Actuel Marx   en Ligne

L'INTERPRETATION DIALECTICIENNE DU CAPITAL
Autour du livre de Christopher Arthur, The New Dialectics and Marx's Capital, Brill, Leiden (Pays-Bas).

Jacques BIDET
Professeur émérite à l'Université de Paris-X

Actuel Marx en Ligne   n°25
(29/ 9/2003)

 

L'approche de Christopher Arthur, qui tente une explication du Capital à partir de la Logique de Hegel est qualifiée de « dialecticienne » au sens où les concepts propres à la théorie de Marx se trouvent neutralisés par une dialectique a priori déterminant un lecture ad hoc. Il ne s'agit pas ici seulement de philologie : il y va notamment de la question, aujourd'hui centrale, de la relation entre le marché et le capitalisme. Cet article est aussi une réponse indirecte à Giorgio Cesarale (Actuel Marx en ligne N° 23, essentiellement consacré à Théorie de la modernité, 1990), qui me semble se référer à une semblable matrice. On trouvera dans Théorie générale (PUF, 1999) et dans Explication et reconstruction du Capital (PUF, 2004) un lecture qui revendique, sous une égide spinoziste, le double héritage structuraliste et dialectique, et répond plus directement à toutes les objections qui me sont faites par Giorgio Cesarale. Le présent article est destiné à paraître en anglais dans la revue Historical Materialism, Brill, Leiden (Pays-Bas).

 


 

 

 

 

Christopher Arthur nous propose une interprétation dialectique du Capital, qui marque le point d'aboutissement d'un travail de plusieurs décennies[1]. Ma première rencontre avec son approche date de l'époque où j'entreprenais moi-même une thèse sur cette oeuvre, dans un esprit assez différent, prolongeant les travaux d'Althusser et de ses disciples[2]. J’ai, depuis lors, à travers plusieurs livres traitant de ce sujet, engagé une nouvelle ligne de recherche qui associe structuralisme et dialectique[3]. Et j’achève un ouvrage qui aura pour titre : Explication et reconstruction du Capital. C'est dire avec quel intérêt et quelle attention j’ai lu l'ouvrage de Chr. Arthur. Je ne dirais ici rien ou presque de ma propre interprétation, encore moins de la reconstruction que je propose. Mais elles sont évidemment à l'arrière-plan de ma lecture, et des questions que je poserai à Chr. Arthur.

 

 

1.   Une interprétation en référence à la Logique de Hegel

 

Le Capital de Marx et la Logique de Hegel

Chr. Arthur inscrit son interprétation au sein d'un courant de pensée désigné comme le « nouveau marxisme hégélien », qui ne cherche pas chez Hegel les moyens d'une grande narration dialectique au service du matérialisme historique, mais s'appuie sur sa « dialectique systématique », celle de la Logique, pour l'interprétation du Capital, compris comme une théorie du « système » capitaliste. Je voudrais commencer par un trait remarquable de ce courant, qui est son œcuménisme. Chr. Arthur nous en donne l'occasion, à la page 109, point culminant de son exposé, quand il met en parallèle la Logique de Hegel et le Capital de Marx. Pour faire ressortir l'originalité de son propos, je me contenterai d'ajouter une troisième colonne, qui correspond à une autre interprétation logico-hégélienne du Capital, celle que propose un autre dialecticien, fort notable, de cette tendance, Thomas Sekine, et qui l’a argumentée dans de volumineux ouvrages[4].

 

Hegel (Logique)

Chr. Arthur (Le Capital)

Th. Sekine (Le Capital)

I. être

marchandise

circulation

a. Qualité

échangeabilité des march.

marchandise

b. Quantité

argent

quantité de march. échangées

c. Mesure

capital

valeur d'échange des march.

II. Essence

production

monnaie

a. Fondement

valeur en soi

production du capital

b. Apparence

formes de la valeur

circulation du capital

c. Effectivité

monnaie

reproduction

III. Concept

capital

distribution

a. Concept subjectif

liste des prix

prix de production

b. Concept objectif

métamorphoses de l'argent et des march.

profit et intérêt

c. Idée

auto- valorisation

profit et rente

 

Ce qui est proprement saisissant si dans un tel tableau, simple fragment d’un portrait de famille, c'est que non seulement ces deux interprétations du Capital « à la lumière de la Logique de Hegel » n’ont rigoureusement aucun rapport entre elles, mais que les correspondances qu’elles supposent sont strictement incompatibles. Et il en existe bien sûr d'autres. Pour Tony Smith, par exemple, un autre représentant de ce courant, l'essence correspond au capitalisme, et le concept au communisme. Pour d'autres, la Qualité, soit la relation être/ néant/ devenir,  donne la clé « analogique » de la figure marchandise/ argent/ circulation, qui trouve son repos dans la Quantité, figuré par le capital[5]… Je mets ici à part des lectures, comme celle de H. Reichelt, qui réfèrent, à juste raison, Le Capital à la Philosophie du droit de Hegel.

Comment des lectures aussi étrangères les unes aux autres peuvent-elles ainsi coexister pacifiquement de la « communauté (supposée) scientifique » ? On aurait tort, me semble-t-il, de ne voir dans ces accouplements divers que de simples jeux de société. Car, s'il est possible de produire de telles variations, quasi musicales, sur le thème de base hégélien, c'est pour une raison que Chr. Arthur met à juste titre en avant, page 9 : il est bien difficile de dire quoi que ce soit des choses sociales sans utiliser des concepts tels que la qualité et la quantité, le sujet et l'objet, l'essence et le phénomène, etc., etc. Et l'on se rappelle que Marx lui-même, dans ses premiers plans, utilisait de semblables articulations, notamment la tripartition Universel (Livre I), Particulier (Livre II), Singulier (Livre III), … avant que l'Académie des Sciences de l'URSS ne propose, en 1971, l'ordre inverse : Singulier pour le Livre I, Particulier pour le Livre II, Universel pour le Livre III... Tout cela doit pourtant manifestement nous inviter à quelque prudence, et à quelque considération respectueuse à l'égard de la « logique spéciale de l'objet spécial »…. Chr. Arthur avance l’idée que la logique hégélienne, censément universelle, présente une profonde affinité avec celle du capitalisme, cette forme pourtant si singulière de société. Et il me semble que l'on peut en effet défendre une telle idée. Mais remettre en chantier l'interprétation du Capital, c’est se demander ce que l'on peut faire de la théorie de Marx pour l'intelligence de la société moderne et contemporaine. Et il reste à savoir si la thématique hégélienne de la « totalité » et du « système », celle de la présence à soi de l'Esprit, peut être ainsi mobilisée, aussi immédiatement, pour la construction de concepts supposés de l'histoire réelle.

 

Commençons par une remarque d'ordre philologique.

Il est remarquable que cette interprétation du Capital s'appuie principalement sur les Grundrisse et sur les autres textes préparatoires à l'œuvre que Marx publiera en 1867, et qui connaîtra encore un profond remaniement lors de la seconde édition, et jusque dans la version française corrigée par lui.

Cette démarche est commune à un assez grand nombre d'auteurs allemands, italiens, français, japonais, espagnols, portugais, etc. Je l’appelle l'approche dialecticienne. Ces auteurs ont en commun de rechercher la vérité du Capital dans les textes qui le précèdent, et qui se caractérisent par un usage beaucoup plus intensif de concepts pris à la tradition hégélienne pour l'élaboration de la théorie du capitalisme. Pour ma part, sans rejeter l’idée qu'il puisse être fait un usage légitime de tels concepts, je me représente que Marx a travaillé comme un chercheur ordinaire : il a, d'une version à l'autre, constamment corrigé et supprimé ce qui lui semblait inadéquat. Mon hypothèse est qu'il avait des raisons, bonnes à ses yeux du moins, de modifier son analyse. Il faut évidemment à chaque fois vérifier s'il n'y a pas, tout au contraire, déperdition de sens ou recul. Mais Chr. Arthur me semble se fonder d'une manière systématique sur des analyses que Marx avait développées de façon pour ainsi dire spontanée dans sa boîte à outils (dans sa culture) philosophique, et qu'il a par la suite écartées comme inappropriées, ainsi qu'en témoigne le fait qu'il leur substitue de nouvelles théorisations, de nature différente.

