Tribune de discussion


Le 3/10/2002

Jean Lojkine et Jacques Bidet à propos de l'ouvrage de Jacques Bidet :

Théorie générale PUF,1999.


Jean Lojkine.  Remarques sur Théorie générale
     Réponses de Jacques Bidet, marquées JB
     Réponses de J. Lojkine, sous la rubrique : Lojkine 2
     Nouvelles Réponses de J. Bidet, sous la rubrique Bidet 2
     Réponses finales de J. Lojkine, sous la rubrique Lojkine 3.

 

 

Jean Lojkine. Le Capital n'est pas une entité isolée des rapports socio-historiques qui le constituent, c'est d'abord un rapport social qui a une double dimension : économique et sociologique. C'est un rapport social qui crée la valeur et la plus-value à travers l'exploitation de la force de travail salariée par les propriétaires des moyens de production. Cette exploitation n'est possible que parce qu'elle est aussi un rapport de domination dans l'organisation du travail (division technique et sociale du travail) et de la société (Etat et formes politiques non étatiques). Telle est pour moi la découverte principale de Marx dans Le Capital : il a dénaturalisé (et donc historicisé et sociologisé) le développement du capitalisme. Par contre, et là je suis d'accord avec Jacques Bidet, Marx n'a pas réussi à mener de front l'analyse économique de la mise en mouvement du capital, du développement des formes sociales du capital (depuis la contradiction valeur d'usage/valeur dans la marchandise, jusqu'à la contradiction force de travail/capital, capital constant/ capital variable, capital productif/capital fictif) et l'analyse sociologique des conditions politiques, juridiques, idéologiques, culturelles de ce développement.

JB. OK, Marx, bien sûr, a quand même montré la voie, tu en seras d’accord.

 

Jean Lojkine. Ce déséquilibre dans l'analyse marxiste n'est pas étranger au rôle que Marx fait jouer au fétichisme marchand. Ce dernier en effet contribue à faire apparaître l'économie capitaliste comme un processus autonome, isolé des autres rapports sociaux, voire naturalisé, au lieu d'apparaître « encastré » dans les rapports socio-politiques comme c'est le cas pour le mode de production féodal ou esclavagiste (Polanyi).

 JB. Je pense effectivement qu’il y a beaucoup à dire sur l’analyse marxienne du « fétichisme », grand texte de la littérature théorique, mais qui fait aussi l’objet d’un culte suspect. Au niveau du chapitre 1 du Capital, Marx, l’étudie dans toute son abstraction et, en un sens, on ne peut lui faire le reproche de na pas le rapporter à l’ensemble de ses conditions socio-politiques. Cependant, je crois qu’il faut noter que, dans ce contexte, le fétichisme-du-marché est opposé au non-fétichisme-de-la-communauté-qui-a-supprimé-le-marché, dont il est question dans la suite du texte (« représentons-nous une société d’hommes libres, etc. »). A mes yeux, c’est précisément la relation entre ces deux pôles qui est constitutive du rapport juridico-politique moderne.

 

Lojkine 2

Je suis très méfiant à l’égard des prophéties sur la transparence des rapports sociaux dans la société communiste ; la transparence comme état réel relève pour moi du mythe des robinsonnades ou de l’idéologie libérale ; l’aliénation homme/produits de son travail ou homme/travail mort ne relève-t-elle pas plutôt de la nature même de l’humain, bien au delà du système capitaliste, même si ce dernier produit des formes spécifiques d’aliénation ?

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Je partage évidemment ta  « méfiance ». L’intérêt de la démarche de Marx sur le « fétichisme » me semble tenir à ce qu’elle ne renvoie pas l’idéologie à une « nature humaine » supposée, mais à une forme sociale déterminée. C’est l’invitation à exercer le même soupçon sur d’autres formes sociales.

