du marché qui implique la possibilité d’une régulation organisationnelle qui historiquement semble toujours être là (Braudel, 1967, vol. 2, p. 195) : « Il faudrait distinguer [selon K. Polanyi] entre le trade (le commerce, l’échange) et le market (le marché autorégulateur des prix) dont l’apparition fut, au siècle dernier, un bouleversement social de première grandeur. Le malheur est que cette théorie porte toute entière sur cette distinction fondée (et encore) sur quelques sondages hétérogènes… Sociologues et économistes hier, anthropologues aujourd’hui nous ont malheureusement habitués à leur méconnaissance presque parfaite de l’histoire… Ce marché dans lequel « seuls interviennent la demande, le coût de l’offre et les prix, lesquels résultent d’un accord réciproque », en l’absence de tout « élément extérieur », est une création de l’esprit… Le contrôle des prix, argument essentiel pour nier l’apparition avant le XIXè siècle du « véritable » marché autorégulateur, a existé de tout temps et aujourd’hui encore. » Un exemple historique comme celui de la Chine pré-capitaliste peut ainsi servir d’appui, où se montre (id., p. 525) : « la tutelle omniprésente de l’appareil d’Etat – et son hostilité nette vis-à-vis de tout individu qui s’enrichirait « anormalement » ». Etienne Balazs, à son tour, a montré comment l’Etat central (social-organisationnel) imposait ses conditions organisationnelles aux marchands par le biais de ses agents « bureaucratiques » (E. Balazs, 1968, p. 229-300) : l’Etat par son jeu organisationnel rendait impossible pour les marchands toute acquisition d’une autonomie, toute effectuation d’une accumulation de capital autre que résiduelle.

[30] M. Henry (1976, vol. 1, p. 370) a bien montré en ce sens que se découvrait en dernière analyse chez Marx une certaine anthropologie générale liée à la notion de « force vitale » : si le travailleur signe le contrat de travail qui l’asservit et l’exploite, c’est parce qu’il y est forcé pour vivre. Ce pourquoi il nous semble que cette thèse est essentielle à la théorie marxienne jusque dans le Capital, même s’il est vrai que la notion se raréfie au fur et à mesure de l’élaboration des manuscrits préparatoires au Capital (du fait de ses connotations subjectivistes sans doute). A notre sens cependant cette puissance matérielle se rapproche plus de la « vis existendi » de la tradition matérialiste (qu’elle soit lucrécienne, spinoziste ou hobbienne) que du « telos vital » de M. Henry, qui relève d’une apologétique chrétienne. Il nous semble en ce sens que la proposition « anarcho-spinoziste » (Deleuze-Guattari, 1973, p. 124)  de poser le désir ou la puissance « dans l’infrastructure » est déjà assumée chez Marx, dès L’idéologie allemande. On pourrait montrer en outre que cette « force vitale » ne relève que d’une puissance déjà prise dans la trans-individualité des rapports ou relations sociales (Balibar, 1993, p. 30-31 et Balibar, 1997, p. 303). On pourrait ainsi rattacher les analyses marxiennes des analyses foucaldiennes portant sur les « jeux de pouvoirs ». En effet, comme l’écrit B. Coriat, l’économie marxienne se caractérise par la démonstration de l’immanence d’un champ politique de relations de pouvoir aux processus et aux rapports de production « économiques » de la structure capitaliste (B. Coriat, 1979, p. 58) : « C’est en vain – pour dénoncer que Marx avait tort d’affirmer le « primat » de l’Economique – qu’on chercherait à distinguer (ou chez les plus maladroits à opposer) stratégies de « pouvoir » sur le corps et « impératifs de valorisation du capital ». La « discipline » d’usine est condition de production de la plus-value, tout autant que celle-ci en reste « l’âme et le but ».». Cependant sont ici posés des problèmes que M. Foucault ne pouvait pas poser, du fait de sa problématique explicitement « nominaliste » : le problème du rapport entre macropouvoirs et micropouvoirs, au travers du problème de la constitution originaire des structures sociales dans les rapports de force transindividuels et de l’action en retour des structures constituées sur ces rapports de force, en particulier comme contrainte de « reproduction » spécifique de ces rapports par les structures elles-même. C’est ce problème qui est mis en évidence par A. Giddens (1979, p. 5) qui écrit : « structure is both medium and outcome of the reproduction of practices ». Et c’est précisément ce qu’écrivait Marx dans les Thèses sur Feuerbach puis dans L’idéologie allemande : les structures objectives se fondent dans les pratiques vitales et leurs rapports, sur lesquels elles réagissent et qu’elles déterminent en retour selon certaines modalités. Cela nous permet d’ailleurs de répondre dans le cadre marxien au débat concernant « fonctionalisme et/ou théorie des jeux chez Marx » (J. Elster, 1985 ; Elster, Cohen, Callinicos dans A. Callinicos et al., 1989) : la structure finalisée est constituée par un processus pratique sans finalité. Ainsi peut-on lire (Ka, p. 710) : « tout comme un corps céleste une fois lancé dans un mouvement déterminé répète constamment ce même mouvement, la production sociale une fois lancée dans ce mouvement alterné d’expansion et de contraction le répète constamment. Les effets deviennent à leur tour des causes, et les alternances… prennent la forme de la périodicité ». Reste que le « lancement » pratique du mécanisme n’est pas lui-même finalisé par le mécanisme qu’il constitue.

[31] Problème qui avait été aperçu par L. Althusser dans un texte de 1978 : « Marx dans ses limites », où l’auteur qualifie « la limite absolue » de l’analyse marxienne comme « la superstructure » (p. 409).

[32] L. Cartelier rejoint ici, bien qu’en la critiquant comme étant encore trop programmatique, la thèse de S. de Brunhoff (1976, p. 4), qui lie l’Etat aux deux membres de la formule du capital (A-M et M-A’) : « la gestion étatique de la marchandise… la gestion étatique de la monnaie… tels sont les axes principaux d’une action de l’Etat indissociables de la production et de la circulation capitaliste en général ».

[33] Pour autant nous n’avons pas rigidifiée cette opposition, et en réalité nous ne le pourrions pas : ainsi « l’énigme du capital » ou le « problème de la transformation » sont-ils susceptibles tous deux d’entrer dans les deux catégories de problème à la fois, comme on l’a montré. Car ils sont d’une part constitués dans le cadre classique (cf. première partie, 1/b/ et 3/), mais ils sont aussi d’autre part intériorisés et présentés comme des problèmes « internes » dans l’ordre autonome de production des problèmes du Capital (cf. deuxième partie, 2/ et 3/).