Christine Delphy
Congrès Marx 2 octobre
2004-09-18
RACE,
CASTE ET GENRE EN FRANCE
Brouillon :
ne pas citer sans permission
Ce que je
vais dire est une tentative sociologique de montrer, dans l’analyse d’un cas
particulier, la dynamique qui se crée entre la violence d’en haut et la puissance d’en bas. Je me propose
d’analyser l’oppression des populations maghrébines, puis de leurs enfants selon
trois axes :
1) le premier
est la façon dont la construction sociale qu’est la “ race ”
s’articule avec cette autre construction sociale qu’est le “ sexe ”.
Ces deux construits sociaux sont bâtis de la même façon, par et pour la
domination. Ils interagissent de façon complexe, car il s’agit de deux systèmes
de domination qui sont distincts bien qu’ils soient semblables dans leurs
mécanismes de production.
2) le second
thème est l’hypothèse, que j’ai déjà émise en 2001, que nous assistons aujourd’hui
en France, à la création d’un système de castes. Le concept de caste est
généralement réservé à l’ethnographie ou à la sociologie du sous-continent
indien. On estime souvent que le système de classes n’est pas compatible avec
le système de castes. Pourtant, la classe comporte des éléments de caste ;
et la caste, à l’instar du sexe, sert à distribuer les individus dans les
classes. En dehors du livre classique de John Dollard, “ Caste and Class
in a Southern Town ”, qui traite de la place respective des Noirs et des
Blancs aux USA, le concept n’est pas conçu comme pertinent par les sociologues
et les politologues, marxistes ou non. Pourtant, ce concept est à mon sens
opératoire. En effet, tandis que le concept de racisme met l’accent sur des processus,
le concept de caste met l’accent sur les résultats des ces processus en termes
de structure sociale ; il est en outre plus évocateur d’un système.
3) Dans le sujet que je traite, le débat
autour du foulard islamique et de la loi l’interdisant a une place, mais plutôt
comme un révélateur ou une étape d’une dynamique qui remonte bien en amont et
se poursuit, bien en aval, et qui oppose prioritairement la société française
et une partie de ses ex-colonisés qu’elle a transformés en sous-prolétaires et plus
largement en caste inférieure. Cette transformation ne s’est pas faite et ne se
fait pas sans résistance des victimes de ce processus.
Mon exposé se
déroulera donc en analysant la dynamique de ce processus selon trois phases
logiques et chronologiques. Cette dynamique peut être décrite comme une
tragédie en trois actes à la fois hégéliens et raciniens : oppression,
rébellion, puis hélas, non pas libération, mais répression. Nous sommes
actuellement dans ce troisième acte, mais le rideau n’est pas tombé, la pièce
n’est pas finie, c’est ce qui distingue heureusement la réalité de la
dramaturgie.
Premier
acte : oppression.
Le premier
acte de l’oppression remonte à la colonisation de l’Algérie, il y a maintenant
plus d’un siècle et demi, puis des autres pays du Maghreb il y a un siècle.
A la différence de ce qui se passe en
Indochine, la raison mise en avant pour ce traitement différentiel qu’est le
statut de l’indigénat repose est la religion. Deux sortes de Français
co-existent dans ce département : les “ Français de
souche européenne”, et les “ Français musulmans ”, qui votent
dans un collège spécial, comptant pour
un 1/5è de l’ensemble des voix.
Dès le début, la question du sexe, ou du genre, est
posée comme la ligne de partage entre les deux “ communautés ” ainsi créées : Dans le stéréotype
raciste créé par le colonisateur, les indigènes ne “ traitent pas bien les
femmes ”. La polygamie en particulier, bien que peu pratiquée dans les
faits, est considérée par les Français comme un signe, et même LE signe de “ l’archaïsme ” des indigènes.
Le statut de
“ Français musulman ” a pour effet de soumettre les femmes de cette
communauté à un code civil—appelé “ statut personnel ”-- concernant
le mariage, la filiation, et l’héritage—considéré comme “ en retard ”
sur le code français. Il faut pourtant noter et souligner ici que, en dehors de
la polygamie, le Code civil français de l’époque n’est guère moins
préjudiciable aux femmes que le code musulman. Permettre une dérogation de
masse au code civil dans un département français a certes des effets délétères
sur les femmes indigènes, qui, à l’instar des Françaises de souche, ne sont pas
citoyennes. Mais cela permet aussi de continuer à dénigrer l’islam. Ce
dénigrement de l’islam n’est pas, à vrai dire, nouveau. C’est une vielle
tradition de l’Europe depuis le temps de la reconquête espagnole, puis des
Croisades.
