N° 28. Y A-T-IL UNE PENSEE UNIQUE EN PHILOSOPHIE POLITIQUE ?

Août 2000

SOMMAIRE

DOSSIER : Y a-t-il une pensée unique en philosophie politique ?

Etienne Balibar : Qu'est-ce que la philosophie politique ? Notes pour une topique
Jacques Bidet : A quoi reconnaît-on la philosophie politique ?
Eustache Kouvélakis : La politique dans ses limites, ou les paradoxes d'Alain Badiou
Christian Lazzeri : Prendre la domination au sérieux : une critique républicaine du libéralisme
Dominique Lecourt : Le piège de l'individualisme
Jean-Luc Nancy : Tout est-il politique ? (simple note)
Yvon Quiniou : Problèmes de la philosophie politique : scientificité, normativité, émancipation
Emmanuel Renault : Philosophie politique ou critique de la politique ?
André Tosel : La philosophie politique au miroir de Spinoza
Slavoj Zizek : Le malaise dans la subjectivation politique

INTERVENTIONS

Nicolas Tertulian : Avatars de la philosophie marxiste : à propos d'un texte inédit de Georg Lukács
Stéphane Haber: Des outils pour élargir l'éthique de la discussion. A propos de la Théorie générale de J. Bidet ...
Paul Sereni : Le communisme comme robinsonnade collective
Gilbert Achcar : Le " pessimisme historique " de Perry Anderson

LIVRES

Domenico Losurdo, Antonio Gramsci, dal liberalismo al " comunismo critico " (J.M. Buée)
A cura di A. Burgio e A. A. Santucci, Gramsci e la rivoluzione in Occidente (J.M. Buée)
Alain Bertho, Contre l'Etat, la politique (T. Andréani)
Antoine Artous, Marx, l'Etat et la Politique (M. Löwy)
Arno Münster, Nietzsche et Stirner suivi de Nietzsche immoraliste ? (J. Texier)
Yves Sintomer, La démocratie impossible ? Politique et modernité chez Weber et Habermas (C. Colliot Thélène)

PRESENTATION

Nous reprenons ici la question, naguère posée sur un autre terrain, par un groupe de jeunes économistes : y a-t-il une pensée unique en philosophie politique ?

Nous répondons : non ! bien sûr. Les tendances qui s’affirment en France depuis deux décennies, en rupture avec la période précédente, sont d’une extrême variété : influence anglo-saxonne, retour de la tradition kantienne, appel à la philosophie linguistique, nouvelles préoccupations éthiques, morales, communautaires, etc. Au plan des opinions s’étale un large choix entre orientations diverses, libérale, social-libérale et républicaine, tandis qu’au plan des concepts s’affrontent, comme on sait, modernes et post-modernes.

Un élément troublant d’homogénéité est cependant fourni par la déconnexion qui semble s’être opérée entre les philosophies politiques et les sciences sociales, et spécifiquement entre pensée politique et économie, ou, ce qui ce qui occulte le fait, par leur liaison faible. Point aveugle (dans un exubérant déploiement de savoirs). Où se marque un renoncement à toute " radicalité ". C’est-à-dire aussi un refoulement de la philosophie.

Le paradoxe est que c’est cela même qui se donne comme le grand " renouveau de la philosophie politique ", projeté dans de monumentales encyclopédies, qui dessinent les contours d’un nouveau bloc de consensus, autour de valeurs et de thématiques dont Esprit et la Fondation Saint-Simon, entre autres, ont été les laboratoires. Alain Renaut, qui en est l’une des figures de proue, a récemment, dans Le Magazine littéraire, résumé la situation en termes dépourvus d’équivoque. Nous voilà, dit-il, libérés du marxisme, qui prétendait entremêler deux questions distinctes, celle du " devoir-être ", affaire des philosophes, et celle de " l’être social ", qui revient aux sciences sociales. Nous pouvons maintenant revenir à notre sujet, qui concerne les " normes " de la vie commune, le politique.

Il appartient à une revue comme la nôtre d’assumer la conjoncture des débats qui lui sont imposés. Et l’on trouvera, en arrière plan de notre intervention, la critique d’un style aujourd’hui dominant, lié à la restauration libérale, et caractérisé par un repli de la discipline sur elle-même.

Mais notre propos est avant tout de faire apparaître qu’il existe d’autres philosophies politiques, qui portent critique et résistance à l’ordre social établi, selon diverses traditions (phénoménologiques, anglo-saxonnes, épistémologiques, néo-francfortoises, post-althusseriennes, etc. – labels incertains du babel académique), de reconnaître d’autres parcours, qui, selon une formulation de Christian Lazzeri, prennent pour le sujet de la politique l’être social dans toutes ses articulations, ses contradictions et ses puissances.

Les auteurs qui ont accepté de répondre à la question l’ont fait dans des styles si divers qu’il est impossible de vous proposer un ensemble construit selon une problématique unifiée. Et c’est sans doute mieux ainsi. Si bien que, contrairement aux us et coutumes, c’est l’ordre alphabétique qui gouverne la séquence de ce dossier.

Pour Etienne Balibar, la philosophie politique n’est pas une discipline régionale, mais un miroir des alternatives radicales qui constituent la philosophie comme telle. Il esquisse une topographie des relations entre les philosophies politiques contemporaines et d’autres discours, qui en remettent en cause la possibilité même. Il compare le concept d’impolitique (Roberto Esposito) qui, opposant communauté et immunité, figure l’impossible dans le royaume des institutions, à la notion de " politique " avancée par Rancière, en opposition à celle de " police ".

