Tribune de discussion


2 textes de Patrick Braibant, à propos de Théorie Générale
et les réponses de Jacques Bidet.

 

Patrick Braibant (3 décembre 1999)
Au sujet de l'ouvrage Théorie générale, de Jacques Bidet, PUF, 1999

 

Je suis plongé dans la lecture (passionnante) de votre Théorie générale et bien qu'étant loin d'avoir achevé, je me permets de vous soumettre déjà quelques commentaires.

Ils portent sur deux catégories familières au lecteur depuis la Théorie de la modernité : d'une part celle de "métastructure" dont je ne remets pas du tout en cause la légitimité dans l'approche théorique de la modernité, mais dont le contenu me paraît beaucoup trop unilatéral, et d'autre part celle de "renversement en son contraire" de la métastructure en structure, dont il me semble que vous ne parvenez pas à lui assurer un fondement théorique vraisemblable.

Ma critique tient en ceci : ce que vous attribuez au moment de la structure, à savoir l'apparition de la domination, est déjà effectivement (et non pas seulement "potentiellement") présent dès le moment de la métastructure. Celle-ci n'est pas, selon moi, uniface (liberté-égalité-contractualité) mais d'emblée et constitutivement biface : unité contradictoire de la contractualité et de la domination. Et cela, "avant" tout acte de "position" par l'une des deux structures historiques de la modernité, capitalisme libéral-marchand ou "collectivisme" planificateur. En effet, la "déclaration" moderne comporte non pas un mais deux articles fondateurs, l'un ouvrant assurément sur l'éga-liberté s'exprimant par et dans le contrat, et l'autre ouvrant tout aussi incontestablement sur la domination, celle qui repose sur l'appropriation et l'expansion des moyens de la rationalité instrumentale. Or ces deux faces de la modernité dont aucune ne "précède" l'autre sont mues par deux logiques opposées : limitation et pour la première, illimitation pour la seconde. La finitude du contrat ne saurait donc "se renverser en son contraire", en illimitation de la domination du monde par la rationalité instrumentale.

I) L'indétermination du "renversement en son contraire".

Le premier moment de votre exposé, "métastructurel", est en lui-même un parti pris manifeste : au commencement de la modernité sont (et ne sont que) tous ses bons côtés ! Par "entente discursive" universelle celle-ci proclame l'égalité, la liberté, le contrat, l'association, la coopération, sous l'égide de la "raisonabilité" (la justice) et avec le soutien d'une rationalité (l'efficacité) tout entière dévouée aux fins de cette "déclaration" initiale. Tel est le "présupposé général". Mais comme toutes les sociétés historiques modernes, tant dans leurs versions capitalistes que "collectivistes", ont été et sont des sociétés clivées où règne la domination de certains sur les autres, bref des sociétés de classes, il faut que la Théorie générale pose la question du moment de l'introduction dans son exposé de l'inégalité et de la domination, absentes du moment métastructurel. Elle le fait sous l'espèce du "renversement de la métastructure en son contraire", i.e. en domination.

Or le statut que vous donnez à ce "retournement" me semble profondément ambivalent et, à ce titre, peu assuré. Dans un très grand nombre de passages vous le formulez en recourant à la locution "à partir de". Or, celle ci prend deux sens très différents selon les endroits, l'un qui me paraît tout à fait acceptable, l'autre beaucoup plus discutable.

- 1er sens - 1er sens : "A partir de" signifie "en référence à". La domination ne se déploie que référée à son opposé, l'éga-liberté, qui en constitue la négation permanente, la possibilité toujours présente de son renversement. Ici vous vous placez dans l'ordre de la politique, de la lutte sociale : la déclaration d'éga-liberté est, par exemple, une arme aux mains des dominés et constitue une menace potentiellement mortelle pour la domination. Cela est incontestable, mais rien ne prouve que cette constante "mise à distance" de la structure par la métastructure résulte d'un acquis de l'ordre théorique démontrant que la domination serait "renversement" de la libre et égale contractualité, que l'une et l'autre seraient "dialectiquement" liées en tant que moments d'un tout appelé "modernité" où la seconde devrait "précéder" nécessairement la première dans l'ordre de l'exposé. Que l'éga-liberté soit au principe de la modernité, qu'elle soit donc, plus ou moins, dans l'horizon de tous les rapports sociaux modernes est une certitude, mais rien ne prouve qu'elle seule bénéficie de ce statut. On pourrait soutenir que éga-liberté et domination sont toutes deux, et à part égale, constitutives de la modernité, se critiquent mutuellement, mais que leur unité contradictoire ne résulte pas pour autant d'un lien de nécessité absolue qui obligerait la domination à toujours s'instituer comme "retournement", c'est à dire dans la dépendance, de l'éga-liberté. C'est pourtant ce lien que vous cherchez à établir par un deuxième sens de "à partir de".

 

- 2ème sens - 2ème sens : "A partir de" signifie bien "en partant de". Il y aurait, malgré les apparences, un véritable lien de contenu, un lien organique entre domination et éga-liberté : "... la structure [i.e. la domination. P.B] ne peut se poser que dans les termes de la métastructure. La détermination d'appropriation-contrôle, marchande et organisationnelle, ne peut se donner que comme prétention critiquable à la validité. Elle ne peut se poser que comme le fait d'un choix et donc aussi comme réversible." [§412 p. 145 ; je souligne]. Mais pour que cette inéliminable dimension "métastructurelle" de la structure soit plausible il faut aussi qu'en "amont" l'éga-liberté possède en elle la possibilité de son propre "renversement". C'est ce que vous appelez "le potentiel dominationnel propre à la métastructure moderne". En lui réside la possibilité de la "tansformation méta / structurelle" ou "passage dialectique" de la contractualité à la domination. Pour que la structure soit toujours et nécessairement "métastructurelle" dans sa forme, il faut que la métastructure soit déjà quelque peu "structurelle" en son contenu.

Aussi le lecteur est-il impatient d'en arriver au Chapitre 4 dont l'objet est précisément ce "passage". J'avoue ma déception : rien à mes yeux n'y vient étayer la vraisemblance du "renversement de la métastructure en son contraire". Ce à quoi vous parvenez est tout autre chose : la coexistence, au sein de la structure, de la domination et de la contractualité, lesquelles ont chacune leur propre fondement, irréductible à celui de l'autre. Résultat qui efface le lien organique entre les deux et écarte la possibilité du "renversement de l'une en l'autre, son contraire". Je ne m'arrête ici qu'à votre manière de présenter le "retournement" de la contractualité marchande en domination (p.138-140).

La contractualité marchande ne se "renverse" pas en domination capitaliste : la seconde utilise la première à ses fins, sans pour autant la réduire à être de pure forme.

L'éga-liberté règne sur le marché en ce que les échangistes se reconnaissent tous mutuellement le même statut de libres détenteurs de biens et disposant du même droit à les faire entrer dans le jeu de la transaction marchande où ces biens sont évalués du double point de vue de l'utilité et du prix monétaire. Mais, dites-vous, cette égalité "est suspendue aux conditions de la production" [p. 138]. En effet les biens doivent avoir été produits avant d'être échangés et les échangistes ont été producteurs avant de se présenter sur le marché. Et c'est là que le rapport, d'égal devient inégal. Ce en quoi vous avez mille fois raison. Mais cette transformation est-elle pour autant "le renversement de la contractualité marchande en son contraire" ? L'inégalité ne se conçoit-elle qu' "à partir" de l'égalité Rien n'est moins sûr ! Les échangistes ne sont pas que contractants égaux en droits et en devoirs, ils sont aussi (et surtout) des puissances sociales inégales et sont tels parce qu'ils sont producteurs et non pas parce qu'ils sont échangistes. L'empire de la production est régi par de tout autres "lois" que celles qui président au royaume de la contractualité marchande. Dans la production moderne (je n'en envisage pas d'autres ici), la logique sociale structurante est celle de l'appropriation optimale (ce qui veut souvent dire maximale et tendanciellement illimitée ) des moyens de la production - appareil technique-organisationnel-bureaucratique, force de travail, capitaux - sous l'empire de la rationalité instrumentale qui n'est que le moyen de la fin suprême : sous le capitalisme l'exigence de profit, sous le "collectivisme" planificateur, l'emprise totale de l'Etat-parti sur la société dans tous ses aspects. On se trouve ici dans un tout autre monde que celui du contrat et qui ouvre tout droit sur la domination de certains sur tous les autres. Or c'est l'existence de cette autre logique que vous refusez de voir puisque vous confondez marché et production en un tout où le premier s'attribue les déterminations de la seconde : "le marché est une structure de production ... le rapport marchand constitue en lui-même un rapport de production" [p. 139]. Je conteste absolument que le marché soit "en lui-même", c'est à dire en tant que lieu de la contractualité, un espace de domination.