En Algérie
occupée, les indigènes de sexe masculin peuvent sortir du statut de sous
citoyen : mais à condition de renoncer à leur religion : à leur culture,
à leurs croyances, à leur famille et à leur voisinage. Ainsi l’islam devient,
sur le plan idéologique et légal, la raison donnée pour leur statut
d’indigènes. Ceci permet d’en occulter la raison première et objective :
l’occupation et la colonisation.
A partir de
la conquête de l’Algérie, le dénigrement de l’islam se fait sur le mode de
l’opposition classiquement coloniale entre “ civilisé » et
« barbare” ; et cette opposition, de façon tout aussi classique, fait
appel aux rapports entre les sexes. Ignorant leur propre patriarcat, qui leur
semble sans doute normal, comme aujourd’hui, les colonisateurs ne parlent des
femmes indigènes que la larme à l’oeuil. Seules les différences entre ces deux
régimes patriarcaux—l’Algérien et le Français—sont mises en avant, au dépens de
leurs bien plus considérables ressemblances.
Car un point
central est omis de la plupart des analyses : les rapports entre la
société colonisatrice et la société colonisée sont des rapports entre deux
patriarcats. Les protagonistes du conflit colonial sont les hommes, puisque
seuls ils ont le statut de sujets dans les deux sociétés, et que dans les deux,
les femmes sont des objets, des propriétés. Il est logique que le colonisateur
veuille déposséder les hommes autochtones de leur possession la plus précieuse,
la dernière qui leur reste aussi, les femmes. Un officiel français du 19è
siècle cité par Fanon aurait dit : “ Si nous voulons frapper la
société algérienne dans …ses facultés de résistance, il nous faut d’abord
conquérir els femmes ”, et ajouté : “ il faut que nous allions
les chercher derrière le voile où elles se dissimulent et dans les maisons où
l’homme se cache ”. Dans les faits, les Français ne feront rien en faveur
des femmes maghrébines. Mais ils mettront en scène quelques campagnes de
“ dévoilement ” pendant la guerre d’Algérie, déjà sur le thème de la
“ libération de la femme ” ; en réalité ces campagnes ont pour
objet, comme les viols commis par les militaires, ou l’utilisation des lascives
orientales dans les bordels, de démoraliser les hommes combattants en leur
“ volant ” leur bien ultime, les femmes. Et puisque c’est pour
détruire l’identité autochtone que le colonisateur a embouché les trompettes de
la libération de la femme, les indépendantistes logiquement rejettent celle-ci
et présentent le maintien et le renforcement de la hiérarchie entre les sexes
comme constitutive de leur projet national.
Sautons
quelques décennies, et le Maghreb est indépendant. Les ex-colonisés, déjà
présents en métropole avant les indépendances, y viennent encore plus nombreux
après. Cette immigration maghrébine, et plus largement africaine, ne posait pas
de problèmes à l’époque, parce qu’elle était conçue par les deux parties comme
temporaire.
Mais trois
événements vont créer pour les Français dits “ de souche ”, les
Blancs, un problème qu’ils ne sont pas arrivés à résoudre. Cette immigration
est pendant longtemps restée purement masculine, faite d’hommes seuls. Mais ces immigrés qui voulaient au pays,
souvent ne l’ont pas pu ; ensuite, en 1974, la loi sur le regroupement
familial leur a permis de faire venir leurs femmes en France. Enfin, la loi
française sur la nationalité, même modifiée, est restée le droit du sol, et
leurs enfants sont devenus français. La société française n’avait pas prévu
cette conséquence de phénomènes distincts, elle n’a pas vu que la combinaison
du regroupement familial avec le droit du sol la mettrait devant la situation
où les enfants des ex-colonisés ont, en théorie, exactement les mêmes droits
que les autres Français.
