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GEORG LUKÁCS, LA DESTRUCTION DE LA RAISON, REMARQUES SUR UNE NOUVELLE TRADUCTION

Didier RENAULT


Actuel Marx en Ligne   n°30

( 4/12/2006)

 

Compte-rendu critique d'une nouvelle traduction de textes de Lukács, un extrait de la "Destruction de la Raison" et un avant-propos pour ce texte.

 


 

 

                         

 

                       

En 2006, Delga  a fait paraître un ouvrage consacré à Georg Lukács,  composé du chapitre consacré à Nietzsche du grand ouvrage de 1954, "La Destruction de la Raison", de la traduction d'un avant-propos rédigé par Lukács en 1966 à l'occasion de la publication en poche d'un choix de textes extraits du même livre, le tout précédé d'une introduction du traducteur. On aurait dû pouvoir se réjouir de cette initiative, d'autant que le responsable du volume,  M. Aymeric Monville, annonce l'intention de publier d'autres textes de Lukács, en particulier appartenant à sa période ultime, comme les "Prolégomènes" à son "Ontologie de l'Etre social".

 

Cependant, l'examen des deux textes originaux montre rapidement que l'on s'était réjoui un peu vite. Faute, sans doute, d'une suffisante familiarité avec la langue allemande, faute, également d'un soin et d'une patience suffisants apportés à la lecture et à la restitution du texte, on relève, dans un volume, au demeurant, de dimensions fort modestes, des erreurs, des approximations, des contre-sens, des omissions volontaires ou non, en si grand nombre qu'on est en droit de se demander, sans exagération, s'il est encore légitime de parler de traduction, et si c' est encore, à proprement parler,  les textes de Lukács auxquels on a affaire.

 

 

 Je prends pour exemple, afin de donner une idée de la densité de ces erreurs,  une page de la préface de Lukács (p. 9), qui correspond aux pages 183 et 184 du texte français. Lukács écrit que la "Destruction de la Raison"est la partie de son œuvre  la plus contestée , ou combattue, dans l'Allemagne contemporaine :  zu dem am meisten befehdeten Teil meiner Schriften gehört, ce qui devient dans la traduction Delga "si la 'Destruction de la Raison' est un de mes écrits les moins disponibles dans l'Allemagne d' aujourd'hui".  Indépendamment de la traduction, remarquons que la suite de la phrase, "il est certain que ce qui y est dit dedans à propos de Nietzsche" donne également à réfléchir sur le soin stylistique apporté au texte français, ce qui se confirme à la phrase suivante par "Bien sûr on peut tirer dans ses œuvres une certaine continuité de pensée", qui est supposé rendre la phrase de Lukács, qui parle en réalité de montrer, ou de mettre en évidence (aufzeigen) une telle continuité. Quand Lukács écrit " ce qui est pire" (was noch ärger ist), le texte français nous propose un "ce qui est encore plus énervant" à l'effet incongru. Quelques lignes plus loin, Lukács commente le fait que Nietzsche nie des valeurs qui furent toujours des forces motrices de l'humanité (bewegende Kräfte, qui deviennent des "forces mouvantes" dans la traduction), en particulier la valeur de l'égalité finale de tous les hommes, chez les Stoïciens, les Chrétiens, qui parvint à une étape plus élevée (gesteigert, que la traduction remplace par "approfondie") dans l'égalité de tous devant la loi au moment de la Révolution Française. Lukács note que "l'époque entière de Nietzsche  commença a lutter pour l'approfondissement et le prolongement" de cette égalité des citoyens devant la loi : "um deren Weiterführung in Tiefe und Breite das Zeitalter Nietzsches zu ringen begann". Voici ce que nous propose la traduction : " (…) l'égalité des citoyens devant la loi, voit son extension en long et en large combattue par Nietzsche ". Un spectaculaire contre-sens,  donc, sans rapport avec le sens réel du texte lukacsien. Et la phrase immédiatement suivante de la traduction française comporte également un contre-sens qui modifie radicalement, bien entendu, le sens de ce que l'auteur voulait exprimer : Lukács écrit " Quand Nietzsche  s'oppose à cette évolution historique (l'égalité des citoyens, D.R.) , il le fait avec des arguments qui, au mieux, ne se distinguent des formulations de la moyenne de la presse quotidienne réactionnaire que du point de vue du style" :  Wenn Nietzsche  sich diesem Gang der Geschichte entgegenstellt, so tut er es mit Argumenten, die sich im besten Falle sprachlich über die Formulierungen der durschnittlichen reaktionären Tagespresse erheben. Voici ce que nous propose la traduction Delga : "Si Nietzsche s'oppose à ce mouvement de l'histoire, il le fait avec des arguments qui, dans le meilleur des cas, s'élèvent, du point de vue de la langue, à peine au-dessus de la formulation de la presse quotidienne réactionnaire moyenne", ce qui n'a rien à voir. Je signale que l'on pourrait aisément ajouter quatre ou cinq exemples supplémentaires d'erreurs ou d'approximations tirées de la même et unique page.