Quand vous écrivez que "le "mécanisme" marchand ... exclut, pousse au dehors quiconque n'est plus capable de répondre à ses exigences" [idem], vous imputez au marché ce qui ne lui revient pas. "Le marché", en tant que contractualité, n'exclut rien du tout. Tout d'abord "le marché" n'est pas un acteur social mais une pure abstraction. Personne n'a jamais rencontré "le marché" ni encore moins ne l'a vu agir, y compris les libéraux les plus acharnés qui n'ont que "le marché" à la bouche, mot fétiche (iste) qui leur sert à ériger en loi naturelle des rapports de puissance entre humains marchands. Par contre ce que chacun peut voir chaque jour, ce sont certains producteurs capitalistes de chair et d'os, plus performants, qui en "excluent" d'autres de la production via les rapports d'échange, le marché étant, en mode capitaliste, le lieu de la sanction de la faiblesse productive. Et ils le font en usant d'une puissance sociale que ne leur a aucunement fourni la contractualité marchande se "renversant en son contraire", mais qu'ils ont acquise par la meilleure maîtrise du procés de production-commercialisation au moment considéré et dont ils ont fait la norme à laquelle tous les autres doivent se soumettre sous peine d'être contraints de se démettre. Ce n'est pas le marché qui, "en lui-même", est "structure de production", c'est la structure de production inégale, décisivement orientée par les plus efficaces, qui dicte sa loi à tous les acteurs. Et c'est en cela que "le marché" est lieu d'affrontement spécifique : celui du rapport des forces inégales "de production" dans les formes de la contractualité. Formes qui ne sont d'ailleurs pas du tout "formelles" : d'une part, les rapports marchands, bien que mettant en présence des puissances inégales, incluent toujours la possibilité de la négociation, du débat ("marchandage"), de l'alliance à tout moment réversible et mouvante de certains contre d'autres, bref, ils forment un espace partiellement incertain ; d'autre part, ils permettent toujours à tout acteur qui le souhaite d'en appeler publiquement (par exemple devant les tribunaux) à la dimension égalitaire du contrat marchand contre le rapport de forces issu de la production ("concurrence déloyale", "abus de position dominante" etc.). Mais dans tout ceci je ne vois pas que la contractualité marchande soit porteuse d'un "potentiel dominationnel" qui finisse par la "renverser en son contraire" (le contrat est le contrat, un point c'est tout !). Par contre je vois la logique contractuelle égalitaire marchande se heurter à, et interagir avec, une autre logique d'un ordre distinct, inégalitaire et "dominationnelle", celle de l'appropriation des moyens de la rationalité instrumentale destinés à la production-commercialisation des biens et services échangeables.

J'espère que vous pressentez maintenant en quoi je me sépare de votre ordre d'exposé et postule l'inutilité du "renversement de la métastructure en son contraire". La domination moderne ne se vit pas (ni ne se pense) seulement dans la référence unique et permanente à déclaration d'éga-liberté, en tant qu'elle serait l'actualisation du "potentiel dominationnel" de la contractualité, en tant qu'elle ne pourrait "se poser que dans les termes de la métastructure" et en tant qu'elle vivrait sous la menace constante d'un resurgissement de la "parole" initiale. La domination moderne se vit (et se pense) aussi dans d'autres termes que ceux de "l'entente discursive" et du contrat parce que la modernité, dés le moment métastructurel, met en jeu des logiques sociales qui ne doivent rien ni à "l'entente discursive" ni au contrat.

 

II) La métastructure elle-même est nativement biface : contractualité ET domination.

Votre thèse du "renversement en son contraire" est la conséquence, j'y reviens, de l'unilatéralité et du parti pris manifeste qui caractérisent le premier moment, "métastructurel", de votre exposé : au commencement de la modernité sont (et ne sont que) tous ses bons côtés J'y vois là un optimisme de principe discutable aussi bien... théoriquement que politiquement, puisque toutes les sociétés modernes, sans exception, sont ou ont été des sociétés fortement clivées, structurées dans et par la domination de certains sur tous les autres. Et les formes effroyables qu'a pris parfois la domination à l'époque moderne (en vrac : colonialisme, guerres impérialistes, taylorisme, goulag, camps nazis etc.), obligent à réévaluer la place de la domination en la faisant figurer dés le moment "métastructurel" de la modernité.

Je postule donc que la "déclaration" initiale moderne comporte non pas un mais deux articles dont aucune n'a de priorité ou d'antériorité logique-dialectique sur l'autre :

  • Article premier (le vôtre) : Nous voulons vivre libres et égaux, chacun avec chacun (contactualité interindividuelle) et tous avec tous (contractualité centrale).
  • Article deux : Nous voulons et devons dominer le monde, devenir maîtres et possesseurs de la nature. Nous pouvons et devons nous les approprier de manière illimitée.

Le mot d'ordre cartésien, voilà, à mes yeux, le grand impensé de votre Théorie générale, qui est impensé de ce fait massif propre à la seule modernité occidentale : la formidable explosion de la techno-science et des gigantesques appareils d'emprise sur les choses, permise par les prodiges de la rationalité instrumentale. Voilà situé le terrain où s'enracine toute domination moderne qu'elle soit capitaliste ou "collectiviste". Quand je parcours la table des matières de votre ouvrage je ne vois aucun chapitre spécifique s'y rapportant. Pour vous " Prométhée déchaîné" n'est pas l'autre face de la modernité à côté de, et au même titre que, "La Liberté guidant le Peuple"

Je reprends ici à mon compte la double caractérisation de la modernité que Castoriadis appréhendait dans son propre appareil conceptuel comme les deux "significations imaginaires instituantes" majeures au principe de l'Occident contemporain :

[1]"le projet d'autonomie individuelle et collective, la lutte pour l'émancipation de l'être humain, aussi bien intellectuelle et spirituelle qu'effective dans la réalité sociale".

[2]"le projet capitaliste démentielle, d'une pseudo-maîtrise pseudo-rationnelle qui depuis longtemps a cessé de concerner seulement les forces productives et l'économie pour devenir un projet global..." [La montée de l'insignifiance. Le Seuil, 1996, p.42. Dans l'esprit de Castoriadis, le [2] n'est pas seulement "projet capitaliste" mais vaut tout autant pour le défunt socialisme "réel".]

Ma définition de la métastructure moderne est donc la suivante : unité contradictoire de l'éga-liberté-contractualité et de la domination par le contrôle et l'expansion sans fin des moyens de la rationalité instrumentale.

J'appelle "antinomie de la modernité" la tension permanente qui tout à la fois unit et oppose ses deux faces, antinomie qui englobe et traverse chacun des deux pôles de la vôtre : l'antinomie de la contractualité interindividuelle et de la contractualité centrale ou du capitalisme et du "collectivisme". Capitalisme marchand et "socialisme organisateur" sont pôles de la même modernité non pas seulement en raison de leur commune inscription dans l'espace de la liberté-égalité-contractualité mais aussi, et tout autant, en raison de leur commune définition de la vérité de l'homme comme emprise technico-économique du monde, laquelle, à chaque époque, n'a d'autres limites que les limites toujours à dépasser de la technique du moment.