 

La double thèse de Chr. Arthur

Marx, on le sait, expose au début du Capital la théorie de la logique de la production marchande en général, fondée sur un rapport d'échange d’équivalents, pour montrer par la suite qu'on ne peut comprendre ainsi le capitalisme, qui est au contraire fondé sur l'exploitation. Celle-ci, pourtant, présuppose ce contexte de production marchande, qui n'est, dit-il, que le « moment le plus abstrait » de la forme capitaliste de société, celui où l'on ne reconnaît que des relations entre des individus, et pas encore des classes sociales. Le problème que Marx a ici en vue est celui de la relation entre le marché et le capitalisme. Et il s'agit très précisément des mêmes questions cruciales qui se posent à nous aujourd'hui. Chr. Arthur trouve l'explication non convaincante : « people rightly complain they do not find any proof here », page 12. Il lui semble, page 33, que le commencement ne donne pas « la preuve de l'existence de la valeur » (« the key point is that no proof of the existence of value is established at the first stage of the simple commodity relations »), pas plus que le contexte dans lequel ce concept pourrait être développé.

Il engage son analyse en présentant deux types d'interprétation, contre lesquelles il construit la sienne propre. D'une part, la lecture historico-logique, issue d'Engels, qui voudrait que l'exposé théorique du Capital suive grosso modo un ordre historique : la première Section du Livre I représenterait un stade précapitaliste, celui d'une petite production marchande non capitaliste. D'autre part, une lecture, qu'il attribue, à des titres divers, à Meek, Grossman et Sweezy, selon laquelle l'exposé se développerait du plus simple au plus complexe.[6]

C’est en se démarquant de telles approches qu’il peut avancer deux thèmes essentiels, fortement reliés entre eux : une théorie de la « forme valeur », et une « dialectique systématique » d'exposé.

Il se représente que la « théorie de la valeur » exposée au début du Capital prend le « temps de travail socialement nécessaire », page 39, « en un sens technique ». Et il lui oppose une « théorie dialectique de la forme valeur », c'est-à-dire de la « forme sociale ». On a souvent cherché une telle théorie dans le § 3 du premier chapitre, intitulé, précisément, «  La forme de la valeur ». Chr. Arthur, pour sa part, avance qu’elle ne peut intervenir que lorsqu'on on arrive à l'exposé du concept de capital. Ce n'est en effet que dans les conditions du capitalisme, que le travail abstrait peut être compris au sens de « l'abstraction réelle ». Et il ajoute que le concept plénier de valeur ne peut être fourni que par l'ensemble de l'exposé. La notion de valeur donnée au début est trop simple, abstraite, pure apparence des concepts (« the overly simple, utterly abstract, appearance of the concept », page 23), dont la validité découle seulement des résultats de l'ensemble de l'exposé.

En conséquence, Chr. Arthur avance un mode dialectique d'exposé, à la fois progressif et rétrogressif, page 25. Le capital en effet ne peut être compris que comme la totalité des relations qui s’inter-définissent en tant que moments de l'ensemble qu'il constitue. On ne peut définir un élément à partir de lui seul, sinon de façon provisoire, sous-déterminée. Le capital comme auto-valorisation est trop « complexe » (pages 24-26) : il faut commencer par la valeur. Mais on ne peut en donner au départ une définition achevée. Parce que le capital est totalité, une logique « linéaire », qui prétendrait l’exposer adéquatement pas à pas, est, dit-il, inappropriée. L'exposition ne peut donc commencer qu'en tirant du tout, « par la violence » (expression récurrente), un concept qui n'a pas de signification hors de la totalité. Seule la fin définit le commencement.

 

 

2. L'interprétation dialecticienne de la « forme valeur »

 

L'oubli de la production marchande

Chr. Arthur doit admettre qu'il y a là un problème « textuel », page 41, parce que Le Capital ne traite de la question de la valeur que dans la Section I du Livre I. Comme on le verra, il ne s'agit nullement ici de philologie, mais d'un problème théorique majeur, concernant l'interprétation de la forme capitaliste de société.

Dans son entreprise, Chr. Arthur croit pouvoir s'appuyer sur Rubin, qui met effectivement en lumière cette catégorie de « forme », et rappelle le leitmotiv de Marx : les économistes ne se sont intéressés qu'à la grandeur de la valeur, et ils ont négligé sa « forme »[7]. Chr. Arthur reproche cependant à Rubin d'en être resté aux formes du rapport d'échange, alors que la « forme » à considérer n'est autre que le rapport capitaliste. C'est Rubin, pourtant, me semble-t-il, qui a raison. Quand Marx en effet se plaint, dans un tel contexte, de ce que les économistes se désintéressent de la forme, ce qu'il a en vue, c'est bien d'abord la forme marchande comme telle. C'est en effet, à ce niveau « abstrait » de l'exposé qu'il énonce ses critiques[8]. Ricardo, dit-il, a certes «  nettement dégagé le principe de la détermination de la valeur de la marchandise par le temps de travail », mais il en est resté à la question de la « grandeur de la valeur ». Il soupçonne bien, poursuit Marx, que cela suppose des conditions historiques déterminées : la grande industrie et la concurrence illimitée. Mais, ajoute-t-il, «  cela signifie seulement en fait, que la loi de la valeur suppose, pour son complet développement, la société de la grande production industrielle et celle de la libre concurrence, c'est-à-dire la société bourgeoise moderne ».

En d'autres termes, pour que règne de la loi de la valeur, celle de la détermination de la valeur par le temps de travail socialement nécessaire, il faut que l'on soit parvenu au plein développement du capitalisme, à la grande industrie concurrentielle. Chr. Arthur croit pouvoir en conclure que le concept de marchandise ou de valeur ne peut pas être exposé avant que ne le soit celui de capital. On pourrait croire que Chr. Arthur commet, en sens inverse, la même confusion que celle qu'il reproche à la démarche historico-logique. Ce n'est pas exactement le cas, car il construit une forme purement synchronique. Il reste qu'il met semblablement en avant une considération historique pour argumenter un ordre théorique, plus précisément pour soutenir l'idée que l'on ne peut commencer l'exposé par une représentation adéquate de la « forme » sociale qui est celle de la valeur. On sait pourtant que Marx, tout au contraire, qui traite du capital dans sa forme historiquement développée, commence cependant par un exposé de la forme valeur (c'est-à-dire de la forme marchande de production en général) qu'il considère comme théoriquement achevé, et qu’il voit là une contrainte théorique incontournable.

Il ne s'agit donc pas d'une simple question de philologie, mais d'un point central et décisif, déterminant pour l'intelligence de la théorie, de son objet et de l'usage qui peut en être fait. Marx non seulement croit pouvoir et devoir commencer par la forme valeur, mais il en donne l'exposé intégral dans la première Section du Capital. Et, quand il revient sur la question, comme il le fait à plusieurs reprises au cours de l'ouvrage, les précisions qu'il apporte ne doivent rien au concept de capital, ni aux déterminations qui le concernent (ainsi, quand il en vient à la « transformation de la valeur en prix de production », il introduit une nouvelle catégorie de prix, non de valeur).

Chr. Arthur, qui tourne sa critique contre deux interprétations, dont l'une est erronée, et l'autre défectueuse, en ignore en réalité une troisième, la lecture que j'appellerai « théorique », qui me semble pourtant la plus obvie et la plus répandue, et la seule vraiment acceptable, quoiqu'elle ouvre des problèmes extrêmement difficiles à résoudre, – mais qui sont les vrais problèmes que nous devons affronter, non seulement dans la théorie, mais dans l'histoire réelle et dans la pratique. Ce qui semble, en effet, étranger à Chr. Arthur, c'est l'idée que le chapitre Ier du Capital expose le concept de production marchande dans sa pure abstraction, en tant qu’elle diffère de la production spécifiquement capitaliste, selon une distinction qui est pourtant très claire dans le Capital. Et cela n'a rien à voir ni avec l'idée de production marchande précapitaliste, ni non plus de modèle simple par opposition un modèle plus complexe.