 

Jean Lojkine. Mais ce déséquilibre est aussi une conséquence du projet même de Marx : le projet d'une critique de l'économie politique bourgeoise (celle d'A. Smith et de Ricardo) est un projet de dénaturalisation de ce qui est présenté par l'économie classique comme une « loi » de la nature (la circulation des marchandises ; « l'échange » entre les propriétaires du capital et les propriétaires libres de leur force de travail ; l'harmonie post festum entre les intérêts particuliers des libres échangistes et l'ordre social) ; cette dénaturalisation passe d'abord pour lui par un processus de « dévoilement » du mouvement réel de la lutte capital/travail représenté « à l'envers » aux agents sociaux.
Tout va alors dépendre du statut attribué à l'idéologie fétichiste : n'est-elle que le produit nécessaire, inéluctable, du mouvement même d'autonomisation des formes développées du capital (cf. la HDR d'A. Bihr sur l'hypothèse marxienne d'une auto-reproduction du capital) ou renvoie-t-elle au contraire à une élaboration beaucoup plus complexe et beaucoup plus ambivalente de l'idéologie dominante et à un travail autonome des instances juridico-politiques dans la régulation globale d'une formation capitaliste, dans le cadre d'une causalité réciproque dialectique des différentes forces historiques (instances idéelles, politico-juridiques, structures matérielles, économiques et technologiques).

JB. Je crois qu’il faut effectivement comprendre les choses comme tu le dis à la fin. Marx étudie les effets de naturalisation à différents niveaux structurels et aussi son développement à travers le travail des instances juridico-politiques.

 
     Jean Lojkine.  L'interversion du sujet et de l'objet qui aboutit dans le fétichisme marchand à « personnifier » les choses (les choses apparaissent comme des sujets humains) et « réifier » les sujets (les opérateurs humains apparaissent comme des instruments d'un capital matériel et financier personnifié) ne disparaît pas lorsque la critique l'a démystifiée, dans la mesure où elle est, pour Marx, incorporée au mouvement même du capital. Mais si l'on en reste là, on ne comprend pas du tout comment il peut y avoir prise de conscience, résistance, lutte des classes dominées et exploitées. Il peut même y avoir ici contradiction entre deux approches de Marx, une approche « constructiviste » qui dénaturalise les rapports capital-travail en les situant historiquement et sociologiquement, dans la lignée de l 'école historique allemande, voire dans la lignée de ce qui deviendra l'école institutionnaliste à la fin du XIXème siècle; et une approche positiviste qui tend parfois à privilégier une conception déterministe des « lois » du capital, en les présentant comme des lois aussi inéluctables que des lois de la nature.

 JB. Il y a au moins une tension dans l’analyse de Marx. On peut penser qu’il décrit tout à tour des processus cumulatifs irréversibles, déjà notés par Smith (le jeu de la concurrence conduit à la croissance de la taille des entreprises, considération banale, mais qu’il traite dans ses propres concepts), des tendances impliquant des contre-tendances (comme celle à la baisse du taux de profit) et des processus ouverts (concernant l’intensité ou le temps de travail).

 

Jean Lojkine. Bidet centre son argumentation sur une exigence de symétrie, qui aurait échappé en grande partie à Marx, entre les principes -philosophiques- juridico- politiques (en fait ceux de l'Etat de droit et d'un contrat originel entre individus libres) qui fondent nécessairement toute référence à des rapports marchands, et les principes économiques qui fondent les rapports de production capitalistes comme tels (la loi de la valeur).

   JB. OK. Le problème est toujours celui du sens de « fondement ». Je ne veux pas dire que les principes philosophiques sont un fondement de fait, mais que les rapports sociaux dans le capitalisme font nécessairement, constitutivement, référence à des rapports de droits qui concernent la forme « organisée » au même titre que la forme « marchande », et à la relation étatique de droit comme à leur présupposé. Et cette référence présente une face rationnelle économique et une face raisonnable juridico-politique.

 

Jean Lojkine. Il s'appuie sur un texte des Grundrisse  pour ensuite essayer de subvertir le fondement libéral du concept de contrat social en inscrivant dans le contrat originel fondateur des rapports marchands une alternative possible entre une contractualité inter-individuelle purement marchande et une contractualité collective non marchande, gouvernée par le Plan (« on présuppose le caractère collectif comme base de la production » dit Marx) et l'idée d'un arrangement collectif préalable prévisionnel.

