Le capitalisme postmoderne

                                        par Michel Vakaloulis 

Collection Actuel Marx Confrontation, PUF, 230 pages, 19.50 €uros.

février 2001


L’objectif de ce livre est de penser le nouveau cours du capitalisme. A partir d’un recadrage théorique du débat entre néo-modernes et post-modernes, l’analyse porte sur le statut de la modernisation capitaliste, ses formes et ses représentations. Les stratégies de modernisation flexible mises en œuvre au cours des vingt dernières années par les forces dominantes ont bouleversé l’économie et la socialité de l’après-guerre : instauration de nouvelles règles de régulation économique, célébration du marché comme élément-pivot des systèmes démocratiques, globalisation de la concurrence capitaliste, « déclin » des valeurs et des attitudes collectives au profit d’un individualisme concurrentiel.

L’enjeu principal de ces stratégies est la consolidation d’un nouveau bloc historique de domination de classe, en rupture avec la période fordiste. Il s’agit d’impulser la  nouvelle économie de la flexibilité, de neutraliser l’antagonisme social, de naturaliser la reconstruction post-moderne du rapport capitaliste. Le salariat se trouve au centre de ce tourbillon. La crise redistribue les cartes, aiguise la concurrence, redessine les équilibres et les compromis entre les forces adverses. L’ancien n’est plus reconductible alors que le nouveau demeure incertain. Des défis sont à relever, des défauts sont à craindre.

La modernisation capitaliste du monde est-elle inéluctable ? La reprise du projet d’émancipation sociale est-elle toujours plausible ? La critique du capitalisme post-moderne menée par l’auteur de ce livre est animée par le souci méthodologique de rendre visibles les nouvelles virtualités pour les luttes des dominé(e)s.

 

 

Michel Vakaloulis, 39 ans, économiste de formation, diplômée en science politique, docteur en philosophie est maître de conférences à l’Université de Paris VIII Saint-Denis.

 


 

Introduction  

Première Partie : La modernité : projet épuisé ou horizon indépassable

Chapitre I : La nébuleuse de la modernité

Chapitre II : Le continent post-moderne

Chapitre III : Modernité versus condition post-moderne

Deuxième Partie : Crise et modernisation du rapport capitaliste

Chapitre IV : « Modernisation ou décadence » : comment se débarrasser des « scories sociales » du fordisme
Chapitre V : L’espace social fordiste : lignes de montage et lignes de résistances
Chapitre VI : L’ère de l’accumulation flexible

Chapitre VII : Vers une société « informationnelle » ?
Chapitre VIII : Mythes et réalités du retrait des classes

Chapitre IX : État social et globalisation

Troisième Partie : La restructuration des représentations sociales

Chapitre X : Politiques de l’idéologie

Chapitre XI : Le marché et son espace

Chapitre XII : L’entreprise en mouvement

Chapitre XIII : L’individualisme post-moderne

Note de conclusion

 

Bibliographie


 

Introduction

A l’orée du troisième millénaire la question se pose de savoir si nous sommes toujours « modernes » ou irrémédiablement propulsés, au gré des circonstances que l’on ne parvient plus à maîtriser collectivement, dans l’univers aveuglant de la « post-modernité ». La modernisation capitaliste des rapports sociaux représente-elle le destin des sociétés développées à court de perspectives historiques ? La reprise du projet de transformation radicale du capitalisme contemporain est-elle une chimère étant donné l’étiolement des utopies progressistes de la modernité ?

Ces interrogations font système. Tel est le parti pris de notre étude. Modernité, modernisation, dynamiques politiques de la non-domination sont des dimensions constitutives d’une configuration sociale qu’il s’agit de penser dans ses métamorphoses actuelles. Dans ses persistances comme dans ses bouleversements. Et de les penser concrètement, en traitant un ordre spécifique de problèmes qui, d’ordinaire, se présentent morcelés en une multitude d’études de cas, d’analyses thématiques, d’approches disciplinaires. Tout en assumant que le cheminement sociologique vers le concret requiert un travail proprement conceptuel sur l’objet de l’investigation.

Quelques éclaircissements sur les objectifs du présent livre pourraient intéresser le lecteur. Notre étude est la version en partie refondée d’une thèse de doctorat en philosophie soutenue en 1994 à l’Université de Paris X-Nanterre sous la direction du professeur Georges Labica *. Le jury de thèse comprenait également les professeurs Étienne Balibar, Jacques Bidet, Fredric Jameson et Jean-Marie Vincent. Le projet initial de la recherche avait comme idée directrice l’examen critique des idéologies de la modernisation capitaliste qui se sont massivement affirmées au cours des années 1980. La démarche reposait sur une double perspective. D’une part, trouver en quoi ces idéologies désignent, sur le mode affirmatif, certains aspects de la restructuration des rapports sociaux du capitalisme avancé, tout en puisant, par un effet de boucle discursif, dans cette réalité même leurs conditions de possibilité et leur rendement symbolique. D’autre part, analyser comment les « conditions réelles de la vie revêtent peu à peu une forme éthérée » (Karl Marx), comment la vie sociale sécrète sans cesse de l’idéologie « non pas comme une aberration ou une excroissance contingente de l’Histoire mais comme une structure essentielle à la vie historique des sociétés » (Louis Althusser).