Chr. Arthur se facilite singulièrement sa tâche « dialectique » en se représentant que ce moment premier est celui de la circulation simple, et non de la production circulation marchande. Il pense, curieusement, que Marx, dans la Section I, s'intéresse à la marchandise telle qu'elle est déjà là : aux marchandises qui sont apportées au marché, page 81. Il considère que « la présentation commence avec la forme de l'échange mettant complètement entre parenthèses la question du mode de production, à supposer qu'il existe, des objets de l'échange  » ( « … the presentation starts with the form of exchange, bracketing entirely the question of the mode of production, if any, of the objects of exchange »), page 86. Il confond du reste, quelques lignes au-dessus, les « catégories générales de la production » (« general categories of production »), avec celles de la production marchande en général. Il ne semble pas comprendre que Marx s'emploie d'abord à la construction théorique des conditions sociales dans lesquelles (et qui font que) des richesses sont produites pour un marché, produites en tant que marchandises.

Ce qu'il ne semble pas voir, c'est que le contexte abstrait dans lequel Marx circonscrit une « circulation simple » n'est construit qu'à travers les déterminations conceptuelles de la production marchande en général : « propriété privée », « production pour l'échange », « division marchande du travail », « travail » concret et « travail » abstrait, « productivité » comme relation entre valeur d’usage produite et valeur, « travail socialement nécessaire », que le marché identifie au sein d'une branche comme le travail requis en moyenne, et entre branches comme travail abstrait. Toutes ces catégories du marché comme rapport de production – qui se trouvent reprises et expliquées, de façon un peu plus technique, au chapitre 10 du Livre III, dans leurs différences avec les catégories spécifiquement capitalistes, pour l'analyse de la « transformation de la valeur en prix production » – sont déjà celles qui constituent la trame des formulations et des argumentations du chapitre 1. La marchandise dont il est question au chapitre Ier est caractérisée par le rapport social de production qui lui est spécifique. Le chiasme caractéristique de la forme valeur concerne la production pour l'échange.

Bref, chez Chr. Arthur, toutes les catégories qui forment le tissu serré du chapitre 1, disparaissent dans la catégorie neutralisante de « circulation simple  »... C'est-à-dire de l'échange marchand, …lequel, pourtant, en tant que distinct de la production fait précisément l'objet des chapitres 2 et surtout 3, …qui présupposent et achèvent la théorisation du chapitre 1.

Et il convient encore de préciser, contre certaines lectures dialecticiennes, que la « forme de la valeur » exposée au paragraphe 3 du chapitre 1 concerne (ainsi que Marx le souligne tout au long) la logique marchande de production exposée aux deux premiers paragraphes. Plus précisément encore, elle concerne, comme il le dit ici, dans sa célèbre référence à Aristote, « le rapport des hommes entre eux comme producteurs et comme échangistes de marchandises ». Et celui-ci a si peu à voir avec un rapport purement « technique » que, précise-t-il, son secret « ne peut être déchiffré que lorsque l'idée d'égalité humaine a déjà acquis la ténacité d'un préjugé populaire ». Et c'est bien là le fond de la question.

 

L'analogie logico-historique chez Chr. Arthur

Chr. Arthur peut sembler, ai-je dit, développer, tout au long de son livre, une version subtile de l'approche historico-logique. On le voit à la page 24, quand il dit que, parce que seul le capitalisme produit la forme valeur pleinement développée, celle-ci ne pourrait pas être pleinement conceptuellement formulée au début de l'exposé. Or Marx dit certes que seul le mode de production capitaliste historiquement développé produit la valeur dans la pureté de son concept, mais c'est précisément celle-ci qui forme le début de l’exposé théorique. Car l'objet même du chapitre Ier, dans ses différents moments, est l'exposé de la forme marchandise, en tant que rapport social de production et d'échange, dans la pureté même de son concept, en tant que moment abstrait de la forme sociale capitalisme. Il pose ainsi de façon abrupte le problème à affronter : le marché, ce n'est pas le capitalisme. Et cela est indispensable à sa thèse suivante : le capitalisme, ce n'est pas le marché (comme le dit le libéralisme). Mais le marché donne lieu au capitalisme. Il est l'espace le plus large, le moment le plus abstrait, « à partir duquel » (au sens théorique, non historique) il y a capitalisme.

Voilà le problème structurel-théorique que Chr. Arthur retranscrit en des termes analogues, d'une certaine façon, à ceux de l'approche logico-historique, comme on le voit encore à la page 26: « Si la valeur dépend pour sa réalité du développement complet de la production capitaliste, alors les concepts présentés par Marx dans le premier chapitre ne peuvent avoir qu’un caractère abstrait, et l'argumentation, à mesure qu'elle avance, développe les significations de ces concepts en les fondant de façon adéquate dans la compréhension de la totalité » (je souligne), « If value depends for its reality on the full development of capitalist production, then the concepts of Marx’s first chapter can only have an abstract character, and the argument as it advances develops the meanings of these concepts, through grounding theme adequately in the comprehended whole » . Chr. Arthur semble ici confondre deux questions. Premièrement une question historique : c'est seulement quand le capitalisme est pleinement développé que la valeur devient une catégorie qui gouverne de fait universellement la production. Deuxièmement une question théorique : il en conclut que, dans le cours de l'exposition, le concept de valeur ne pourrait être pleinement développé avant la forme proprement capitaliste.

Or il est clair que Marx expose successivement deux « formes » sociales.

D’une part, la forme valeur, c'est-à-dire l’ensemble que constituent les rapports de production-circulation marchande en tant que tels, avec toutes les catégories qui lui appartiennent en propre : propriété privée, production pour l'échange, valeur, monnaie, échange, concurrence marchande, valeur de marché et prix de marché, monnaie. De telles catégories pourraient passer pour purement « techniques » ou en ce sens « économiques » si elles n’étaient pas co-impliquées dans des catégories juridico-politiques (propriété, liberté et égalité des « producteurs-échangistes », – cela dit sans se cacher les difficultés inhérentes à toutes ces notions, dont la discussion impliquerait de plus longs développements, – mais il s’agit d’autres difficultés), que Marx expose précisément dans la première Section du Livre I, y compris les catégories « étatiques », qui émaillent le chapitre 3.

D’autre part, ce qu'il désigne comme la forme capital en tant que telle, dont l'exposition commence la Section III, la Section II formant censément le problématique « passage » de l'un à l'autre. Il en ressort que la logique marchande, qui, en tant que telle, domine effectivement le capitalisme, ne permet cependant pas de le comprendre. Car ce contexte (abstrait) marchand est la forme sociale dans laquelle se détermine un rapport non-marchand, qui n'est plus seulement un rapport entre des individus, mais entre des classes sociales (au terme duquel, comme on le sait, les marchandises s'échangent, en dernier ressort, non à leur valeur, mais à des prix qui en diffèrent), – sans pourtant que jamais la logique marchande puisse être congédiée. À partir de là commencent de difficiles problèmes théoriques. Mais ce sont les vrais problèmes du capitalisme.

On retrouve le même glissement, à la page 45. Ce n'est, dit-il, qu'avec le capitalisme industriel que le capitalisme vise la valorisation et la police du travail : auparavant, on n'a pas encore affaire à la forme valeur. Et il en tire la conclusion qu'on ne peut exposer celle-ci avant d'avoir exposé la forme sociale capital. À nouveau donc la même approche subtilement logico-historique, qui argue de la contemporanéité du marché et du capital un argument pour disqualifier la signification architectonique, c'est-à-dire réaliste, de l'ordre logique d'exposé. « Puisque la circulation généralisée des marchandises existe seulement sur la base de la production capitaliste, la valeur ne devient déterminée qu'avec les marchandises produites de façon capitaliste », « Since generalised commodity circulation exists only on the basis of capitalist production, value becomes determinate only with capitalistically produced commodity ». Certes, mais il ne suit pas de cela que la forme valeur ne puisse être exposée avant la forme capital. Le problème au contraire auquel Marx s'affronte tient à ce que la production marchande, en tant que telle, c'est autre chose que la production capitaliste : le marché, ce n'est pas le capital. Et le premier défi majeur de l'exposé de la théorie est précisément de penser le passage (Übergang), la transformation (Verwandlung) de l'un à l'autre.