   JB. C’est toujours l’idée de « fondateur » qui fait problème. Mais on peut sans doute être d’accord sur l’idée qu’il s’agit d’une fondation référentielle, ou d’un présupposé de tout discours moderne, de toute interaction supposée moderne. Il ne s’agit pas, à mes yeux, uniquement d’une alternative. Il ouvre à des choix alternatifs, mais il s’agit d’une co-implication riches d’antagonismes potentiels.

 

Jean Lojkine. Dénaturaliser le fonctionnement du capitalisme ne peut donc consister à y repérer des « lois » déterministes, mais, et là Bidet a raison, des « règles » qui sont des construits sociaux et impliquent donc la possibilité de libres choix et d'alternatives. Même si on ne peut mettre sur le même plan, dans le même type de temporalité les règles d'action (à court et moyen terme) et les régularités statistiques à très long terme, le possible et le probable.

   JB. Si tu me donnes raison, je ne puis qu’en être d’accord…

 

Jean Lojkine. Ici commencent nos divergences. Bidet confond délibérément, en effet, contractualité collective, Plan et centralisation étatique (à travers ce qu'il appelle le principe de « centréité »).

   JB. Je ne crois pas confondre contractualité collective, plan et centralisation étatique. J’ai effectivement un concept générique, celui de « centricité », qui renvoie au présupposé « politique » d’une organisation moderne : elle relève censément d’un accord entre tous comme libres et égaux. Cette figure est bien le pendant polaire du marché comme forme moderne déclarée. Et l’articulation de ces deux figures est ce que j’appelle la société civile. Laquelle se distingue de l’Etat (de droit) qui est pure organisation (de la parole). L’important pour moi ici est de montrer que « la société civile » ne peut se limiter aux rapports privés marchands, mais comporte au même titre, la contractualité collective (qui fait les services publics, etc.). Mais l’Etat précisément coiffe cet ensemble, sans qu’il n’y entre rien de marchand. Bref, je ne crois pas « confondre contractualité collective, plan et centralisation étatique ». Je les distingue au contraire expressément, et c’est là l’objet du § 312 B, et bien sûr de tout le contexte de ce chapitre III.

 

Jean Lojkine. La symétrie entre les deux médiations » rappelle fortement d'autre part les deux « médias » de Parsons et Habermas (l'argent et l'Etat), alors que le principe d'association ou de coopération est réduit à une « immédiateté discursive » proche de l'agir communicationnel d'Habermas.

   JB. Je crois donner une toute autre interprétation que celle de Habermas, auquel je fais référence à cet égard, mais pour le situer dans un contexte institutionnaliste, qui renvoie à Marx, lequel a le premier élaboré cette théorie de la médiation en Grundrisse ; je fais du reste la critique de la notion de médiation telle que Habermas l’utilise, en montrant qu'il faut développer ce concept comme celui de « facteur de classe ». Reste le problème de l’association. Je ne suis pas sûr d’avoir toujours tenu un langage adéquat sur ce point. J’ai parfois, je crois, dans Théorie de la modernité, parlé d’un « troisième terme » qui serait l’« association ». A vrai dire, je n’ai réalisé que progressivement qu’il fallait procéder à partir d’un terme premier, qui est le discours immédiat, auquel donc s’opposent les « médiations » (marché et organisation). Je tendrais à dire que le concept d’association proprement dit, en tant que troisième terme opposable à marché et organisation, doit désigner une « forme organisée » qui demeurerait sous le contrôle de la parole, c’est-à-dire où la délégation serait minimale, contrôlable, réversible. Mais peut-être n’est-ce pas suffisant.

 

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Etat de droit :pure organisation de la parole seulement ou plutôt des rapports sociaux ?

Une forme organisée sous le contrôle de la parole seulement ? pensons aux groupes d’expression directe, libre expression de la parole mais sans passage à l’acte des directions (parole coupée d’action)