L'unité de cette métastructure bifaciale, se situe à deux niveaux. D'une part, domination et éga-liberté partagent un certain nombre de présupposés typiquement modernes : par exemple le projet de se rendre maître de la nature suppose la liberté de l'homme vis à vis du "Créateur" de ladite nature, tout comme la "déclaration" d'éga-liberté-contractualité posant les hommes comme les seuls instituants de l'ordre politique. D'autre part l'unité des deux faces tient à leur interaction permanente. L'une n'existe jamais hors de la présence de l'autre. Ce sont précisément ces relations, constantes, obligées et en tension qui font unité : unité dans et par la contradiction.

III) Deux logiques opposées dont les rapports ne peuvent se penser en termes de "renversement" dialectique de l'une en l'autre : limitation du contrat / illimitation de la domination-appropriation des choses.

Les différences qui séparent les deux faces de la modernité, quant à elles, sautent aux yeux. Et d'abord par leur mode d'institution : ce que j'appelle "article deux" de la déclaration moderne est tout sauf... "déclaratoire". La modernité proclame, claironne même et dix fois plutôt qu'une, son projet d'emprise sur le monde par la rationalité instrumentale, mais elle le fait sur un tout autre terrain que celui de l' "entente discursive", de la "parole" qui fonde le contrat de l' "article premier". Par-là même elle pose qu'une face d'elle-même échappe à l'obligation de se penser, en tant que telle, "dans les termes" de l'éga-liberté-contractualité. Ce fait, personne, parmi les grands ancêtres de la pensée moderne, ne l'annonce mieux que Locke.

1) Locke, penseur de la face "dominatoire" de la métastructure moderne.

Je me réfère ici au Chapitre V du deuxième Traité du gouvernement civil : " De la propriété de choses". Mon interprétation de ce texte est à l'opposé de la vôtre (cf. votre chap." Le système du monde" § 622 p. 269 et sq.) laquelle pose au contraire d'emblée la propriété lockéenne sur le terrain du contrat et de l' "entente discursive", comme "forme universellement acceptable de l'usage du monde". J'avoue ne pas comprendre votre lecture tant il me semble évident que Locke trace à l'inverse, de manière quasiment structurale, un axe travail-propriéte-inégalité, hors de, et antérieurement à, la sphère du contrat politique. Que, chez lui, le pacte civil vienne a posteriori confirmer et légitimer l'inégalité des propriétés et que celle-ci apparaisse alors et alors seulement comme une dimension du pacte, "dans les termes" du pacte, relève à mes yeux d'un fait propre à toutes les sociétés clivées et pas seulement des sociétés modernes : la nécessité d'organiser le consentement de tous à la domination, et en premier lieu des dominés eux-mêmes. Pour durer, toutes les dominations, depuis qu'il en existe dans les sociétés humaines, doivent trouver les moyens de se rendre "universellement acceptables". Cela n'est en rien une exclusivité moderne. La particularité de la modernité (et qui fait certes une énorme différence) étant que la "forme universellement acceptable" de consentement s'y donne comme humaine et non pas d'essence extra-humaine. Dieu ou les dieux ne sont plus les instituants et garants de l'ordre social inégal.

Il n'en reste pas moins que pour Locke ce n'est pas le contrat qui fonde la propriété, laquelle, chez lui, ouvre immédiatement la possibilité de l'inégalité. Il ne fait que la garantir, ce qui est autre chose : " ... et ainsi par accord et par convention fut établie la propriété, que le travail et l'industrie avaient déjà commencé d'établir" [Traité, V, §45]. Cette antériorité de la propriété sur le contrat, cet enracinement de l'inégalité et de la domination hors du sol de "l'entente discursive" rendent sans objet le "renversement" de l'égale et libre contractualité "en son contraire". On ne saurait "renverser en son contraire" une chose qui est apparue "après" ledit contraire ! Par contre on peut parfaitement concevoir deux logiques sociales distinctes, dont aucune ne "précède" l'autre, interagissant en permanence de toutes les manières possibles. Locke se donne comme l'un des premiers penseurs à avoir isolé l'autre logique, celle qui à chaque instant, et depuis l'aube de la modernité, vient contredire la déclaration d'éga-liberté tout en en subissant la menace, s'en nourrit tout en la subvertissant.

1. 1. La rationalité instrumentale a son lieu d'ancrage dans la loi naturelle. Le propre de l'homme consiste, en effet, à satisfaire ses besoins par le travail qui est transformation de la nature, et cela sur le mode du devoir : "Dieu... a commandé... à l'homme de travailler ; et les besoins de sa condition requièrent assez qu'il travaille. Le créateur et la raison lui ordonnent de labourer la terre, de la semer [...]" [§27].

2. 2. Le travail par son acte même est immédiatement appropriation des produits mais aussi des moyens du travail : " cultiver la terre et avoir domination sur elle sont deux choses jointes ensemble. L'une donne droit à l'autre." [§35] Travail et propriété c'est tout un. Or, et c'est là le point capital, la propriété en tant qu'elle est issue du travail, activité où l'individu n'a affaire qu'avec lui-même ("son industrie propre et seule") et avec la nature dont l'accès est libre à tous par volonté divine, ne relève d'aucun acte instituant, d'aucune "communication", "parole" ou "entente". Locke est formel : les moyens et les produits de mon travail "deviennent mon héritage propre sans le consentement de qui que ce soit." [§27].

3. 3. Le perfectionnement de la rationalité instrumentale permet l'extension de la propriété et conduit directement à l'inégalité. Tant que les moyens de travail sont rudimentaires, les hommes ne peuvent produire au-delà de leurs besoins premiers et se limitent aux biens périssables. Tout surplus non consommé serait aussitôt "pourri et gâté", une faute contre la loi naturelle. Par la force des choses l'égalité règne donc entre les hommes. Tout change dés que la mécanique du progrès (inexpliquée par Locke) s'enclenche, puisque "les différents degrés d'industrie donnent aux hommes à proportion la propriété de différentes possessions."[§48]. La rationalité instrumentale en se perfectionnant élargit la production qui ne se limite plus dés lors aux denrées périssables mais s'étend aux "choses durables... que l'on peut garder longtemps." [idem]. Dés lors tombe l'interdit de la loi naturelle quant à l' "excès de possession". Ces choses non putrescibles, les hommes peuvent les accumuler autant qu'ils le veulent (et le peuvent). Et en particulier l'une d'entre elles, née de la croissance de la production et des échanges que celle-ci a suscités : "l'argent monnayé". Le progrès de la rationalité instrumentale, enraciné dans la loi naturelle, fait basculer l'humanité dans l'inégalité. Mais à ce point Locke, et avec lui les hommes, quitte(nt) le strict état de nature primitif car l'argent et sa valeur sont établis "par le consentement mutuel des hommes" [§47]. Précisons tout de suite que ce "consentement" là n'est pas le contrat fondateur de l'ordre politique qui intervient postérieurement dans l'exposé lockéen. Par contre, fondamentale est la remarque suivante : c'est à ce moment de la trajectoire humaine où le perfectionnement de la rationalité instrumentale a imposé l'établissement d'une première médiation (l'argent) que d'un même mouvement et en un raccourci fulgurant, Locke fait naître l'inégalité : "Il est clair que le même consentement a permis les possessions inégales et disproportionnées" [§ 50]. Ou encore : "le consentement mutuel et unanime rend juste les demandes d'une personnes qui avec des espèces d'argent, agrandit, étend, augmente ses possessions autant qu'il lui plaît" [idem]. La fable lockéenne exprime magnifiquement la double face de la modernité : le "même consentement", d'un même geste, pose et l'égalité de l'échange marchand réglé par la valeur-travail ("c'est le travail qui met différents prix aux choses", donc à travail égal, valeur égale) et l'inégalité qui surgit du domaine de la maîtrise des choses par la rationalité instrumentale. La relation homme / nature (le travail) pose tout à la fois et en même temps l'égalité et l'inégalité de la relation hommes / hommes. La modernité "consent" dans le même moment à la contractualité marchande et à l'inégalité des possessions. Et cela sans l'ombre d'un quelconque "renversement" de l'une ou de l'autre "en son contraire".