Elle ne leur
propose que le statut de leurs parents, alors que ces enfants de la République,
forts de leur droit, réclament leur dû de citoyens, et le réclament de plus en
plus fort et avec de plus en plus “ d’arrogance ”, comme a dit le
ministre Xavier Darcos. C’est ce que
Farad Khosrokhavar appelle le
“ malentendu ” entre les descendants d’immigrés et la société
française, et que j’appellerais son dilemme : la France ne veut pas les
accepter, mais elle ne peut pas les renvoyer “ chez eux ”, puisqu’ils
n’ont pas d’autre chez eux qu’ici. Devant trouver une troisième voie
puisqu’elle refuse la première des quatre fers et que la deuxième lui est
interdite, elle tente de maintenir et de renforcer le système de castes :
c’est ce que Saïd Bouamama appelle la “ gestion coloniale ” de la
crise, et dont l’une des manifestations est la criminalisation de l’islam dont
l’affaire du foulard n’est qu’un des symptômes.
Pendant
l’après-guerre, les immigrés sont traités peu ou prou comme ils l’étaient quand
ils étaient colonisés. Mais,
travailleurs invités, ils ne formulent aucune revendication. Ils acceptent les
travaux les plus durs, les salaires les plus bas, le parcage dans les
bidonvilles, ils se font tout petits et rasent les murs. Leur seul but est de
pouvoir envoyer de l’argent au pays et d’y construire une maison. Subir le
racisme en baissant la tête est le prix à payer pour la récompense du retour.
Ils ne l’ont pas tous eue, mais ils ont vécu avec l’idée qu’elle était au bout
du chemin. Elle explique leur patience, leur humilité, leur résignation à
pratiquer leur religion dans des caves. C’est de cet islam que les Français,
qui l’ignoraient quand il existait, ont aujourd’hui la nostalgie, et qu’ils
honorent du label “ traditionnel ”, comme un camembert AOC. Mais ici,
“ traditionnel ” ne signifie pas moulé à la louche, mais invisible.
Le meilleur islam en quelque sorte, en tous les cas le seul convenable, i.e.
qui nous convienne.
La récompense
grâce à quoi les parents supportaient tout n’existe plus pour leurs
descendants. Ils n’ont pas de pays où retourner ni de village à retrouver et où
se consoler des brimades et oublier les humiliations. L’acquisition de
la nationalité française n’a pas créé
le mouvement que l’on constate dans les autres immigrations.
Pour les
Maghrébins et les Africains, tout se passe comme si le statut d’immigrés de
leurs parents devait perdurer de génération en génération. Tant sur le plan matériel que sur le plan de
la perception d’autrui, qui les voit toujours destinés à quitter le territoire
français. Or, quand on hérite exactement du statut de ses parents, sans
mobilité ni probable ni même possible, il ne s’agit plus d’une situation de
classe, mais d’une situation de caste. C’est ce que qui est en train de se
créer en France. Et le langage l’indique : on parle d’immigrés de la
deuxième génération, voire de la troisième génération ; on transforme la
situation, par définition situationnelle, d’immigré, en caractéristique
quasi-biologique et héréditaire.
Mais si toute
une partie du pays, celle qui n’est pas eux, estime que ces descendants
d’immigrés ont ainsi hérité du statut de leurs parents, et qu’ils ne sont
Français que sur le papier, eux attendent tout autre chose et ont pris au
sérieux les principes et les promesses de la République.
Ce racisme a
longtemps été traité à la légère, considéré uniquement sous l’angle des
attitudes ouvertement racistes de certains, et non pas sous l’angle du
traitement objectif de la population concernée. Aujourd’hui encore, il est très
difficile, et pas politiquement correct, d’étudier la réalité des
discriminations. On sait au moins qu’elles sont énormes, que ce soit dans le
logement, donc dans la ségrégation spatiale, dans l’éducation, dans l’emploi,
dans la répression judiciaire, puisque les descendants d’immigrés constituent
60 % de la population carcérale.
Ce qui est à
peine étudié, en revanche, c’est la souffrance mentale induite par le racisme
chez ses victimes. On l’a bien vu lors du débat “ sur le voile ”. La
discrimination n’était mentionnée qu’en fin de discussion, sous la forme
euphémisée des “ ratés de l’intégration ” . De plus, ces
« ratés » de l’intégration sont attribués à cette population
elle-même, qui aurait choisi de vivre “ entre soi ” à 30 km des
centre-ville, et refuserait de se mêler
aux “ Français de souche ”, par snobisme probablement. Ce point de
vue du sens commun est aussi le point de vue officiel, celui des RG.
Mais les
intéressés, eux, savent que c’est la société qui les exclut. Dans les années
80, ils organisent une formidable “ marche pour l’égalité ”, qui
parcourt toute la France. Mais le mouvement sera récupéré par le parti
socialiste qui crée SOS-Racisme, destiné à désamorcer cette protestation, et qui
y réussira. La révolte respectueuse, la révolte « française », la
protestation laïque et républicaine a lamentablement échoué.
