Actuel Marx   en Ligne

« LE TEMPS DE LA VÉNALITÉ SEXUELLE »
Prostitution, crime organisé et marchandisation

Richard POULIN
département de sociologie, Université d'Ottawa

Actuel Marx en Ligne   n°28
(11/11/2004)

 

Rares sont les analyses de la mondialisation capitaliste qui prennent en considération l'industrie du commerce sexuel. En pleine expansion, cette industrie produit des déplacements très importants de population et des revenus mirobolants. Sa croissance fulgurante exige que des millions de femmes et d'enfants soient transformés en marchandises sexuelles. Après avoir mesuré l'essor des industries du sexe et examiné le rôle du crime organisé dans son déploiement au niveau mondial, l'article analyse le processus de « marchandisation » à l'ouvre et les mécanismes par lesquels sont « fabriquées » les marchandises particulières que sont les êtres humains qui aliènent leur sexe.


 

 

 

 

 

Tout s’achète et se vend et, pourtant, tout ne peut s’acheter

et se vendre sans saper les bases mêmes de l’humanité.

André Gauron (2002 : 24)

 

 

 

Préliminaires

 

La mondialisation capitaliste implique aujourd’hui une « marchandisation » inégalée des êtres humains dans l’histoire. Depuis trente ans, le changement le plus dramatique du commerce sexuel a été son industrialisation, sa banalisation et sa diffusion massive à l’échelle mondiale. Cette industrialisation, qui est à la fois légale et illégale et qui rapporte des milliards de dollars, a créé un marché d’échanges sexuels, où des millions de femmes et d’enfants ont été transformés en marchandises à caractère sexuel. Ce marché a été généré par le déploiement massif de la prostitution, par le développement sans précédent de l’industrie touristique, par l’essor et la normalisation de la pornographie, ainsi que par les besoins de l’accumulation du capital. Cette industrie est désormais une puissance économique incontournable. L’industrialisation du commerce sexuel et sa trans­nationalisation sont les facteurs fondamentaux qui rendent la prostitution contemporaine qualitativement différente de la prostitution d’hier. La prostitution fait partie désormais de la stratégie de développement de certains États. Sous l’obligation de rembourser la dette, de nombreux États du tiers-monde ont été encouragés par les organisations internationales comme le Fonds monétaire internationale (FMI) et la Banque mondiale — qui ont offert à ces occasions des prêts importants — à développer leurs industries du tourisme et de divertissement. Dans chacun des cas, l’essor de ces secteurs a permis l’envolée de l’industrie du commerce sexuel.

 

L’objet de cet article est, dans un premier temps, de mesurer et d’analyser l’essor des industries sexuelles au cours des trente dernières années ainsi que le rôle du crime organisé dans son déploiement au niveau mondial. Dans un deuxième temps, il s’agit de comprendre le processus de marchandisation à l’œuvre et d’examiner les mécanismes par lesquels sont fabriquées les marchan­dises particulières que sont les êtres humains qui doivent aliéner leur sexe.

 

1. L’état de la mondialisation des marchés sexuels

 

Au cours des trois dernières décennies, les pays de l’hémisphère Sud ont connu une croissance phénoménale de la prostitution et de la traite des femmes et des enfants. Depuis un peu plus d’une décennie, c’est également le cas des pays de l’ex-URSS et de l’Europe de l’Est et Centrale. Sabine Dusch (2002 : 109) estime que la prostitution engendre un chiffre d’affaires mondial de 60 milliards d’euros. En 1998, l’ONU estimait que, chaque année, 4 millions de personnes étaient l’objet d’un trafic, ce qui générait entre 5 et 7 milliards de dollars US de profits aux groupes criminels (Stalker, 2000 ; Struensee, 2000). Selon Dusch (2002 : 94), les femmes victimes de la traite[1] sont nettement plus nombreuses que celles qui sont l’objet d’un trafic à des fins d’exploi­tation domestique ou de main-d’œuvre à bon marché. D’après l’ONU, au  cours  des trente dernières années, en Asie seulement, la traite de femmes et d’en­fants aux fins « d’exploitation sexuelle » a fait plus de 30 millions de victimes (UNICEF, 2000). Les années quatre-vingt-dix ont également connu une explosion de la production et de la consommation de pornographie. La pornographie est désormais une industrie mondiale, massivement diffusée et totalement banalisée[2].

 

L’industrialisation du commerce sexuel induit le développement d’une pro­duction de masse de biens et de services sexuels qui génère une division régionale et internationale du travail. Cette industrie, qui se déploie dans un marché mondialisé, intègre à la fois le niveau local et le niveau régional. Des millions de femmes, d’adolescents et d’enfants vivent désormais dans les districts « chauds » des métropoles de leurs propres pays ou dans ceux des pays voisins. On estime que deux millions de femmes se prostituent en Thaïlande (Barry, 1995 : 122) — dont un million a été victime de la traite entre les provinces du sud de la Chine, le Laos, le Viêt-nam et la Birmanie (CATW, 2003) —, de 400 000 à 500 000 aux Philippines, 650 000 en Indonésie, 2,5 millions en Inde, 142 000 en Malaisie, 70 000 au Viêt-nam, un million aux États-Unis, entre 50 000 et 70 000 en Italie, 30 000 aux Pays-Bas, entre 200 000 et 300 000 en Allemagne[3] (CATW, 2003).

 

L’industrie de la prostitution enfantine exploite 400 000 enfants en Inde, 100 000 enfants aux Philippines, entre 200 000 et 300 000 en Thaïlande, 100 000 à Taiwan, entre 244 000 à 325 000 enfants aux États-Unis[4] (UNICEF, 2001). On estime qu’en Chine populaire, il y a entre 200 000 et 500 000 enfants prostitués. Quelque 35 % des personnes prostituées[5] du Cambodge ont moins de 17 ans (CATW, 2003). Certaines études estiment qu’au cours d’une année, un enfant prostitué vend « ses services sexuels » à 2 000 hommes (Robinson, 1998 : 1). Un rapport du Conseil de l’Europe estimait en 1996 que 100 000 enfants de l’Europe de l’Est se prostituaient à l’Ouest (cité dans Chaleil, 2002 : 56).

 

Parallèlement à l’essor de la prostitution locale liée aux migrations de la campagne vers les villes, des centaines de milliers de jeunes femmes et d’enfants sont déplacés vers les centres urbains du Japon, de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord pour « offrir » des services sexuels à la clientèle masculine. Ces migrations de la campagne vers les centres urbains proches ou lointains ne donnent aucun signe de ralentissement (Santos, 1999 ; Chaleil, 2002). Au contraire, tout indique qu’elles poursuivent leur croissance. L’exemple des Pays-Bas est un bon indicateur de l’expansion de l’industrie sexuelle : 2 500 personnes prostituées en 1981, 10 000 en 1985, 20 000 en 1989 (Coquart et Huet, 2000) et 30 000 en 1997 (CATW, 2003). Les Pays-Bas sont devenus un site de prédilection du tourisme sexuel mondial. À Amsterdam, où il y a 250 bordels, 80 % des prostituées sont d’ori­gine étrangère « et 70 % d’entre elles sont dépourvues de papiers », ayant fait l’objet vraisembla­blement de la traite (Louis, 1997 : 8). Ces personnes prostituées doivent louer les vitrines dans lesquelles elles s’exposent ; cela leur coûte environ 90 dollars US par jour. Elles y reçoivent entre 10 et 24 clients pour une présence entre 12 et 17 heures par jour (CATW, 2003). En 1960, 95 % des personnes prostituées des Pays-Bas étaient Néerlandaises, en 1999, elles ne sont plus que 20 % (Chaleil, 2002 : 49). Qui dit personnes prostituées étrangères, dit traite des êtres humains, ce qui implique évidemment l’organisation de ladite traite. C’est l’organisation proxénète qui est la grande pour­voyeuse des sex-clubs et des bordels au nombre de 700 aux Pays-Bas, où la prosti­tution est légale depuis le 1er octobre 2000. Cette légalisation qui devait profiter aux personnes prostituées est vraisemblablement un échec puisque 4 % d’entre elles seulement se sont enregis­trées (Chaleil, 2002 : 49). Les promoteurs de la légalisation de la prostitution en Australie soutenaient qu’une telle mesure résoudrait des problèmes comme le contrôle du crime organisé de l’industrie du commerce sexuel, l’expansion déréglementée de ladite industrie et la violence subie par les prostituées de rue. En fait, la légalisation n’a résolu aucun de ces problèmes et en a entraîné de nouveaux. Entre autres, depuis la légalisation, la prostitution des enfants a connu une croissance dramatique ; le nombre de bordels a non seulement triplé, mais chacun des bordels a également connu une expansion[6] (Raymond, 2002). De plus, le nombre de bordels illégaux surpasse le nombre de bordels légaux. En conséquence, la traite des femmes et des enfants à des fins de prostitution en provenance d’autres pays a augmenté significativement (Raymond 2002).

 

La traite des femmes et des enfants de l’Asie du Sud et de l’Asie du Sud-Est est estimée à 400 000 personnes par année. Les États indépendants de l’ex-URSS, de l’Europe de l’Est et Centrale constituent le deuxième groupe en ordre d’importance (175 000 personnes par année). Suivent l’Amérique latine et les Caraïbes (environ 100 000 personnes) et l’Afrique (50 000 personnes) (UUSC, 2001). L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime que 120 000 femmes et enfants subissent une traite à des fins prostitutionnelles vers l’Union euro­péenne des Quinze, surtout à travers les Balkans (Limanowska, 2002 : 20).

        

Quelque 50 000 Dominicaines se prostituent à l’étranger, notamment aux Pays-Bas, où elles ont constitué, un temps, 70 % des occupantes des 400 vitrines de prosti­tuées d’Amsterdam (Guéricolas, 2000 : 31). On estime à 15 000 les personnes prostituées russes ou euro­péen­nes de l’Est qu’on retrouve dans les quartiers chauds d’Allemagne, pays où 75 % des personnes prostituées sont d’origine étrangère (CATW, 2003). Environ 40 % des personnes prostituées de Zurich sont originaires du tiers-monde (Oppermann, 1998 : 8). Quelque 500 000 femmes de l’Europe de l’Est et entre 150 000 et 200 000 femmes des pays de l’ex-URSS sont prostituées en Europe de l’Ouest. Environ 50 000 femmes et enfants étrangers sont introduits chaque année aux États-Unis pour y travailler comme employés sans droits, en tant que domestiques et prostitués (O’Neill Richard, 2000). Les popu­lations touchées sont originaires de Thaïlande, du Viêt-nam, de Chine, du Mexique, de Russie et de la Tchéquie.