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Quand je parle de « l’Etat de droit » comme d’un Etat qui serait pure « organisation de la parole », je veux dire d’abord qu’il ne peut y avoir de place à ce niveau pour une relation de « marché », et qu’en conséquence il relève de l’autre mode de coordination à l’échelle sociale que je désigne comme « organisation ». J’entends donc que ce couple marché /organisation possède une pertinence générale, désignant les deux principes modernes de médiation sociale (on a pu en trouver d’autres ailleurs, par exemple le schème don-contredon). Il y a naturellement une grande variété de formes de marché et d’organisation, et d’interférences entre elles. Mais ce sont, à mes yeux, les deux formes polaires de la « division sociale du travail », à l’époque moderne,  toujours co-imbriquées (c’est en ce sens que vont les analyses du Capital), et l’on peut donner à « travail » un sens très extensif. Elles n’épuisent pas la relation sociale, n’étant jamais que le contexte des relations im-médiates discursives, coopératives. Et le contenu de classe de ces médiations fait que cette « immédiateté » est toujours elle-même à suspecter. Mais la relation politique-étatique est précisément celle qui échappe censément à la relation marchande (ce qui ne peut pas dire qu’on ne puisse décrire des « marchés politiques » réellement existant), et donc relève de la pure organisation. Laquelle, et c’est l’autre aspect de la question, dans un Etat de droit, serait pure organisation de la parole, instrument d’un gouvernement par la délibération. Qui, bien sûr, comme tu le dis, « organise par là les rapports sociaux ». Il reste que cet Etat de droit est une fiction (ce qui ne veut pas dire qu’il soit purement irréel) : il est l’Etat tel qu’il se déclare dans ses institutions, et cette déclaration est dénégation de la violence de classe qui s’exerce à travers l’Etat (la prétention selon laquelle la violence qu’il exerce est « légitime » exprime précisément que toute cette métastructure relève de la prétention : ce que l’on peut prétendre dans les rapports modernes de classe, — et qu’on ne puisse prétendre rien d’autre a naturellement un impact sur la réalité, ou désigne un champ de possible spécifique à la modernité, et toujours en devenir)… Voilà une bien longue explication. Mais je perçois bien à quel point désigner l’Etat de droit comme « organisation de la parole » peut de prime abord apparaître comme étrange.

 

Jean Lojkine. Certes la critique par Bidet du déplacement fonctionnaliste opéré par Habermas du rapport de classe en un face à face système/monde vécu est solide. Mais sa réduction étatiste de la contractualité collective enferme l'alternative entre contrat marchand individualisé et contrat collectif dans un choix  entre  « le marché » et une « organisation collectiviste» qui ne se distingue pas vraiment des différentes formes d'économie administrée, depuis le modèle soviétique jusqu'aux modèles des bureaucraties des services publics étatisés dans les social-démocraties.

   JB. Il est vrai que dans Théorie de la modernité, je m’intéressais surtout à l’idée que les deux formes de société (capitaliste, collectiviste) constituaient deux variantes de la forme moderne (cela était tourné contre toute une série de thèses, qui disaient soit que le système soviétique était un capitalisme d’Etat, soit une forme post-capitaliste, etc.). Mais dans Théorie Générale, où j’ai exploré plus avant la question, je me suis surtout donné comme objet d’analyse l’imbrication, la co-implication des deux pôles (marché, organisation, et contractualité interindividuelle centrale) dans la société moderne en général, selon de multiples formes et niveaux, économiques, juridiques, sociologiques. Je suis donc aussi tout disposé à distinguer les formes que tu énumères.

 

Jean Lojkine. Alors que justement l'allusion chez Marx à une « libre association » des « producteurs libres » ouvrait de toutes autres perspectives que celles que retiendront Lénine  et Mao. Une perspective autogestionnaire opposée justement à la « centréité », au centralisme, aussi bien dans l'Etat, dans l'entreprise (la pyramide hiérarchique), que dans la société civile (les organisations et les institutions non étatistes : mutuelles, associations 1901 du tiers secteur, comités d'entreprise, caisses d'assurance sociale ).