Deuxième
acte : rébellion
Ainsi, à
l’amertume causée par l’expérience quotidienne du racisme, s’ajoute pour cette
population l’amertume causée par cet
échec. Elle a joué le jeu, et ça n’a pas marché.
Du côté
franco-français, on ne s’occupe toujours pas plus de la discrimination ou des
ghettos. On se préoccupe de l’intégration, ou de la non intégration des jeunes
d’origine maghrébine Mais le sens du mot intégration a été changé : il
signifie, au long des reportages télé et des déclarations politiques, l’effort
de la part des enfants de Maghrébins pour ressembler en tous points à des
enfants de Bretons ou d’Auvergnats. Ils y réussissent, en partie sans peine,
mais en partie aussi au prix de reniements. Parler de son enfance, ce qui est
une partie importante de la sociabilité, est permis et même recommandé aux
Bretons et aux Auvergnats, aux ruraux et aux citadins, qui s’émerveillent des
ressemblances et des différences entre leurs expériences respectives. Mais des
parents arabes, cela n’intéresse personne. Il vaut même mieux ne pas les
mentionner.
Cette
population est ainsi prise dans un redoutable “ double bind ” :
on la somme de se montrer “ pareille ”, mais on la perçoit et on la
nomme “ différente ”. Quoiqu’ils et elles fassent, au terme du
cursus, elles et ils échouent toujours à l’examen, elles et ils n’arriveront
jamais à satisfaire les critères de francité. Car le Catch 22, la situation perdant-perdant, la clause
cachée,c’est que ces critères excluent par définition toute personne
d’origine maghrébine ou africaine.
Des
générations ont obéi à ces injonctions contradictoires du racisme et du
sexisme, qui enjoignent aux dominés de “ gommer ” ET d’assumer dans
le même temps leur “ différence ”, jusqu’à ce que certaines et
certains comprennent que ce jeu n’est fait que pour les épuiser physiquement et
mentalement; que cette “ différence ” qu’on leur jette à la figure
n’est rien d’autre qu’un statut inférieur ; une différence qu’on ne peut
pas assumer sans accepter sa propre infériorité, et dont on ne peut pas non
plus se débarrasser puisque, dans la pensée essentialiste du racisme, elle est
inscrite dans votre corps, elle est indélébile. Elles et ils finissent par
découvrir la clause cachée : l’inclusion comporte une condition de race,
et ils n’ont pas la bonne.
Que peut-il
se passer, en France comme ailleurs, pour les personnes et les groupes pris
dans ce genre de double bind ? Quand on vous reproche votre apparence, vos
parents, votre origine, toutes choses dont vous n’êtes pas responsables et que
vous ne pouvez pas changer ? Vous pouvez soit vivre dans la honte, soit
vous révolter contre cette injustice. Car le racisme poursuit les gens jusqu’à
une impasse, il les met littéralement le dos au mur. Ils n’ont alors d’autre
solution que de se s’agenouiller et de se déclarer vaincus, ou de se retourner
et de faire front à leurs agresseurs. Faire front, c’est-à-dire revendiquer ce
qu’on vous reproche, refuser la honte. C’est ce que la société française
appelle des réactions “ communautaires ”, considérées en France comme
condamnables voire dangereuses. L’identité assignée aux dominés par les
dominants doit servir à leur faire accepter leur statut inférieur ; pas à
leur faciliter la vie, et surtout pas à rehausser une estime de soi détruite
par le racisme—ou le sexisme.
Les
descendants d’immigrés refusent que leurs origines soient source de honte, et
assument l’héritage culturel qu’on leur impute et qui comporte aussi, comme
tout héritage culturel, un aspect religieux ; ils le revendiquent plutôt
qu’ils le retrouvent celui, car leur
« arabité », comme leur islam, sont made in France, au
contraire de ceux de leurs parents. Ces revendications que l’on peut dire
“ identitaires ”, ou de fierté, ou anti-racistes, ne sont pas
exclusives, loin de là, des revendications citoyennes. Mais dans la mesure où
elles sont un moyen pour les dominés de lutter contre l’intériorisation de leur
statut inférieur, de réparer ce que Goffman appelle une “ identité
endommagée ”, elles sont perçues par la société dominante comme
subversives.
