N° 30. RAPPORTS SOCIAUX DE SEXE

Septembre 2001
Réédition prévue en septembre 2010 dans la collection "Actuel Marx Confrontation"

SOMMAIRE

PrésentatioN

DOSSIER : les rapports sociaux de sexe

Rassemblé par Annie Bidet-Mordrel

 

Annie Bidet-Mordrel et Jacques Bidet : Les rapports de sexe comme rapports sociaux

Frigga Haug : Sur la théorie des rapports de sexe

Martha E. Gimenez : Le capitalisme et l’oppression des femmes : pour un retour à Marx

Danièle Kergoat : Le rapport social de sexe De la reproduction des rapports sociaux à leur subversion

Catharine Mackinnon : Féminisme, marxisme et postmodernité

Paola Tabet : La grande arnaque. L’expropriation de la sexualité des femmes

Nancy Fraser : Pour une politique féministe à l’âge de la re­connaissance : approche bi-dimensionnelle et justice entre les sexes

Chantal Mouffe : Quelques remarques au sujet d’une politique féministe

Françoise Collin : Différence / indifférence des sexes

Judith Butler : Simplement culturel ?

 

INTERVENTION

Thierry Simonelli : Matérialisme dialectique et psychanalyse selon Wilhelm Reich

 

LIVRES

Helena Hirata, Françoise Laborie, Hélène Le Doaré, Danièle Senotier (ed.), Dictionnaire critique du féminisme (Les coordinatrices de l’ouvrage)

Jacques Derrida, Ghostly Demarcations (D. Bensaïd)

Robert Charvin, Relations internationales, droit et mondialisation (T. Andréani)

Jean Robelin, Esquisse d’une politique de l’esprit (J.-P. Cotten)
Alternatives Sud, Théologies de la libération (M. Löwy)

 

Présentation

Le rapport que l’ONU vient de publier, dans son Etat de la population mondiale 2000, est accablant : « bien qu’ils partagent le même espace, femmes et hommes vivent dans des mondes différents ». Effroyable inégalité dans tous les domaines : libertés, santé, sexualité, travail domestique et salarié, éducation, politique, culture et religion. Malgré plus d’un siècle de luttes et de conquêtes, les femmes demeurent, sous des formes différentes selon les lieux, sélectivement et massivement en proie à la surexploitation économique, à la relégation sociale et politique, à la « pauvreté », à la violence masculine. Et il faut bien parler d’un esclavage sexuel mondialisé.

La mythologie néolibérale a son répondant dans un traitement euphémistique de la question des « rapports de genre », tout à la gloire et au bonheur du vivre ensemble dans la différence. Nous tenterons ici une mise en perspective de diverses recherches récentes qui la prennent au contraire, avec réalisme, dans toute sa âpreté.

Dans le cadre de ce modeste dossier, nous devions faire des choix. Il s’est récemment développé en France un large débat, philosophique et politique, autour de la parité. Et il existe, on le sait, d’importants travaux dans deux domaines notamment. Celui de la sociologie, qui a trouvé une expression remarquable dans Le Dictionnaire critique du féminisme, récemment paru, un événement dans le paysage français. Celui de l’histoire, qui a donné lieu à des ouvrages collectifs monumentaux. Nous avons privilégié ici une voie à la fois complémentaire et plus large, celle d’une réflexion philosophico-politique, ancrée certes dans les sciences humaines, mais explicitement tournée vers l’élucidation de leurs présupposés théoriques, et nous avons choisi de prendre principalement appui sur des travaux anglo-saxons, particu­lièrement significatifs à cet égard

 

Nous avons réalisé ce volume sur la base d’un questionnement adressé à une dizaine de spécialistes des « rapports de genre », et libellé en ces termes :

 « Les “inégalités” entre les femmes et les hommes sont, on le sait, observables dans tous les domaines : statut social et juridique, sexualité, travail domestique et emploi salarié, santé et scolarisation, sphères politique, culturelle et religieuse, situations de violence et de “pauvreté”, etc… 

Le marxisme s’est parfois signalé par sa prétention hâtive à apporter des réponses. Il garde cependant une grande puissance d’interrogation. Et il s’agira plutôt ici – mais le défi n’est sans doute pas moindre – de rechercher comment la question que nous désignons comme celle des rapports sociaux de sexe” doit, ou peut, être posée. L’objet principal de ce volume, qui s’inscrit dans la vaste enquête entreprise depuis plusieurs années par la revue Actuel Marx en vue d’une recomposition théorique, sera de confronter les différentes approches analytiques et hypothèses explicatives, en dehors desquelles, en effet, on ne saurait s’interroger sur les voies d’une alternative.