 

Tous les ans, près d’un quart de million de femmes et d’enfants de l’Asie du Sud-Est (Myanmar, province du Yunnan en Chine populaire, Laos et Cambodge) sont achetés en Thaïlande, pays de transit. Au Canada, les intermé­diaires paient 8 000 dollars pour une jeune Asiatique en prove­nance des Philippi­nes, de Thaïlande ou de Malaisie qu’ils revendent 15 000 dollars à un souteneur (CATW, 2003). En Europe de l’Ouest, le prix courant d’une Européenne en prove­nance des anciens pays « socialistes » se situe entre 15 000 et 30 000 dollars américains. À leur arrivée au Japon, les Thaïlandaises ont une dette de 25 000 dollars américains. Les femmes achetées doivent rem­bour­ser les dépenses encourues par les proxénètes et travailler pour leur compte pendant des années. L’industrie de la prostitution japonaise génère des revenus qui représentent entre 1 et 3 % du Produit national brut (CATW, 2003).

 

Ce tableau serait incomplet si l’industrie de la pornographie n’était pas prise en compte, car les filières pornographiques sont très souvent imbriquées aux filières de la prostitution[7]. Selon Dusch (2002 : 101), le chiffre d’affaires mondial de la pornographie « s’élève à près de 52 mil­liards d’euros »[8]. C’est la troisième industrie du Danemark. L’industrie de la pornographie contemporaine a pris son essor au début des années cinquante, avec le lancement de Playboy, et, depuis, a investi tous les moyens de communication moderne. Ainsi, la vidéo pornographique représente un marché de 19 milliards d’euros (Dusch, 2002 : 101), les films pornographiques de la télévision payante et dans les chambres d’hôtels rapportent 175 millions de dollars par an aux États-Unis. L’industrie hôtelière en profite : à chaque film vision­né dans une chambre, elle reçoit 20 % du prix de location. Les États-uniens dépensent entre 1 et 2 milliards de dollars via leurs cartes de crédit pour obtenir du matériel sexuel explicite via Internet, ce qui représente entre 5 et 10 % de toutes les ventes sur le Net (Lane, 2000 : XV et 34).

 

Peu coûteux et facilement accessible, Internet est utilisé comme « une vraie maison de vente par correspon­dance », non seulement pour le matériel pornographique, « mais également en vue de réellement vendre des êtres humains » (Walraet, 1999 : 32). Via Internet, les trafiquants propo­sent des guides spéciali­sés en ligne pour les touristes sexuels et les clients de la prostitution. Ils proposent égale­ment la vente de femmes à domicile et mettent en ligne de prétendues agences matrimo­niales[9]. La pornographie enfantine ou pseudo-enfantine (kiddie or chicken porn) sur Internet constitue 48,4 % de tous les téléchargements des sites commer­ciaux pour adultes (Rim, 1995 : 1918).

 

2. Migration, traite des êtres humains et crime organisé

 

Selon le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), le produit criminel brut mondial atteint 1 200 milliards de dollars par an et constitue 15 % du commerce mondial (Passet et Liberman, 2002 : 60). L’explosion dans le nombre et dans la gamme d’organisations et de filières crimi­nelles dans le monde entier est spectaculaire : « Les réseaux internationaux les mieux dotés (aptes à gérer l’ensemble du proces­sus du début à la fin) se chiffreraient à une cinquantaine dans le monde. » (Dusch, 2002 : 13-14) Toutes les études soulignent le fait que le crime organisé joue un rôle capital dans l’économie mondiale depuis la libéralisation et la financiari­sation des marchés. Pour Passet et Liberman (2002 : 57), grâce à la mondialisation néo-libérale, l’essor de la criminalité économique est, en quelque sorte, devenue intrinsèque à la financiarisation du monde. Pour Jean de Maillard (1998 : 15) « la mondialisation […] secrète une criminalité consubstantielle, inscrite dans la logique de nouvelles formes de production économiques et financières ». En effet, les organisations criminelles ne peuvent assurer le blanchiment et le recyclage de leurs gargan­tuesques profits qu’avec la complicité active des milieux économiques et financiers ainsi que du pouvoir politique. Pour Ernesto Savona (1998), la mondiali­sation a eu tendance à faire disparaître les frontières entre le crime économique et le crime organisé : pour ce chercheur, tout dans l’économie financière et spéculative d’aujourd’hui concourt à ce que les criminels économiques renoncent aux activités individuelles, opérées au petit bonheur, en faveur d’affaires organisées et continues. Selon Savona, la mondialisation met une forte pression économique sur les entreprises « margi­nales » et fournit une incitation puissante en faveur de l’engagement de ces firmes dans le crime transnational. La croissance du commerce à l’échelle de la planète signifie qu’il y a beau­coup plus de transactions d’affaires et cela a pour effet de diminuer les risques de détection et d’arrestation par les autorités policières ou douanières.  Le commerce accru et la libéralisation des marchés facilitent non seulement les transactions légales, mais également les transactions illégales.

 

Increasing mobility and declining international restrictions on movements of goods, money and services have created new global markets with transnational business opportunities. The globalisation of trade facilitated access to foreign markets and the advantages offered by technological innovations have made many enterprises expand their activities across borders and seek to develop their activities on a global scale […] Organised crime has quickly responded to the emergence of global trading and international financial networks by adapting organisational and operational structures to the challenges of global activities. In order to exploit illegal market opportunities in other countries, criminal organisations have learned to use the discrepancies that occur between different national legal and financial systems to their best advantage. (Schloenhardt, 1999 : 8)[10]

 

Pour plusieurs auteurs (Findlay, 1998 ; Ruggiero, 1996 ; Schloenhardt, 1999 ; Taylor, 1999 ; van Duyne, 1993), il importe de comprendre les origines et le développement des différentes activités du crime organisé en tant que formes particulières « d’entreprises » apparaissant dans des lieux particuliers en réponse à des besoins économiques particuliers[11]. Ces chercheurs tentent de développer une compréhension de la criminalité organisée en termes d’offre et de demande. Selon ces auteurs, les activités du crime organisé contemporain se sont développées et s’appuient — d’une façon aussi bien informelle que formelle — sur des réseaux locaux au lieu d’être entièrement dirigées par des familles internationalement toutes-puissantes ou par des cartels ; il faut donc comprendre les origines des formes locales diverses de crime organisé comme les produits d’économies subissant « une transition vers la modernité[12] ».

 

Comme les plans d’ajustement structurel, la remise en question des mécanismes de protection sociale et des servi­ces publics en matière d’éducation et de santé, ont intensifié la pression migratoire, différents groupes, dont les organisations criminelles, profitent « des processus sociaux » enclenchés par la croissance des inégalités sociales et des pauvretés. La mondialisation a induit une croissance et une multiplication de formes de criminalité qui exploitent la délitescence sociale et économique de régions entières. Caldwell, Galster, Kanics et Steinzor (1997) soulignent ce facteur dans leur examen du rôle des différents groupes crimi­nels en Russie dans la traite des femmes. Bruinsma et Meershoek (1997) étudient le rôle du crime organisé aux Pays-Bas dans la traite de femmes de l’Europe de l’Est vers les Pays-Bas. Pour sa part, Phongpaichit (1997) considère l’organisation du « marché sexuel » en Thaïlande, entre autres, en termes d’activités criminelles tant en Thaïlande qu’au Japon. Savona, Adamoli et Zoffi (1995) montrent que les Yakusa dominent le système proxénète au Japon et la traite de femmes entre la Thaïlande et le Japon. La traite des femmes et des enfants est donc imbriquée étroitement à l’écono­mie et la finance mafieuses. Les organisa­tions criminelles, qui règnent sur la traite des femmes et des enfants au profit du système proxénète qu’elles contrôlent, utilisent la terreur et disputent à l’État le monopole de la violence. Dans ce texte, la notion de crime organisé renvoie à de telles organisations criminelles.

 

Certes, la pression migratoire, son caractère de masse, dans cette ère de mondialisation, va de pair avec une internationalisation accrue du crime organisé. Toutefois, il faut émettre ici une réserve. À cause de la mobilité des capitaux et des dérégulations financières, l’idée que la mondialisation n’est pas contrôlée par les États, a pour conséquence, dans les documents internationaux, de considérer les migrants comme des victimes de diverses formes de crime orga­nisé[13]. Comme l’État « ne contrôle plus l’immigration », il renforce son appareil législatif et répressif, avec l’aval des organisations internationales (Moulier Boutang, 2000). Plus précisé­ment, les organisations internationales, en particulier l’Organisation des Nations Unies (ONU), ont couplé la lutte contre la criminalité organisée et la lutte contre l’immigration dite clandestine. En criminalisant les migrants « clandestins », les « irréguliers » ou les « illégaux », les États et les organismes internationaux ont, en quelque sorte, créé le crime[14]. Ils ont créé le crime car, bien qu’ils défendent la libre circulation des capitaux et des marchandises, ils refusent le droit de libre circulation aux humains et, par le fait même, leur droit au travail et à une vie décente. Le fait qu’une part de plus en plus importante de la migration internationale est « illégale » facilite les abus de toutes sortes et la surexploitation. Les États criminalisent[15] également toutes les personnes qui sont impliquées de proche ou de loin dans les filières migratoires ; tout « groupe structuré de trois personnes ou plus »[16] est désigné comme une organisation criminelle. Cette définition du crime organisé inscrite dans la Convention de l’ONU contre la criminalité transnationale apparaît douteuse lorsqu’on la com­­pare avec ce que repré­sentent des organisations comme les Triades, les Yakusa, la Mafia, etc[17]. À ce propos, Moulier Boutang (2000) souligne un point fondamental : les migrants s’organisent.

