N° 29. CRITIQUE DE LA PROPRIETE

 

 

premier semestre 2001

 


 

SOMMAIRE

Présentation

DOSSIER : Critique de la propriéte


Christian Barrère :
Pour une théorie critique des droits de propriété
Tony Andréani :
Les paradoxes de la propriété d’Etat
Frédéric Lordon : Le conatus du capital

Ludovic Hennebel : Propriété intellectuelle versus « communisme informationnel »

Jean-Claude Delaunay : L’appropriation privée du temps de travail dans les services

Roland Ricci : Le juge constitutionnel et le droit de propriété : un héritage difficile à assumer
Jacques Bidet : La propriété, le libéralisme et le communisme

INTERVENTIONS

 

Frédéric Neyrat : Marx : de la production du communisme à la soustraction prolétarienne

Jean-Marc Lachaud : Des interventions sociales des artistes et de la fonction critique de l’art aujourd’hui

Jean-Pierre Sarrazac : L’idée d’un « théâtre critique »

Nicolas Roméas : Sortir l’art du ghetto

Emmanuel Renault : Justice et évaluation suivant Le Nouvel esprit du capitalisme

LIVRES

Laure Bazzoli, L’économie politique de John R. Commons (J. Bidet)
E.-W. Böckenförde, Le droit, l’Etat et la constitution démocratique (D. Séglard)

Marx 2000 (sous la direction de Eustache Kouvélakis) (R. Nigro)

Miguel Abensour, L’utopie de Thomas More à Walter Benjamin (J.-M. Lachaud)

Domenico Losurdo, Antonio Gramsci, dal liberalismo al « comunismo critico » (J.-M. Buée)

Karine Clément, Les ouvriers russes dans la tourmente du marché (P. Rolle)

Tony Andréani, Un être de raison (Y. Quiniou)

Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance (D. Séglard)

Actuel marx signale

Congrès Marx International III

Le site Actuel Marx, la revue Actuel Marx en ligne

Présentation

Le Dossier que nous vous présentons ici, à l’enseigne de la « Critique de la propriété », présente, avouons-le d’emblée, certaines discordances. Le sujet est si brûlant qu’il invite à toutes les audaces. Il est si difficile qu’il incite à la prudence et à l’autocensure. On mesurera donc chaque fois le niveau de discours choisi, celui de l’analyse factuelle de l’institution ou de l’évènement, celui de discussion doctrinale, celui de l’analyse conceptuelle, celui de la prospective. Les auteurs sont économistes, Christian Barrère, Jean-Claude Delaunay et Frédéric Lordon, juristes, Ludovic Hennebel et Roland Ricci, politologue, Tony Andréani, ou philosophe, Jacques Bidet. L’ensemble serait disparate si ne s’y exprimaient sur des terrains divers, selon des exigences disciplinaires différentes et des opinions divergentes, de puissantes préoccupations communes.

La question de la « propriété », qui se profile en dernière instance dans tous les débats et conflits, se pose aujourd’hui en des termes renouvelés. A l’heure du triomphe du libéralisme, qui prétend sou­mettre toute chose – des moyens de production à la nature elle-même – à l’appropriation privée, émergent massivement de nouveaux objets appropriables, issus notamment des technologies de la vie et de l’information, et une approche économique en termes de répartition de « droits de propriété » en fonction de l’efficacité supposée leur appartenir cherche à s’imposer.

Tout est à vendre. Et c’est peu dire que le mouvement socialiste, fondé sur l’idée d’une appropriation sociale des moyens de produire et d’échanger, de services publics et de biens communs, de conditions fondamentales d’existence assurées à tous, se trouve radicalement mis en cause, dans ses conquêtes et ses perspectives historiques, dans ses intimes convictions.