Jacques Bidet avance que l’on reconnaît la philosophie matérialiste à ce qu’elle a les mêmes concepts pour ce qui est et pour ce qui doit être. Poursuivant la recherche présentée dans son récent ouvrage, Théorie générale, il interroge à ce sujet Le Léviathan et Le Capital, sur le thème du monde renversé à " remettre à l’endroit ". Marx invente un discours qui, sous ce schème précisément, tient non séparées science économique et philosophie politique. Les erreurs de la construction marxienne n’invalident pas le programme théorique, pour lequel une autre base conceptuelle, plus large, est proposée.

Eustache Kouvelakis interroge, dans ses paradoxes, la politique d’Alain Badiou. Politique conçue comme procédure de fidélité à la vérité tracée par un événement révélant le vide constitutif de l’Etre. Elle paie sa fulgurance événementielle d’une raréfaction aux attendus inexpliqués. Elle réfute la finitude, mais se réclame d’une action restreinte. Elle se veut mise à distance radicale de l’Etat, mais ne peut s’en passer. Elle se veut force de rupture, mais ne cesse de se heurter aux limites internes de l’appareillage topique qui régit son déploiement.

Christian Lazzeri analyse les facteurs qui permettent au courant républicain contemporain de se différencier du libéralisme à l’égard duquel il prétend se constituer en alternative politique. Il discute notamment la pensée de Philip Pettit, l’un des meilleurs représentants de ce courant, qui choisit comme ligne directrice le concept de liberté comme non domination.

Contre l’individualisme de masse, narcissisme pathétique de cette fin de siècle, Dominique Lecourt met en avant le concept d’un individu toujours en individuation, en construction à travers un procès de trans-individuation. Contre le conformisme de masse, la solidarité d’essence, que la forme associative permet d’expérimenter.

Jean Luc Nancy, prend la question à rebours : tout est il politique ? Si " tout est politique ", c’est, dit-il, en un sens qui doit être résolument compris hors de toute théologie ou économie politiques : au sens, donc, où le " tout " lui-même ne forme pas une totalité, et n’est pas totalisable.

Emmanuel Renault met en lumière la façon dont des auteurs comme Habermas et Rawls s’efforcent de relever le défi pensée unique par une critique de la politique. Néanmoins, faute d’une thématisation adéquate des expériences morales des dominés, ils échouent à inclure dans leur discours les revendications des exclus de la politique.

Pour Yvon Quiniou, la philosophie politique implique tout à la fois référence aux sciences sociales et exigence normative, visée d’efficacité et perspective d’émancipation.

André Tosel traite du singulier renouveau que connaissent aujourd’hui les études spinozistes, qui mettent en lumière l’originalité de Spinoza à l’intérieur et à l’extérieur du libéralisme politique : puissance constituante de la multitude, prégnance de l’imaginaire collectif, recherche de modèles d’une " automatisation " de la vertu publique. Le retrait apparent des masses invite aujourd’hui à " revenir à Spinoza ", à le confronter à l’autre tradition de la modernité politique, le républicanisme.

Slavoj Zizek montre comment un courant radical d’origine althusserienne (Balibar, Rancière, Badiou) cherche à redéployer la dialectique paradoxale de l’Universel : affirmer, à partir de la singularité des situations, un universel qui subvertit l’ordre qui les contient, tout en assumant l’impossibilité de sa réalisation substantielle. Le risque est d’en rester à la logique des explosions momentanées contenant en germe leur propre échec, et de reculer devant la nécessité d’assumer la maîtrise de l’acte, la construction d’un ordre nouveau.

Le dossier Interventions comprend quatre articles.

Nicolas Tertulian présente un inédit de Lukàcs découvert récemment dans les archives russes, qui contient les réponses du philosophe aux critiques adressées par l’orthodoxie communiste à son Histoire et conscience de classe, paru en 1923. Ce texte offre une occasion d’analyser la postérité tumultueuse de ce fameux ouvrage, notamment à travers une comparaison avec la théorie de J. Habermas.

Stéphane Haber réagit au livre de J. Bidet, Théorie générale, Théorie du droit, de l’économie et de la politique, PUF, 1999. Soulgnant que son objet est plus large – théorisation de la société moderne, intégrant philosophie et science sociale, et visant une refondation du marxisme –, il s’intéresse à la dernière partie, Politique. L’analysant du point de vue de l’éthique de la discussion, il y découvre une contribution originale qui tend à surmonter les difficultés nées de la façon particulière dont Habermas en a compris le programme.

Paul Sereni, sur la base de l’analogie entre la transparente simplicité de la robinsonnade et la transparente rationalité du communisme, indiquée dans le premier chapitre du Capital, discute l’équivalence, posée par certaines critiques récentes du communisme marxien, entre transparence collective et société homogène, parfaitement unifiée.

Gilbert Achcar commente le tournant pris, sous l’impulsion de Perry Anderson, par la New Left Review. Et, à travers un récent livre de Gregory Eliott, il tente d’évaluer, sous le signe du " pessimisme historique ", le parcours de l’éditorialiste et historien, depuis ses Considérations sur le marxisme occidental.

On lira, page 223, l’annonce de Pour une construction citoyenne du monde, Un an après Seattle, rencontre organisée, sous l’impulsion d’Espaces-Marx, à l’appel de Actuel Marx, Attac, Cimade, Copernic, Espaces-Marx, Fondation Jean Jaurès, Amis du Monde Diplomatique, Ligue de l’Enseignement, Observatoire de la Mondialisation, Témoignage Chrétien, du 30 novembre au 2 décembre 2000 .

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