JB Je suis bien d’accord avec toutes ces perspectives. Et Marx peut aider à les penser, mais à condition de chercher plus avant, et notamment dans les principes. Si je ne m’abuse, à juger par les textes dont on dispose, Marx appréciait les coopératives comme formes de transition vers une forme ultérieure « organisée » (démocratiquement, bien sûr) de société. Il était manifestement un démocrate radical. Mais cette question qu’on lui pose (concernant sa projection d’une alternative) ne me paraît pas ici pertinente. Car ce n’est par sur sa vision d’avenir qu’il faut juger son apport théorique (et toutes les gloses sur ce sujet me paraissent assez vaines). Ce qui est à mes yeux, décisif, c’est une carence de l’analyse qu’il fait du capitalisme et de ses ressorts constitutifs : il ne voit pas que « l’organisation » (avec ses potentialités) est inscrite, dès le départ, dans les ressorts les plus substantiels de la forme capitaliste de société. Il la prend pour une tendance historique alors qu’elle est une donnée structurelle. Il est à cet égard sous influence « libérale ». Il est significatif que l’idée que le capitalisme puisse être régulé, organisé ne joue aucun rôle dans son argument général. Je ne veux pas dire ici qu’il faille réguler le capitalisme et que c’est là la solution. Rien de tel. Mais que la question de la règle et de l’organisation est aussi vieille que le capitalisme, et que de cela Marx prend mal la mesure. Ce n’est pas qu’il l’ignore, mais il ne considère pas cette question au niveau théorique pertinent : pour lui, le moment abstrait-général dont part l’analyse est unilatéralement posé comme celui du marché, auquel il vise à substituer la « libre association ». Il me semble qu’on ne peut penser correctement dans ce cadre.

 

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Carence de l’analyse de Marx : oui, tu as raison, mais il y a chez lui des éléments épars : la législation de fabrique (Capital livre I) et dans le livre III les « contre-tendances » à la baisse tendancielle ; d’autre part il y des liens entre ce qu’il dit sur la coopération et le concept d’organisation. Mais l’organisation est-elle le mot juste ? ne faudrait-il pas plutôt parler de régulation ?

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Pourquoi je parle d’organisation et non de régulation. Je m’en explique longuement dans la critique que je fais du régulationnisme (pages 430- 443 de Théorie générale), et qui vaut aussi pour beaucoup d’autres discours du même type. Certes, il existe dans le capitalisme des régulations du marché, et l’on a pu comprendre le marché régulé est un marché organisé, ou que l’organisation du marché n’est que sa régulation. On a alors le couple du marché et de sa régulation. Mais ce couple me semble extrêmement trompeur. C’est un institutionnalisme faible, pour lequel il y a une institution, ou des institutions, qui sont celles de la régulation, lesquelles s’exerce sur une non institution, qui est le marché, ordre naturel ou spontané en quelque sorte. Typiquement, le régulationnisme a désigné comme « institution » les formes d’organisation qui s’exercent sur le marché. Ce n’est que très récemment (voir L’Ecole de la régulation, Etat des savoirs) que l’on s’est avisé que le marché est aussi une « institution ».  Mais je crois avoir montré que cette reconnaissance tardive reste formelle. Car elle ne remonte pas à l’idée que « l’institution » moderne est nécessairement celle de ce couple antagonique marché – organisation : c’est pourtant du fait de cette alternative entre ces deux possibilités polairement opposées, potentialité toujours ouverte qu’il y a institution. Voilà pourquoi je dis  « organisation » et non « régulation ». Le terme d’organisation présente certes des connotations empiriques diverses à évacuer, mais il me semble avoir acquis sa dignité théorique dans la littérature institutionnaliste, depuis Marx qui l’a, je crois, le premier décrite.

 

Jean Lojkine. Par ailleurs la  reprise par Bidet du couple « marché-organisation » qui fonde les théories économiques institutionnalistes, ne va-t-elle pas à l'encontre de son projet de poursuivre et dépasser le projet de Marx . Le « marché » en effet n'est pas le marché capitaliste: il y a des économies marchandes dans la Rome esclavagiste, dans l'Egypte pharaonique comme dans le féodalisme médiéval. Mais, comme le montre bien Max Weber, il n'y a qu'un seul capitalisme fondé sur la séparation entre l'espace de production et l'espace de consommation, entre les propriétaires des moyens de production et les vendeurs de leur force de travail « libre ». L'alternative ne serait-elle pas alors non  pas entre le marché et l'organisation, mais entre un marché piloté par la recherche du profit, et d'un taux de profit « moyen », et une association combinant réseaux marchands et réseaux non marchands, avec une dominante du service public sur le profit privé dans tous les secteurs déterminants pour le « bien commun » des populations d'usagers. ?

