Numéro 39. nouvelles aliÉnations

 Mai 2006

Numéro disponible en ligne sur le site du Cairn : http://www.cairn.info/revue-actuel-marx.htm


[Sommaire]  [Auteurs]  [Abstracts]

SOMMAIRE

 

Présentation

 

Dossier : Les nouvelles aliénations

Franck Fischbach, Activité, Passivité, Aliénation. Une lecture des Manuscrits de 1844

Nicolas Tertulian, Aliénation et désaliénation : une confrontation Lukács-Heidegger

Stéphane Haber, Que faut-il reprocher aux Manuscrits de 1844 ?

Yvon Quiniou, Pour une actualisation du concept d’alié­nation

Emmanuel Renault, Du fordisme au post-fordisme : Dépassement ou retour de l’aliénation ?

Jean-Pierre Durand, Les outils contemporains de l’aliéna­tion du travail…………………………………………

Christophe Dejours, Aliénation et clinique du travail

 

Interventions

Vincent Bourdeau, François Jarrige et Julien Vincent, Le passé d’une désillusion : les luddites et la critique de la machine

Gérard Duménil, L’« absolutisme bureaucratique » selon Moshe Lewin

Vincent Houillon, Les avances de la pensée : Marx lu par Derrida

Entretien

Jacques Rancière, Politique et esthétique

Livres

Marx entre Hegel et Spinoza

Franck Fischbach, La production des hommes. Marx avec Spinoza (P. Sévérac)

Bertell Ollman, La dialectique mise en œuvre – Le processus d’abstraction dans la méthode de Marx (L. Sève)

Histoire culturelle

Monique et Bernard Cottret, Jean-Jacques Rousseau en son temps (J. Guilhaumou)

Eli Zaretsky, Secrets of the soul. A social and cultural history of psychoanalysis (S. Haber)

Idéologie et domination

Nestor Capdevila, Le concept d’idéologie, (G. Autin)

Bruno Tinel, À quoi servent les patrons ? Marglin et les radicaux américains (K. Aghouchy, J. Maucourant)

Théorie critique

Variations. Revue internationale de théorie critique, « La Théorie critique. Héritages hérétiques » (J.-M. Lachaud)

Michael Theunissen, Théorie critique de la société. Introduction à la pensée de Jürgen Habermas (J.-M. Durand-Gasselin)


AUTEURs

Vincent Bourdeau est chercheur associé au Laboratoire de Recherches Philosophiques sur les Logiques de l’Agir (Université de Franche-Comté). Il est actuellement post-doctorant au CREUM (Centre de Recherche en Éthique de l’Université de Montréal) où il travaille sur les rapports du républicanisme contemporain et de l’économie politique.

Christophe Dejours occupe la chaire Psychanalyse-santé-travail au CNAM. Ses recherches se situent sur les frontières de la psychanalyse avec les sciences biologiques et les sciences sociales. Elles concernent plus spécifiquement la psychosomatique et la psychodynamique du travail. Il a notamment publié Travail usure mentale (Bayard, 2000 pour la troisième édition), Souffrance en France (Seuil, 1998), L’évaluation à l’épreuve du travail – Critique des fondements de l’évalua­tion (Inra éditions, 2003).

 Gérard Duménil est économiste, directeur de recherches au CNRS (Economie, Université de Paris X-Nanterre). Outre de nombreux articles, il a publié plusieurs ouvrages dont Le concept de loi économique dans « Le Capital », avant-propos de Louis Althusser, Maspero, 1978 et Marx et Keynes face à la crise, Economica 1977. En collabo­ration avec Dominique Lévy, dans la collection Actuel Marx Confrontations des Presses Univer­sitaires de France : La dynamique du capital, un siècle d'économie américaine, 1996 ; Au-delà du capitalisme, 1998 ; Crise et sortie de crise. Ordre et désordres néolibéraux, 2000 ; Économie marxiste du capitalisme, Collection Repères, La Découverte, 2003. En anglais : The economics of the Profit Rate, Edward Elgard, 1993 ; Capital Resurgent. Roots of the Neoliberal Revolution, Harvard University Press, 2004.

 Jean Pierre Durand est professeur de Sociologie à l’Université d’Evry où il dirige le Centre de recherche Pierre Naville. Après avoir publié plusieurs ouvrages et articles sur l’usage des techno­logies de l’information dans l’entreprise et dans l’espace domestique, il s’intéresse depuis une décennie à l’émergence d’un modèle productif après-fordien et aux régulations sociales qui l’accompagnent. Parallèlement à ces travaux de terrain, il mène une réflexion épistémologique sur la sociologie de l’action. Il a publié La Sociologie de Marx (La Découverte, coll. « Repères », 1995) et plus récemment La chaîne invisible. Travailler aujourd’hui : du flux tendu à la servitude volontaire (Le Seuil, 2004), coordonné avec D. Linhart Les ressorts de la mobilisation (Octarès 2005) et dirigé avec M.-C. Le Floch Le consentement au travail (L’Harmattan, 2006). La 3e édition de Sociologie contemporaine (Éditions Vigot) sortira en février 2006.