Troisième
acte : répression
Les
Franco-français ne s’attendaient pas à cela. Ils pensaient que les descendants
d’immigrés accepteraient tout simplement de chausser les bottes de leurs
parents ; ils sont choqués que les descendants d’immigrés prennent pour
argent comptant leur statut d’égaux.
Le genre joue
un rôle important dans ce système de castes. L’hostilité du discours est
dirigée surtout contre les hommes, les sujets. Les femmes sont exemptes des
stéréotypes les plus négatifs. La
“ beurette ” est gentille, par opposition à son frère, le mauvais
garçon ou le garçon arabe, c’est la même chose comme le dit Nacira Guérif. Cela
explique qu’elles aient un dilemme encore plus difficile à résoudre que les
hommes. Soumises au double bind de l’intégration comme examen sans possibilité
de réussite, les femmes font l’objet, de surcroît, d’une injonction
subliminale. En effet, les gentilles beurettes sont plus plaintes que blâmées. Elles sont plaintes d’être les femmes de ces hommes-là, de ces garçons et
pères arabes. On les invite à les quitter. Certaines obéissent, elles quittent
leur famille, leur quartier, et se retrouvent isolées. Car la société
franco-française, dont elles ne sont plus protégées par leur communauté de
sort, utilise alors le premier double
bind ; elle cherche et trouve en elles –dans leur nom, dans la forme de
leur visage ou dans leur accent-- la différence qui est la marque de l’infériorité essentielle de l’être, la ‘tache humaine’.
Ainsi
sont-elles prises, comme l’explique Christelle Hamel, entre d’un côté le
sexisme réel de leur milieu --un sexisme exacerbé par le contre racisme,
c’est-à-dire la revendication par les garçons du machisme qu’on leur reproche—,
et de l’autre la volonté de la société dominante de capturer les femmes de ceux
que l’on voit toujours comme des ennemis.
C’est dans ce
contexte que naissent les “ affaires du foulard ”, en 1989, en 1994,
et celle de 2003 qui a culminé avec la “ loi contre le voile ”. On ne
peut comprendre ces affaires, on ne peut comprendre la vindicte publique ait
visé ces jeunes filles, parmi les plus dociles élèves des écoles publiques, si
on ne comprend pas le rôle éminent du genre dans le système de castes.
On a vu que
le Maghrébin, l’Arabe, l’Africain, sont caractérisés dans l’idéologie coloniale
et raciste par leur rapport aux femmes, et que la stratégie coloniale consiste
à condamner cette culture en tant que particulièrement sexiste, dans le même
temps qu’en bonne logique patriarcale, elle essaie d’en capturer, au moins
symboliquement, les femmes.
Quand elle
réussit, elle est très satisfaite. Ainsi, quand des beurettes dénoncent les
tournantes : les viols collectifs, qui ont existé de tout temps, n’ont
jamais fasciné le public, et on en entend en général jamais parler, pas plus
d’ailleurs que du viol en général. Mais quand cela se passe dans les banlieues,
chez des descendants de Maghrébins : la France entière fait mine de découvrir
un phénomène inconnu jusqu’alors dans l’hexagone. Et elle profite de la
différence décrétée des Arabes pour tuer dans l’oeuf toute velléité de
découvrir la barbarie sexiste. Elle utilise pour cela un raisonnement biaisé :
si cela se passe chez eux, qui sont différents, c’est bien la preuve que cela
ne se passe pas chez nous. Ce sophisme permet de faire d’une pierre deux
coups : non seulement on condamne à les
« autres », mais surtout
on s’auto absout du péché dénoncé.
La continuité
entre l’image du garçon arabe –le sauvageon-- et l’imagerie coloniale de
l’indigène hyper sexué, dangereux pour ses femmes et a fortiori celles des
autres, est évidente. C’est le contexte des “ affaires du foulard ”.
Je ne parlerai pas ici des raisons très diverses personnelles pour lesquelles
des femmes choisissent de porter un foulard. Je n’examinerai pas l’argumentaire
pseudo laïque—cela a été fait—ni l’argumentaire pseudo féministe, cela
prendrait trop longtemps ; sauf pour réaffirmer que le féminisme est une
politique de l’auto émancipation. On ne peut pas être émancipé par autrui, ni
de force. Une politique féministe est—ou devrait être-- aux antipodes de la
politique de la canonnière; contraindre, exclure et humilier les gens, cela ne peut jamais être “ pour leur bien ” ;
cela fait partie du vocabulaire et des outils du colonialisme, c’est étranger
et doit rester étranger au vocabulaire et aux outils du féminisme. Le féminisme
ne peut pas être raciste sans se nier lui-même. Il faut le réaffirmer : il
n’y a pas et il ne saurait y avoir de fardeau de la femme blanche.
