Tribune de discussion


15 /5/ 2000

Jean-Pierre Garnier ( 56 Bd. A. Blanqui 75013 Paris, 01 43 36 33 99 )

A propos de l'article de Laurent Mucchielli, "Violences urbaines, réactions collectives et représentations de classe chez les jeunes des quartiers relégués de la France des années 1990", Actuel Marx n° 26, Les nouveaux rapports de classe, octobre 1999.


 

J'ai lu attentivement le papier de Laurent Mucchielli sur les "violences urbaines". Je m'étonne que cette approche localiste, politicienne et bien-pensante ait pu trouver place dans Actuel/Marx. Car, jugée à l'aune de cet échantillon de pensée conforme appliquée à l'illégalisme populaire des temps post-modernes, la "mondialisation d'une pensée critique radicale" à laquelle cette revue prétend oeuvrer me paraît plutôt mal partie!

La reprise a-critique de la notion de "violences urbaines" dans l'intitulé même de l'article, tout d'abord, laisse déjà prévoir le reste. À l'instar de celle d'"incivilités", elle fait partie, comme le note Loïc Wacquant — que je cite pour ne pas avoir à m'auto-citer avec immodestie —, de ces "pseudo-concepts en vogue parmi les chercheurs chargés de "théoriser" le nouveau sens commun répressif", et "dont les écrits pré-pensés" — par le complexe judiciaro-policier, en l'occurrence — "permettent aux autorités gouvernementales ou locales d'habiller des oripeaux d'une simili-science leur politique de criminalisation de la misère". À l'instar de bien d'autres traitant de la même thématique, le discours de Mucchielli appartient à cette production idéologique à prétention savante que les chercheurs les plus accordées à la problématique dominante du moment sont spécialement aptes à concocter sur commande.

C'est pourquoi il ne peut que faire l'impasse, d'une part, sur les déterminants socio-économiques du problème — le nouvel ordre mondial capitaliste à l'origine des désordres "urbains" contemporains —, et, d'autre part, sur l'appartenance de classe — néo-petite-bourgeoise — des "forces politiques de gauche" qui, selon l'auteur, devraient aider la "jeunesse déshéritée" à "se constituer en acteur politique local [sic] d'importance [re-sic]".

Sur le premier point, L. Mucchielli est cohérent avec la rumeur dont il se fait l'écho, relayée, comme il se doit, par des médias complaisants. Le bruit qu'il fait courir, en effet, est que le "rapport consubstantiel" des sciences sociales aux idéologies serait "aujourd'hui beaucoup moins fort" que par le passé. Bien plus,"il le sera de moins en moins". Et cela parce que, d'une part, les chercheurs"sont formés plus précocement à la pratique empirique et aux méthodes", et, d'autre part, "ils sont souvent éloignés voire ignorants des questionnements philosophiques et politiques de leurs aînés"". Une explication qui appelerait elle-même quelques explications.

Depuis quand l'empirisme et le méthodologisme prémuniraient-il contre les idéologies? Comme s'ils n'étaient pas d'abord eux-mêmes deux sous-produits, idéologiques, de l'idéologie qui les englobe : le scientisme à courte vue! Quant aux interrogations philosophiques et politiques qui perturbaient le travail des chercheurs de la génération précédente, c'est peu dire que leurs successeurs s'en sont éloignés. Pourquoi se poseraient-ils des questions de cet ordre, puisque la pensée unanime de l'ordre globalitaire, qui sévit dans le monde de la recherche comme dans le reste de la société, a déjà répondu pour eux?

À quoi bon, d'ailleurs, s'entêter à bâtir des "systèmes d'interprétation globalisants" — plus ou moins imprégnés de marxisme, comme il se doit —, avec le vain espoir de rendre compte de la totalité du réel, alors que d'autres que les chercheurs s'en chargent, ajoutant même l'action à la réflexion? "Penser globalement et agir localement", n'est-ce pas là, en effet, la devise des stratèges des firmes transnationales, des conglomérats multimédias et des groupes financiers? À croire que les sciences sociales ne se seraient "affranchies des maîtres à penser", comme ne cesssent de le proclamer les nouveaux maîtres-penseurs qui ont pris la relève des précédents, que pour tomber sous la coupe des "nouveaux maîtres du monde"!

