Tribune de discussion


Marc Chiassaï à propos de l'article de Michael Löwy sur Mariategui, Actuel Marx N° 25.


Romantisme révolutionnaire, " réalisme socialiste " et surréalisme chez Aragon.

 

Dans son article " Marxisme et romantisme chez José Carlos Mariategui, Michael Löwy rappelle la dénonciation par le Komintern pour romantisme des positions Mariategui ainsi que l'analyse de ce dernier sur le rôle du surréalisme et les liens crées avec le romantisme.

Dans ce cadre il convient de se rappeler ce qu'Aragon écrivait en 1935 à propos du réalisme, du romantisme, du surréalisme et de leurs liens.

Le 5 juin 1935 Aragon déclarait sur le thème de "Hugo réaliste" :

"Les Châtiments, ce n'est pas simplement une oeuvre magistrale contre Napoléon III ou Hitler, c'est avant tout une merveilleuse leçon de réalisme dans la poésie, [...] c'est la préfiguration, dans la poésie, de ce que nos amis soviétiques ont appelé le réalisme socialiste. [...] Cependant, ce qui fait la valeur du réalisme des Châtiments-- poèmes qui prennent absolument toute leur force et leur racine dans la vie, dans la vie réelle-- c'est bien la conception telle que pouvait l'avoir Hugo [...] de la réalité même de la société dans laquelle il vivait. Dans l'U.R.S.S. [...] [Les écrivains] peuvent dire que leur rôle est véritablement de dire la vérité."

Au-delà du caractère dérisoire et tragique de cette affirmation à savoir la possibilité de dire la vérité en U.R.S.S. en 1935. Il s'agit, là, du fondement de ce qui va animer Aragon pendant toute sa vie : dire la vérité à partir de son fait national, qu'il s'agisse de Hugo ou de Rimbaud comme il l'avait souligné quelques pages auparavant. Ces références permettent d'établir un lien entre les deux exilés l'un se taisant après la défaite de la Commune de Paris, l'autre réclamant le retour des Communards bannis.

Dans "Réalisme socialiste et réalisme français", on peut lire : "Beaucoup de gens et particulièrement des écrivains confondent réalisme et peinture d'après nature (...) ils ne pensent pas comme moi, que le réalisme est avant tout une attitude d'esprit du romancier, qui est le résultat de sa conception du monde. Sans quoi, ils saisiraient que si sa conception du monde est socialiste, il est fort naturel d'appeler "réalisme socialiste" le réalisme de l'artiste que j'ai en vue. [...][Les] oeuvres [...] s'inscrivent dans le cadre d'une conception de l'art qui correspond à une conception particulière du monde [...]. L'oeuvre d'art est le résultat de cette lutte des éléments contradictoires d'un monde, d'une société dans un homme, des contradictions mêmes de cet homme."

Nous avons ici la vérité alliée au dépassement dialectique pour la transformation de la société par l'homme et l'art qu'il crée, alliance qui porte y compris sur l'interprétation : "Je crois en défendant le réalisme, servir cette cause là qui est celle de la vérité [...]. Le réalisme contient nécessairement une part d'interprétation de la réalité " Dans L'Exemple de Courbet Aragon ajoute un nouveau critère : "Courbet a rendu, cet alliage du grand art réaliste, de la réalité et du rêve." Aragon fait intervenir ici l'onirique avec toutes les conséquences que cela implique. De fait le concept s'élargit d'année en année, à la vérité s'ajoutant le fait national, l'interprétation de la réalité, la contradiction dialectique, le rêve, pour finir ainsi : "Le réalisme socialiste, tel que je l'entends, n'est pas nécessairement ce qu'ici on appelle ainsi." ici étant le P.C.F.. Dire la vérité est la constante des définitions du réalisme socialiste. Mais cette vérité n'est pas attachée automatiquement à une position sociale, mais plutôt à une conception du monde.

Cette constante s'appuie sur l'idée que la vérité est toujours révolutionnaire. Cette idée de vérité, dictée par la réalité, est développée le 25 juin 1935 dans un discours intitulé "le Retour à la réalité" et qui débute ainsi : "La poésie doit avoir pour but la vérité pratique. Cet aphorisme est dû à un homme qui avait poussé à ses extrêmes conséquences l'esprit du romantisme, le poète Isidore Ducasse, comte de Lautréamont." citant donc en quelques pages Lautréamont, Rimbaud et les liant dans un seul destin à Hugo qui lui n'était pas contesté ni contestable au sein du PCF.

Ce discours comporte deux éléments qui nous permettent de préciser la pensée d'Aragon. Pour lui : "Le surréalisme a été [...] une tentative désespérée de dépasser la négation de Dada et de reconstruire, au-delà d'elle, une réalité nouvelle." et de terminer ce discours sur ce qui pourrait être une orientation : "Réalisme socialiste ou romantisme révolutionnaire : deux noms d'une même chose."

 

La filiation Hugo, Romantisme révolutionnaire, Rimbaud, Lautréamont me semble devoir subir quelques distorsions pour ne pas se poursuivre par Surréalisme mais par Réalisme socialiste. De fait le réalisme socialiste d'Aragon a peu à voir avec une application mécanique de ce qui n'était pas encore théorisé en U.R.S.S., le discours de Jdanov sur le réalisme socialiste datant de 1934.

Ancrage dans le réel, dans l'Histoire, dans l'arkhê de l'humanité, représentation de la vérité et transformation de la réalité --transformation qui suppose un système d'interprétation-- voici les grands axes qu'Aragon a définis dès avant la seconde guerre mondiale pour son réalisme socialiste. Nous sommes très loin de la théorie du reflet que nous savons être l'orthodoxie en la matière, et somme toute assez proche des positions de Kandinsky ou Brecht.

 

En conciliant réalisme socialiste et Romantisme révolutionnaire, via le surréalisme : "Réalisme socialiste ou romantisme révolutionnaire : deux noms d'une même chose, et ici se rejoignent le Zola de Germinal et le Hugo des Châtiments." et le surréalisme qui a une approche tout aussi positive du romantisme : "Ce sont les surréalistes qui ont vraiment fait connaître le romantisme." "Le surréalisme a été [...] une tentative [...] de reconstruire au-delà d'elle, une réalité nouvelle." ou bien encore : "[André Breton] semble m'avoir poussé dans cette voie, un réalisme surréaliste.", Aragon rejoint dès 1935 et probablement sans le savoir José Carlos Mariategui.

Marc CHIASSAÏ, Caen

 

 

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