Je parlerai
seulement de la raison pour laquelle, à mon sens, la vue de quelques foulards
plonge la France dans ce qu’Emmanuel Terray appelle une “ hystérie
collective ”.
Le colonisé
méritait d’être colonisé, parce qu’il n’était pas civilisé : avait une
culture, soutenue par sa religion, l’islam, barbare, et cette barbarie était
prouvée par son traitement des femmes. Les femmes, victimes de leurs hommes, ce
qui n’est pas le cas chez les civilisés qui n’en tuent que 6 par mois, étaient
donc les alliées naturelles des colonisateurs, si seulement elles voulaient
bien se rallier. Si elle se ralliaient, à la fois on privait les hommes de leur
plus grand soutien, et on validait la thèse de leur barbarie de genre. Cet
espoir continuait, continue d’exister chez les Français qui traitent les
immigrés comme des colonisés, et les enfants des colonisés comme des immigrés.
En réalité, les femmes comme les hommes ont été et sont racisées :
discriminées, humiliées tous les jours. L’apparition de femmes portant foulard
choque les Français, ont répété à l’envi politiques, journalistes et militants
laïques, parce qu’ils sont attachés à l’égalité des sexes. Un lecteur du
bulletin de la LDH a même écrit que “ le foulard ouvre une brèche dans
l’égalité des sexes ”. C’est ainsi que j’ai appris que l’égalité des sexes existait bel et bien en
France, et qu’elle était tangible et solide comme une digue, puisqu’on peut
“ y ouvrir des brèches ”.
C’est l’un des rares bénéfices de cette affaire que de nous avoir ainsi
ouvert les yeux sur l’état avantageux de notre pays. Mais trêve de
plaisanteries.
Je ne crois
pas que les Français soient choqués par un manquement à quelque chose qui
n’existe pas, et dont ils n’ont pas très envie que cela existe. Ils sont
choqués, outrés, car l’apparition de ces femmes en foulard, met à mal
des espoirs non-dits car irrationnels.
En effet, d’un côté ils refusent de vivre avec des descendants d’Arabes, mais
de l’autre ils ne peuvent pas les jeter à la mer. Mon hypothèse est que devant ce dilemme insoluble, il s’est formé
dans leur imaginaire un dessein : prendre les femmes, les prendre même
pour épouses, comme l’annonçait il y a une dizaine d’année Emmanuel Le Bras, et
ainsi dissoudre la “ race ”. Ce dessein, informulé parce
qu’inconscient en France, a été la base de politiques publiques explicites et
mises en œuvre dans d’autres pays racistes. Le Brésil par exemple, a eu dans
les années 50 une politique explicite d’encourager les mariages mixtes pour
‘blanchir’ la population. On a créé pour la descendance de ces croisements –
car ils étaient vus comme des croisements à l’instar de ce qui se fait pour les
vaches—une dénomination de couleur, la couleur « mauve », que l’on
trouve encore sur les cartes d’identité.
Or le foulard
dit aux Franco-français que leur rêve de diviser les descendants
d’immigrés selon des lignes de genre est tombé à l’eau. Que ces femmes ne
renieront pas leurs pères, leurs frères, leurs époux. Ensuite, qu’elles ne
croient plus à l’image de la beurette émancipée, gagnante ; qu’elles
savent qu’elles subissent le même racisme que les hommes. Si le foulard
provoque des réactions aussi fortes et apparemment disproportionnées, c’est
qu’il est un message fort aussi, qui ressemble à un cauchemar, et qui
s’appellerait : “ Refoulé , le retour ”.
Ce sont en
effet les effets de la discrimination patente qu’elle exerce qui sont renvoyés comme en boomerang à la
société. Le foulard dit à cette
société : “ Vous nous avez parquées et marginalisées, vous nous dîtes
différentes, eh bien voyez : maintenant nous sommes
différentes ”. La femme
“ voilée ”, c’est Alien qui débarque chez nous. Mais Alien ne met pas
en cause que le “ modèle français d’intégration ”. Alien met mal à
l’aise parce sa seule présence met en relief ce qui passe chez nous pour
la « libération
sexuelle » : l’obligation pour toute femme, à tout moment, d’être
« désirable ». Les femmes portant foulard violent cette injonction. Comme
le remarquait Samira Bellil quelques mois avant de mourir, l’obsession des uns
de nous voiler n’a d’équivalent que l’obsession des autres de nous déshabiller.