 

Oui, les migrants s’organisent pour passer les frontières, ont recours aux passeurs comme la population des campagnes avait recours aux gabellous (les contrebandiers du sel) sous l’Ancien Régime. Oui, les migrants doivent s’endetter, donc avoir recours à des « tontines » communau­taires plus ou moins régulières fiscalement, ou bien à des prêteurs dont ils connaissent le plus souvent les motivations, les pratiques. Mais cela n’implique pas pour autant que l’immigration à partir du moment où elle est organisée (découverte qui relève d’un truisme, d’une vérité de La Palice), est structurée de façon criminelle, ou bien présente une analogie avec les différentes formes de mafia, une prédisposition à la criminalité.

 

La difficulté même du contrôle des migrations par les États montre l’autonomie du fait migratoire par rapport aux politiques censées l’encadrer, si bien qu’une partie de la migration internationale verse dans l'illégalité de masse et, à un degré beaucoup plus restreint, dans la grande criminalité organisée. Il faut interroger la responsabilité des sociétés de départ et celles des pays d’accueil. Par exemple, l'étude de Phongpaichit (1997) sur le « trafic des femmes » de Thaïlande montre que l'origine de ce phénomène tient à l'encouragement à l’émigration, au cours des années quatre-vingt, par le gouvernement. Le développement de la traite des femmes au Japon, contrôlé désormais par les Yakusa, est le résultat de la migration antérieure de travailleurs masculins qui ont encouragé l’émigration de Thaïes d’âge mariable. La corruption des douaniers et des fonctionnaires des pays de départ, de transit et d’accueil a rapidement permis une domination par des organisations criminelles des flux migratoires entre le Japon et la Thaïlande, ce qui a, à son tour, entraîné l’essor des marchés sexuels et la traite des femmes à des fins prostitutionnelles. La Thaïlande a encouragé l’émigration de ses citoyens car cela permettait des rentrées en devise estimées à 485 millions de baht en 1985 et à 45 700 millions de baht en 1995 (soit près de 1 849 millions de dollars américains) (Phonpaichit, 1997 : 79), ce qui s’avère une contribution très appréciable aux comptes courants de la Thaïlande.

 

Migration, traite, prostitution, recyclage de l’argent « sale », corruption, drogue, etc., la criminalité est devenue un moyen particulièrement intéressant d’accumulation du capital du fait, qu’avec sa dimension planétaire, elle constitue l’une des activités les plus rentables de l’économie (Passet et Liberman, 2002 : 63), entre autres, parce que les coûts et les risques sont minimes (Struense, 2000). Par exemple, les personnes prostituées arméniennes en République arabe unie (RAU), au nombre de 500 pour 20 proxénètes, desservent entre 10 et 30 clients par jour. Elles perçoivent entre 30 et 35 dollars américains par client. Le proxénète les a achetées pour une somme variant de 300 à 500 dollars américains. En une journée ou moins, il a remboursé ses frais. En outre, la personne prostituée s’est endettée auprès de lui[18]. Les souteneurs saisissent les passeports à l’arrivée. La majorité des femmes qui sont objet de la traite ignore la nature de l’emploi promis. Il n’est pas rare de voir des personnes prostituées âgées de 14 ans. Celles qui se rebellent subissent violence et viol. Ces pratiques brutales perdurent jusqu’à leur arrestation par les autorités de la RAU (pour cause d’absence de visa de long séjour). Après 6 à 9 mois d’emprisonnement, elles sont déportées. Bien sûr, elles n’ont en poche aucun cent[19] (Atomyan, 2000). La transition capitaliste en Arménie a créé une polarisation sociale extrême, terreau fertile au développement des industries du sexe. La croissance rapide des boîtes de nuit, des bars de danseuses, des saunas, des hôtels, des casinos, bref de l’industrie du divertissement en général en Arménie, a également contribué à l'escalade du phénomène de la traite des femmes et des adolescentes à des fins de prostitution.

 

Les marchés du sexe sont donc largement contrôlés par le crime organisé. La mondialisation de la prostitution n’a pu être opérée que par une mondia­lisation du proxéné­tisme (Geadah, 2003 : 26). Pour Coquart et Huet (2000 : 242) :

 

L’internationale du proxénétisme existe. Mais il ne faut pas se l’imaginer comme une construc­tion rigide, homogène et hyper-hiérarchisée […] Cette internationale est une mosaïque d’appa­rence disparate, une nébuleuse d’associations de malfaiteurs, de gangs ou de clans dont l’impor­tance et le rendement peuvent être aussi différents que ceux qui séparent le gros industriel de l’artisan.

 

Ainsi, telle organisation locale paiera un tribut à la mafia pour bénéficier de sa protection, tel réseau « approvisionnera » en jeunes femmes les villes. Le crime organisé a souvent recours à une délégation de pouvoir, se focalisant sur la traite seulement, hautement lucrative, et relativement moins risquée que le proxénétisme direct, laissé aux locaux. Certains réseaux criminels russes peuvent contrôler toute la chaîne, de l’enrôlement à la mise « en marché » des prostituées à l’étranger, mais cela ne représente pas la règle. Les personnes victimes de ces réseaux sont destinées à des « usages » variés : prostitution de rue, salons de massages, services d’escortes, danse nue, bordels clandestins ou Eros centers, ces complexes légaux du sexe. Le crime organisé dans la prostitution des anciens pays « socialistes » d’Europe a eu un impact majeur sur l’industrie du sexe : par exemple, les réseaux ukrainiens contrôlent une grande part des lupanars clandestins à la frontière germano-polonaise. En Australie, avec la légalisation, on a assisté à une explosion de ce genre d’établisse­ments, pour profiter de la « main-d’œuvre » clandestine pourvue par le crime organisé asiatique (Raymond, (2002).

 

3. La marchandisation des êtres humains

 

Les affirmations à l’effet qu’il faut analyser la question de la traite des femmes et des enfants en termes de marché sont légion — et même banales. Si, pour certains, le fonctionnement du « commerce international des femmes et des enfants à des fins sexuelles » est simi­laire pour l’essentiel à tout autre type de marché illégal, pour d’autres, c’est la logique du marché, qu’il soit légal ou non, qui explique la dynamique de ce « secteur » de l’économie. Par exemple, Malin Björk (2002) affirme que « [l]e trafic de femmes et d’enfants est un marché qui suit les logiques commerciales classiques. Il n’est donc pas cynique d’utiliser la terminologie du marché à propos du trafic ». De son côté, Phil Williams (1997 : 147) affirme que « [t]he markets in women and children for commercial sex are similar in their essentials to any other illicit markets whether drugs, nuclear materials, illicit arms, fauna and flora, or art and antiques »[20]. En fait, presque toutes les analyses portant sur la traite des femmes et des enfants présup­posent que la traite des êtres humains prospère en tant que marché.

 

Par ailleurs, ce marché est, selon nombre d’auteurs (Findlay, 1998 ; Martinez, Martinez et Hanley, 2001 ; Ruggiero, 1996 ; Taylor, 1999 ; van Duyne, 1993), conditionné par le jeu de l’offre et de la demande. Pour tout un courant de pensée, qui accepte l’idée de l’offre et de la demande comme régulateur des marchés de la migration humaine, ce qui constitue un problème pour les femmes impliquées dans la traite, « ce ne sont pas le travail ou les services comme tels (prostitution, mariage ou travail domestique), mais la façon particulière dont ces derniers sont organisés (à la fois en termes de recrutement ou de conditions de travail) : sous la contrainte » (Wijers et Lap-Chew, 1997, citées par Toupin, 2002). Pour ce courant, ce sont les conditions du trafic qui posent problèmes et, en conséquence, il s’oppose au trafic forcé[21] des femmes et des enfants[22]. La distinction « volontaire » et « forcé » est au cœur de cette problématique : la prostitution n’est pas considérée en soi comme une violence envers les femmes, mais comme un métier stigmatisé qui doit être réhabilité[23] ; la personne prostituée est considérée comme une travailleuse du sexe (Doezema, 1998 : 40).

 

Or, le marché ne se réduit pas à la seule question de l’offre et de la demande, si tant est que cette « loi » de l’économie libérale explique quoi que ce soit dans le fonctionnement des sociétés actuelles[24]. Un marché est un lieu d’échange des mar­chan­dises et toute marchandise, qu’elle soit un bien ou un service, est produite. Cet aspect est fondamental pour comprendre la dynamique actuelle de la marchan­disation prostitutionnelle à l’échelle mondiale. Peu d’analystes tirent les conclu­sions sociales et économiques de l’affir­mation à l’effet que le « trafic des femmes et des enfants à des fins sexuelles » est soumis à la logique du marché. Peu d’entre eux ont réfléchi à la question : comment ce qui n’est pas marchandise à l’origine le devient-il ?

 

« La transformation de l’activité humaine en marchandises est constitutive des sociétés mo­dernes. » (Gauron, 2002 : 30) Elle est une des caractéristiques du mode de production capita­liste. La marchandise, qui est à la fois un produit et un moyen d’obtenir de l’argent, obéit dans le capitalisme à un processus industriel, c’est-à-dire à une production sans « bornes » (Ricardo, 1977 : 26). Dans la mondia­lisa­tion néo-libérale actuelle, rien ne semble pouvoir échapper au processus de marchandisation et à la « monétarisation des rapports sociaux » (Perret, 1999 : 35). Un des effets de cette monéta­risation est, entre autres, pour reprendre l’expression du sociologue Karl Polanyi (1983), la consti­tution du marché par le « désencastrement » du social. Cela signifie que l’approfon­dissement de la marchandisation a pour conséquence la destruction systématique des relations sociales antérieures en faveur de nouvelles relations qui légitiment l’appropriation privée qui leur est intrinsèque. L’extension du champ monétaire entraîne « la transformation en marchandise de ce qui n’est pas produit pour être marchandise » (Gauron, 2002 : 34). Ce processus de marchan­disation s’opère au prix d’une tension et d’une violence considérables. Cela s’avère encore plus vrai dans la métamorphose de l’humain en marchandise. L’appropria­tion privée des corps, leur transmutation en marchandises et leur consommation, nécessite, en aval comme en amont, l’emploi de la force. La contrainte est constitutive de la marchandisation des êtres humains et de leur corps. Ce n’est donc pas sans raison que « la marchandisation du vivant est exploitée par les mafias » (Passet et Liberman, 2002 : 38).