Le journal officiel de l'establishment annonce, en effet, la bonne nouvelle."Ni dieu ni maître. La devise pourrait être revendiquée, alors que s'achève le siècle, par les sciences de l'homme et de la société ." Comment ne pas réagir autrement que par l'hilarité face à cet emprunt dérisoire à la tradition anarchiste, étayé, pour faire bon poids, par les déclarations de conseillers, passés ou présents, du ministre en charge de la recherche! Ce dont celle-ci s'est libérée, on l'aura compris, ce n‘est pas de la tutelle étatique ni de l'emprise du marché, mais des "idéologies globalisantes — marxisme, structuralisme —" , qui, toujours selon la gazette citée plus haut, auraient été "défaites". Curieux chassé-croisé! Au moment même où le monde se "globalise", on crie victoire, parmi ses observateurs patentés, parce que la vision qu'ils en ont s'est amenuisée!

"À l'époque de la "globalisation"""À l'époque de la "globalisation"", note un économiste critique, "s'il est un concept dont l'usage paraît s'imposer, c'est bien celui de "totalité"", au sens où Marx l'entendait. Or, au lieu de chercher, comme celui-ci le recommandait, à analyser les rapports sociaux en tant qu'éléments d'un tout, "différenciations au sein d'une unité", voici que Mucchielli, après tant d'autres, décrète caduque, au nom, comme il se doit, de la "complexité" du réel, toute entreprise de reconstruction d'une théorie générale visant à embrasser l'ordre social dans son intégralité (Jacques Bidet devrait te sentir le premier visé!). Pour lui comme sous ses pareils, dès lors, lors, un seul mot d'ordre : place aux "paradigmes locaux"!

Inutile, par conséquent, de s'attarder, comme on le faisait naguère, en considérations épistémologiques superflues sur les présupposés idéologiques inspirant le choix des thèmes d'étude et des approches, cet impensé dont une sociologie véritablement (auto)critique nous avait appris — c'est du père Bourdieu qu'il s'agit — qu'il prédédermine tout à la fois le pensable et les catégories de pensée. Point n'est besoin, désormais, d'ergoter sans fin sur leur validité scientifique. Les "outils théoriques" sont là, nous disent aujourd'hui les bons bergers des sciences sociales "rénovées", et il n‘y a plus qu'à se baisser pour s'en emparer. Un anthropologue revenu de ses dérives structuralo-marxistes d'antan — à qui il doit, malgré tout, une bonne part de sa notoriété et de son autorité —, nous le confirme : "L'Histoire elle-même" — qui continue tout de même d'avoir bon dos! — "a fait son travail de filtrage et de criblage" . Cette pratique de la recherche où les occupations scientifiques cesseraient ainsi d'être parasitées par des préoccupations hors-sujet porte un nom qui se trouve être, lui aussi, celui d'une idéologie: le pragmatisme, "raisonné" ou non.

Venons-en maintenant au second point du propos mucchiellien : la transmutation, attendue et espérée, de la "jeunesse déshéritée" en "acteur local" reconnu. Un acteur qui ne serait plus susceptible de se comporter en mauvais joueur puisqu'il apprendrait, sous la férule de "militants" bien intentionnés, à "exprimer sa révolte légitime autrement que par la violence" (p. 104). Sur le modèle des travailleurs, en quelque sorte, avec le succès que l'on sait! Du moins pour les exploiteurs, qui ont tout lieu de se féliciter de la "légalisation" séculaire de la révolte des prolétaires!

Après avoir oeuvré à enterrer le mouvement ouvrier en lui faisant goûter aux joies délétères du "crétinisme parlementaire", les militants du PS, du PC et, bientôt, de la LCR, secondés par des associations du genre SOS-Racisme ou Stop la violence, — cornaquées toutes deux par des caciques de la "gauche plurielle", comme le tandem Dray-Mélanchon —, auraient donc pour tâche de canaliser la révolte des jeunes sous-prolétaires vers la voie royale "citoyenne" menant à l'isoloir ! Outre que ce genre d'argumentaire n'innove en rien puisqu'il ne fait que reprendre la vulgate tourainienne et wieviorkesque sur les carences du système représentatif bourgeois baptisé "démocratie", il renvoie à la définition de la politique telle qu'on l'enseigne à "Sciences Po" ou dans les écoles de journalisme.

Une phrase résume, en effet, la non-pensée mucchiellienne : "Si le déficit d'offre politique n'est pas seul en cause, il n'en constitue pas moins une des raisons des violences urbaines et une des voies principales de leur possible prévention" (p. 103). Avec ses connotations mercantiles et quantitativistes, typiques d'une période où l'économisme néolibéral règne en maître, la notion de "déficit d'offre politique" compte parmi ces locutions usuelles — comme le "déficit d'image" ou le "déficit de communication" — dont use et abuse le microcosme polico-médiatique pour "expliquer" la regrettable propension des couches populaires à s'abstenir ou à mal voter (c'est-à-dire pout l'extrême-droite) lors des mascarades électorales. Elle nous ramène à une conception infra-théorique et prémarxiste de la politique dont on peut se se demander ce qu'elle vient faire dans une revue qui nous avait habitués à plus de tenue. Une conception qui revient, en effet, à ne plus désigner sous le vocable "politique" que la scène politique organisée par la structure juridico-politique de l'État bourgeois pour neutraliser les affrontements de classes, en évacuant les pratiques sociales des dominées, fussent-elles aussi "apolitiques" ou "dépolitisées" que celles des jeunes trublions de l'ordre urbain.