Mais sous l'appellation "même consentement" Locke pose en fait deux réalités très différentes. Si le "consentement" qui institue la monnaie comme moyen d'échange universellement reconnu relève bien du contrat véritable en ce qu'il institue ce qui n'est pas inscrit dans la nature - l'égalité des travaux d'individus qui sont, travaux et individus, forcément différents - par contre le prétendu "même consentement" qui accepte l'inégalité des possessions ne relève aucunement du contrat fondateur. On ne peut le penser comme domination se posant "dans les termes" de son contraire, la libre et égale contractualité. Ce n'est pas l'égalité qui se "renverse" ou "se retourne" en inégalité. Il manque à ce "consentement" là une dimension sans laquelle il n'est pas de contractualité pensable : la réversibilité, la discutabilité. Précisément parce qu'il exprime ce qui n'est ni discutable, ni réversible aux yeux de Locke : la nature de l'homme comme appropriateur-accumulateur sans fin, par et dans la succession de ses " degrés d'industrie" eux-mêmes sans limites définissables. Caractère n'ayant aucunement besoin de s'actualiser "dans les termes" ni "à partir" du pacte, du pouvoir et du vouloir instituant d'humains sociaux. Le "consentement" à l'inégalité de la propriété est de l'ordre du constat, de l'enregistrement, d'un fait dépassant toute discussion, car découlant de la force des choses dés l'instant où Dieu créa les hommes comme êtres rationnels obligés de travailler pour vivre.

 

2) Limitation du contrat, illimitation de l'appropriation par la rationalité instumentale : l'impossibilité du "renversement en son contraire".

La fable lockéenne est remarquable en ce qu'elle définit tout un champ de la vie sociale non soumis à la juridiction de "l'article 1" de la "déclaration" moderne, fondateur de l'éga-liberté. Dans la sphère de la rationalité instrumentale, la possibilité de la domination s'installe d'abord de fait (fait de nature) avant d'être avalisée de droit (par "consentement mutuel "). En cela Locke est profondément moderne. Il annonce le principe de toute domination à l'époque de la modernité : qui contrôle les choses par l'appropriation des moyens sans cesse multipliés de la rationalité instrumentale, contrôle les hommes. La domination moderne n'est pas domination directe sur les hommes, domination de personne à personne, mais domination sur les hommes au moyen de la domination sur les choses. Et cela précisément parce que son opposé en modernité, la déclaration d'éga-liberté, l'empêche d'être domination directe d'homme à homme. Non pas du tout, cependant, que la domination par la rationalité instrumentale doive se concevoir "en partant de" l'éga-liberté ou que celle ci se "renverse" en celle-là. Il s'agit de tout autre chose : ces deux logiques sociales ne sont pas du même ordre et contiennent deux principes irréductibles. La déclaration d'éga-liberté interdit certes toute domination directe d'homme à homme et surtout ne le fait que dans l'espace délimité par le contrat lui-même qui est celui ou les individus sont en jeu en tant que personne, en tant qu'unité humaine autonome, sujet de droit. Or, c'est la spécificité du contrat moderne que de poser tout individu comme valant tout autre individu puis d'attacher à chacun une série de droits et d'obligations identiques qui sont droits et obligations de la personne. Ce principe générique trouve son application notamment dans l'espace politique (un homme, une voix) et dans le droit civil qui précisément est droit régissant les relations des personnes en tant qu'elles sont sujets de droit égaux en droits. Par-là même, le contrat définit un espace de l'égalité dans la limitation : chacun dispose d'autant de droits et de devoirs que tout autre parce que le contrat a énuméré pour tous un nombre fini de droits et devoirs connus de (et censément acceptés par) tous. Personne ne peut disposer de plus de droits que le contrat n'en définit et encore moins de "tous les droits". Et c'est cette quantité de droits qui fixe et délimite son engagement comme sujet de la contractualité. C'est parce que le nombre et le contenu des droits sont définis et limités que l'on peut spécifier un territoire du contrat et que les individus peuvent être reconnus égaux en droits.

Il en va tout autrement de l'autre face de la modernité : d'une part elle vise d'abord les choses et non pas les personnes, et d'autre part elle est régie non pas par la limitation mais par l'illimitation, au moins fantasmatiquement parlant : illimitation de la transformation-maîtrise du monde qui est pareillement illimitation des possibilités de la rationalité, illimitation de l'accumulation des moyens pratiques de cette transformation, illimitation de leur appropriation par qui le veut ou le peut. Or, illimitation et contrat s'excluent absolument. Le contrat (dé)limite par nature, rendant ainsi possible l'égalité. A l'inverse l'illimitation en tant qu'elle rejette la définition d'un panel fini d'avantages identiques pour tous, exclut par définition l'égalité de son principe et ouvre toute grande la porte (pour ne pas dire appelle) à l'inégalité et très vite à la domination de certains sur les autres.

D'un côté la modernité refuse la domination et la soumission directes de personne(s) à personne(s) parce qu'elle pose les relations de personne(s) à personne(s) dans la forme du contrat et que ce dernier institue la possibilité de l'égalité par le refus de l'illimitation des droits, laquelle serait négation du droit et donc du contrat lui-même. De l'autre côté, simultanément et distinctement, la modernité permet la domination indirecte sur les hommes via la domination sur les choses en ce qu'elle ne pose aucune limitation à la domination sur les choses et à l'appropriation des moyens de la réaliser. Tous ne peuvent donc posséder également. Finitude de la contractualité, infinitude de l'appropriation des moyens de la rationalité instrumentale, voilà ce qui distingue radicalement (= à la racine) les logiques respectives des deux faces de la modernité, dont on voit mieux maintenant se dessiner la nature des rapports réciproques.

Ceux-ci ne sauraient se penser sur le mode du "retournement en son contraire". La contractualité et la domination par la rationalité instrumentale se fondent chacune sur deux principes antagoniques dont aucun ne peut se poser "en partant de" de l'autre et établissent deux logiques sociales distinctes en substance, ne devant rien l'une à l'autre. Le principe d'illimitation régissant la sphère de la rationalité instrumentale et de l'appropriation ne peut donc aucunement se penser "dans les termes" du principe de limitation régissant la libre-égale contractualité. Pas plus que celle-ci ne peut "se renverser" en celui-là. Les relations sont, au départ, d'extériorité. Ce qui est déjà beaucoup puisque la simple coexistence de ces deux logiques antagoniques induit ipso facto la critique de l'une par l'autre, la mise à distance réciproque, donnant à la modernité ce caractère d'incertitude, d'ouverture, qui la distingue des autres époques. Sur ce dernier point je crois que nous sommes d'accord.

Les relations entre les deux logiques se déroulent sur tous les modes possibles, s'agissant de l'articulation de faits sociaux nettement différenciés au sein d'une totalité donnée : contradiction, domination / soumission, neutralisation réciproque, utilisation de l'un par l'autre aux fins de l'autre, etc... etc... mais pas "renversement dialectique", ni "passage" ou "transformation" de l'un en (à) l'autre.