 

 

            On aurait pu choisir à volonté d'autres pages, dans lesquelles on relève des dizaines de contre-sens et d'approximations extrêmement gênants pour le sens général. Je signale, de ce point de vue, les pages 194 et 195 du texte français, où, au milieu d'une vingtaine d'erreurs pour ces seules deux pages, on relèvera que là où Lukács parle des négociations en vue d'un  possible accord , (ou  d'un traité) entre Angleterre et Allemagne sur leurs marines de guerre (Flottenvereinbarung), la traduction parle d'une Angleterre qui "s'employait sérieusement à une union (c'est moi qui souligne, D.R.) des flottes avec l'Allemagne", ce qui aurait évidemment donné à la première guerre mondiale une physionomie différente. Et tandis que Lukács affirme que l'irrationalisme de Guillaume II n'est pas né par hasard et "qu'il n'a ses racines que du point de vue psychologique dans la personne de Guillaume II", (Und dieser Irrationalismus ist nicht zufällig enstanden, er hat seine Wurzeln  nur psychologisch in der Person Wilhelms II)  la traduction néglige ce détail et nous propose : "cet irrationalisme n'est pas né par hasard ; il prend ses racines au plan psychologique dans la personne de Guillaume II". Le contraire, donc, de l'argumentation lukacsienne. Les pages 198 et 199 offrent elles aussi, parmi une nouvelle vingtaine d'erreurs plus ou moins graves, des contre-sens qui dénaturent totalement le texte original : alors qu'Engels "prend en considération", le traducteur lui fait "émettre des réserves", alors qu'il émet une critique vis-à-vis de la social-démocratie, le traducteur le fait "s'élever contre ce reproche".

 

On aurait pu penser que le chapitre sur Nietzsche de la "Destruction de la raison", le cœur du livre, donc, serait relativement épargné, puisqu' il en existait déjà une traduction. Cependant, comme la préface nous en informe, M. Monville, le traducteur, "avec l'accord de l'éditeur", a décidé de "retraduire" le texte, en principe pour en corriger les "erreurs". En réalité, on s'aperçoit rapidement que la nouvelle version s'appuie bien davantage sur la traduction française déjà existante que sur le texte allemand : elle en reprend telles quelles des formulations que le texte lui-même ne suggère aucunement, et elle en répète les erreurs et approximations, le cas échéant, sans, naturellement, se priver  d'ajouter à l'ensemble une riche moisson d'inexactitudes sui generis.

 

            Parmi  des dizaines d'exemples possibles, je n'en cite qu'un :  Lukács cite un projet de dédicace[1] de la "Naissance de la Tragédie" à Richard Wagner, ou Nietzsche  place tous ses espoirs dans la nouvelle puissance prussienne qui semble émerger avec Bismarck, et ou il écrit " parce que cette puissance terrassera ce que nous haïssons en tant qu'ennemi le plus authentique de toute philosophie profonde et de toute considération artistique (…) (Weil an jener Macht … etwas zugrunde gehen wird … das wir …hassen). Alors qu'une démarche sensée aurait consisté à s'appuyer sur l'une des nombreuses traductions éprouvées de Nietzsche disponibles aujourd'hui, notre intrépide traducteur, sans doute désireux là aussi de "corriger des erreurs", met sous la plume de Nietzsche, qui n'en peut mais, un aphorisme parfaitement inédit, et  nous propose ainsi  : "... parce que dans tout pouvoir quelque chose décline, on va voir décliner la force que nous haïssons (….). Magnifique invention, hélas sans le moindre rapport avec le texte de Nietzsche, qui n'avait pas besoin de ce renfort inattendu.

 

            Il n'est pas nécessaire d'en dire plus : les remarques précédentes ne visent qu'à attirer l'attention des lecteurs potentiels sur le crédit qu'il convient d'accorder à cette publication, ainsi que celle des responsables des éditions Delga et de leur collaborateur, dont les déclarations explicites de "sympathie" et de "respect" pour la pensée de Lukács rendent totalement incompréhensible le fait qu'ils proposent au public un livre si peu fidèle à des textes qui ont déjà souffert de nombreuses  incompréhensions. On espère donc  que le minimum de conscience intellectuelle conduira l'éditeur à prendre les mesures élémentaires   – et fort simples – qui s'imposent : faire appel à un germaniste qualifié (ce que l'auteur de ces lignes ne prétend nullement être)  pour traduire les textes de manière exacte, ou pour revoir de fond en comble les traductions proposées, si elles sont fautives. Si ces mesures sont prises, on se félicite d'avance de pouvoir saluer, par la suite, le courageux projet des éditions Delga de publier des textes inédits, en particulier les textes fondateurs de sa dernière période, de Georg Lukács, que de bons esprits  considèrent comme le plus important philosophe  marxiste du 20è siècle.

 

D. Renault.

 

 

                                                                                   

 

 

 



[1] Que l'on retrouvera dans Nietzsche, Nachlass 1869-1874, kritische Studienausgabe (KSA 7), DTV-De Gruyter, 1999, p. 355.