 

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A la réflexion, où ton argumentation m’apporte, c’est que je crois s avoir eu le tort d’e « sauter » trop vite et sans la médiation politique nécessaire, de la séparation moyens de production/force de travail à l’alternative association, sans avoir justement développé ce que sont les principes juridico-politiques du système capitaliste.

JB. Je m’explique sur ce point au début du chapitre III. Je ne saurais dire sur quoi « se fonde » le capitalisme, car il faudrait élucider le concept de fondement. Marx définit le capitalisme  à partir du clivage entre propriétaires des moyens de production et vendeurs de force de travail. Cela me semble essentiel, quoique insuffisant, car une relation analogue de contractualité-dépendance-exploitation s’opère aussi au sein de la relation organisée par l’Etat. Plus précisément, je définis le capitalisme par l’articulation de ces deux « facteurs de classe ». Mais celle-ci est à mettre en rapport avec la relation spécifiquement moderne entre le marché et l'organisation. Il y a eu, avant l'époque moderne, de vastes marchés et de vastes organisations. Mais la relation typiquement moderne entre le marché et organisation est celle qui est donnée dans l'Etat-nation (et par ailleurs dans le « système du monde »). Quant à la séparation entre l'espace de production et l'espace de consommation, dont parle Weber, c'est effectivement une tendance du capitalisme, encore que le capitalisme proto-industriel se soit largement développé à la campagne, dans l'espace même de la consommation, et que l'on voit aujourd'hui se développer des tendances inverses, qui font interférer production et consommation. Ces remarques n'affectent pas les conclusions que tu te tires, avec lesquelles je puis me déclarer d'accord dans les grandes lignes, quoique l'on puisse différer grandement sur le contenu que l'on pense pouvoir faire figurer dans ce cadre. J'aurais cependant quelques réticences à subsumer ces différents modes de coordination sous la catégorie de « réseau ».

 

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Je suis entrain de fonder théoriquement la référence à « réseau » par opposition à la centralité pyramidale. Mais la notion de réseau est elle-même ambivalente : il peut très bien y avoir des réseaux centralisés et contrôlés par le haut. En même temps ce que j’appelle la révolution de l’information, du travail d’information, produit une nouvelle organisation des rapports sociaux, par opposition à la révolution industrielle fondée sur le travail de la matière et sur une subordination salariale où le vendeur de sa force de travail n’a aucune autonomie et voit son travail réduit à une « tâche » parcellaire. Avec l’autonomisation et l’intellectualisation du travail , avec sa poly activité, le travailleur n’a plus des « tâches » prescrites par un bureau des méthodes qui concentre l’intelligence du travail, mais des « missions » (voir l’offensive du MEDEF pour légitimer et généraliser les « contrats de mission », de l’ouvrier qualifié à l’ingénieur). La coopération capitaliste ne peut plus alors se faire par l’ancienne division du travail de type taylorien mais par des nouveaux liens décentralisés, transversaux, en réseau, le contrôle capitaliste s’effectuant en amont (définition contractuelle des objectifs) et en aval (évaluation des résultats). C’est la fin du droit du travail et une offensive terrible pour lui substituer des contrats commerciaux entre « libres échangistes », les salariés se déguisent en pseudo-professions libérales, où le rapport de subordination capital/travail est masqué (voir en particulier ce qui existe déjà dans le Bâtiment et dans tous les secteurs où les travailleurs sont soit en régie, en assistance technique). Les organisations syndicales sont justement désemparée par la nouveauté de ces attaques et de cette offensive patronale. La référence rassurante à un « retour au XIXème siècle » est rassurante mais illusoire !