A titre d'exemple on peut facilement montrer comment, sous le capitalisme, la domination s'articule à la contractualité et l'utilise à ses propres fins dominatoires. L'illimitation de l'accumulation et de la propriété trouve précisément dans l'égalité et la liberté marchandes le lieu de sa sanction comme illimitation. La liberté marchande inclut en effet la liberté du (des) plus forts de manifester sa (leur) puissance sur le marché jusques et y compris l'élimination du (des) plus faible(s), inclut, autrement dit, la négation de la liberté et l'égalité de tous qu'elle proclame pourtant à chaque instant. Pourquoi ? En raison même du principe de limitation régissant le contrat. Celui-ci, établissant seulement une égalité de statut, une égalité de droits, n'impose aucune égalité de puissance sociale entre échangistes. Et à partir du moment où l'égalité de droits est respectée, le contrat laisse libre cours au jeu de la puissance. Mieux même, il la facilite. Le contrat, s'il bride partiellement l'action des plus forts, bride encore plus celle des plus faibles qui ne peuvent aucunement s'opposer à la puissance des puissants à partir du moment où ceux-ci respectent les termes (toujours limités) du contrat. Autrement dit, la limitation qui est au principe même de tout contrat, est la médiation sociale dont se sert la domination pour se réaliser comme illimitation de la puissance et de l'appropriation. Le caractère limité du contrat met les plus faibles à la merci des plus forts. Si le contrat était illimité, absolu et imposait une égalité de fait (i.e. de puissance) définitive entre échangistes, il ne laisserait à ceux-ci aucune marge de manoeuvre et il n'y aurait tout simplement pas de concurrence, donc d'économie capitaliste-marchande, possible. Il n'y a donc pas de sens à dire que la libre et égale contractualité (marchande) "se renverse" en domination puisque les deux termes de la relation reposent sur deux principes irréductibles. Egalité et domination coexistent sans aucun doute, s'articulent assurément, mais sans jamais qu'aucune ne "se pose dans les termes" de l'autre. Ici la coexistence est inégale, le contrat cède la prééminence à la domination. Le principe contractuel l'exige : si l'égalité entre échangistes était absolue et définitive le contrat marchand se nierait comme contrat marchand en ce qu'il nierait la logique concurrentielle du marché. Une telle égalité absolue ne pourrait être imposée que du dehors par une autorité centrale-étatique toute puissante qui enlèverait leur liberté aux échangistes. Le marché perdrait alors tout sens. Pour qu'il y ait contrat marchand non seulement respectant, mais encore permettant, la logique concurentielle (i.e.inégale) du marché, il faut une limitation de l'ambition réglementaire du contrat, donc, ici, une limitation du domaine de l'égalité entre échangistes au seul statut juridique et aux seules règles générales de l'activité marchande. L'égalité du contrat ne doit pas entraver la liberté des échangistes qui consiste en leur volonté à tous de manifester-réaliser sur le marché le plus de puissance productive-appropriative possible.

La domination moderne, si elle recourt au contrat et à l'éga-liberté qui le fonde, ne le fait pas "dans les termes" de cette dernière mais bien dans ses termes à elle : c'est en ce que le principe de limitation inhérent au contrat est ce par quoi peut se réaliser l'illimitation de la puissance productive-appropriative qui est au principe de la domination, que ces deux faces de la modernité peuvent coexister comme unité contradictoire et en tension mais où la domination soumet à ses fins propres la contractualité.

3) Conséquences politiques.

Poussée à son comble la thèse du "renversement" perd sa crédibilité dans la mesure où elle établit un lien organique entre toutes les formes de la domination moderne, même les plus féroces d'une part, et la déclaration d'éga-liberté d'autre part. J'en veux pour preuve votre affirmation, intenable à mon sens, selon laquelle "les formes structurelles de la domination ne se conçoivent qu'à partir de la position se déclare l'universel [y compris] jusqu'à l'enfer de l'impérialisme et de l'exterminisme" [p39]. Je déteste le "politiquement correct" mais je crois que vous y allez quand même un peu fort : expliquez-moi comment Auschwitz, en tant que tel, peut "se concevoir à partir de la position par laquelle se déclare l'universel", comment il est "un renversement de la déclaration d'égalité en son contraire" comment il "se donne comme prétention critiquable à la validité". Si c'est le cas, il faut établir derechef un lien de contenu entre 1789 et l'holocauste ! Les camps seraient-ils une actualisation du "potentiel dominationnel propre à" la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen ? De façon moins dramatique, quid de la chaîne taylorienne ? Y-a-t-il un sens à dire qu'en tant que telle, en tant que séparation absolue entre ceux qui exécutent et ceux qui conçoivent, contrôlent et possèdent, en tant que soumission des uns et domination des autres, elle se pose d'une quelconque manière "dans les termes" de la libre et égale contractualité ?

A ce point de votre réflexion, on voit l'optimisme théorique qui fonde votre conception de la métastructure comme uniquement égale-contractuelle... se renverser en son contraire : il rend proprement odieux le contrat ! Faute d'introduire la domination dès le moment métastructurel comme logique distincte, largement antagonique et donc non réductible à celle de la contractualité vous confiez à cette dernière le fardeau écrasant de prendre seule à sa charge la totalité des aspects de la modernité y compris dans ce qu'elle a de pire. Si la totalité de ce qu'a produit la modernité doit se poser nécessairement "dans les termes" du contrat, il en résulte deux conséquences aussi tragiques l'une que l'autre : 1) au plan théorique, des pans entiers du monde moderne deviennent incompréhensibles tant il paraît évident qu'ils sont, dans leur substance, im-pensables "à partir" de la déclaration d'éga-liberté, 2) au plan politique on risque de tomber dans la bêtise post-moderniste pour qui, la modernité ayant produit le pire malgré sa prétention à produire le meilleur, tout se vaudrait finalement et les questions que posait la modernité, ainsi que les réponses qu'elle y apportait, seraient aujourd'hui définitivement dépassées et sans objet.

Il est hors de doute que telle n'est évidemment pas votre visée. Il n'en reste pas moins que la thèse du "renversement" dialectique ne parvient pas à poser convenablement la question des rapports de l'éga-liberté et de la domination à l'époque moderne. Postuler l'antériorité (logique) de la première, sous forme de "métastructure", alors même que toutes les sociétés modernes, sans exception aucune, ont été et sont des sociétés fortement clivées, où la domination des uns sur tous les autres est le principe structurant dominant (sans être le seul, il est vrai), cette position donc, outre son parti pris d'optimisme théorique, me semble conduire à la fois à une mauvaise caractérisation et à une sous-estimation de la domination. En particulier, dans la perspective qui est la vôtre, il devient très difficile de concevoir comment, dans l'interaction permanente et multiforme de la contractualité et de la domination, cette dernière réussit à utiliser à ses fins son opposé, non pas du tout en la "retournant en son contraire", mais en la subvertissant pour l'instituer comme dimension de la domination. Ce qui ne signifie aucunement que la domination se pose "dans les termes" de l'éga-liberté mais tout au contraire que celle-ci, face inéliminable de la modernité, doit se plier aux déterminations de celle-là ; configuration qui a toujours été précisément un trait constitutif des sociétés modernes : on n'y a jamais vu d'éga-liberté, en tant que fait social, en tant qu'incarnée par des groupes sociaux significatifs, qui, d'une manière ou d'une autre, plus ou moins, n'ait été contrainte d'accepter les "termes", i.e. les conditions, de la domination.

Le paradoxe qui ouvre votre livre est le suivant : ce sont les structures de classe qui "posent" leur opposé, l'éga-liberté, en tant que celle-ci est leur "présupposé". Mais cela ne semble pas, pour vous, avoir de conséquence sur la substance même de l'éga-liberté : celle-ci, malgré le "renversement" qu'elle subit, perdure dans son être sans souffrir de modifications de contenu et l'éga-liberté que proclament les structures de classe serait bien la même que l'éga-liberté de la "parole" initiale. J'avoue que ce grand classique dialectique de la "position par l'opposé" me laisse toujours rêveur. "Mon" paradoxe est tout différent : à l'époque moderne, la domination ne peut pas faire l'impasse sur l'éga-liberté qui existe en dehors d'elle comme son opposé, comme l'autre "moitié" de la modernité ; aussi doit-elle pour se conserver comme domination, l'utiliser à des fins dominatoires et y réussit à chaque fois qu'elle parvient à la nier comme éga-liberté dans l'acte même où elle la "proclame". Auquel cas cette éga-liberté là n'est plus la même éga-liberté que celle du pacte social initial "proclamant" comme signification imaginaire radicale la possibilité et la nécessité de l'autonomie individuelle et collective. Par exemple, la liberté, l'égal accès de tous à la jouissance et à la réalisation de soi, que prétend faire être, ici et maintenant, l'actuelle société de consommation, ne sont pas la même liberté, la même jouissance, la même réalisation que celles exaltées par Rousseau ou Marx, "proclamateurs" de pactes modernes s'il en est. Et le capitalisme contemporain façonne à chaque instant son propre type d'humain "libre" et "autonome" : le "bon" consommateur capable d'exprimer des besoins nombreux et variés, de se tenir informé, de comparer, d'accueillir avec faveur le nouveau et de ne pas s'attacher inutilement à l'ancien. Dans ce cas comme dans bien d'autres la domination se sert de son opposé pour se renforcer comme domination et par-là en modifie le contenu.