Il s’agissait en effet d’étudier le caractère réel des idéologies de la modernisation du rapport social capitaliste en s’inscrivant en faux contre une acception de l’idéologie conçue comme pure idéalité ou « reflet » aveuglant des processus réels. Autant dire que le terrain de la critique des idéologies où le commentateur avisé dénonce la « naïveté » caractéristique de toute formation idéologique (l’oubli de sa provenance et la méconnaissance de l’écart entre le réel et sa projection symbolique) devrait être abandonné. En revanche, il s’avérait nécessaire de jeter une lumière nouvelle sur les dispositifs et les pratiques qui structurent à présent la matérialité de l’idéologique et déterminent la distribution de ses différents motifs et thèmes dans la configuration symbolique d’ensemble.

Néanmoins, ce « changement de terrain » ne saurait laisser intact l’objet de la thématisation initiale et ses dimensions analytiques. En effet, pour établir un rapport productif avec la critique des idéologies de la modernisation capitaliste, il convient d’appréhender dans leur totalité structurée et structurante les figures qui définissent le capitalisme contemporain, sa puissance et ses limites. De dégager les tendances lourdes à l’œuvre mais également les principales inflexions dans le cours de l’accumulation du capital. De mettre en évidence l’orientation commune à toute une série de changements sociaux dont l’articulation historique et sociologique fait ordinairement défaut, lorsqu’elle n’est pas délibérément placée, par décision de méthode, hors du champ de l’investigation savante.

Le programme de recherche ainsi défini rompt avec le champ étroit de la critique des idéologies (le « dévoilement » des opérations de mystification idéologique). Il présuppose une stratégie conceptuelle au croisement de plusieurs territorialités disciplinaires, une réflexion théorique inscrite dans l’histoire vivante qui vise à contribuer au démontage critique des rapports dominants du capitalisme avancé. Il implique de repérer certaines évolutions mal identifiées dont la conjonction semble faire époque, de les nommer en évitant les vocables incertains ou les labels de saison, de les problématiser en partant de plusieurs interrogations enchevêtrées. Et de le faire en dépit de l’état fragmentaire des recherches disponibles en la matière, tout en préservant un cadre heuristique cohérent et distinct : le bouleversement sociétal qui caractérise la phase contemporaine de la modernité capitaliste. Pour ne rester qu’à un seul exemple, il importe de comprendre comment le mouvement du capital, alors qu’il n’a de cesse d’accumuler sur une échelle élargie les présupposés objectifs de la société de classe, tend parallèlement à supprimer le salariat dans son immédiateté laborale, dans son expérience partagée, dans sa vivacité anthropologique.

L’objectif central de notre contribution est de théoriser la « modernisation post-moderne » des rapports sociaux dominants dans la double perspective d’une anatomie des transformations actuelles du capitalisme et d’une critique de la conceptualité « post-moderne » qui accompagne cette modernisation. C’est sur cette base que le diagnostic de la phase contemporaine de la modernité est envisageable. Nous proposons d’appeler cette phase modernité capitaliste avancée. En tant que configuration globale, elle caractérise la troisième transition capitaliste, celle du « post-moderne » qui survient après la période de la libre concurrence et le stade impérialiste.

Selon notre approche, la radicalisation des tendances fondamentales de la modernisation sociale, loin de signifier la « fin de la modernité » et l’essoufflement de ses orientations significatives, connoterait plutôt l’émergence d’un capitalisme post-moderne. Historiquement, celui-ci renvoie à un processus social total lié à la crise de la « civilisation fordiste ». Analytiquement, il représente un concept-horizon qui permet de dénommer une série d’évolutions convergentes qui s’affirment avec force au sein des formations sociales avancées. Sans négliger les éléments de stabilité systémique de la phase actuelle, l’analyse du capitalisme post-moderne vise parallèlement à faire apparaître les nouvelles figures de l’antagonisme social et les potentialités de l’action collective des dominés, potentialités certes entravées mais d’ores et déjà réelles.