J. Bidet 2

Je trouve toute ton analyse, qui renvoie à tes recherches, très intéressante. Elle me semble en rapport avec certaines recherches de Bolstanki. Ce que tu décris, je serais tenté de le comprendre, très abstraitement bien sûr, dans les termes d’un affrontement qui court entre les trois termes de la coordination sociale moderne : médiation marché [a], médiation organisation [b], coopération discursive « immédiate » [c]. La relation hiérarchique ancienne (organisation, soit [b]) était devenue moins opérante pour le patronat, notamment du fait de la critique sociale qui s’exerçait sur elle (cela est bien court pour évoquer tant de luttes depuis les années 60), critique sociale qui est le déferlement du discours immédiat d’en bas [c], de la faculté de remettre en question, de faire que le discours d’autorité ripe. Le patronat, d’une part, entre dans le jeu. S’il faut discuter, discutons. S’il faut, pour que vous travaillez, des projets que vous puissiez ordonner vous-mêmes, en voici. Et cela, dans un rapport de chacun à chacun. Ou du moins d’une hiérarchie à chacun, neutralisant le partenaire collectif. Dans ce contexte, se trouve relancé un rapport plus directement marchandisé [a], contractuel au sens ordinaire que l’on donne à ce terme (un échange marchand, achat /vente de la force de travail,  typiquement inégal, dans une forme nouvelle d’inégalité des rapports de forces). J’ai tendance à penser que derrière ce déploiement contractuel-marchand se cache toujours une forme très organisée du sommet de la hiérarchie. Un nouveau jeu des médiations qui sont facteurs de classe. En même temps que dans la contrainte qui vient d’en bas, et qui rechigne à ce qui n’aurait pas quelque forme de libre coopération, est aussi un puissant facteur de critique et de conquête sociale. Cela ne me semble pas très loin de ce que tu exprimes dans tes livres sur ces questions. A mon tour, je t’interprète.

 

Jean Lojkine. Il ne s'agit donc pas de « supprimer » partout le marché (de nationaliser toutes les PME !), mais de contrôler les marchés boursiers et financiers en contrôlant et orientant les systèmes du crédit, arme essentielle pour une planification bien comprise, incitant plus qu'imposant par des décrets sans suite ou facilement subvertis.

JB. Je suis bien d'accord avec toi dans l’idée de ne pas de supprimer partout le marché. Mais je n'ai pas de compétence particulière pour indiquer ce qui devrait relever du marché ou des services publics, ni de quelle façon contrôler le marché et des services publics. Ma démarche ne conduit seulement à rechercher quelle doit être la position de principe dans ce domaine, et à mettre en avant l'idée que le critère d'une politique d'émancipation est sa capacité à neutraliser les « effets de classe » inhérents aux rapports marchands et organisationnels. Il est clair que le contrôle du marché n'est pas seulement une affaire de dispositifs juridico-politiques, mais aussi de lutte culturelle.

 

Jean Lojkine. Par contre on ne peut qu'adhérer au projet philosophique de Bidet de réconcilier la philosophie politique du Devoir Etre et les descriptions sociologiques de l'Etre (les sciences humaines « positives » qui considèrent les faits sociaux comme des « choses ). Durkheim tentera aussi à sa manière de fonder sociologiquement la loi morale sur la cohésion, la solidarité et l'intégration sociales . On retrouve ce problème de l'articulation entre principe d'Efficience et principe de Justice, agir instrumental et agir éthique dans les recherches et expérimentations pour une autre gestion. Même poussée jusqu 'au bout, l'élaboration d'une efficacité sociale ou sociétale, opposée à une efficacité gouvernée par la rentabilité financière, ne peut rester enfermée dans la sphère purement « économique » de la société. Efficience, efficacité, quelles qu'elles soient, renvoient aux principes de l'utilitarisme, alors que justement l'efficacité sociétale, environnementale, s'adresse également aux principes politiques du bien commun. On sort alors de la division entre une sphère économique « pure » gouvernée par l'intérêt et une sphère « sociale » fondée sur l'éthique.

JB. Je suis assez d'accord avec ces propositions, qui sont autant de défis théoriques, que je me suis efforcé d'affronter dans une tradition qui tient de Spinoza et de Hegel. Le terrain sur lequel je me place à cet égard dans mon livre n'est pas celui de la morale mais celui du droit. La problématique « machiavélienne » que j’essaie de mettre en avant repose sur l'idée qu'il ne suffit pas « d'articuler » l'efficience et la justice, mais qu'il faut comprendre la première dans le cadre de la seconde. Vaste problème. Je montre par ailleurs, au dernier paragraphe [de Théorie générale], pourquoi la question de la morale ressurgit nécessairement.