Or, dans votre ouvrage, on a toujours l'impression que la domination est constamment en position seconde et défensive : seconde en ce qu'elle ne serait pensable que "dans les termes" de l'éga-liberté, sur la défensive puisqu'elle vivrait en permanence dans la crainte de l' "imminence" d'un resurgissement de la "parole" initiale. Il me semble que l'inverse est au moins autant vrai : la domination moderne est tout à fait en mesure de subjuguer l'éga-liberté et de la transformer en mode de la domination elle-même (i.e. d'en modifier le contenu et la visée).

Cette constatation d'ordre théorique retentit bien évidemment sur l'ordre politique : la critique de la domination au nom de l'éga-liberté doit être en même temps et constamment autocritique visant à ce que la critique ne soit pas elle-même contaminée par la domination, que celle-ci ne se perpétue pas dans les mots d'ordre de celle-là, qu'elle ne s'insinue pas dans la proclamation même de la liberté. Et ce danger n'est pas du tout de pure forme : il n'est que de voir comment le mouvement ouvrier dans ses courants majoritaires a participé, au même titre et dans les mêmes termes que la tradition libérale-capitaliste, à la célébration a-critique de la science et de la technique, à l'exaltation de l'économie et du travail comme lieu cardinal de l'humanité, à la promotion de l'ensemble comme promesse de libération humaine dans une abondance partagée. Tout cela n'étant rien d'autre que le socle idéologique de ce produit si typique de la modernité en ce qu'il essaie d'en réconcilier les deux faces : le "progressisme". Et on ne saurait nier que cette constellation de significations "libératrices" qu'ont adoptées les représentants politiques des dominés et où l'exaltation de l'éga-liberté se place sur le terrain même (vous diriez : "dans les termes") de l'exaltation de la domination du monde par la rationalité instrumentale (libération et abondance pour tous par et dans le progrès de la techno-science, par et dans l'économie et le travail...) a au moins autant aidé toutes les dominations modernes qu'elle ne les a menacées. Le "progressisme" étant, au-delà de contextes et de visées évidemment très éloignées, un élément essentiel à la société qui a produit Henry Ford et Taylor qu'à celle qui a produit Staline. Cet exemple rend compte de ce fait, incontestable à mes yeux, que la domination peut être le présupposé-posé de (par) l'égalité-liberté-contractualité tout autant que celle-ci peut être le présupposé-posé de (par) celle-là. Rien n'empêche que ce soit l'éga-liberté qui se donne "dans les termes" de la domination rationnelle-instrumentale, "à partir d'elle", que, donc, l'éga-liberté "pose" la domination dans le moment même où elle se "déclare". La coexistence obligée des deux articles de la "proclamation" moderne admet des configurations variées où chaque terme peut se trouver dans une gamme de positions non prescrite d'avance par rapport à son "opposé". La relation, précisément parce que ses deux termes sont distincts bien qu'unis, n'est jamais ni définie une fois pour toute ni à sens unique comme le voudrait votre thèse du "renversement en son contraire" où c'est toujours nécessairement la déclaration d'éga-liberté qui "se retourne" en domination et où celle-ci, toujours, "pose" celle-là. Rien, au plan théorique, n'interdit la permutation des termes.

Et au plan historique-pratique, qu'a été au bout du compte la séquence russo-soviétique des années 1917-1939, sinon une immense déclaration-proclamation d'éga-liberté qui, pourtant, a "posé" la domination moderne dans une de ses formes les plus féroces ? Je dis bien "qui a posé la domination" et non pas "qui s'est renversé en domination" tant il apparaît évident (aujourd'hui du moins) que le léninisme avec son exaltation du parti d'avant-garde comme élite révolutionnaire, sa conception du pouvoir libérateur du prolétariat comme dictature, son acceptation du trust capitaliste comme base et modèle de l'organisation du travail dans l'entreprise socialiste, "présupposait-posait" la domination au coeur même de la substance libératoire de son projet si puissamment "déclaratif".

Relire l'histoire du mouvement ouvrier, du socialisme et du communisme "réels" dans cette perspective de "position-présupposition" de la domination par et dans la proclamation d'éga-liberté me semble indispensable. Cela vaut tout autant pour l'évaluation de l'oeuvre de Marx. Avec tous mes remerciements pour l'obligation de penser dont chacun de vos livres fournit l'occasion. Sincères salutations.

 

 

Jacques Bidet, Réponse à Patrick Braibant

 

 Patrick Braibant soulève un grand nombre de questions, et répondre à toutes exigerait un travail considérable. Je me limiterai donc à quelques points principaux.

 

Sur le I. Le " renversement en son contraire "

Patrick Braibant avance que je place au commencement " tous les bons côtés ". Il y aurait ainsi de ma part un choix arbitraire, et qui place irréversiblement ce " bon côté " au premier plan, et " les mauvais côtés " dans sa " dépendance ". C'est-à-dire, finalement, comme subalternes. Une vision idyllique serait ainsi induite, qui ne pourrait être corrigée qu'en plaçant, au début tout à la fois, le " bon " et le " mauvais " côté, pour reprendre des termes qui ne sont pas les miens, sur un pied d'égalité épistémologique. En ce sens, Patrick Braibant propose d'intégrer la domination à la métastructure.

Ce type d'objection m'a déjà était faite, notamment par André Tosel, à propos de mon livre antérieur, Théorie de la modernité. On trouvera au § 412 B d'autres " objections " dans le même sens, auxquelles je tente de répondre. Je ne doute cependant pas que la difficulté revienne encore régulièrement, quoique j'aie, dans Théorie générale, tenté de la prévenir, tant la démarche que je propose heurte non seulement le sens commun, mais aussi de respectables traditions théoriques. Contrairement à Hobbes, en effet, et à beaucoup qui suivent cette voie, je pars pas de la contradiction et du conflit pour montrer comment une harmonie peut ou pourrait s'instaurer, ou s'instaure. Le conflit est bien au centre, mais il n'est pensable dans sa forme spécifiquement moderne qu'à partir de la position de non conflictualité (de " contractualité " -liberté, égalité, rationalité, de discursivité, d'équimondanité). Cette position ne peut pas être en même temps celle de la " raison instrumentale ".

En un sens, je commence comme Rousseau : " écartons tous les faits ", et voyons ce qui ne peut pas ne pas être déclaré dans le monde moderne (et par quoi il y a modernité). Je tente de montrer que c'est aussi ainsi que Marx lui-même commence dans Le Capital. Evidemment toute une interprétation de la construction marxienne est ici en jeu. Je m'en explique dans les annexes. L'égalité et la liberté des rapports marchands vient nécessairement en premier, à la Section I. C'est seulement " à partir de " ce rapport initial (proclamé : tout est échange et liberté) que peut être formulée la théorie des rapports modernes de classes (Section III). Une part de mon travail consiste montrer la nécessité d'élargir cette problématique, d'élucider ses présupposés dialectiques. Mais la " domination " ne peut être en ce sens déclarée. Il est déclaré qu'elle est abolie. Ce qui est une déclaration de " contractualité ".

Quand je montre que cette contractualité (interindividuelle/centrale) comporte les éléments mêmes de la domination, ou que les " médiations " sont les facteurs modernes de classe, je ne fais pas de ceux-ci quelque chose de sublaterne ou de second. Car je montre comment la métastructure n'est jamais " posée " (déclarée, affichée comme ordre de droit) que dans les conditions de la structure, dans les rapports modernes de classe). Unité dialectique du " à partir de " et du " en référence à ". Car la métastructure n'est pas à comprendre comme un " fondement " à partir duquel est donnée la structure, mais seulement une référence à partir de laquelle un ordre contraire se donne à voir. Référence : déclaration, allégation, promesse.

Ce qui me semble par contre essentiel, c'est que se trouve conjointe une position de " rationalité ", objet de mon chapitre I. En ce sens, j'évite le terme d'égaliberté proposé par Etienne Balibar dans un contexte théorique différent (et que j'avais cru devoir reprendre dans Théorie de la modernité, mais cela a été source de confusions). Il me paraît en effet essentiel d'établir l'homologie du rationnel et du raisonnable dans l'unité de la position métastructurelle.