Conformément à la vocation internationale de la revue, nous ferons largement appel aux débats récents qu’on a vu se développer hors de l’hexagone, notamment dans l’aire anglo-américaine.

Le propre des traditions critiques qui nous intéressent ici est qu’elles ne considèrent pas cette “inégalité”, avec les connotations de domination et d’oppression, de confrontation et de résistance qui s’y attachent – fait universel, quoique extrêmement divers dans le degré et dans les formes – non comme un fait de nature, mais comme une donnée culturellement et historiquement construite. Au-delà de ce point d’accord, le phénomène donne lieu à des interprétations fort divergentes. Il est souvent référé, en tant que construction sociale, à la situation différente et asymétrique des deux sexes dans le procès de reproduction. Il a aussi été conçu comme un “rapport de production”, au sens marxien du terme, et parfois, à ce titre, qualifié de “rapport de classe”. Il a trouvé dans la notion de “patriarcat” une expression contestée mais classique. On a souvent considéré qu’il devait être traité, dans le contenu que nous lui connaissons aujourd’hui, comme un élément de la forme capitaliste de société ou de civilisation. Les catégories de patriarcat et de capitalisme sont ainsi fréquemment associées, en des sens divers. Mais on a pu également estimer qu’une approche sociologique opératoire devait plutôt l’appréhender dans son procès institutionnel de reproduction, de répétition culturelle. On soutient aussi, recourant ou non aux traditions d’analyse freudiennes, qu’il est indéchiffrable en dehors d’une étude de la forme “famille”, ou en dehors de la considération du statut privilégié accordé à l’hétérosexualité. Ou, de façon plus générale, qu’il faut analyser la construction des identités dans la diversité des pratiques discursives et normatives. Il s’est enfin développé une élucidation plus spécifiquement philosophique de la “différence des sexes”, selon des orientations divergentes, plus universalistes ou plus différencialistes, ou selon la visée, déconstructionniste, de transcender ces catégories, comme on le voit dans la théorie “queer”.

Ces approches doivent faire la preuve qu’elles aident à élucider les points stratégiques de cette relation. Le travail : comment comprendre la combinaison entre travail salarié et travail domestique, qui assigne celui-ci aux femmes ? comment s’articulent des rapports de genre et des rapports de classe, selon une division sexuée du travail ? La famille : comment s’organise le clivage entre un espace privé domestique et un espace public qui tend à exclure les femmes ? quels rapports constitutifs faut-il reconnaître entre famille, genre et sexualité (hétéro versus homo­sexualité) ? comment s’y construisent les identités masculines et féminines ? La politique : à quoi faut-il attribuer l’exclusion des femmes de la démocratie représentative ?

Elles doivent aussi manifester en quoi elles peuvent éclairer les luttes des femmes aujourd’hui, les références qu’elles se donnent et les issues qu’elles recherchent. Comment comprendre leurs rapports aux luttes de classe, aux mouvements sociaux et aux résistances à la configuration impérialiste des migrations et des emplois ? S’agissant de la “différence des sexes”, comment évaluer les mots d’ordre qui se posent en alternatives : égalité, parité, différence ou indifférenciation, “égalité dans la différence” ? Comment éradiquer la violence, qui forme le contexte omniprésent du rapport de genre ? et la discrimination quasi universelle qui, reléguant les femmes à des activités subalternes, prive l’humanité d’une part essentielle de son potentiel d’émancipation ? ».