 

Les humains peuvent-ils êtres considérés comme des marchandises, même si on assiste à leur marchandi­sation accélérée depuis trois décennies ? Si oui, ne sont-ils pas des marchandises parti­cu­­lières ? Le marché des femmes et des enfants à des fins sexuelles (prostitution, pornographie, traite, etc.) qu’il soit légal ou illégal, fonctionne-t-il vraiment comme tout autre marché ?

 

Du point de vue de leurs possesseurs, en tant que marchandises, les femmes et les enfants disposent d’un double avantage : ces êtres humains sont à la fois un bien et un service. Plus précisément, un des traits de l’actuelle mondialisation est non seulement la marchandisation du corps en tant que sexe, mais également la marchan­disation des femmes et des enfants eux-mêmes. En quelque sorte, on assiste à une double marchandisation. Dans la sphère de l’échange, il y a non seulement l’achat ou le rapt des femmes et des enfants et leur vente à un proxénète, mais encore l’aliénation des personnes : ils sont achetés ou vendus au cours en vigueur sur le marché. Le coût des transactions dépend de l'âge, de l’usage préalable (virginité ou non), de la beauté des jeunes filles et de leur origine. La seconde sphère, absolument différente, quoique conditionnée par la première, est leur consommation par les clients.

 

Si « la forme la plus élémentaire de la richesse bourgeoise [est] la marchandise » (Marx, 1970 : 73), force nous est de constater que l’argent « simple figure métamorphosée de la marchandise » (Marx, 1970 : 75) ne devient capital, dans le système proxénète, que lorsque les femmes et les enfants sont transformés en marchandises, mis en circulation et exploités comme telles. Cela implique que le commerce a conquis de nouveaux champs. Le tourisme de masse comme les industries du loisir sont, entre autres, des éléments de la mondialisation qui ont généré l’essor des marchés du sexe. Les organisations criminelles profitent des dislocations structurelles induites par les politiques néo-libérales, les crises économiques ou les conflits armés[25] pour établir des itinéraires et recruter ou enlever des personnes au profit de l'industrie transnationale du sexe. Le volume de la demande est déterminé, entre autres, par la taille du revenu ou la capacité de paiement des clients et par le prix des marchandises. La prolifération mondiale de la prostitution a donc eu un impact majeur sur la consommation qui a pris un caractère de masse.

 

Les marchés sexuels, qui sont à la fois légaux et illégaux — ces deux aspects étant étroitement liés et se nourrissant mutuelle­ment — procèdent d’une logique industrielle, d’une logique de production de masse, ce qui oblige l’analyse du problème en des termes qui transcendent le seul aspect commercial de la question. En fait, la marchandisation ne se limite pas à une activité de commerce. Plus précisément, cette industrie du commerce sexuel ne met pas seulement sur le marché des femmes et des enfants, mais elle fabrique également ces « marchandises ».

 

3.1. Le façonnement des marchandises en aval

 

Les marchandises ne peuvent point aller d’elles-mêmes au marché ni s’échanger entre elles. Il nous faut donc tourner nos regards vers leurs gardiens et leurs conducteurs, c’est-à-dire leurs possesseurs, Les marchandises sont des choses et, conséquemment, n’opposent à l’homme aucune résistance. Si elles manquent de bonne volonté, il peut employer la force, en d’autres termes s’en emparer (Marx, 1974 : 95).

 

Les personnes prostituées sont déshumanisées, puisque chosifiées, c’est l’aboutissement même de leur marchandisation. En conséquence, elles cessent de s’appartenir. Elles appartiennent au possesseur de la marchandise, c’est-à-dire au proxénète. La très grande majorité des victimes de la traite des femmes et des enfants sont violemment contraintes de se prostituer lorsqu’elles parviennent dans le pays de destination (Dusch, 2002 : 110). « Une fois instauré, le pouvoir du proxénète s’appuie sur la violence, parfois sur la terreur. » (Chaleil, 2002 : 113) Il existe dans les Balkans de véritables « camps de soumis­sion » où les jeunes femmes sont violées et dressées (Loncle, 2001 : 8). Au Brésil, les fillettes sont « retenues captives comme dans une prison » dans « les boîtes de nuit situées en des lieux éloignés et difficiles d’accès » (Dimenstein, 1992 : 33). Beaucoup de filles et de jeunes femmes sont traitées comme du bétail :

 

Tout comme les aviculteurs qui pratiquent l'élevage intensif de la volaille ont créé le terme de « batterie hens » pour les poules que l'on met au forçage dans les cages, soit pour les inciter à pondre, soit pour les engraisser, la technique des modernes trafiquants de femmes a enrichi la langue anglaise de cette expression, les « batterie girls » pour désigner les filles constamment maintenues sous l’effet de la drogue et gardées, elles aussi dans des « cages » pour servir d'esclaves sexuelles. (Barley cité dans Chaleil, 2002 : 162)

 

Il existe des lieux d'emprisonnement des filles et des femmes prostituées. Selon la Coalition Against Trafficking in Women (CATW, 2003), la traite interne en Thaïlande de jeunes filles, majoritairement âgées de 12 à 16 ans, qui sont en provenance du nord du pays, implique un enfermement dans des maisons closes dont les conditions ressemblent à celles d’une prison. Il existe également des lieux d’abattage où la prostituée est vendue quotidiennement à vil prix à une quantité inouïe d'hommes, afin justement de l’abattre, de la briser définitivement, de l’anéantir psychologi­que­ment : « [P]arquées dans des bouges abjects, traitées comme du bétail, abruties par les drogues et l’alcool, les filles de joie y travaillent à la chaîne, alignent parfois jusqu’à quatre-vingts passes par jour. » (Coquart et Huet, 2000 : 115). Ces femmes sont réduites à des « bêtes à plaisir » (Corbin, 1993).

 

Les vitrines des Pays-Bas et de Belgique où les chambres des Eros centers d'Allemagne font office également de cages. Les Eros centers ne sont plus à proprement parler des maisons closes, mais des hypermarchés du sexe. La personne prostituée y loue à prix fort une chambre — taxes comprises — tout en appartenant au cheptel d’un proxénète : « Sans lui l’inscription est impossible », soulignent Coquart et Huet (2000 : 201) L’argent sale est devenu investis­sement, les établis­sements et leurs règles (surveillance des filles et contrôle sanitaire) sont désormais officiels, la prostitution est reconnue comme une profession. Il est maintenant possible de recycler les bénéfices et de blanchir l’argent sale sans quitter l’industrie prostitutionnelle. Aux Pays-Bas et en Allemagne, les personnes prostituées sont maintenant considérées comme des « profession­nelles du sexe », leurs proxénètes se transforment en « mana­gers », les propriétaires des maisons de passe en « tierces personnes » et les clients en « consommateurs » (Coquart et Huet, 2000 : 213). Le « métier » a été reconnu et réhabilité. Les clients n’ont pas à connaître l’envers du décor. Ils paient pour leur « plaisir ». S’ils imaginent démesure et luxure, dans les coulisses, l’hypermarché du sexe tient à la fois de l’usine et de la prison :

 

Parce qu’elle arrive de France avec l’estampille du propriétaire, Brigitte est mise en cellule au premier étage […] À l’étage de Brigitte, une sous-taulière et des « videurs » en rapport direct avec le clan propriétaire. Ces gardes-chiourme font des rondes toutes les dix minutes afin de vérifier si le client est véritablement un client. Officiellement, il est chargé de mettre dehors les indésirables, les soûlards ou les maniaques. Officieusement, il empêche toute évasion […] Une heure sans client, et c’est la rouste […] Et lorsqu’elle a fait un client, le videur ou la sous-taulière passe récupérer la monnaie. (Marin, 1990 : 54)

 

Le bordel peut s’appeler Eros center, entreprise ou société anonyme, il reste néanmoins un bordel — malgré sa pitoyable modernité — et le proxénète est toujours un proxénète. Ce dernier touche de 75 à 90 % de l’argent em­poché par « ses protégées » (Coquart et Huet, 2000 : 187). On estime en France qu’une personne prostituée rapporte entre 460 et 762 euros par jour à « son » proxénète et qu’un réseau contrôlant une douzaine de femmes peut faire jusqu’à 91 000 euros par jour (Dusch, 2002 : 151). Selon Interpol, une personne prostituée rapporte approximativement au cours d’une année 110 000 euros de bénéfices à un proxénète établi en Europe (Dusch, 2002 : 97). En 2000, les prostituées russes en Allemagne gagnent mensuellement près de 8 000 euros dont près de 7 500 sont prélevés par les tenanciers de la maison close (Dusch, 2002 : 109). Les « pen­sion­­naires » des maisons closes voient rarement la couleur de l’argent qu’elles gagnent. Et lorsqu’elles le voient, comme elles n’ont qu’exceptionnellement l’autorisation de sortir, elles doivent se fournir sur place à des prix exorbitants et payer les amendes de tout ordre. Dans une des maisons closes légales du Nevada aux États-Unis, une ancienne prostituée raconte : « Je fus introduite pour la première fois dans les bordels du Nevada par l’intermédiaire de mon ex-maquereau. Vous ne pouvez pas “travailler” dans un bordel légal sans maquereau. » (Ryan, 2002) La légalisation des bordels au Nevada ne semble pas avoir changé les rapports entre proxénètes et prostituées. Selon l’ex-prostituée Ryan (2002) :

 

Nous étions payées une fois par semaine. Ce jour-là, chaque femme était appelée seule dans le bureau, on lui montrait le décompte de la maison sur ses gains, on lui demandait d’appeler son mac. Une fois que vous l’aviez au téléphone, le patron lui demandait les instructions concernant l'argent, ce qu’il voulait qu’il lui soit envoyé et combien vous pouviez garder.