Pour peu qu'on interroge ces derniers — il faudrait évidemment sortir des ghettos universitaires ou des filières associatives para-gouvernementales ou crypto-municipales — sur le rôle et l'action des élus locaux ou nationaux de la "gauche plurielle", ceux-ci se voient le plus souvent rangés dans la catégorie des "enculés", tandis que ceux qui votent pour eux reçoivent l'étiquette de "bouffons". Il est vrai qu'il y aura toujours des chercheurs, "critiques" ou non, pour trouver à redire sur la pertinence d'une telle classification! Sans doute Mucchielli reconnaît-il aux "violences urbaines" le caractère de "violence politique" (p. 103). Mais c'est aussitôt pour les imputer à l'"absence de statut de citoyen" dont pâtirait une partie de la jeunesse. D'où, sans doute, cette première mesure officielle, généreuse et désintéressée, s'il en est : leur inscription automatique sur les listes électorales. Comme si ladite "citoyenneté" n'était pas, dans l'esprit des dirigeants politiques, synonyme d'inféodation et, pour les dominés, de soumission à l'État.

Je citerai, à cet égard, le philosophe Jacques Rancière :"La plupart des mesures que nos clubs et laboratoires de "réflexion politique" imaginent sans trêve pour changer ou renouveler la politique en rapprochant le citoyen de l'État ou l'État du citoyen, offrent de fait à la politique sa plus simple alternative : celle de la simple police. Car c'est une figuration de la communauté propre à la police que celle qui identifie la citoyenneté comme propriété des individus définissable dans un rapport de plus ou moins grande proximité entre leur lieu et celui de la puissance publique. La politique, elle, ne connaît pas de rapport entre les citoyens et l'État." Si Muchielli avait admis cela, il discernerait autre chose qu'un "paradoxe" dans le fait que la gauche, face au mouvement des beurs parti des Minguettes en 1981, n‘ait rien trouvé de mieux que de l'instrumentaliser à des fins "qui ne servent pas la cause de la majorité des jeunes de banlieue" (p. 104).

Henri Lefebvre affirmait que beaucoup de soi-disant paradoxes n'étaient en réalité que des contradictions non perçues. Compte-tenu du ralliement de fait de la petite-bourgeoisie intellectuelle à l'ordre des choses capitaliste — fût-il "maîtrisé", "tempéré", "amendé", "régulé" comme le souhaitent les adeptes d'un "réformisme radical" —, il est non pas paradoxal mais parfaitement logique que la "gauche" gestionnaire qui la représente n'ait d'autres visées, lorsqu'elle se mêle de favoriser la "constitution d'un nouvel acteur politique" issu des couches populaires, que de lui faire jouer le rôle de figurant qu'elle attend désormais de lui, quitte à appeler les CRS aujourd'hui et l'armée demain s'il se livrait à des acting out intempestifs.

À ceux qui osent encore protester, murmurer que le monde ne va pas très bien, qu'il doit y avoir une erreur dans le calcul des lois naturelles et, peut-être, comme une injustice, on désigne un pot de peinture pour rajeunir les portes d'ascenseur et les cages d'escalier, rebadigeonner aux couleurs "citoyennes" leur condition de citadins de deuxième zone, bref, repeindre en rose les cités où ils sont assignés à résidence. Le pot de peinture du réalisme, c'est seule la couleur de l'avenir. Et la "démocratie", c'est le droit de choisir le pinceau. Mais, à côté des sages qui ont toujours le temps, il y a, hélas, des impatients, ceux qui en ont assez d'attendre, de souffrir, d'être margialisés, de désespérer. Ceux qui vous jettent le pot de peinture à la figure lorsque vous venez leur parlez "politique". Car ils savent confusément que la politique, aujourd'hui, c'est l'art de gouverner, c'est-à-dire l'art de contenir l'impatience des impatients. C'est ce que Jacques Rancière appelle la "police".

Pour trouver un titre apte à résumer la Weltanschauung qui transparaît au travers des considérations de Laurent Mucchielli dans son "papier" pour Actuel Marx, il suffirait de détourner celui qu'il a choisi : "Violences urbaines" : réactions collectives et représentations de classe chez les néo-petits-bourgeois de la Cité scientifique dans la France des années 90.

Très cordialement

Jean-Pierre Garnier

 

 

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