 

Les réponses que nous avons reçues, et dont certaines reformulent des prises de positions qui ont fortement marqué le cours récent du débat « féministe », sont partiellement en décalage par rapport aux questions posées. Et ces décalages sont eux-mêmes significatifs de la grande hétérogénéité des problématiques. Nous avons cependant ici parié sur une certaine complémentarité des approches les plus véhémentement opposées. C’est en ce sens qu’un article d’introduction, signé de Annie Bidet-Mordrel et Jacques Bidet, qui les rapporte à la conceptualité marxienne et à ses limites, tente de les mettre en perspective et de manifester leurs imbrications et présuppositions mutuelles, leurs connivences profondes dans la mise au jour d’un continent nouveau.

Frigga Haug fait apparaître comment ces questions émergent puissamment chez Marx et surtout Engels, toujours brouillées cependant par le retour d’un sens commun irrépressiblement masculin de l’universel. Elle en propose un nouveau développement inspiré d’Althusser et de Gramsci, sous la forme d’une critique de la notion de rapports de production.

Martha Gimenez va aussi loin qu’il est possible dans une explication qui rattache l’oppression des femmes au capitalisme, et donc dans une perspective de lutte des femmes comme lutte contre le capital.

L’article de Danielle Kergoat, qui illustre particulièrement le titre choisi pour ce numéro, montre comment dans la division sociale du travail se développe un autre rapport, le « rapport social de sexe », aussi socialement constituant, et antagonique, que le rapport de classe, et imbriqué à lui.

Katherine MacKinnon, célèbre notamment pour la loi qu’elle a fait passer contre le harcèlement sexuel, nous propose le pamphlet phi­losophique et politique – tourné contre une certain libéral-postmodernisme à l’américaine –, d’un féminisme qui construit sa théorie dans la pratique, s’affrontant aux réalités de la violence si généralement faite aux femmes, à une expérience vécue, qui n’existe pourtant que du fait de la lutte qu’elle organise.

Paola Tabet enquête en anthropologue sur la sexualité des femmes subordonnée au désir des hommes, simple service, payant ou gratuit, rendu à un partenaire masculin qui domine d’une façon ou de l’autre l’accès aux ressources, – par quoi est refusé aux femmes jusqu’à l’accès même à leur propre désir.

Nancy Fraser cherche à lier l’ancien et le nouveau, la revendication socialiste d’égalité, et l’exigence, aujourd’hui profondément diverse et clivée, de reconnaissance, – double foyer de la revendication féministe, qui s’affaiblit dès qu’elle se perd dans la politique identitaire ou dans l’abandon au libéralisme.

Sous le signe de la « démocratie radicale », Chantal Mouffe inscrit en postmoderne le féminisme dans un programme assez voisin : la fin du grand sujet appelle une recomposition, mais comme réarticulation toujours provisoire de subjectivités éclatées, locales, ponctuelles et fluctuantes, qui n’émergent que de leurs luttes toujours diverses et ne peuvent triompher que par une mise en « équivalence ».

Françoise Collin, aborde la question par l’autre extrême, la montée en puissance d’une aspiration à l’in-différence des sexes, dans laquelle elle voit un retour de l’universel masculin ; elle en appelle à une politique qui ne soit ni de la différence, ni de l’indifférence, ni de l’un, ni du deux, mais « leur mise en rapport tendu ».

Judith Butler argumente le lien entre le capitalisme et l’hétérosexualité, non pas comme un phénomène « purement culturel », fait de pratiques normées et de discursivités oppressives, mais comme un mécanisme économique et social lié à l’ensemble du système, et qui donne son poids d’horreur concrète à l’exclusion homosexuelle.

Hors Dossier, mais sur fond de préoccupations analogues, Thierry Simonelli cherche à montrer comment l’approche du Jeune Wilhelm Reich, qui comprend la psychanalyse en termes dialectiques et matérialistes, opposables à ceux de Lacan, anticipe largement sur l’interprétation qui en sera ultérieurement donnée dans l’Ecole de Francfort. 

Ce volume 30 d’Actuel Marx, qui correspond à la 15ième année d’existence de la revue, se propose comme une contribution latérale aux débats qui auront lieu dans la Section « Rapports sociaux et genre » du Congrès Marx International III, Paris-X, 26-29 sept. 2001, à l'Université de Nanterre

Actuel Marx