 

La défalcation sur les gains se fait comme suit :

 

La « maison » prenait 40 % de nos revenus. Avec les 60 % restant, nous devions payer les femmes de ménage qui nettoyaient la salle de bains commune une fois par semaine […] Les serveuses de bar recevaient aussi un pourcentage sur nos revenus, le coût de la visite hebdomadaire médicale obligatoire ainsi que le loyer de nos chambres. Les autres dépenses consistaient à payer le coiffeur et l'achat de nombreux accessoires nécessaires au « travail ». Enfin venaient les amendes qui allaient de 10 à 100 dollars. Elles variaient en grande partie parce que les règles de la maison variaient quotidiennement. Vous pouviez être taxée pour n’importe quoi : cela allait de se prome­ner à l’extérieur, rendre visite à une copine dans sa chambre ou ne pas avoir fait votre lit impeccablement. (Ryan, 2002)

 

Les amendes font partie du système de contrôle, de l’emprisonnement des filles. Ces bordels légaux sont de véritables bagnes : « Les propriétaires du bordel contrôlaient tous les aspects de notre vie : la couleur des cheveux, les vêtements que nous portions, nos promenades, les per­son­nes à qui nous parlions, les temps de repas et de repos. » (Ryan, 2002) « Si vous interrogez des femmes prostituées qui ont connu les bordels et les maisons closes, elles vous diront qu’il n’y a pas pire que la maison close et le bordel. » (Coquart et Huet, 2000 : 196)

 

Certains des bordels légaux du Nevada et du Nouveau-Mexique ont des enceintes grillagées, des chiens, des surveillants, comme s’ils n’étaient au fond qu’un univers carcéral où les prostituées sont en situation de détention ou d’esclave. À Hambourg, les accès de certains quartiers réservés sont fermés par des chicanes. À Istanbul, l’entrée des complexes « bordeliers » est sous surveil­lance[26]. À Calcutta, des prostituées s’offrent derrière les barreaux (Chaleil, 2002 : 265). En Thaï­lande, des enfants sont sortis d’une cage pour assouvir les touristes sexuels.

 

Dans les Eros centers allemands comme dans les vitrines néerlandaises et belges, le corps prostitué est enfermé dans un lieu clos tout en étant ouvert aux regards, car en attente des clients qui jaugent la marchandise, comme dans un étal, avant de choisir celle qu’il prendra.

 

Qui dit industrialisation, dit fabrication des marchandises, et pas seulement leur mise en marché. Ce n’est donc pas sans raison que le proxénétisme règne sur la prostitution, y compris dans les pays où la prostitution a été légalisée. Comme marchandises, les prostituées ne sont pas libres : elles sont la possession du proxénète et du client. Différentes études le montrent : entre 85 et 90 % d’entre elles sont soumises à un proxénète (Chaleil, 2002 ; Giobbe et al, 1990 ; Hunter, 1994 ; Silbert et Pines, 1982 ; Weisberg, 1985)[27].

 

Le rapt, le viol, la terreur, l’abattage et le meurtre ne cessent d’être des accoucheurs et des prolongateurs de cette indus­trie ; ils sont fondamentaux non seulement pour le développement des mar­chés, mais également pour la « fabrication » même des marchandises, car ils contribuent à rendre les prostituées « fonctionnelles » — cette industrie exigeant une disponibilité totale des corps. Une étude sur les personnes prosti­tuées de rue en Angleterre établit que 87 % des personnes prostituées ont été victimes de violence durant les douze derniers mois ; 43 % d’entre elles souffrent de conséquences d’abus physique graves (Miller, 1995). Une étude américaine menée à Minneapolis montre que 78 % des personnes prostituées ont été victimes de viol par des proxénètes et des clients, en moyenne quarante-neuf fois par année ; 49 % ont été victimes d’enlèvement et transportées d’un État à un autre et 27 % ont été mutilées (Raymond, 1999). Hunter (1994) évalue que les personnes prostituées de Portland, en Oregon, ont été violées en moyenne une fois par semaine. Weisberg (1985) soutient que la plupart des personnes prostituées juvéniles ont été abusées ou battues par leurs « souteneurs » et leurs clients. Quelque 85 % des femmes interviewées par Parriott (1994, cité dans Farley et Kelley, 2000 : 37) ont été violées pendant qu’elles étaient prostituées. Selon une étude de Green, Goldberg, Christie, Frischer, Thomson, Carr et Taylor (1993), le premier souci des personnes prostituées de rue de Glasgow, au Royaume-Uni, est la violence des clients. Pour ces femmes, être violé apparaît banal et normal. Elles considèrent que l’abus physique est une partie intégrante et commune de la prostitu­tion. Selon une étude de Miller et Schwartz (1995), 94 % des personnes prostituées de rue interviewées ont subi une forme ou une autre d’assaut sexuel et 75 % d’entre elles ont été violées par un ou par plusieurs clients. Une recherche menée à Chicago montre que 21,4 % des femmes exerçant des activités d’escort girls et de danseuses nues ont été violées plus de dix fois (Boulet, 2002). Selon Phillis Chester (1994), 75 % des escorts girls ont commis une tentative de suicide. Les femmes prostituées comptent pour 15 % des suicides rapportés par les hôpitaux américains (Farley, 2003). Les femmes et les filles embrigadées dans la pros­ti­tu­tion au Canada connaissent un taux de mortalité quarante fois supérieur à la moyenne nationale (Baldwin, 1992 : 58).

 

Evelina Giobbe (1993) soutient que les proxénètes ont des comportements comparables à ceux des hommes qui battent leur femme. Non seulement utilisent-ils la violence physique, mais ils font tout pour isoler socialement leurs victimes, pour les « désencrastrer » en quelque sorte. Ils les dénigrent, les menacent, les intimident, les terrorisent psychologiquement, les abusent émotion­nellement et sexuellement ; ils ont une atti­tude de propriétaire et ont recours à la violence physique dans le dessein de contrôler entièrement « leurs » femmes. Les proxénètes déplacent très souvent les personnes prostituées dans différents secteurs de l’industrie sexuelle : des bars de danse nue aux agences d’escorte, en passant par les salons de massages, les bordels et le trottoir. Ils les forcent à changer régulièrement de ville. Cette rotation a pour fonction, entre autres, d’isoler, d’éliminer les repères, de rendre docile et dépendant.

 

Les femmes et les enfants qui font l’objet d’un « trafic à des fins sexuelles » ainsi que la très grande majorité des personnes prostitués sont fournis « clés en main » au marché. « En vingt jours, on peut briser n’importe quelle femme et la transformer en prostituée » raconte une responsable bulgare d’un foyer de réinsertion (Chaleil, 2002 : 498). Leur appro­priation par les trafiquants en tout genre, leurs possesseurs, leur métamorphose en marchandises — des humains étant transmutés en choses vénales —, leur dépersonnalisation, puis leur consomma­tion exigent le viol de leur humanité. Pour que l’échange soit réalisé, pour que la marchandise soit vendue et achetée pour de l’argent — ce qui est le but de toutes les opérations —, il faut la soumission des humains, devenus marchandises, aux « règles du marché ». Cette soumission se construit au travers d’un ensemble d’organisations qui aménage la chaîne des transactions et assure leur bon déroule­ment. Cette chaîne serait brisée s’il n’y avait pas des complicités à tous les niveaux de la société. Christian de Brie (2000 : 4) souligne que les grandes organisations criminelles « ne peuvent assurer le blanchiment et le recyclage des fabuleux profits tirés de leurs activités qu’avec la complicité du milieu des affaires et le “laisser-faire” du pouvoir politique ». En fait, ces accointances, qui sont dues à une collusion d’intérêts et à la corruption qui l’accompagne (Ziegler et Mühlhoff, 1998) constituent une composante capitale de l’économie mondiale ; elles sont, en quelque sorte, son « lubrifiant indispensable ».

 

Et comme toute marchandise dans une société où la consommation est effrénée, la personnes prostituée est rapidement dévaluée : un souteneur qui pratiquait la traite de jeunes Sud-Africaines expliquait à un journaliste britannique que les filles étaient « usées » après trois mois (cité dans Kelly et Regan, 2000).


 

3.2. La fabrication des marchandises en amont

 

Il existe aujourd’hui prétendument deux formes de prostitution et de traite : les unes sont volontaires, les autres ne le sont pas. Cette opposition entre volontaire et forcée permet d’expliquer, entre autres, que la prostitution est causée essentiellement par des conditions économiques déplorables et, en conséquence, certaines personnes, femmes et hommes confondus, décident en connaissance de cause d’exercer le « métier » du fait qu’il rapporte plus que beaucoup d’autres emplois. Pour la prostitution de « plein gré », il est donc question de choix personnel lié à une rationalité économique. Aussi, pour nombre d’auteurs, la pauvreté est une condition préalable sinon le moteur essentiel de l’entrée dans la prostitution. Pour Scambler et Scambler (1995), le sous-emploi, le chômage et la pauvreté sont les raisons principales expliquant le recrutement dans la prostitution. Un document de la Commission européenne intitulé Trafficking in Women. The Misery behind the Fantasy: from Poverty to Sex Slavery (2001 : 2) explique que les causes sous-jacentes au trafic des êtres humains sont la pauvreté, le chômage, le manque d’éducation et d’accès aux ressources. Il soutient que, d’un côté, les gens sont prêts à prendre le risque de tomber aux mains de trafiquants pour améliorer leur vie, et de l’autre, il y a une tendance chez les pays industriels à employer de la main-d’œuvre bon marchée, non déclarée, et d’exploiter sexuellement les femmes et les enfants dans l’industrie de la prostitution et de la pornographie. Toujours selon ce document, les femmes sont dans une position de vulnérabilité particulière en raison de la féminisation de la pauvreté, de la discrimination de genre et de l’absence d’occasions éducatives et professionnelles dans le pays d’origine. Certains n’expli­quent la prostitution que par la seule contrainte économique, plus particulière­ment par la précarité sociale et l’absence de moyens alternatifs d’existence. Selon Lilian Mathieu (2003 : 6) les contraintes économiques impliquent que « l’engagement dans la sexualité vénale n’est jamais un acte volontaire et délibéré ». Par ailleurs, il explique que la « prostitution représente […] une des rares voies d’accès à un niveau de vie auquel une origine sociale modeste et un faible niveau de compétence ne permettent pas d’arriver ». L’argumen­tation de Mathieu s’appuie sur deux enquêtes qui montrent que « ce sont les femmes de la classe ouvrière et du lumpenprolétariat qui sont recrutées pour la prostitution » (Høigård et Finstad, 1992 : 15) ou des « personnes issues de milieux sociaux modestes, parfois marginaux » (Ingold, 1996 : 54). Plus précisément, l’enquête d’Inglod (1993) portait sur 241 femmes et hommes prostitués de la région parisienne ; 41 % des interviewés étaient issues des milieux sociaux modestes et marginaux, ce qui laisse tout de même 59 % des interviewés issus d’autres milieux que ceux mentionnés par Mathieu. Le sociologue prétend, en outre, que les chercheurs qui soutiennent l’existence d’autres raisons que les seules causes liées à la vulnéra­bilité économique pour expliquer la prostitution, se trompent et, en conséquence, considèrent les personnes prostituées comme des « inadaptées nécessairement victimes de trauma­tismes psycholo­giques ».