Même glissement encore à la page 72 : Chr. Arthur prétend que l'introduction (théorique) de la marchandise force de travail ne présuppose pas un marché du travail. Mais là encore il me semble confondre les conditions historiques nécessaires à l'existence du marché du travail, lequel au sens fort découle du capitalisme, avec les présupposés conceptuels de la forme marchandise force de travail. Le concept de marchandise force de travail n'a tout simplement pas de sens en dehors de celui de marché du travail.

En résumé, l'auteur semble constamment confondre l'idée que seul le capitalisme institue le marché généralisé avec le fait que celui-ci constitue le système de contraintes désignées comme la « loi de la valeur » (significativement, il exprime, page 28, l'idée que le capital promeut le marché en disant qu'il produit la marchandise). C'est pourtant parce que l'on ne peut pas confondre ces deux faits (ni ces deux idées) que Marx peut définir exhaustivement le marché comme « rapport de production » avant de dire un seul le mot du rapport spécifiquement capitaliste (ni du marché en tant qu'il détermine celle-ci).

 

Le capitalisme conçu comme système

Cette démarche n’est cependant pas réductible à une approche historico-logique inversée. Elle présente une cohérence de nature proprement systémique. Chr. Arthur est même, en un sens, fondé à dire que le discours sur le travail abstrait et la valeur n'est pas achevé à la Section I, et qu'il se poursuit et culmine dans l'exposé de ce qui est proprement capitaliste. Son erreur formelle est, à mon sens, de dévaluer (si j'ose dire) la théorie de la valeur présentée dans la première Section, de la ramener à un discours « technique », conduisant à une figure de la « circulation ». On ne pourrait, selon lui, parler de la valeur qu'en considérant le « moment du capital ». Un moment qui serait « dépassé », au sens de la dialectique hégélienne, par la considération du statut de la valeur et du travail abstrait sous le capital. Cette thèse pourrait sembler relever du simple registre de la philologie si elle ne renvoyait aux problèmes les plus fondamentaux de l'interprétation du Capital, et s'il n'en allait de la signification même du « marxisme » aujourd'hui. L'erreur, à mon sens, tient à ce que l'on voudrait se représenter le capitalisme comme un « système », alors qu'il ne peut être conçu que comme une « structure », une forme  « structurelle ». Je ne puis, bien entendu, expliquer cette conception en quelques pages. Et je me contenterai de la suggérer à travers la critique adressée Chr. Arthur. Si l'on conçoit le capital comme totalité systémique, tous les termes du système s'impliquent mutuellement. Et du premier, par lequel on commence, on ne rendra raison qu'à la fin. Or le problème peut-être le plus fondamental posé par Marx se signale à ce qu'il y a bien dans Le Capital un vrai commencement, et un vrai moment premier « abstrait », non pas au sens standard où « abstrait » signifie « séparé du tout conceptuel », mais comme un moment qui possède sa cohérence propre et son achèvement, et auquel on doit revenir comme au moment premier, qui n'est pas modifié par l'ordre capitaliste, lequel se réfère au contraire constamment à lui. Et cela est incompatible avec le concept hégélien de système. C'est à cette idée que je voudrais introduire en examinant la notion de dialectique systématique proposée par Chr. Arthur.

 

 

3. Les limites de la « dialectique systématique »

 

Les concepts du fluide ne sont pas fluides

Je commencerai par une remarque générale concernant le projet de Chr. Arthur de développer la « forme valeur » à travers une dialectique systématique et l'idée de détermination dialectique.

Dans le commencement, comme immédiateté, dit Chr. Arthur, page 34, la valeur n’est qu'une abstraction, donc n'est pas connue adéquatement. On ne peut s’en tenir à la « fixe définition des termes », « the fixed definition of terms », soit une définition fixe de la valeur. Car celle-ci acquiert des déterminations nouvelles à chaque stade. Son concept n'est complet que lorsqu'on comprend qu'elle est reproduite par le procès de production dynamique du capital.

Il me semble que la suite du Capital est certes à comprendre comme une séquence de déterminations de la forme sociale présentée dans la Section I. Le Capital élabore le concept de société capitaliste, dont la forme marchande (la valeur, pour reprendre l'approche de Chr. Arthur) ne donne pas une idée adéquate. Mais cela signifie que l'on passe à d'autres concepts. Et la (difficile) question est de savoir comment on y passe. Or il est clair que cela ne tient pas à ce que les concepts seraient « fluides », ou flexibles, versus « fixes ». Il s'agit là, me semble-t-il, d'une métaphore suspecte : le concept ne change pas, on change seulement de concept, par déterminations conceptuelles. Les concepts sont les concepts de relations fluides et dialectiques. Mais le concept de mouvement n'est nullement mouvant, ni le concept de contradiction, contradictoire, pas plus que le concept de rouge n'est rouge. Marx présente une transformation « de l'argent au capital », mieux vaudrait dire, on a vu pourquoi, « du marché en capital », c'est-à-dire du moment de la valeur au moment de la plus-value. Mais la « théorie de la valeur » n'est nullement transformée par la théorie de la plus-value, qui au contraire la présuppose expressément, inchangée, dans la forme pure et parfaite que Marx lui a donnée dans un exposé la Section I. Elle n'est donc nullement « flexible ». Et ce terme fonctionne comme un obstacle épistémologique qui confond, ainsi qu'on va le voir, dans l'unité de la catégorie de « détermination », comprise comme manifestation d'un « mouvement dialectique », plusieurs sortes de relations conceptuelles hétérogènes.

 

L'exposé du Capital ne commence ni par l'immédiat ni par le simple

Commençons par le  « commencement ». Chr. Arthur part, comme on le voit aux pages 83 à 85, de « l'expérience quotidienne », « from everyday experience », de l'échange de marchandises, supposant que c'est là le point de départ de Marx. Il pense que « l’exposé  (de Marx) commence avec la forme de l'échange, mettant complètement entre parenthèses la question du mode de production », page 86. Il s'agit là d'une énorme confusion. Marx ne commence certes pas par le « mode de production capitaliste ». Il commence en effet par son moment le plus abstrait en tant que « rapport de production » (ou encore, voir sa note au début du chapitre 2, comme « rapport économique ») : la « division marchande du travail » et la forme sociale de production qu’elle définit. Dans le chapitre 1, il n'est en quelque sorte question que de « production ».

Il convient donc de récuser cette notion d'immédiateté, cette idée d'une immédiateté supposée de la forme valeur, prise pour une « donnée immédiate de l'expérience », « immediacy in our experience », page 29, qui lui assurerait sa place au commencement de l'exposé, page 31. Marx ne commence nullement par un immédiat qui serait celui de la conscience spontanée, de l'expérience quotidienne. Il commence par un commencement qui est l'exposé de la théorie de valeur, c'est-à-dire de la forme marchande de production, en tant qu'elle se distingue de la production en général. Tel est l'objet effectif des deux premiers paragraphes du premier chapitre du Livre I : la spécificité d'une forme marchande de production, et d'une société dans laquelle prévaut la forme marchande de production (c'est-à-dire la propriété privée, la production pour l'échange), avec les catégories de « liberté » et d’« égalité » proclamées (supposées) qui s'y rattachent. Il est vrai que Marx ne présente la question que de façon assez oblique, sous la forme d'une «  analyse la marchandise ». Mais il ne produit une telle analyse qu'en déployant le concept de production marchande en général, ce qui est tout autre chose qu'une postulation d'immédiateté. Il part certes de l’évocation de la notion immédiate (triviale) de valeur d'échange, mais son travail théorique commence aussitôt par la déconstruction de cette trivialité (manifestée comme contradiction dans les termes, selon une argumentation commune dans le champ des sciences sociales), et par la construction du concept de production marchande, et donc de valeur, construction qui, à ses yeux, est achevé avec la fin de la Section I.