Or ces deux obsessions sont deux formes en miroir de négation des femmes :
l’une veut que les femmes attisent ce désir tout le temps, tandis que l’autre
leur enjoint de ne pas le provoquer. Mais dans les deux cas le référent par
rapport auquel les femmes doivent penser leur corps reste le désir masculin. Ce
que le foulard dévoile, c’est que le corps des femmes n’est pas un corps à
soi—un corps pour soi.
De plus, cet
Alien rend l’islam visible. Ceci est insupportable aux Franco-français.
L’islam n’ a
jamais été que toléré en France. C’était la raison du refus de citoyenneté aux
autochtones algériens. Et voilà que ces gens en sont fiers ! Il y a là
quelque chose qui défie le bon sens, en tous les cas le sens dominant. On a vu
les mêmes réactions d’incrédulité et d’outrage à propos de la fierté
homosexuelle.
La domination
est fondée sur la “ tolérance ”, qui est l’inverse de
l’acceptation : sur l’idée que le
dominé, l’homo, le musulman, a une pratique, ou un être, ou les deux, qui
sont mauvais. On lui permet d’exister
quand même, à condition qu’il admette sa mauvaiseté. Or la preuve que le dominé
admet sa mauvaiseté, c’est qu’il en a honte. Et la preuve qu’il a honte, c’est
qu’il se cache. Quand les dominés ne se
cachent plus, revendiquent leur pratique ou leur être comme équivalents aux
autres, ils rompent la règle du jeu, ils brisent le contrat qui leur permet
d’exister à l’ombre des dominants. Ceux-ci n’ont d’autre choix que de les
rappeler à l’ordre, de les remettre à leur place, de leur montrer qui est le
patron. C’est ce qu’a fait la France avec la loi sur le foulard.
Mais le
foulard n’est qu’une escarmouche dans l’offensive menée contre les
Arabes, les Africains et les Musulmans. Car ce qui est en jeu, c’est
d’une part un système de domination local, le système de castes ; mais il
est maintenant couplé avec la participation à un projet mondial : la
guerre contre le terrorisme qui n’est autre que la guerre contre le monde
arabo-musulman, une guerre annoncée sans fin en 2001, puis de cinquante ans,
mais qui pourrait, comme le dit Alain Gresh, en durer mille. On ne saurait trop
insister sur le fait que la commission Stasi a été plus influencée par l’idée
de la guerre de civilisations, de la menace islamique pesant sur l’ensemble du
monde « civilisé », de la lutte entre le Bien occidental et le Mal
musulman, que par les situations proprement françaises. C’est parce que les
partisans de la loi ont su habilement relier le port du foulard par des
adolescentes à la menace d’ Al Qaïda, que la France entière s’est sentie
menacée.
Ainsi, le
racisme franco-français d’inspiration
coloniale a été potentialisé par le
mythe de la dangerosité du monde arabo-musulman. Les attaques contre ce
monde ne datent pas d’hier : cela fait longtemps que des essayistes,
génrélement non-spécialistes de l’islam, dénoncent celui-ci intrinsèquement
fanatique et incompatible avec la démocratie, les droits humains, la modernité,
etc. Mais quand en 1991 l’un d’eux Jean-Claude Barreau, conseiller de Pasqua,
pour l’immigration, écrivait que « l’intégration passe par l’abandon de la
religion musulmane », il passait pour un raciste. C’est maintenant
l’opinion des deux tiers des Français. Et l’idée de la conspiration mondiale
vient des USA, qui ont besoin et de remplacer le communisme par un autre
ennemi, et de soutenir la politique israélienne d’expansion territoriale par le
dénigrement de ses victimes : des rabes et des Muslmans. Dès les années
70, Bernard Lewis présentait la théorie du choc des civilisations, mais ce
n’est qu’avec sa version huntingtonienne qu’elle « prend »
véritablement.
Cette période coïncide avec le début d’une politique d’agression des USA envers les pays arabo-musulmans, dont
leur soutien à l’agression israélienne contre la Cisjordanie fait partie.