 

Certains vont plus loin et affirment que les femmes se risquent dans la prostitution essentiellement pour s’enrichir (Carr, 1995 ; Lancet, 1996 cité dans Farley et Kelley, 2000). Puisqu’ils défendent l’idée que les femmes sont dans la prostitution pour des raisons essentiellement d’enrichissement, McCaghy et Hou (1994), dans leur étude sur la prostitution à Taiwan, considèrent les prostituées comme des entre­pre­neures[28], ce que Robinson (2002) fait également dans son article déjà cité. Une autre recherche postule que les jeunes hommes se prostituent selon un « rational decision-making » : « To James [prostitution] solves a financial need, and he has apparently decided that the high monetary return for a minimal investment of time is preferable to legitimate employment and that it also exceeds the negative consequences of arrest » (Calhoun et Weaver, 1996 : 218)[29].

 

Nul ne peut nier que la misère économique est le terreau fertile sur lequel se développe l’industrie de la prostitution. La prostitution, qui sévit massivement dans les pays du tiers-monde, de l’Europe de l’Est, de l’ex-URSS et les Balkans, est l’un des résultats de la catastrophe sociale et de la ruine économique qu’impliquent les politiques d’ajustement structurel, les privatisations, le libre échange à sens unique, bref la mondialisation et ses effets sur l’accroissement des inégalités sociales au sein des pays et entre les pays, ainsi que par l’aggravation fulgurante des pauvretés. Cette prostitution, dont le visage ne cesse d’évoluer — qui profite des femmes et des enfants du tiers-monde et des anciens pays « socialistes », devenus « le cheptel » de la misère mondiale — est organisée par des bandes criminelles : les femmes et les enfants sont dupés, enlevés, vendus par leur famille, razziés, violentés et exploités. Ce n’est pas nécessairement le cas pour les personnes prosti­tuées occidentales (Europe de l’Ouest et Amérique du Nord). Les personnes qui sont prostituées ne le font pas dans les mêmes conditions. Elles ne sont pas des sans papiers. Elles ne connaissent pas nécessairement la même précarité économique. Pour une certaine partie de ces personnes, la prostitution représente « une solution provisoire ou prolongée aux difficultés financières » (Chaleil, 2002 : 12-13). Une telle prostitution alimentaire est, bien sûr, pour nombre d’occasionnelles, une conséquence de la situation économique et sociale[30]. Mais cela n’explique pas pourquoi certaines personnes se prostituent et d’autres se refusent à le faire. Autrement dit, l’argent semble être le moteur de tout, et pourtant, il ne constitue pas une explication satis­faisante. D’autres causes expliquent l’entrée dans la prostitution, car ce n’est pas n’importe quelle femme, ni n’importe quel homme qui accepte de faire « volontairement » ce « métier », qui réussit à passer à l’acte, à (sur)vivre dans un autre monde, même si l’argent constitue un attrait et le désir d’échapper aux piètres conditions sociales d’existence, une motivation. S’il y a des causes alimentaires et de survie à la prostitution, il existe aussi un déterminisme social et psychologique qui prédispose certaines personnes à la prostitution. Nombre de cher­cheurs refusent la dichotomie volontaire et forcée, car ils veulent comprendre les conditions sociales et psychologiques d’entrée dans la prostitution. Ils soutiennent que l’engagement dans la prostitu­tion est la conséquence de facteurs multiples, d’un enchevêtrement de raisons écono­miques, personnelles, sociales et psychologiques. La fabrication de cette marchandise particulière a une histoire préalable, une histoire qui se déroule en amont. C’est le poids de cette histoire qui permet à une personne d’envisager de se prostituer, de vendre son sexe.

 

Nombre de recherches vont dans ce sens : les personnes prostitués ont un lourd passé traumatique et une histoire d’abus sexuels chroniques (Burgess, Hartman et McCormack, 1987; Giobbe, Harrigan, Ryan et Gamache, 1990 ; James et Meyerding, 1977 ; Silbert et Pines, 1981, 1982, 1983 ; Simons et Whitbeck, 1991 ; Widom et Kuhns, 1996). Entre 60 % à 90 % des personnes prostituées ont été sexuellement abusées dans leur enfance (Murphy, 1993 ; Silbert et Pines, 1983). Judith Trinquart précise qu’en France on « recense entre 80 et 95 % d’antécédents de violences sexuelles chez les personnes prostituées originaire du pays » (citée dans Chaleil, 2002 : 11). Au Brésil, Gilberto Dimestein (1992), qui a interrogé 53 fillettes et adolescentes « venues d’elles-mêmes à la prostitution » soutient que 95 % d’entre elles étaient issues de familles dysfonction­nelles. Ces violences sont la raison de la fugue d’adolescents qui sont attendus par des recruteurs dans les gares de train et d’autobus des grandes villes (Poulin, 1994 : chapitre II). L’enfance des personnes prostituées a été marquée par l’abus sexuel et physique (Farley et al., 1998). Quelque 62 % des personnes prostituées interviewées par Bagley et Young (1987) ont avoué une histoire d’abus physique dans leur enfance. Une autre étude révèle que 90 % des personnes prostituées avaient été physiquement agressées dans leur enfance ; 74 % de ces mêmes intervie­wées ont été sexuelle­ment abusées dans leurs familles et 50 % ont été sexuellement abusées par une personne étran­gère à leur famille (Giobbe, Harrigan, Ryan, et Gamache 1990). Selon le Council for Prostitution Alternatives de Portland, des 123 survivants de la prostitution interviewés, 85 % ont souffert d’inceste, 90 % d’abus physique et 98 % d’abus émotionnel (Hunter, 1994). Selon Widom et Ames (1994), l’enfant victime d’abus sexuels risque beaucoup plus d’être arrêté adulte pour prostitution que le survivant aux abus physiques. Les survivants de traumatismes sexuels vécus dans l’enfance, risquent de vivre des dysfonctionnements importants : ils développent souvent des idées et des comportements auto­destructeurs, un mépris de soi, un sentiment de honte, des désordres alimen­taires, l’abus de drogues, etc. (Herman, 1992 ; Morin 1984) Pour le psycho­thérapeute Bernard Lempert (2001) :

 

Toutes les violences tiennent ensemble. La violence produit la violence […] Il y a une cohérence. Ainsi, la relation entre inceste et prostitution me semble flagrante. Je ne dis pas que c’est son seul mode de production — la misère a son rôle à jouer, la criminalité également. Mais l’inceste est pour moi un des principaux fournisseurs de la prostitution. En écoutant les gens, leurs rêves, j’ai compris que la prostitution est un des symptômes de l’inceste, et/ou des agressions sexuelles extra-familiales mais avec un système d’exposition à l’intérieur de la famille.

 

Certains chercheurs expliquent l’existence d’un état de dissociation émotionnelle comme un élément nécessaire à la survie au viol ainsi qu’à l’inceste et aux agressions sexuelles dans l’enfance (Giobbe, 1991). La dissociation est le processus psychologique qui permet d’enfouir les événements traumatiques au plus profond de la conscience (Herman, 1992). Les états de stress post-traumatique (ESPT) sont des réactions émotionnelles intenses de longue durée. Elles apparaissent suite à un événement traumatique, hors du commun. La personne revit réguliè­rement, éveillée ou lors de cauchemars, la situation traumatique initiale. Elle évite ce qui pourrait rappeler le traumatisme. Sa réactivité générale est amoindrie : la personne est apathique, et morose par rapport à son avenir. Une hyperactivité physiologique (insomnie, irritabilité, difficultés de concentration) complète le trouble. L’ESPT est causé par un stress extrême chez les prisonniers de guerre qui sont torturés, chez les enfants qui sont sexuellement agressés et chez des femmes battues ou violées… Et chez les personnes prostituées. Pour Vanwesenbeeck (1994), la dissociation émotionnelle est une conséquence de la violence subie dans l’enfance ainsi que de la violence vécue dans la prostitution. La dépression aussi bien que des symptômes de l’ESPT sont communs chez les prostituées. Farley, Baral, Kiremire et Sezgin (1998), qui ont interviewé 475 personnes prostitués dans cinq pays (Afrique du Sud, Thaïlande, Turquie, États-Unis et Zambie), ont constaté que 67 % des personnes souffraient du syndrome ESPT. Ce n’est donc pas sans raison que, chez les personnes prostituées des États-Unis et de la France, le taux de suicides et de tentatives de suicide parmi les plus élevés de la société (Chaleil, 2002 : 105).

 

Peut-on toujours prétendre qu’il existe une prostitution « volontaire » quand d’autres données significative­s démentent cette prétention : l’âge moyen de l’entrée dans la prostitution aux États-Unis est de 13 ans (Silbert et Pines, 1981 ; Giobbe, 1992) et entre 14,1 et 14,8 ans, selon la province d’origine, au Canada. Selon Fleishman (2000), des fillettes de 12 ans font le trottoir en Italie (elles doivent rapporter 500 dollars US par nuit).