On aperçoit mal ce qui permet à l'auteur de dire que le commencement doit être simple, assez simple pour être « immédiatement saisi par la pensée », « to be grasped immediately by thought », page 27, laquelle ne saurait censément s'élever d’emblée à la « complexité » de la valeur se valorisant elle-même (page 25 et passim). Où l’on voit que la stratégie « du simple au complexe », chassée par la porte, revient par la fenêtre. La con­struc­tion marxienne du commencement « abstrait » est, me semble-t-il, tout sauf simple. A moins que l’on ne juge « simple » la théorisation de « La forme de la valeur », (§ III du chapitre 1), que Marx présente, sans ambiguïté possible, comme un élément essentiel du commencement, soit de la théorie de la production marchande comme telle.

Une part du secret de l'efficace de ce type dialecticien d'interprétation tient à l'usage très particulier qu'il fait de la notion de « circulation simple », que l'on rencontre effectivement dans Le Capital, mais dans un tout autre contexte théorique. Pour l'auteur, la « circulation simple » est une donnée première, immédiate, de l'expérience quotidienne, par laquelle l'analyse peut donc commencer. Marx, au contraire, n’introduit cette notion que sur la base du concept de production-circulation marchande en général, objet de la Section I : ce n'est qu'après avoir, fort « complexement », construit ce concept, qu'il peut en venir à la notion de « circulation simple » (laquelle n'a, bien sûr, rien à voir avec une « production marchande simple »). Il est significatif que le mot « circulation » n'apparaisse qu'une seule fois au cours du premier chapitre du Capital, consacré, il est vrai, à la production marchande, et une seule fois au cours du second consacré au procès d'échange. Il intervient, en revanche, à chaque ligne du chapitre 3, dont c'est l'objet, mais seulement quatre fois spécifié comme « simple », quoiqu'il ait toujours ce sens, celui de « circulation simplement marchande ». Cette dénomination de « simple » est par contre mise en avant dans la seconde Section, qui conduit à l'idée que la circulation capitaliste, qui s'annonce dans la « formule » idéologique du capital (A-M-A’), ne peut se déduire, en aucun sens du terme, de la circulation simple, simplement marchande, M-A-M, analysable au niveau d'abstraction qui est celui de la production marchande en général. On comprend que le concept de circulation simple n'a rien de simple, qu'il est aussi complexe que celui de circulation capitaliste : il est seulement plus abstrait, au sens où il vise le moment le plus abstrait du « mode de production capitaliste ». Il n'a non plus rien d'immédiat, et c'est pour de toutes autres raisons qu'il faut commencer par lui, et sans cesse y revenir. Qu'il faille renoncer à toute idée de « fondement », comme Chr. Arthur l’indique à juste titre aux pages 65-66, n'autorise pas à neutraliser et à trivialiser ainsi l'idée de commencement. Il reste seulement à savoir comment comprendre ce commencement, en quel sens il est ineffaçable, irréductible, sous les transformations que développe l'exposé systématique, comme à travers les révolutions que lui inflige histoire réelle. Il s'agit, en dernier ressort, de savoir quelle sorte de rapports le marché entretient avec le capitalisme, ou avec une forme alternative de société. Mon analyse ne vise nullement à rallier le lecteur à une quelconque idée de « socialisme de marché », mais seulement à manifester l’inconsistance théorique du traitement « fondamentaliste » de cette question proposé par cette sorte de dialectique systématique.

 

La reprise de la dialectique hégélienne comme discours de la totalité

La difficulté qu'on perçoit dans le commencement tient en effet à la notion même de dialectique systématique, laquelle est suspendue au concept de système.

Le concept de système peut, en première lecture et en des sens divers, renvoyer à la cohérence d'une forme sociale, c'est-à-dire à la congruence de l'ensemble des déterminations qui la constituent. C'est, par exemple, le cas du concept de production marchande en général, exposé à la Section I du Livre 1. Ou encore du concept d'exploitation présenté à la Section III. Ou des divers concepts de reproduction qui apparaissent au long du Capital. Ou, au Livre III, du système que forment les diverses « fractions » du capital. En ce sens, le mode de production capitaliste, en tant qu'il est un mode de production, est une figure qui se reproduit du fait de sa cohérence d’ensemble, c'est-à-dire du fait d'un ensemble de déterminations qui, dans la réalité, se présupposent de toutes les unes des autres, de telle sorte que l'on ne rend compte de chacune d’elle que par l'ensemble de ses relations toutes les autres. Comme Chr. Arthur le dit au début de son chapitre 4, Hegel et Marx traitent de la totalité et ils la traitent comme système dont les catégories expriment des moments synchroniques formant circuit, se présupposant mutuellement, chacun se définissant dans son rapport à tous les autres. Si c'est en ce sens qu'il faut entendre l'énoncé « seule la fin prouve le commencement », page 66, on ne peut qu'en être d'accord. Accord « diplomatique », sans doute, sur les formules qui peuvent s'entendre de façons diverses.

Mais apparemment il s'agit de tout autre chose. Il s'agit – dans cette lecture proposée du Capital revalorisé par le recours aux Grundrisse (dont elle reprend les arguments passablement contradictoires, abandonnés dans le Capital) – de la dialectique d'un grand sujet qui ne se donne en ce qu'il est qu'à travers l'altérité de ses divers moments. L'exposé, comme on le voit à la page 26, avance censément d'un niveau à l'autre, par « l'exigence même de la logique dialectique », « demanded by the logic of the exposition », et non par des « décisions » ajoutant, arbitrairement sans doute, des déterminations. Et cette exigence appartient aux concepts eux-mêmes en même temps qu’à leur objet, comme on le voit à cette même page : ce qui n'était qu'en soi tend à devenir « pour soi », le concept de valeur exige d'être « actualisé » en forme autonome ( « to actualise the concept », p. 31). Il ne s'agit de rien de moins que de la « réalisation » de ce concept. On voit l'argent « chercher à être valeur pour soi », « striving to be value for itself », p. 31, d'abord en vain dans la thésaurisation, et finalement se mettre lui-même en circulation en vue de son augmentation. Mouvement impulsé par la « tendance » des catégories : « the tendency of the finite category », p. 66. Au départ, certes, on n’évite apparemment pas l'arbitraire : la mystérieuse  « abstraction violente », page 67, par laquelle on choisit une catégorie, en l’isolant de ses conditions d'existence. Mais, à partir de là, on va de l'avant sous l'impulsion de « l'insuffisance » de chaque stade, de son incapacité à comprendre ses présuppositions. Il y a à la fois une poussée, push, est une attraction, pull (téléologique), p. 67. Cela jusqu'à ce que le système se manifeste comme totalité.

On se rappelle sans doute la critique qu'Althusser a développée depuis Pour Marx. Dans la dialectique hégélienne, sous les différences, à travers le mouvement des concepts, c'est « le même » qui est présent, qui tend vers, qui se retourne, s'aliène et se retrouve. L'abstraction initiale, tout comme l'abstraction de chaque moment (et Chr. Arthur, on le voit, joue sur ces deux sens du mot « abstraction »), trouve sa vérité dans le tout. La fin surtout est la vérité du commencement, qui ne prend son sens plein que de façon rétroactive. Dans chaque moment, s'exprime le tout. A quoi Althusser opposait la surdétermination, le développement inégal, les décalages.

Sans assumer forcément toutes les catégories d'Althusser, ni les supposer suffisantes, on peut observer que le mode de développement dialectique uniforme, univoque, qui est celui de Chr. Arthur est de nature à rendre impossible l'intelligence des décalages en dehors desquels la théorie marxienne s'évanouit dans la forme hégélienne, perdant sa capacité opératoire propre. La méta-théorie de Chr. Arthur propose en effet des instruments qualitativement identiques pour penser des objets distincts : la forme marché, la forme capital, le passage de l'un à l'autre, la relation entre structure et tendances, entre structure et système (au sens distinct qu'il faut, à mon sens, attribuer à ces termes).