 

Lojkine 2

Opposition intéressante morale/droit ; la référence à la morale ne relève-t-elle pas en effet des postulats de l’individualisme méthodologique (le recours à la morale révélant simplement les carences de la théorie économique standard lorsqu’elle n’explique plus rien ? « comprendre la première dans le cadre de la seconde » : l’efficience dans la justice ? peut-être ; c’est à creuser.

J. Bidet 2

Je ne réfèrerais pas particulièrement la morale à l’individualisme, surtout méthodologique. Il nous faudrait une longue explication.

J. Bidet.

 Remarque supplémentaire. J’aurais aimé répondre à l’objection que tu me fais dans la première note de ton article dans Les sociologiques critiques du capitalisme. Il se peut que le malentendu porte sur le point suivant. Tu abordes le capitalisme comme un système économique, du moins dans ta référence à Weber. Je le prends comme un système social, comme une forme de société, avec l’idée que lui appartiennent au même titre des institutions politico-juridiques et économiques. Il me semble qu’en prenant les choses ainsi ma thèse selon laquelle marché et organisation ont un statut épistémologique analogue (ce sont des catégories de même niveau théorique), quoique non strictement homologue (c’est en ce sens que je parle d’asymétrie transcendantale, et celle-ci se manifeste notamment dans la question politique, où la centricité organisationnelle – contractuelle l’emporte en droit), paraît moins invraisemblable. Il y a eu du marché et de l’organisation avant le capitalisme, mais celui-ci, selon mon analyse, se donne à penser, en tant que forme sociale, comme fondé sur le couple antagonique mais spéculaire, indissociable, que ces modes de coordination (abstraits, impersonnels) viennent à constituer à mesure qu’ils s’universalisent comme principes des rapports de classe. Tu objectes que les actionnaires ont le vrai pouvoir sur les managers. En un sens oui. Ils peuvent changer de managers. Mais ils ne peuvent rien substituer au pouvoir managérial, sauf à prendre eux-mêmes en charge l’exercice de ce pouvoir. Mais alors il s’agit d’un autre pouvoir que le pouvoir actionnaire de propriété : il s’agit de l’autre forme du pouvoir social. On se rappelle la grande leçon donnée par Marx dans son analyse de la reproduction capitaliste : reproduction des rapports de production, non des individus dans leur position. Si un capitaliste fait faillite, son entreprise passe dans les mains d’un autre, mais la structure de classe demeure. De même en va-t-il du pouvoir managérial, qui repose sur d’autres formes institutionnelles (celle de l’a priori organisateur, celle comprise, notamment depuis H. Simon, en termes d’autorité, etc.) que le rapport marchand, et sur d’autres modalités de reproduction, sur d’autre titres, que le pouvoir propriétaire. Des actionnaires individuels ont pouvoir sur des managers individuels, mais la demi-classe des actionnaires n’a pas pouvoir sur la demi-classe des managers. Le pouvoir de classe s’exerce via la symbiose de ces deux demi-pouvoirs. D’autant plus facilement du reste que les managers possèdent eux-mêmes une part du capital, et les actionnaires des liens de famille avec les actionnaires, etc. Mais ce mixage des individus ne supprime pas l’altérité antagonique de ces deux demi-pouvoirs.

Il reste que ceux-ci sont cependant de nature différente. Ils donnent lieu, dans l’esquisse abstraite de l’espace social (qui est concrètement surdéterminé par beaucoup d’autres facteurs, qui génèrent des partis religieux, régionaux, etc.) au clivage principal et quasiment généralisé, sous divers noms, et selon des curseurs mobiles, entre les deux partis de la domination (ou de l’alternance) dans le capitalisme contemporain : républicains contre démocrates, droite traditionnelle contre (ce qu’est devenue la) social-démocratie, etc. En bas, on a le (faible) parti de l’alternative, en proie à cette double domination. Domination inégale cependant, car il y a plus attendre du parti de managers (voués à être fonctionnaires de l’universel) que de celui des managers. La gauche serait cette articulation (agonistique, comme on dit !) de ce qui vient d’en bas avec le parti des managers et des compétences. Il arrive que ceux d’en bas entraînent très loin le parti des managers (on l’avu en France dans les années 70). L’union est un combat, bien sûr. Tu vois que mon propos est finalement assez classique.

 

 

 

 

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