 

Conclusion : la vénalité triomphante

 

Depuis trente ans, nous assistons à une sexualisation de la société. Cette sexualisation est basée sur l’inégalité sociale, ce qui a pour effet de rendre l’inégalité très profitable. La société est désormais saturée par le sexe ; et le marché du sexe en pleine croissance et mondialisé exploite avant tout les femmes et les enfants, notamment du tiers-monde et des anciens pays « socia­listes ». C’est le temps de la marchandisation généralisée, de la vénalité triomphante. En 1846-1847, Marx (1972 : 46) dans son ouvrage, Misère de la philosophie, avait formulé le problème en ces termes :

 

Vint enfin un temps où tout ce que les hommes avaient regardé comme inaliénable devint objet d’échange, de trafic et pouvait s’aliéner. C’est le temps où les choses mêmes qui jusqu’alors étaient communiquées mais jamais échangées ; données mais jamais vendues ; acquises mais jamais achetées — vertu, amour, opinion, science, conscience, etc. — où tout enfin passa dans le commerce. C’est le temps de la corruption générale, de la vénalité universelle, ou, pour parler en termes d’économie politique, le temps où toute chose, morale ou physique, étant devenue valeur vénale, est portée au marché…

 

L’humanité est témoin d’une industrialisation de la prostitution, de la traite des femmes et des enfants, de la pornographie et du tourisme sexuel. Les différents secteurs de l’industrie sexuelle sont florissants ; ils sont organisés et gérés par des réseaux proxénètes et mafieux avec la complicité des pouvoirs financiers et politiques établis. Le propre du système prostitutionnel est précisément de n’avoir ni frontière, ni limite (Louis, 2003). Des multinationales du sexe sont devenues des forces économiques autono­mes (Barry, 1995 : 162), cotées à la bourse. Il n’y a pas de prostitu­tion sans marché, sans marchandisation d’êtres humains. Dans 85 à 90 % des cas de la prostitution locale des pays occidentaux, la prostituée est une marchandise que le proxénète fait sienne par le moyen de la force ou de l’habileté. Une fois sienne, le proxénète utilise la contrainte physique, psychologique et sexuelle pour que la personne prostituée soit fonctionnelle, c’est-à-dire qu’elle puisse être achetée jour après jour par des clients, devenus à leur tour possesseurs, un temps, de la marchandise. Comme pour tout marché, des marchandises sont fabriquées et commercia­lisées en fonction des capacités de paiement des clients : de la prostitution de rue aux call-girls de luxe, tout le spectre du marché est couvert. Mais pour devenir une marchandise, qu’elle soit de bas ou de haut de gamme, la personne prostituée doit être dépouillée de son humanité, être transformée en chose, en objet. On peut alors l’étaler dans des vitrines, sur les trottoirs, dans des lupanars sordides, dans des hypermarchés du sexe, car les clients doivent pouvoir jauger la marchandise avant de se la procurer. La machine prostitutionnelle ne fonctionne pas pour le béné­fice des personnes prostituées, mais pour celui de leurs possesseurs, proxénètes et clients[31].

 

L’industrie du commerce sexuel est de plus en plus considérée comme une industrie du divertisse­ment, et la prostitution comme un travail légitime. L’industrialisation de la prostitution s’accom­pagne d’une libéralisa­tion ; depuis le début de ce siècle l’Allemagne et les Pays-Bas ont légalisé la prostitution[32]. Au cours des années quatre-vingt-dix, les organisations internationales ont adopté des positions qui, malgré un discours dénonçant les pires effets de cette mondialisation des marchés du sexe, tendent à la libéralisation de la prostitution et des marchés sexuels[33]. En quelque sorte, ce que défend l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en faveur de la mondialisation néo-libérale est actuellement relayé par divers organismes européens et internationaux dans le domaine de l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants. L’officialisation institution­nelle (la légalisation) des marchés du sexe renforce les activités de l’organisation proxénète et du crime organisé.

 

L’industrialisation actuelle dévaste de façon massive des femmes et des enfants. Ils sont gérés comme des bêtes à plaisir, des machines à sous, et organisés pour que leur rendement sexuel soit maximal. Leur commerce embrigade des popula­tions colossales et génère de fastueux bénéfices recyclés dans l’économie mondiale. Et ce n’est pas sans raison qu’elle touche surtout des femmes et des enfants. L’argument « écono­mique » de Mathieu (2003) minimise le fait que cette industrie fonctionne au profit d’hommes et d’un système de domination masculine. Tout ce qui relève du fonctionnement discriminatoire de la société est amplifié par cette industrie. Les femmes et les enfants sont le groupe cible ; les personnes qui sont l’objet de la prostitution proviennent davantage de couches sociales défavori­sées, aux revenus précaires et limités, de minorités ethniques, de groupes indigènes, de réfugiés, d’immigrants clandestins, du tiers-monde, des pays déstructurés par leur transition catastrophique vers l’économie capitaliste ; elles sont également davantage des personnes à bas niveau d’éduca­tion, des fugueuses, des individus victimes d’abus physiques, psycho­lo­gi­ques et sexuels dans leur enfance ; au moment de leur recrutement, elles sont souvent jeunes (et de plus en plus jeunes). Puisque le sexisme se conjugue aux relations marchandes dans l’industrie mondiale du commerce sexuel, toute femme ou tout enfant est potentiellement une proie. C’est précisément leur condition de femme et d’enfant qui rend leur commerce profitable[34] et non le fait qu’ils sont démunis économiquement, bien que cela soit un facteur prédisposant à l’embrigadement dans la prostitution. Il faut toutefois insister sur le fait que pour transmuter une personne en marchan­dise, c’est-à-dire en une personne apte à subir et à vivre une constante aliéna­tion, il faut créer, en aval et/ou en amont, les conditions nécessaires à son fonc­tionnement comme corps qui ne s’appartient plus et utiliser les moyens contraignants à sa fabrication en tant qu’objet d’échange.


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[1]       Le terme de « traite » est, dans cet article, privilégié au terme de « trafic des femmes et des enfants à des fins sexuelles », car il a une signification à la fois historique et juridique. Il a été notamment employé dans la Convention des Nations Unies pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation d’autrui adoptée le 2 décembre 1949. Le terme « trafic » a « une signification essentiellement commerciale » (Louis, 2002). Dorénavant, le terme « trafic » renvoie à la question du transport illégal (smuggling en anglais) et celui de « traite » au recrutement, au transport et à l’exploitation (trafficking). Dans la Convention de l’ONU, le terme « exploitation » peut aussi bien concerner la prostitution, la servitude, le travail forcé que le prélèvement d’organes. 

[2]          Conséquemment, elle fait désormais partie de la culture, donc l’imprègne, et affecte l’ensemble des images sociales des médias tradi­tion­nels et nouveaux (voir Deleu, 2002).

[3]       Au début des années quatre-vingt-dix, Ackermann et Filter (1994 : 22) estimaient que les prostituées en Allemagne vendaient des « services sexuels » à 1,2 million de clients par jour.

[4]       Si on ajoute l’ensemble de l’industrie du sexe, les chiffres grimpent à 2,4 millions d’enfants états-uniens.

[5]       J’emploie l’expression « personne prostituée » de préférence au terme de « prostituée ». D’une part, parce la grande majorité des personnes dans la prostitution sont prostituées. Toutes les données accumulées concordent : de 85 à 90 % des personnes prostituées dans les pays capitalistes développés sont sous la coupe de proxénètes qui les prostituent. Dans les pays dépendants du tiers-monde ou de l’Europe de l’Est, le proxénétisme est encore plus important. Les personnes qui se prostituent sont donc minoritaires ; très majoritairement, les femmes et les enfants sont prostitués. D’autre part, l’expression a l’avantage de prendre en compte non seulement les femmes, mais également les enfants des deux sexes, les hommes et les transsexuels qui sont prostitués. Elle a toutefois l’inconvénient de ne pas souligner que le système de la prostitution est une réalité sexuée, car les femmes et les enfants de sexe féminin sont les proies principales du système proxénète. Elles constituent, selon les estimations, plus de 90 % des victimes de la traite aux fins de prostitution. Enfin, cette formule, qui est utilisée depuis de nombreuses années par les organisations travaillant sur le terrain, a pour fonction de rejeter la stigmatisation « morale » qui pèse sur les personnes en situation de prostitution. Les expressions « prostituée » ou « ex-prostituée » employées traditionnellement au lieu de « personne prostituée » ou « ex-personne prostituée » identifient les personnes qui sont en situation de prostitution ou qui l’ont été par un « statut » et non pour ce qu’elles vivent, elles les identifient par ce qu’elles ont été et non par ce qu’elles ont vécu. L’expression « personne prostituée » met de façon significative en valeur le fait que ce sont avant tout des personnes.

 

[6]       Le plus important bordel de Melbourne (Australie), The Daily Planet, créé en 1975, est désormais coté à la bourse. Selon le directeur général du bordel, Andrew Harris, le Daily Planet a vendu 1,4 millions d’actions la première journée de son introduction à la bourse. Les actions se détaillaient à 0.50 $ US et, dès l’ouverture, elles ont connu une augmentation de 40 %, se détaillant à 0.70 $. À la fin de la journée, les actions valaient 0.95 $ (A.P., 2003) et 1,09 $ à la clôture (Marks, 2003). Avec les nouvelles liquidités, la société projette d’ouvrir un méga bordel à Sydney ainsi qu'un  « parc sur le thème de Disneyland du sexe ». Selon Andrew « le résultat pourrait être l'équivalent d'un club haut de gamme de six milles [près de 10 kilomètres] de long » (Marks, 2003).

[7]       Sur Internet, les filières pornographiques et prostitutionnelles sont même très souvent entremêlées aux réseaux d’organisa­tions faisant la promotion des droits des travailleuses du sexe. Par exemple, le site du Network of Sex Work Projects donne une liste détaillée à Vancouver des « sensual services » prostitutionnels. Pour sa part, le Sex Workers Alliance de Vancouver fait la liste des hôtels de passe, des emplois dans l’industrie pornogra­phique, et propose des tours guidés de prostituées. Le site de Stella — une organisation communautaire de Montréal qui est financée par différents paliers gouvernementaux — renvoie, entre autres, au site du Network of Sex Works Projects et à celui du StreetWalking, the World Online Magazine, qui proposent, notamment, du matériel pornographique et qui abritent des publicités d’agences de prostitution — et d’autres sites du même genre. Au site du Prostitutes Education Network — une organisation sans but lucratif en faveur des droits des « travailleurs du sexe » — les surfeurs ont accès, entre autres, à des sites de « travailleuses » œuvrant à partir du cyberespace ! Les liens entre la production pornographique et la prostitution sont également d’un autre ordre. Une étude de Farley et de Barkan (1998) révèle que 64 des 130 prostituées interviewées (49,2 %) ont participé à une production pornographique et que 42 (32,3 %) ont subi une ou plusieurs tentatives de clients de les contraindre à reproduire ce qu’ils avaient vu dans la pornographie. Quelque 56 % des prostituées interrogées en Afrique du Sud, 48 % en Thaïlande et 47 % en Zambie ont également subi des tentatives de contraintes dans le but de reproduction de scènes pornographiques prisées par les clients (Farley et al, 1998). Selon l’étude de Silbert et de Pines (1984), 38 % des 200 prostituées interviewées ont été l’objet d’une utilisation pornographique dans leur enfance. Dans l’étude de Weisberg (1985), c’était également le cas de 27 % des ado-lescents mâles.