 

La dialectique systématique ignore le décalage structure /tendance

Ce caractère uniforme et supposé totalisant du développement dialectique interdit tout d'abord de penser la relation structure /tendance. Certes, le concept du capital est le concept de la reproduction d'une totalité structurelle (on verra pourquoi je parle de structure et non de système), à partir de l'ensemble de ses conditions. Et la reproduction du capital est celle d'une forme sociale qui se transforme. C'est là l'objet du Capital. Mais, s'il en est ainsi, il convient de distinguer deux questions, et Marx rattache à cette distinction une grande importance. Une chose est d'analyser une structure sociale, à partir des moments, conditions synchroniques inter-présupposées, qui la constituent comme totalité, autre chose analyser les tendances de cette structure. Cette seconde sorte d'analyse ne peut nullement procéder dialectiquement des « insuffisances » la forme structurelle. Elle manifeste les relations entre les conditions technologiques et sociales qu'a fait apparaître l'analyse structurelle. On commence nécessairement par l'analyse structurelle, que l'on peut se représenter, pour une part du moins, dans les termes que décrit Chr. Arthur. [Pour une part du moins, car, ainsi qu'on a vu, on ne peut passer de cette façon de la Section I à la Section III, et de façon plus générale il ne peut y avoir une telle description « systémique » de la structure dans son ensemble.]

La nature de la distinction structure /tendance, une notion pourtant bien établie dans la tradition marxiste, semble échapper à Chr. Arthur. L'idée en elle-même ne doit pas lui être complètement étrangère, mais il est clair que cette dialectique systématique, qui se déploie dans le pur synchronique, ne peut en rendre compte[9]. Cela se vérifie aux pages 75-76 où l'on voit les processus tendanciels du capitalisme exposés dans Le Capital curieusement appréhendés comme des « actualisations » du concept de capital. Il s'agit des concepts nouveaux nécessaires pour rendre compte de la transition de la manufacture à la grande industrie. « Je rends compte de ceux-ci en faisant une distinction entre la vérité d'un concept et son actualisation. Il est inhérent au concept de capital qu'il se reproduise et qu'il s’accumule, et en cela il cherche à dépasser (j.s.) tous les obstacles et à rendre la réalité matérielle dans laquelle il se trouve engagé aussi conforme que possible à ses réquisits », « I account for this by making a distinction between the truth  of a concept and its actualisation. It is inherent to the concept of capital that it must reproduce and accumulate, and in this seeks to overcome all obstacles and to make the material reality it engages with conform as perfectly as possible to its requirements », page 76. C'est donc la même dialectique que l'auteur croit pouvoir mettre en oeuvre quand il décrit comment ce capital « cherche à se dépasser » à travers un processus historique réel, et quand il décrit comment la marchandise tend vers le concept d'argent, le concept d'argent vers celui de capital, en fonction de la « tendency of the finite categorie ». « On peut utiliser la notion de tendance (drive, faut-il traduire : poussée ? besoin ? tendance ? dynamique ?) à surmonter les contradictions pour argumenter les transitions d’une catégorie à l'autre », « one can use the notion of a drive to overcome contradictions in order to motivate transition from one category to another », p. 77, à l’intérieur du système considéré dans sa cohérence propre, tout comme dans son développement historique d’un stade à un autre. « Une fois de plus, l'argument du Capital est d'une façon générale en concordance logique avec le matériau historique, illustrant comment certaines tendances inhérentes au concept se sont déployées dans la réalité ». Autrefois on appelait cela idéalisme. Ici à nouveau sous les traits du logico-historique. C’est parce que le mouvement est imaginairement transféré du réel empirique aux concepts eux-mêmes, devenus « fluides », que le discours théorique est incapable de distinguer les formulations visant à décrire la structure (à ses divers niveaux) et celles visant à décrire les tendances immanentes à une telle structure (selon ses divers niveaux)[10]. Dommage épistémologique et scientifique incalculable.

 

La « dialectique systématique » ignore le décalage entre marché et capital

Il est aussi un autre décalage radical dont ce développement dialectique univoque ne saurait rendre compte. Il s'agit du passage désigné par Marx comme celui de l'argent au capital, et dont on a vu qu'il s'agissait en réalité du passage du marché au capital, c'est-à-dire de la forme marchande de production en général à la forme proprement capitaliste, passage compris comme celui du moment le plus « abstrait », où il n’existe que des individus supposés producteurs échangistes, libres et égaux, au moment plus « concret » où il s'agit du rapport de classe, le rapport social d'exploitation. Et c'est sur ce point essentiel, celui de l'articulation entre les relations interindividuelles (marquées juridiquement) et les rapports de classe, que la dialectique systématique – avec son concept universel de marche en avant sous l'aiguillon des « insuffisances » des formes logiquement antérieures – manifeste son incompétence.

Le concept dialectique de Chr. Arthur le conduit à privilégier le type de démarche qui était celle de Marx dans les Grundrisse, quand il cherchait une forme dialectique pouvant figurer le dernier moment de l'argent et le premier moment du capital. On sait qu'il imaginait de divers côtés, notamment du côté du commerce, qui va de l'argent à l'argent via la marchandise (A-M-A), sans pouvoir cependant fournir la source d'augmentation de la valeur, et aussi du côté de la thésaurisation, pratique tendue vers la pure accumulation de la richesse abstraite.

Marx, pour des raisons assez évidentes, abandonne ce type d'argumentation dans le Capital [11]. Il recourt à un tout autre procédé, qui consiste à partir (par anticipation) de la formulation du capital telle qu'elle apparaît dans la conscience ordinaire, A-M-A’. Il en montre le caractère contradictoire, celle d'une séquence d'équivalences conduisant à une augmentation, et il fournit la solution de cette contradiction de la formule idéologique : il existe une marchandise, la force de travail, qui produit plus de valeur qu'elle n'en possède. Il est clair qu’en réalité ici l'exposé du Capital ne répond pas du tout un programme de développement dialectique tel que celui que définit Chr. Arthur  (et ce n'est pas le lieu ici de montrer pourquoi cela serait proprement impossible). Dans cette ultime version, Marx rompt délibérément avec la démarche qui cherchait à s'appuyer sur la contradiction supposée de la forme argent pour « passer » au capital. Il commence l'exposé du nouveau stade par l'analyse de la « contradiction de la formule », idéologique, spontanée, du capital. Et il montre à partir de là la différence entre la forme capital et la forme marchandise, – nullement donc à partir d'une quelconque « déficience » supposée de celle-ci, qui chercherait à se dépasser.

Or il remarquable que tout l'effort de Chr. Arthur consiste au contraire à s'exercer autour du passage compris comme dépassement des contradictions, des insuffisances, de l'argent par le capital. C'est ainsi que la page 31, à propos de la « circulation simple », au sens où il l’entend, il est dit que la valeur n’y présente encore son universalité que comme quelque chose de purement immanent aux relations entre les marchandises. Cette contradiction est levée par la forme monnaie, dans laquelle la valeur, jusque-là implicite, apparaît explicitement, comme valeur « pour soi ». Jusqu'ici on suit au moins le raisonnement, pour autant qu'il est celui de Marx : la forme marché, en tant que telle, exige l'argent. Mais Chr. Arthur continue en faisant observer que si on en réalise le concept par la thésaurisation, alors il n'y a plus d'argent. Certes. La solution consiste, conclut-il, à aliéner l'argent pour plus d'argent, à le prendre lui-même pour objet, et voilà le capital ! Voilà qui est bien surprenant. Car ce qui est ici remarquable, dans l'exposé de l'auteur, c'est que le capitalisme intervient comme la solution au problème supposé de la « circulation simple », c'est-à-dire du système d'échange impliqué dans le rapport marchand de production, – lequel ne comporte manifestement en lui-même aucun « problème ».

On comprend aisément le caractère totalement inadéquat de ce genre d'analyse. La formule A-M-A figure en effet la cohérence propre au système marchand comme tel, la forme valeur de la marchandise en tant qu'elle est propre au système marchand de production comme tel, et qu'elle implique l'argent. Elle ne présente aucune contradiction susceptible d'un dépassement dialectique, au sens où Chr. Arthur, page 66, avance que l'exposé procède par le dépassement des déficiences des catégories premières, selon leur tendance à se nier et à se compléter. On ne discerne ici aucune déficience de la forme argent, encore moins de « tendance à se transformer » en autre chose.