 

Je dois ajouter, concernant la fin du point I, que la théorie du renversement n'est pas exposée au § 411, et qu'il n'est donc pas étonnant que l'on ne l'y trouve pas. Ce § n'est encore qu'un moment d'élucidation préalable, qui envisage le " potentiel " dominationnel. Il engage une critique du marché, de l'organisation et de l'association, mais il ne formule pas le schéma du procès de renversement en tant qu'il induit le rapport de classes, ou structurel. Il ne peut donc rendre totalement raison de lui-même et garde ce caractère encore " indéterminé ", souligné par Patrick Braibant.

C'est le § 412B qui propose la formulation théorique du renversement, et qui constitue, en un sens, le point pivot de tout l'exposé.

 

Il y aurait d'autres points à mentionner.

" Contractualité " ne renvoie pas spécifiquement à marché. Voir au glossaire.

Je traite effectivement le marché pour un rapport de production, c'est-à-dire non seulement comme rapport d'échange.

 

Sur le point II : contractualité et domination

 

1/ " Optimisme théorique discutable ".

Je me suis expliqué ci-dessus : pourquoi l'exposé de la domination moderne ne peut venir qu'en second. Ce n'est pas là une question didactique (visant à la clarté de l'exposé), ni rhétorique (convaincre en partant des illusions communes), ni politique (chercher ce sur quoi il faut insister), mais théorique. Je m'en explique d'un bout à l'autre du livre. Ce qui vient en premier n'a pas plus d'importance ni de réalité (il en a, en un sens, moins). Mais la démarche qui commence par le conflit ne peut reprendre qu'une variante de philosophie kantienne de l'histoire, qui place l'universel au terme. Je m'en explique dans un article du N° 24 d'Actuel Marx, consacré à Bourdieu. Cela ne me semble pas théoriquement tenable. En ce sens, je ne suis pas " optimiste ".

Ce qui est déclaré et vient en premier est " toujours déjà " transformé en son contraire. Tout aussi premier dans le temps.

 

2/ " la formidable explosion de la techno-science "

Attendez d'en venir au Livre II, qui est entièrement consacrée à la structure et au système, donc à des rapports de domination sur les hommes. Voir aussi la section " écologie ". La techno-science n'est, il est vrai, ici, étudiée que comme rapport social, comme moment de l'histoire des " forces productives ", comme principe de révolution structurel et systémique.

 

3/ Le " bifacial "

On a évidemment le droit de reprendre ce terme, auquel j'ai donné un emploi défini (voir glossaire) pour désigner autre chose. Mais, pour la clarté du débat, mieux vaudrait en choisir un autre. Patrick Braibant part en effet, me semble-t-il, sur une tout autre matrice analytique, évidemment incompatible avec celle que j'avance. De même pour l'emploi fait de " antinomie de la modernité ". Il me semble que les éléments contradictoires que Patrick Braibant attend de la métastructure ne sont repérables qu'aux niveaux structurels et systémiques. La métastructure est foncièrement dénégatrice, mais seule l'analyse structurelle-systémique peut établir ce point.

 

Sur le point III : deux logiques opposées

1/ Locke

Il est vrai que chez Locke le contrat n'est pas fondateur. Je suis d'accord avec Patrick Braibant sur ce point. Je le dis, du reste, quelque part : en ce sens Locke est " moins moderne " que Hobbes ou Rousseau. Il reste qu'il se croit tenu de " déduire ", de légitimer l'inégalité à partir d'une égalité première, au sens où le monde est d'abord (également) à tous. On peut naturellement critiquer sa " déduction ". Mais la nécessité d'une telle procédure, que l'on retrouve chez Rawls, est une contrainte spécifiquement moderne, qui fait corps avec une problématique contractualiste au sens large, c'est-à-dire rigoureux. Le " fait de nature " dont il part est un " fait de raison ". Il va de l'égalité à l'inégalité. Il croit établir la légitimité de l'inégalité (capitaliste, si on lit le texte de près). Et il appelle enfin les " propriétaires " (ne le seraient-ils que de leur propre personne) à constituer un pacte de défense de cet ordre " naturel-rationnel ".

Mais cela n'est pas proprement " déclarable ", sinon dans la forme où il est communément avancé que nous serions tous d'accord pour la transformation de l'égalité en inégalité déterminée. Par définition, les droits sont toujours déclarés " égaux ". Les inégalités sont censées découler d'un ordre sur lequel nous sommes librement-également d'accord. Car la démocratie est " censément " (voir ce mot au glossaire) la faculté d'établir un ordre par accord mutuel. Tout cela, bien sûr au plan de la déclaration-fiction métastructurelle, avec le statut dialectique de réalité qui est le sien : de telles choses viennent à se produire dans la lutte des classes.

 

2/ Sur le " nombre " fini " des droits et devoirs, sur l'infinité de l'appropriation déclarable2/ Sur le " nombre " fini " des droits et devoirs, sur l'infinité de l'appropriation déclarable. Je ne vois pas bien.

 

3/ Sur les " conséquences politiques ".

Patrick Braibant me reproche d'expliquer Auschwitz par l'universel. Je tente, il est vrai, d'expliquer le système moderne du monde par la structure moderne de classe, comme renversement de la métastructure. Plus de précisions au § 614.

Sur les paradoxes considérés à la fin. Je trouve intéressante la formulation de Patrick Braibant. Il faut en effet étudier le mouvement dialectique des " contraires ". Je tente pour ma part de le faire par une démarche circulaire, qui ramène au terme (Livre III) la déclaration initiale (Livre I), mais dans le contexte des rapports structurels et systémiques (Livre II). La politique, objet du Livre III, n'est donc pas la reprise de la proclamation. Elle est fondée comme lutte en même temps que parole.

 

 

Réponse de Patrick Braibant à la réponse de Jacques Bidet.

 

A) Encore et toujours à propos du "renversement en son contraire"

Jacques Bidet réitère ce qui figure dans son livre et que, je le rassure, le lecteur perçoit très bien d'emblée : la métastructure, premier moment de l'exposé, "n'a pas plus d'importance ni de réalité" que la structure ou "les facteurs modernes de classes" qui la permettent, lesquels ne sont pas "quelque chose de subalterne ou de second". Bref, "ce qui vient en premier est "toujours déjà" transformé en son contraire [qui est]tout aussi premier dans le temps".

Jacques Bidet postule donc une simultanéité de la métastructure et de la structure. Or, c'est précisément cela que la thèse du "renversement en son contraire" rend problématique pour ne pas dire impossible. Car enfin si la liberté, l'égalité, la contractualité sont "toujours déjà transformées en [leur] contraire", à quoi sert le concept de tranformation ? Si la métastructure est "toujours déjà renversée", il n'y a en réalité pas de renversement du tout. Jacques Bidet est pris au piège des mots qu'il utilise : quoiqu'il dise et objecte les verbes "transformer", "renverser" "retourner" dénient la simultanéité non pas seulement en ce qu'ils connotent mais bel et bien en ce qu'ils dénotent l'idée d'un "avant" et d'un "après", d'une diachronie et non d'une synchronie. Un "renversement" ne peut pas être autre chose que le passage d'un état premier, "non renversé", à un état deuxième, "renversé", distinct du premier et où celui-ci n'existe plus ou du moins n'existe plus comme état premier mais comme autre chose, son contraire justement. L'état deuxième a fait nécessairement disparaître l'état premier en le renversant. La simultanéité est impossible à formuler à l'aide de verbes qui tous expriment la succession dans le temps.