[8]       Il était de 6 millards de dollars US en 1983 (Poulin et Coderre, 1986).

[9]       Sur les agences matrimoniales dans l’ex-URSS, voir l’étude de Hugues (2001).

[10]          « L’affaiblissement des restrictions internationales et la croissance de la mobilité du mouvement des marchandises, de l’argent et des services ont créé de nouveaux marchés à l’échelle mondiale et de nouvelles occasions transnationales d’affaires. La mondialisation du commerce, l’accès facilité aux marchés étrangers et les avantages dus aux innovations technologiques ont permis à beaucoup d’entreprises d’étendre leurs activités au-delà des frontières et de chercher à les développer au niveau mondial […] Le crime organisé a rapidement répondu à l’apparition du commerce et des réseaux financiers internationaux en adaptant ses structures organisationnelles et opérationnelles aux défis posés par des activités à l’échelle mondiale. Pour exploiter les occasions illégales des marchés dans d’autres pays, des organisations criminelles ont appris à exploiter à leur profit les contradictions entre les différents systèmes nationaux et financiers légaux. »(Ma traduction).

[11]      Un tel argument apparaît réducteur. Par exemple, les historiens n’expliquent pas la naissance de la mafia qu’en des termes de rationalité ou de besoins économiques. Voir à ce sujet, entre autres, Éric Hobsbawm (1966).

[12]      Le concept « modernité » est fréquemment employé dans toute une littérature sans que l’on sache à quoi il réfère exactement. Aussi cette prétendue transition vers la modernité implique-t-elle une dégénérescence ou une disparition du crime organisé ? Ou concerne-t-elle la voie prise par des pays comme la Turquie, l’Allemagne ou les Pays-Bas qui ont légalisé la prostitution et le proxénétisme ou par un pays comme la Suède qui tente d’éradiquer la prostitution en s’attaquant aux clients, ou encore par des pays comme le Canada où la prostitution n’est pas illégale, mais la sollicitation l’est (ce qui a pour conséquence de mettre la responsabilité du « crime » surtout sur la prosti­tuée) ?

[13]      Yann Moulier Boutang (2000) met en évidence que nos sociétés ont assisté à une « transformation progressive, insensible, de la repré­senta­tion du fait migratoire en activité potentiellement, puis naturellement mafieuse ».

[14]      Cette thèse est défendue notamment par la criminologie critique, dont Nils Christie (2003) est l’un des plus illustres représentants.

[15]      Voir le témoignage de Louise Shelley (1997), du Transnational Crime and Corruption Center de Washington devant le Comité des relations internationales de la Chambre des repré­sentants des États-Unis, pour qui le crime organisé est au XXIe siècle, ce que la guerre froide était au XXe siècle et le colonialisme au XIXe siècle. Ce discours incarne une théorisation acritique de la criminalisation croissante des sociétés.

[16]      Plus précisément, selon l’Article 2, alinéa a, de la Convention des Nations Unies (ONU, 2001 : 4) contre la criminalité transnationale organisée, « [l]’expression “groupe criminel organisé” désigne un groupe structuré de trois personnes ou plus existant depuis un certain temps et agissant de concert dans le but de commettre une ou plusieurs infractions graves […] pour en tirer, directement ou indirectement, un avantage financier ».

[17]      Elle est d’autant plus douteuse qu’il ne faut minimiser le fait que « la question que nous devons poser est de savoir quelle différence de fond il y a, pour une femme, une jeune fille, un garçon, d’avoir été acheté, vendu, violé, prostitué par un groupe « organisé », ou non, par une, trois ou dix personnes, organisées ou non... » (Louis, 2001a). Dans cet article toutefois, c’est le crime organisé, bénéficiant des complicités étatiques et affairistes, qui retient l’attention.

[18]      Les dettes des prostituées permettent au proxénètes d’établir une système quasi esclavagiste. Les dispositions financières sont si pénibles que la prostituée risque peu de s’en sortir à moins qu’elle ne devient physiquement inutile pour son « propriétaire ». (pour plus d’informations, voir Bales, 1999).

[19]      En Turquie, où la prostitution est légale, on estime à 5 000 le nombre de prostituées d’origine arménienne.

[20]      « Les marchés du commerce sexuel des femmes et des enfants sont semblables dans leur essence à tout autre marché illicite comme celui des drogues, du matériel nucléaire, des armes, de la faune et de la flore, ou de l’art et des antiquités. » (Ma traduction).

[21]      La notion de trafic « forcé » ou de « plein gré » est fort discutable, notamment dans le domaine de la traite des femmes et des enfants. Il a fait l’objet de nombreux débats et prises de positions. Voir à ce sujet, entre autres, l’ouvrage de Yolande Geadah (2003).

[22]      Certains auteurs de ce courant vont beaucoup plus loin et expliquent que « la migration des travailleuses du sexe (que ces femmes prennent elles-mêmes l’initiative de se déplacer pour travailler dans l’industrie du sexe, soient soumises à un recrutement ou à un trafic ou encore y soient contraintes) constitue une forme d’entrepreneu­riat… » (Robinson, 2002 : 42).

[23]      Ce courant a influencé plusieurs organisations internationales et européennes qui ont adopté depuis 1993 des résolutions contre « le trafic et la prostitution forcés ». Voir les nombreux articles de Marie-Victoire Louis (dont  une prise de position éclairante, 2003), une théoricienne incontournable de l’abolitionnisme féministe. Voir aussi le livre de Yolande Geadah (2003).

[24]      Alan Soble (1986 : 75) souligne que, comme pour toute marchandisation, « the commodification of sexuality represents the imposition of a demand on consumers ». Dans Salaire, prix et profit, Karl Marx (2003) rappelle : « L’offre et la demande ne règlent pas autre chose que les fluctuations momentanées des prix du marché. Elles vous expliqueront pourquoi le prix du marché pour une marchandise s’élève au-dessus ou descend au-dessous de sa valeur, mais elles ne peuvent jamais expliquer cette valeur elle-même. » [Les italiques sont de Marx.]

[25]      Par exemple, au Mozambique, les forces de maintien de la paix des États-Unis ont été accusées d’exploiter sexuellement les enfants des villages de Chimoio et de Beira (Quintanila, 1997). En Corée du Sud, les 43,000 soldats américains stationnés sur les bases militaires sont desservis par 18,000 prostituées (Latstetter, 2000). Selon Fleisman (2000), « Over the last year, scores of girls from Romania, Latvia and Ukraine, who normally would have been brought into Italy, have been sent to Kosovo as prostitutes for the 40,000 NATO troops based there ». L’afflux de forces de maintien de la paix, des officiers de l'OTAN et des fonctionnaires fournit une réserve stable de clients au Kosovo « libéré », où un souteneur détenant 15 filles qui travaillent six nuits par semaine « can easily bring in more than a quarter million tax-free U.S. dollars a month » (Lee, 2001).

[26]      Selon une étude de l’organisation Anti-Slavery International (1993), la Turquie est un pays de prostitution industrialisée. En 1993, l’organisation estimait à plus de 100 000 les femmes cloîtrées dans les vastes com­plexes « bordeliers » que sont les genelev. Ces estimations doivent être corrigées à la hausse : la croissance de la traite des femmes et des enfants à des fins prostitutionnelles des anciens pays « socialistes » en Turquie a été fulgurante au cours des dix dernières années. Selon Arzu Kilercioglu (2001 : 40), la Turquie est l’une des destinations les plus populaires de la traite à des fins sexuelles de femmes et d’enfants de Russie et d’Ukraine.

[27]      Le 10-15 % restant est vraisemblablement constitué d’occasionnelles, de toxicomanes, dont le nombre de passes par jour est conditionné par les prix pratiqués par les revendeurs de drogue — ces nouveaux proxénètes de la rue —, et de prostituées indépendantes.

[28]      Selon Barry (1995 : 139), à Taiwan, 40 % des prostituées sont d’origine aborigène, vraisemblablement l’objet d’une traite. Elles sont vendues à un bordel et obligées à se prostituer. Pour de nombreuses femmes autochtones, ces violations de leurs droits les plus élémentaires ne sont sans doute pas considérées comme les risques intrinsèques de la liberté d’entreprise !

[29]      « Pour James, [la prostitution] résout un besoin financier et il a apparemment décidé que le haut retour monétaire pour un investissement minimal de temps est préférable à un emploi légitime et même aux conséquences négatives d’une arrestation. » (Ma traduction).

[30]      Leur destin est quand même différent de la prostituée à temps plein, dans la mesure où, rappelle Chaleil (2002 : 493), « les prostituées à temps partiel […] continuent à participer à deux mondes, alors que la professionnelle, en plongeant corps et biens dans la prostitution, a perdu tous ses repères » ; la prostituée évolue dans un milieu social particulier, à la marge de la société, et la stigmatisation sociale dont elle est l’objet renforce cette appartenance au « milieu ». Les biographies de prostituées et de « hardeuses » montrent bien cet aspect des choses. Voir, entre autres, l’autobiographie de Raffaëla Anderson, Hard, Paris, Grasset, 2001.

[31]      Effets de la chosification, Monto (1999) a constaté l’existence d’une forte corrélation chez les clients entre la sexualité tarifiée, les mythes sur le viol, la violence sexuelle et l’utilisation moins fréquente de préservatifs.

[32]      Cette légalisation s’effectue dans le cadre d’un système réglementariste qui légitime non seulement la prostitution, mais également le proxénétisme (Fondation Scelles, 2002 : 83 et suivantes).

[33]      Voir sur cette question, l’interview de Marie-Victoire Louis (2000) dans les Cahiers marxistes.

[34]      Bien que la prostitution se soit développée depuis quelques décennies chez les jeunes hommes, il n’en reste pas moins qu’elle se fait, là aussi, au profit avant tout d’autres hommes (Dorais, 2003 : 18) et elles est « en grande partie sous la coupe du crime organisé » (Dorais, 2003 : 27).