On notera à ce sujet que dans Le Capital la référence à la thésaurisation n'intervient pas ici pour manifester une tension « exigeant » un développement dialectique. Elle est évoquée, au chapitre 3, tant comme une pratique fonctionnelle parfaitement rationnelle (la production marchande, car c'est bien d’elle qu’il s'agit, implique, dit Marx, que le producteur rationnel, tout comme l'Etat rationnel, évoqué comme tel, fasse des réserves d'argent), que comme conduite pathologique possible dans ce contexte. Mais on ne voit pas quelle sorte d' « exigence » de passage au capital elle contiendrait, ni quelle « tendance » conceptuelle. Le capitaliste est certes comparé, au chapitre 6, à un thésauriseur rationnel, mais cette analogie ne fait pas davantage de la thésaurisation une figure du passage dialectique au capital (à moins que notre monde ne soit à lire comme « un grand livre d’analogies », comme l’ont suggéré des philosophes de la Renaissance). La thésaurisation n’est pas une « forme sociale » au sens où Marx entend ce terme, mais une pratique, possible au sein de rapports marchands. Elle n’a pas donc sa place dans une « dialectique des formes ». Elle ne constitue pas un « moment dialectique » dans le développement du concept, mais une argumentation par l’absurde qui manifeste au contraire la clôture sur soi de la production marchande en tant que telle, l'impossibilité de concevoir un surplus dans un contexte purement marchand.

La dialectique dialecticienne tend à se nourrir de mirages philologiques. Ce dont il s'agit, au fond, dans Le Capital, c'est de la relation entre deux formes, la forme marché et la forme capital. La question dialectique (encore faut-il savoir ce que l'on entend par là) de leur relation est une redoutable question globale. Non seulement elle ne se joue pas dans une quelconque transition dialectique formelle, ponctuelle, narrative, de l'une à l'autre – et c'est là un point central qui semble en général échapper aux dialecticiens – telle que l’A-M-A du commerce ou de la thésaurisation, qui sont du reste des pratiques, et non des formes, au sens où le sont, dans ce contexte théorique, le marché et le capital. Mais il n'existe pas en réalité de passage dialectique concevable. Et c'est la raison pour laquelle Marx a finalement dû renoncer à une telle entreprise dans Le Capital. Il doit reconnaître qu'il ne peut procéder par transition, mais seulement par rupture : par une anticipation sur ce qui doit suivre, par cet appel à la « formule » idéologique du capital, qui ne doit rien aux « insuffisances » de la forme argent ou de la forme marché qui précède. La forme « capitalisme » n'est pas si simplement assimilable un développement de la forme « marché »[12]. Ce n’est pas de cette façon qu’on peut poser le problème entre ces deux termes.

 

 

4. Remarques conclusives

 

Quoi qu'il en soit de toutes les critiques que j'avance, je suis tout prêt admettre une grande partie du discours de Chr. Arthur. Ne portons-nous pas un commun intérêt au marxisme ?

Il est, par exemple, tout à fait justifié à employer un concept comme celui d'abstraction réelle. A condition de savoir ce que l'on entend par là. On doit en effet distinguer deux choses. D'une part, le fait que toute abstraction, comme celle qui caractérise, à la Section I, le travail en tant qu'abstrait, est bien réelle : le travail abstrait comme concept est un concept du réel. D'autre part, dans le capitalisme l'accumulation de plus-value, devient l'objectif, de telle sorte que la production se déploie dans un horizon d'abstraction, d’accumulation de la richesse abstraite. Sa logique structurelle de production n'est pas la richesse concrète que vise censément le travail en général (ainsi que le fait aussi censément la production marchande comme telle, comme chiasme productif, production pour la richesse concrète à travers l’échange), mais celle de la plus-value : c'est-à-dire une logique de l'accumulation de pouvoir sur le travail en vue d'accumuler encore plus de pouvoir, quelles qu’en soient les conséquences sur les producteurs, la nature et la culture. Nous sommes là au cœur de ce que l'on peut désigner comme l'abstraction réelle. Je suppose que Chr. Arthur en serait d'accord. Mais Marx n'a pas besoin pour cela d'une autre théorie de la forme valeur, ni du travail abstrait. Il a au contraire besoin du maintien, inchangé, de la théorie de la valeur présentée à la Section I [cela dit en première analyse, car il y a bien des objections à lui faire, mais ce sont d'autres objections].

En d'autres termes, Chr. Arthur n'a pas besoin de trivialiser la théorie de la valeur (de la forme valeur, de la forme sociale marchande de production)  – comme il le fait à la page 55 quand il dit que toute théorie qui égalise travail et valeur les voit en « positif » – pour parvenir à sa formulation suggestive selon laquelle la grandeur de la valeur est déterminée par « le temps d'exploitation socialement nécessaire ». Il se trouve que j'avais exprimé les choses d'une façon un peu analogue dans mon Que faire du Capital ?  Je disais, mais en prenant soin de ne pas « dépasser » de cette façon la théorie de la Section I, que, si la valeur se détermine par le temps de travail socialement nécessaire, celui-ci se détermine dans la lutte des classes. Mais Chr. Arthur se représente que, au début du Capital, le sens de « travail socialement nécessaire » est purement technique. Or, au début du Capital, il n'y a certes pas de classe, mais cela ne veut pas dire que l'on soit dans un univers « technique ». On en est seulement au niveau abstrait de la production marchande en tant que telle, avec tous ses présupposés juridico-politiques. Mais cela précisément restera présupposé jusqu'au bout. [Et lorsque l'on donne à ce présupposé posé toute son extension que je nomme « métastructure », on comprend que c'est là le cœur  de la contradiction du capitalisme comme contradiction de classe, – mais cela demanderait à être exposé analytiquement.]

On ne voit donc pas ce qui permet Chr. Arthur de conclure, comme il le fait à la page 58, que le travail abstrait ne serait plus à comprendre de la façon abstraite donnée au début du Capital, mais comme « interne au capital ». Car la seconde considération n'abolit pas la première, elle la présuppose et la maintient. [J'écris cela, ici encore, sans me cacher les multiples problèmes théoriques qui s'attachent à la notion de « valeur travail », mais qui sont précisément d'autres problèmes.]

C'est pourquoi des propositions comme celle selon laquelle le travail ne compte plus désormais que comme une abstraction de lui-même – travail comme non-valeur, ou valeur comme résultat du travail aliéné – la théorie travail de la valeur se muant en une « dialectique de la négativité », me semble avoir une portée plus imprécatoire que dialectique. Car le travail dans le capitalisme reste toujours travail parfaitement concret. Et les travailleurs ne font pas que « contester » et « résister ». Ils le font de toute la force de leur visée concrète, et leur puissance se mesure à l'influence concrète qu'ils parviennent à exercer sur le procès global de la production sociale. C’est bien là la contradiction du capitalisme.

Chr. Arthur développe, il est vrai, en ce sens, par exemple à la page 52, l'idée que le capital domine des subjectivités qui produisent et qui agissent. Le travail n'est pas une valeur d'usage comme les autres, car il résiste : le capital ne produit qu'en contrant et en subsumant le travailleur, mais celui-ci garde une « subjectivité résiduelle », « the residual subjectivity of the worker », p. 53. Cela me semble bien peu dire, et cette conceptualisation me semble bien mal construite, car ce qu’elle propose ici comme le propre du capitalisme, c’est la contradiction entre d’une part la « valorisation », qui est la réalité idéelle (« ideal reality », p. 51) de la production capitaliste, et d’autre part la « matérialité mondaine » (« mundane materiality ») du travail et des machines, qui relève de « lois de la nature » (« natural laws, ibid.) que le capital ne peut abolir. Bien que « possédés » (sic, p.51, « ‘possessed’ »), les travailleurs, les travailleurs gardent leur subjectivité (naturelle ? comme la « vie » du « travail vivant », ici invoqué ?). Cette construction me semble différer profondément de celle du Capital. Les travailleurs ne sont pas « possédés » : ils sont et restent propriétaires de leur force de travail. Et le rapport salarial définit certes une « transformation », qui est un renversement (théorico-dialectique, et non historique). Mais ce n’est pas celui de la « nature » en « capital », mais du « marché au capital », figuré par celui « de l’argent en capital » : c’est celui de la production selon la logique marchande (exposée à la Section I), dont la fin est la valeur d’usage à travers l’échange, au « capital », dont la fin est la plus-value. La « subjectivité » du travailleur moderne, qui est capable de vendre sa force de travail en en demeurant propriétaire, est une forme de « vie » inséparable de la « forme sociale » définie à la Section I. Et, encore une fois ici commencent de difficiles, et vrais, problèmes].