On ne peut faire l'impasse sur le sens des mots qu'on emploie. L'expression "toujours déjà transformé" n'est, à mes yeux, qu'une pure figure rhétorique à laquelle on ne saurait accorder aucun contenu de sens et qu'on peut encore moins ériger en catégorie fondatrice d'une théorie de la modernité. Et je persiste à dire que l'ordre "dialectique" ou "circulaire" de l'exposé, qui rend nécessaire le recours à la figure du "renversement", est empreint d'optimisme théorique : la fin (Livre III) est "socialiste" et "communiste" parce que le début (Livre I) est "libre, égal et contractuel". La "circularité" dont parle Jacques Bidet n'est pas tant celle du cours de sa démonstration que celle du réel et de son devenir eux-mêmes tels qu'il les appréhende.

Pour rendre compte de la simultanéité, dans les sociétés modernes, de la proclamation de liberté, égalité, contractualité d'une part et de la prégnance de la domination d'autre part, je continue de penser qu'il est préférable de recourir à la notion d'unité contradictoire, laquelle inclut à la fois la synchronie des deux termes opposés, la tension et la complexité de leurs rapports réciproques et appelle immédiatement le plan de la politique, la contradiction ouvrant immanquablement vers le champ de la lutte mais d'une lutte dont l'issue est totalement impossible à déterminer, et donc à fonder, par le moyens d'une théorie, i.e. d'une (dé)monstration à visée scientifique, de la société. La société juste que nous cherchons et la politique qui pourrait nous y mener sont in-fondables scientifiquement parce que les fondements du social et de son devenir (l'historique) ne sont jamais "rationnels" donc jamais "déductibles", même si toute société ne "fonctionne" que si un forte cohérence interne, des répétitions, des récurrences la font se tenir et perdurer, permettant qu'il soit quand même possible de tenir un discours articulé sur elle. C'est là, je pense, le point sur lequel Jacques Bidet sera le plus en désaccord.

 

Par ailleurs son argument selon lequel le fait de commencer l'exposé par le conflit et le contradictoire "ne peut que reprendre la philosophie kantienne de l'histoire, qui place l'universel au terme", cet argument donc est un peu surprenant. En ce qui me concerne je ne parle d'universel ("tous libres et égaux") que comme signification (et donc pratique) sociale- historique "inventée" par l'Occident moderne et à ce titre forcément présente d'une manière ou d'une autre, pour ainsi dire, du début à la fin et partout, y compris dans le discours et la pratique de la domination. Si philosophie de l'histoire il y a, ce serait plutôt du côté de la circularité bidetienne (de l'universel "présupposé" de la métastructure à l'universel réalisé du communisme en passant par l'universel "renversé" des structures) qu'il faudrait la chercher. L'histoire des hommes n'est ni circulaire, ni linéaire, ni sinusoïdale ou quoique ce soit d'autre qui puisse l'assimiler à une flèche, i.e. à une succession de points orientée.

 

B) "En partant de", "en référence à"B) "En partant de", "en référence à".

J'avais suggéré que la notion de "renversement en son contraire" pouvait s'interpréter différemment selon que l'on donnait le sens de "en partant de" ou au contraire de "en référence à" à la locution "à partir de" dont se sert le plus souvent Jacques Bidet pour exprimer le "passage" de la métastructure à la structure.

Sa réponse est claire, il faut choisir "en référence à" : "la métastructure [est à comprendre] seulement [comme] une référence à partir de laquelle un ordre contraire se donne à voir. Référence : déclaration, allégation, promesse". Fort bien ! Je suis tout prés d'adhérer à cette formulation. Mais alors quid du "renversement en son contraire" ? Car il est bien clair que si la domination se donne à voir "en référence à" l'égalité-liberté-contractualité, le rapport de l'une aux autres n'est absolument pas de "transformation". L'ordre de la "référence" n'est pas celui du "renversement". La "référence" suppose la non-identité ou l'extériorité des termes mis en rapport, le "renversement" et la "transformation" dénotent au contraire la permanence du même sous des états successifs et donc l'impossibilité d'une co-existence, d'une simultanéité de ces derniers. "Référence" et "renversement" ne parlent pas de la même chose.

C) A propos du caractère "non déclaratoire" de la domination moderne.

Dans sa réponse Jacques Bidet répète à plusieurs reprises que la domination ne peut en aucun cas prendre, dans la modernité, la forme "déclaratoire". C'est pour moi une évidence absolue. Je ne comprends pas qu'il m'impute l'opinion inverse. S'il est vrai que j'affirme que la "déclaration" moderne comporte un "article 2" dominatoire, je le fais uniquement par jeu de mots pour me placer sur le terrain sémantique de l'auteur que je commente et par clin d'oeil à la forme des grandes déclarations des droits modernes. Je m'en explique d'ailleurs très clairement dans l'introduction du point III où j'affirme textuellement que cet "article 2" se place, je me cite, "sur un tout autre terrain que celui de l' "entente discursive" et de la "parole" qui fonde le contrat de l' "article premier" ".

Je crois que ce passage sans ambiguïté a échappé à Jacques Bidet. C'est sans doute pourquoi il "ne voit pas bien", dans ce point III, le sens de l'opposition que j'établis entre le caractère toujours fini des droits modernes et l'infinitude tendancielle de l'appropriation des moyens de la rationalité dans la même modernité. Or cette opposition est justement à mes yeux ce qui rend impossible la thèse du "renversement en son contraire".

Je lui demande de bien relire ce point III où je tente de montrer que ce que j'appelle les deux faces de la modernité se situent sur deux plans tout à fait distincts de sa réalité et que par-là la thèse du "renversement en son contraire" de l'une en l'autre se heurte à une impossibilité. L'opposition si forte que Jacques Bidet établit entre le déclaratoire de la métastructure et le non déclaratoire de la domination n'est pas seulement une question de cohérence (on ne saurait "déclarer" la domination alors même qu'on proclame la liberté). Il s'agit d'une différence d'essence. Il est dans la nature même de la domination moderne d'être non déclaratoire tout autant qu'il est dans la nature même de l'égalité-liberté-contractualité d'être déclaratoire. Et cette différence radicale empêche que le déclaratoire de la métastructure puisse d'une quelconque façon "se transformer", "se renverser" ou "se retourner" en le non déclaratoire de la domination

 

 

Réponse de Patrick Braibant à la réponse de Jacques Bidet.

 

Réponse de Jacques Bidet à la réponse de Patrick Braibant (10 avril 2000).

Je remercie Patrick Braibant et le prie d'excuser mon retard. Malgré internet, nous communiquons à la vitesse des chevaux de poste, ... croulant sous trop de communication.

Le langage de la philosophie et de la théorie sociale est fait de métaphores. Topiques : intériorité/extériorité, transcendance/immanence, dépassement, refoulement. Temporelles : régression, renversement, retournement, origine. Là où il n'y a ni haut ni bs, ni avant ni après. Si ce signifiant n'induit pas de signifié conceptuel, on est évidemment dans la " rhétorique ", comme dit Patrick Braibant.

Je ne crois pas engager de propos particulièrement " optimiste ", ni rien qui relève de l'état d'âme en général. On ne peut dire que le début du Livre I, est " libre, égal et contractuel " (ce qui n'est du reste pas un citation, je dis " libre, égal et rationnel ") : il est seulement " déclaration de liberté-égalité et rationalité ". A la fin, il y a l'exigible.

Je ne suis pas en désaccord avec l'idée de Patrick Braibant d'une " unité contradictoire ". Je l'exprime au § 412B, pivot de l'ouvrage.

Je n'ai rien contre une " philosophie de l'histoire ", mais je critique ici spécifiquement la " philosophie de l'histoire kantienne ".

Je trouve intéressante la réflexion de Patrick Braibant sur le fait que la métastructure ne soit qu'une " référence ". J'ajoute seulement que la métastructure possède, en tant que référence officielle incontournable, un statut d'ontologie sociale. Elle n'est pas seulement flatus vocis : elle possède des effets réels, au sens où elle ouvre un champ spécifique de possibles. Elle est déclaration contractuelle. Et les facteurs-de-classe sont précisément les médiations contractuelles (contractualité interindividuelle et centrale, avec leur corollaires, le marché et l'organisation). C'est en cela que l'on parle de " renversement " : la domination n'est pas sur un " tout autre terrain " que la contractualité. Elle n'est analytiquement intelligible que comme le retournement de sa forme même de celle-ci. Unité des contraires.

 



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