La période examinée va du milieu des années 1970 jusqu’à la fin des années 1990 et concerne les transformations majeures du rapport social au sein des pays développés. Il s’agit d’une période marquée par la rupture avec le mode de développement économique des « Trente Glorieuses », rupture qui est celle d’un ordre à la fois national (la croissance dans le respect relatif des grands équilibres) et international (bâti au sortir de la Seconde Guerre mondiale autour de deux piliers, le Système Monétaire International de Bretton-Woods et la libéralisation des échanges sous l’égide du GATT). Le premier choc pétrolier d’octobre 1973 marque symboliquement le début d’une crise structurelle (crise de la régulation fordiste) qui continue jusqu’à aujourd’hui.

Le caractère de cette crise n’est pas simplement « économique ». Et pour cause : c’est l’ensemble des politiques keynésiennes de relance de la demande, et partant, leur expression politique la plus avancée, le compromis social-démocrate en tant que mode de régulation des conflits sociaux, basé sur la multiplication des arrangements bilatéraux ou trilatéraux entre syndicats, patronat et État, qui sont désormais considérés comme inefficaces, voire comme responsables de la crise. Il s’opère à l’occasion une véritable révolution intellectuelle qui bouleverse le jeu et les représentations politiques, et qui contribue, compte tenu des « mutations de l’économie mondiale », à déconsidérer le rôle régulateur des politiques publiques de l’État national. C’est dans ce contexte qu’advient la crise des fonctions sociales du Welfare State.

La même période est caractérisée par la restauration culturelle du paradigme marchand qui s’impose désormais comme le vecteur civilisationnel de la modernisation néo-libérale. Au cours des années 1980, l’entreprise comme institution « communautaire » et lieu d’identification subjective de l’ensemble de ses agents devient un thème idéologique central. La promotion d’une nouvelle culture de l’individu généralise et banalise les comportements et les aspirations les plus novateurs des années 1960. L’espace intellectuel se transforme avec l’avènement d’une nouvelle formation discursive qui récuse les « Grands Récits » de l’émancipation humaine et accompagne, sur le plan de la confrontation symbolique, la mise en mouvement de la modernisation. Ce dispositif intellectuel, qui prend forme à la fin des années 1970 autour de la thématique de la « post-modernité », acquiert au fil de la décennie suivante un caractère plus opérationnel. Les idéologies de la modernisation flexible du travail salarié sont la cristallisation, du moins en partie, de cette tendance.

L’hypothèse centrale de notre étude est que l’utopie conquérante du capital a pleinement tenu ses promesses. Le capital s’est développé sur une échelle planétaire à travers un élan manifestement irrésistible. Il a réussi à subvertir les liens de socialité traditionnels, à subsumer les diverses forces qui lui faisait obstacle, à « rationaliser » selon le principe de la destruction créatrice la plupart des pratiques et des conduites humaines. Il est à l’heure actuelle conforté par l’épaisseur de sa durée historique et par son expansion globale et englobante.

Mais il convient de rappeler aussitôt que le capital n’est ni une « chose » ni un « tyran à abattre ». Il est un « rapport social entre personnes qui s’établit par l’intermédiaire des choses » (Karl Marx), rapport antagonique et productif qui structure le déploiement des figures sociales de la modernité. Le capital comme rapport social produisant les conditions réelles de la domination sur le travail en vue d’extorsion de survaleur constitue la force motrice de la modernité. Il se trouve à l’origine de ses limites historiques, de ses ruptures, de ses impasses. A l’origine, aussi, de l’obsession d’ubiquité, « vertu » quasi théologique de la modernité avancée. Critique du travail, critique du politique et critique de l’idéologie sont ici inséparables.

La posture assumée par l’auteur de ce livre n’épouse point celle de la tradition positiviste ou celle de l’objectivisme sociologique. A l’instar de Karl Marx et de Max Weber – cette conjonction n’ayant pour nous rien de paradoxal –, il s’agit de faire de la science sociale une discipline de combat, à la fois ambitieuse dans ses visées savantes et modeste dans l’appréciation des résultats obtenus. De contribuer à la critique sociologique de la modernité installée désormais dans son stade avancé, son nec plus ultra. D’en saisir les nouveautés sans négliger les persistances, d’étudier l’affirmation de l’inédit sans oublier les invariants structurels toujours à l’œuvre. Et partant, de se confronter à un faisceau de questions dont l’unité reste à établir. Cette tâche théorique est des plus urgentes. C’est une condition intellectuelle pour passer d’une contemplation compatissante des « victimes aux bouches muettes » à une politique de l’émancipation des dominé(e)s. C’est-à-dire à la construction collective des politiques de non-domination qui favorisent le développement de la liberté-puissance du plus grand nombre.


* Nous tenons à remercier Tony Andréani, Françoise Duchesne, René Mouriaux et Jean-Marie Vincent pour leur attentive lecture de notre texte et leurs suggestions critiques au cours des versions précédentes du livre.