Chr. Arthur donne, il est vrai, à la Section I un statut à la fois technique et métaphysique, dont le secret ne se révèle qu’à la Section III : le procès de la valeur est réification. Mais cette construction ne me semble pas plus satisfaisante. On doit certes, me semble-t-il, distinguer entre le travail de la Section I, qui est pris selon sa seule teneur marchande, et celui des Sections ultérieures, envisagé comme produisant la plus-value. Cela pourtant ne permet pas de penser, avec Chr. Arthur (p. 54), la seconde conceptualisation comme celle de la réalisation dialectique de la première. L’auteur s’appuie sur des considérations confuses des Grundrisse. L’opérateur de la confusion est ici la catégorie de « réification », supposée acquise dans le rapport marchand, mais que pourtant seul le capital réaliserait. « Ainsi, alors que Marx, au début du Capital, ne voit aucun problème à ce que le travail apparaisse comme (réifié en) valeur, nous découvrons maintenant que cela n’est que la conséquence du succès (partiel et toujours contesté) du combat du capital pour subsumer le travail », « thus, whereas at the start of Capital Marx assumes there is no problem about labour appearing as (reified in) value, we now discover that this is consequent only on the success (partial and always contested) of the struggle to subsume labour under capital ». Voilà qui interdit, me semble-t-il, de comprendre ce qui est le propre du capital, et qui est bien autre chose que de réaliser la « réification » inhérente au marché.

Ce que ne me semble pas comprendre Chr. Arthur, c’est que le « travail abstrait » est une catégorie qui ne cesse d'appartenir à la rationalité de la forme marchande quand elle en vient à figurer l’irrationalité du capital. Le caractère dynamique du capitalisme, dont Marx parle tout au long du Capital, a naturellement à voir avec ce qu'il appelle la « beauté de cette forme » valeur, c’est-à-dire du marché[13]. Et la beauté séductrice du plan organisé en commun n'est pas moindre que celle du marché, ni moins originaire.

En trivialisant d’emblée la théorie de la valeur, en la réduisant à une donnée technique (parallèlement recodée en réification), on se prive des moyens de penser cette « résistance »  dont il est ici question. Car celle-ci a beaucoup à voir avec les caractérisations tant économiques que juridico-politiques du moment le plus abstrait [et cela, une fois encore, même si toutes ces questions doivent être reprises en d’autres termes, car à mes yeux, ce moment n’est pas simplement « le marché »]. Et l’on se prive aussi de relier la réflexion philosophique à d'autres formes de savoir, propres à l'économie, à la sociologie, au droit et à l'histoire, pourtant impliquées dans l’intelligence du même objet.

Montrer que c’est à partir de ce commencement que se comprennent les contradictions du capitalisme dépasserait l'objet de cet article. Il me faudrait d’abord exposer de nombreux présupposés, sans lesquels on ne peut, à mon sens, reprendre aujourd’hui de telles questions. Qu’on me permette seulement d’indiquer, afin d'éviter du moins certaines confusions, que je ne pense pas qu'on puisse commencer l'exposé théorique par le seul marché (et encore moins l'achever par un quelconque « socialisme de marché ») : le commencement de l’exposé théorique, ce moment « abstrait » d’avant la structure de classes, et que j’appelle pour cette raison la « métastructure », requiert conjointement l'autre figure, polairement contraire, celle de « l'organisation », et leur co-implication dans la forme juridico-politique antagonique propre à l’époque moderne, – en dehors de quoi la « dialectique » propre cette forme de société ne peut être pensée. L’une et l'autre « médiations » polairement opposées sont de façon analogue, quoique dissemblable et foncièrement inégale, les facteurs de classe, qui, co-imbriqués, structurent le capitalisme. Une telle structure renvoie, par les luttes auxquelles elle donne lieu (dans le chaos des conjonctures), à une transformation incessante de ce commencement, auquel nous sommes confrontés comme au moment le « plus abstrait », à comprendre comme un défi toujours ouvert.

 

2/5/2003



[1].    Son article, « Dialectics and Labour », paru dans Issues, 1, 1979, présentait déjà la même orientation et les principaux thèmes du présent ouvrage.

[2].    Elle est parue sous le titre Que faire du Capital ?, seconde édition aux PUF, en 2000. Il en existe diverses traductions, mais pas en langue anglaise.

[3].    J’établis cette problématique dans Théorie générale, PUF, 1999. On en trouve une toute première esquisse dans Théorie de la Modernité, PUF, 1990.

[4].    La problématique que Th. Sekine développe avec un extrême raffinement est celle avancée par Kozo Uno, le plus célèbre les marxistes japonais. J’en ai proposée une critique détaillée dans le Dictionnaire  Marx contemporain, PUF 2001.

[5]. Voir Giorgio Cesarale, « Fra Marx e Althusser. La ricostruzione proposta da Jacques Bidet del passagio marxiano dal mercato al capitale », ActuelMarx en ligne, www.u-paris10.fr/ActuelMarx/. L’auteur défend une approche en affinité avec celle de Chr. Arthur.

[6].    Sa critique me semble rabattre indûment la seconde lecture sur la première. Car les auteurs incriminés visent à une construction « théorique » du concept de capital, même s'il est vrai que les catégories de simple et de complexe sont à cet égard tout à fait inadéquates.

[7].    I.I. Rubine, Essais sur la théorie de la valeur de Marx, Maspero, 1978.

[8].    Voir Contribution à la critique de l'économie politique, pp. 36-37, Editions Sociales, MEW, Bd 7, S. 45.  Et encore dans Le Capital au début du paragraphe 3 du chapitre 1, en note.

[9].     De même en va-t-il pour la question de la genèse, c'est-à-dire du commencement et aussi de la fin de l'époque historique. Certes Arthur met à part la question historique en se donnant comme objet la forme supposée systémique du capitalisme. Mais il reste à savoir si cette compréhension systémique permet de poser le problème du commencement historique et celui de la fin historique. Je laisse ce point de côté.

[10]. On n’a pas oublié la célèbre mise en garde que Marx s’adresse à lui-même dans les Grundrisse, I, 18 : « (…) il sera nécessaire de corriger la manière idéaliste de l’exposé qui fait croire à tort qu’il s’agit uniquement de déterminations conceptuelles et de la dialectique de ces concepts. Donc surtout la formule (die Phrase) : le produit (ou l’activité) devient marchandise ; la marchandise, valeur d’échange ; la valeur d’échange, argent » (Manuscrits de 1857-1858, Grundrisse, 1980, tome I, page 86, MEW, S. 69). S’agissant de l’analyse structurelle, il suffira parfois de « corriger », car on comprend fort bien en quel sens on « passe » d’une forme à l’autre dans l’analyse de la « Forme de la valeur », par exemple comment on parvient à la Forme II à partir de « l’insuffisance » de la Forme I. Mais (sans parler du fait que l’on ne « passe » pas ainsi, dialectiquement, du marché au capital) les processus tendanciels, que la théorie se doit de décrire dans leur abstraction, ne sauraient être théorisés sous ce mode dialectique.

[11].  J’ai notamment développé ces points dans Que faire du Capital ?, aux pages 225 à 157.

[12].   A cela il faudrait encore entre autres choses ajouter que cette analyse en termes le système empêche de penser l'articulation entre structure et système, au sens où il y a bien un système du monde, marqué par l'articulation centre versus périphérie, par opposition à la structure de classe, qui comme telle se développe dans un contexte étatique. Cet ensemble constitue bien un système et non une structure parce que, quoi qu'il présente ses propres superstructures fonctionnelles, ne lui correspond aucune « métastructure » au sens que j'ai donné à ce terme. Il lui manque ce présupposé de liberté-égalité-rationalité en forme de proclamation et de dénégation, dont Marx montre qu'il est spécifiquement posé par la structure moderne de classe.

[13].  Comme il le dit dans la version française, Le Capital, tome I, 1978, Editions Sociales, page 111, cf.  MEW, 23, S. 117).