La France
participe, quoiqu’elle en dise à cette entreprise de destruction et de
massacres à grande échelle ; l’affaire du foulard n’a pu avoir lieu que
parce nos représentants et nos médias ont avalé totalement l’idéologie
bushienne du conflit de civilisations. Cette propagande est le résultat
d’années d’efforts concertés d’essayistes, de journalistes, de lobbies, et bien
sûr de gouvernements, notamment US, qui ont besoin de remplacer l’ennemi
communiste vaincu et dépecé. Ces efforts voient aujourd’hui leur couronnement
dans l’existence d’une vulgate islamophobe et arabophobe qui n’a même plus
besoin d’être démontrée ; elle a pris, avec les années, un caractère d’évidence ;
elle atteint aujourd’hui un tel niveau de haine qu’on se demande si elle pourra continuer longtemps sans être
responsable de lynchages collectifs.
Avec
l’affaire du voile s’ouvre donc le troisième acte de cette
tragédie française: au premier acte de l’oppression a succédé le deuxième
acte de la révolte sous ses deux formes : la revendication sociale et la
revendication culturelle.
Le troisième
acte, on aurait pu le souhaiter différent, très différent : on pouvait
imaginer une France retrouvant ses esprits, reconnaissant le bien-fondé de la
révolte, se rendant compte qu’elle a violé tous ses principes, commençant à
redresser ses torts, décidée à éliminer les discriminations et à emprunter,
pour difficile qu’il soit, le chemin de l’égalité républicaine. On pouvait
imaginer en particulier une réponse positive, conforme aux lois de 1905 sur la
liberté de conscience, à la demande légitime, légale, que l’islam soit traité
sur un pied d’égalité avec les autres religions, croyances et philosophies.
Mais l’ensemble de la classe politico médiatique en a décidé autrement et
a répondu par la négative et par la répression.
Le
parallélisme entre cette répression des protestations pacifiques contre
l’injustice en France, et la guerre infinie déclarée par les USA au lendemain
du 11 septembre. La méthode est le message disait Mac Luhan : sans
s’interroger sur sa responsabilité, sur ses torts, partout, l’Occident réagit à
la protestation contre l’injustice qu’il cause par la surenchère. Que ce soit
localement, avec ses propres citoyens ou ses immigrés, ou mondialement, le
refus du dialogue, de la discussion, de la négociation est constant. A sa
place, une politique de punition pour l’exemple, et d’intimidation.
Créer en
France un climat où tout Arabe est vu comme un musulman, tout musulman comme un
fondamentaliste, tout fondamentaliste comme un terroriste en puissance, bref un
climat de quasi-guerre civile a des avantages. Comment, d’un côté, accuser les
Arabes et les Africains d’être la cinquième colonne d’un complot international,
comment leur imputer à longueur de journée, le dessein de changer le Code
civil ? Et en même temps reconnaître qu’ils sont victimes de
racisme ? En transformant les victimes en accusés—accusés de complot
anti-occidental, accusés d’antisémitisme, accusés de sexisme, mis constamment
sur la défensive – la France échappe au devoir, tant éthique que légal, de
lutter contre la discrimination raciale. Au moins pour un temps.
Si le
troisième acte est mal engagé, la pièce, encore une fois, n’est pas terminée.
L’avenir dira si nous allons vers la solidification du système de castes ou
vers sa disparition. Mais cette question ne se règlera pas sur le seul terrain
français, car elle est liée à la guerre
à laquelle nous assistons. Et dans l’une et l’autre guerres, il ne faut pas
négliger les facteurs irrationnels, ou affectifs : la culture de
l’Occident, et nous sommes occidentaux, quoiqu’on en ait, est une culture de la
suprématie. Cette culture ressemble à cette folie dont les Dieux, disaient les
Grecs, affligeaient ceux qu’ils veulent perdre.
Elle est
l’origine du deux poids deux mesures que le reste du monde reproche à
l’Occident, elle est la raison pour laquelle, au lieu de s’amender, l’Occident
persiste et signe, et aggrave son cas ; la spirale oppression-répression-révolte,
ne cesse de prendre de l’ampleur et de la vitesse.
Devant ce
cyclone, la capacité des opprimés est mise à mal, au moins pour le moment. Et
on peut craindre que leur patience ne soit à bout, et qu’ils ne désespèrent de
l’efficacité de protestations pacifiques et légales devant le rempart dressé
par le mélange de démesure, de volonté de domination, d’inconscience et
d’arrogance, bref de hubris, qui
caractérise les rapports actuels de l’Occident avec le reste du monde.