Il importe de faire apparaître les jeux renouvelés de l’idéologie, de l’argent et du pouvoir, – la puissance appropriative du capital dans le mirage de la dilution de la propriété. Mais il convient aussi de se garder de l’illusion que les traditions analytiques et critiques du socialisme suffiraient au déchiffrement des nouveaux enjeux. Notre ambition est de reprendre la question à la racine. Ce qui implique diverses disciplines, qui ne peuvent toutes figurer dans l’espace d’un tel dossier : philosophie, droit, économie, mais aussi histoire, anthropologie, écologie. La question comporte de multiples facettes et de multiples tensions, entre droit rationnel et du droit positif, entre juridique, économique et politique. Elle concerne les moyens de produire, d’échanger, de connaître, le corps propre, la nature.

Le concept de droit appelle celui de « droits de propriété ». Mais en quel sens ? De quel droit de tels droits, qui n’existent qu’en vertu d’une sanction sociale, seraient-ils sacralisables comme droits de l’individu propriétaire et actionnaire, et non considérés, du point de vue de l’humanité dans son ensemble, dans tout l’éventail des formes possibles de la propriété, personnelle, communautaire, publique, et de l’inappro­priable ? Et quel est l’ordre de la bataille à conduire sur tous ces terrains.

Voilà des convictions d’arrière-fond sans doute partagées par les auteurs, à partir desquelles se dessinent des chemins de réflexion toujours singuliers.

 

Christian Barrère, qui travaille de longue date sur ce terrain, propose une étude substantielle de la théorie des droits de propriété, depuis Hayek jusqu’à ses développements anglo-saxons les plus récents. Il recherche les conditions d’une rupture avec l’idéologie néo-libérale qu’elle véhicule et d’une analyse critique de la propriété privée, qui inclut aussi la considération de l’efficience et de l’équité.

Tony Andreani affronte les critiques adressées à la propriété d’Etat par les partisans des privatisations et les théoriciens néo-institution­nalistes des droits de propriété : interférences entre pouvoir politique et fonctionnement économique, contraintes et inefficiences de toutes sortes. Tout en faisant droit à certaines objections, il cherche à montrer, à l’inverse, qu’il est possible de rebâtir un secteur public tout en dénouant les paradoxes de la propriété d’Etat.

Frédéric Lordon met en examen la figure du capitaliste rationnel à la recherche du profit. Il analyse, comme exemplaires du conflit de propriété, à l’ère du capital financier, les pratiques par lesquelles les grands managers s’illustrent dans les spectaculaires opérations de fusions et acquisitions, prises de contrôle et OPA, auxquelles nous assistons en ce moment. Il y décrypte, en mobilisant aussi le registre conceptuel de Bourdieu, des conduites qui se traduisent mieux dans le langage spinozien du conatus que dans celui de la « propension à maximiser » : ambition industrielle contre rationalité financière. Il lève un coin du voile sur le jeu dialectique qui unit les deux fonctions antagoniques par lesquelles s’accumule la propriété capitaliste.

Ludovic Hennebel montre comment la question de l’usage des œuvres intellectuelles se prête à deux modèles opposés : celui de la propriété, qui tend à leur marchandisation, celui de l’information qui pousse à leur libre communication., Le paradigme du droit d’auteur, introduit par les juristes à l’époque de la Révolution Française, en réfé­rence à la propriété, lui semble être radicalement remis en cause dans le contexte de l’informatique et d’internet. Il avance hardiment un « com­munisme informationnel », propre à assurer, dans l’intérêt général, l’échange et la diffusion du savoir, au-delà de toute référence à la notion de propriété.

Jean-Claude Delaunay s’intéresse à l’appropriation privée du temps de travail dans les services. A l’époque du capitalisme industriel, la marchandise produite, propriété de l’entrepreneur, avait la consistance d’un objet physique, forme d’objectivation et de privatisation du travail des producteurs. Avec la croissance de la production de services, le produit a désormais perdu cette forme d’existence matérielle. Mais le capital a trouvé d’autres voies pour s’assurer l’appropriation privée du travail social.

Roland Ricci examine ce que les droits de propriété, dans leur contenu et leurs attributs, doivent à l’interprétation que le Conseil Constitutionnel donne des textes fondateurs lorsqu’il contrôle la confor­mité des lois aux prescriptions de la Constitution. La juridiction constitutionnelle rechigne manifestement à assumer l’héritage révolutionnaire consigné dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Au delà de la fidélité affirmée se profile une attitude plus contrastée, qui tend à priver ce droit de sa substance. Les contradictions de cette jurisprudence montrent qu’il est nécessaire de redéfinir le droit de propriété à partir de sa fonction sociale.

Jacques Bidet replace la théorie dite des « droits de propriété » dans le temps long et structurel du capitalisme, marqué par les prétentions antagonistes du libéralisme et du communisme. Il analyse ses formes nouvelles comme des réactions aux avancées historiques du socialisme. Il en mesure l’impact aux renoncements que figure le rabougrissement de la social-démocratie en un républicanisme qui abandonne le terrain même de la « propriété » pour s’en tenir à l’exigence d’un « statut » assurant censément à chacun les conditions matérielles et culturelles de sa non-dépendance et de sa participation autonome à la vie sociale et politique. Il montre que la radicalité même du tournant propriétariste à l’ère de l’ultimodernité invite à reprendre les choses au principe, à réinterroger le concept de propriété et à redéployer le programme du communisme.

Le hors dossier présente trois séries de travaux.

Frédéric Neyrat, dans une perspective proche de celle de Jean-Luc Nancy, entend montrer en quoi, et comment, la pensée marxiste est passée d’une thèse ontologique, définissant le communisme comme un mode de production de l’absolu communautaire, à une thèse politique inédite, envisageant le prolétariat comme principe de déliaison et com­me ce qui est susceptible d’advenir, de façon contingente, à la politique. Marx nous ferait ainsi passer de la production du communisme à la « soustraction prolétarienne ».

Suivent deux essais, introduits par Jean-Marc Lachaud, issus d’un colloque Actuel Marx récemment organisé par lui à l’Université de Paris-X : « Des interventions sociales des artistes et de la fonction critique de l’art aujourd’hui ».

Nicolas Romeas, rédacteur-en-chef de la revue Cassandre, s’inter­roge sur comment « sortir l’art du ghetto ». Après Jean Vilar et Bertolt Brecht, que devons-nous faire si nous voulons aujourd’hui encore penser l’art non comme une catégorie d’activité séparée de nos existences, restreinte au champ des connaisseurs et à son marché – même s’il est, en France, public et privé –, mais comme un outil transformateur de la civilisation ?

Jean-Pierre Sarrazac, auteur dramatique et théoricien du théâtre, reprend l’idée d’un « théâtre critique ». Il suggère à tous ceux que préoccupe le devenir public et politique de notre art de s’interroger, sur ce qu’il est advenu, en cette fin de siècle, de cette « idée du théâtre », justement, qui a présidé, dans les années cinquante et soixante, à l’édification du théâtre public en Europe.

Emmanuel Renault, dans la lecture qu’il nous propose du Nouvel esprit du capitalisme, d’Eve Chiapello et Luc Boltanski, souligne qu’ils poursuivent deux objectifs : décrire les mutations du capitalisme con­temporain et contribuer théoriquement à une relance de la critique de la société. Il se demande si la manière dont le premier objectif est poursuivi permet véritablement d’atteindre le second. Il aborde cette question, qui met en cause tout à la fois la méthodologie générale et la philosophie politique de l’ouvrage, du point de vue d’un problème particulier, mais central dans l’ouvrage : celui du rôle que joue l’évalua­tion dans la modernisation des entreprises. Cette analyse s’inscrit dans la réflexion plus large qu’il propose dans son livre, Le mépris social, Ethique de la reconnaissance (Editions du Passant, 2000) [1]. Actuel Marx


[1].             Remerciements à Cornelius Crowley pour la traduction de certains abstracts.