 Franck Fischbach est professeur à l’Université de Toulouse II. Il est l’auteur de travaux sur l’histoire de la philosophie allemande de Fichte à Marx (incluant Hegel, l’école hégélienne et Schelling). Après avoir interprété cette séquence historique dans les termes d’une « ontologie de l’activité », il cherche à montrer en quoi Marx à la fois hérite de cette tradition et la renouvelle en jetant les bases d’une critique radicale de la subjectivité moderne. Dernières publications : L’être et l’acte. Enquête sur les fondements de l’ontologie moderne de l’agir, Paris, Vrin, 2002 ; La Production des hom­mes. Marx avec Spinoza, Paris, PUF, 2005.

 Stéphane Haber est maître de conférences en philosophie à l’Université de Besançon. Auteur de différents travaux sur Habermas et l’Ecole de Francfort, il a notamment publié Habermas et la sociologie (PUF, 1998) et Jürgen Habermas, une introduction (Pocket/La découverte, 2001). Ses dernières publications sont Critique de l’antinaturalisme (PUF, 2006) et Foucault et Habermas. Parcours croisés, confrontations critiques (CNRS éditions, 2006 ; coordonné en collabo­ration avec Y. Cusset.)

 Vincent Houillon est professeur agrégé de philosophie. Membre du comité de direction de la revue de phénoménologie Alter, il est l'auteur d'articles consacrés à la phénoménologie et à la déconstruction, notamment, « La suspension de la phénoménologie : la déconstruction. (L'héri­tage in-interrompu de Lévinas à Derrida) », dans Rue Descartes, Collège international de philosophie, n°35, mars 2002. Il consacre aujourd'hui son travail la question du massacre comme objet de la pensée philosophique : « Philosophie et politique du massacre : essai d'une décons­truction » dans Le massacre, objet d'histoire, sous la direction de David El Kenz, Gallimard, 2005.

 François Jarrige prépare à l’université Paris-I (Centre de recherche en histoire du XIXe siècle) une thèse d’histoire consacrée aux formes de résistances ouvrières qui accompagnent les débuts de l’industrialisation et plus spécifiquement au phénomène des bris de machines.

 Yvon Quiniou enseigne la philosophie, notamment en classe préparatoire scientifique. Il a collaboré à de nombreux ouvrages collectifs, dont le Dictionnaire du darwinisme et de l’évo­lution (PUF, 1996) et l’Histoire raisonnée de la philosophie morale et politique (La Découverte, 2001). Il est l’auteur de Problèmes du matérialisme (Méridiens-Klincksieck, 1987), de Nietzsche ou l’impossible immoralisme (Kimé, 1993), de Figures de la déraison politique (Kimé, 1995), d’Études matérialistes sur la morale (Kimé, 2002) et de Athéisme et matérialisme aujourd’hui (Pleins Feux, 2004).

 Jacques Rancière, est professeur émérite (Philosophie politique et Esthétique) à l’Université de Paris 8-Saint-Denis. Proche de Louis Althusser (il participe à la rédaction de Lire le Capital en 1965), il rompt avec l’althussérisme en 1974 avec La Leçon d’Althusser (Ed. Gallimard). Il  a notamment publié Le Philosophe et ses pauvres, Ed. Fayard, 1983 ; La Mésentente. Politique et philosophie, Ed. Galilée, 1995 ; Aux bords du politique, La Fabrique Ed., 1998 ; La haine de la démocratie, La Fabrique Ed., 2005, Le Partage du sensible. Esthétique et politique, La Fabrique Ed., 2000 ; L’inconscient esthétique, Ed. Galilée, 2001 ; La Fable cinématographique, Ed. du Seuil, 2001 ; Le destin des images, La Fabrique Ed., 2003 ; Malaise dans l’esthétique, Ed. Galilée, 2004. Il a aussi récemment rassemblé en langue française ses chroniques sur le temps présent proposées régulièrement aux lecteurs du quotidien brésilien la Folha de São Paulo (Chroniques des temps consensuels, Ed. du Seuil, 2005).

 Emmanuel Renault est maître de conférences de philosophie à l’Ecole normale supérieure de Lettres et sciences humaines (Lyon). Auteur de différents ouvrages et articles sur Hegel, Marx, et l’Ecole de Francfort, il a notamment publié : Marx et l’idée de critique (PUF, 1995), Le voca­bulaire de Marx (Ellipses, 2001), Où en est la théorie critique ? (La Découverte, 2003 ; coordon­né en collaboration avec Y. Sintomer), L’expérience de l’injustice (La Découverte, 2004).

 Nicolas Tertulian est directeur d’études à l’EHESS, où il enseigne l’histoire de la pensée allemande. Il a publié notamment Georges Lukács. Étapes de sa pensée esthétique (Le Sycomore, 1980), Lukács. La rinascità dell’ontologia (Editori Riuniti 1986) et l’introduction au volume Dialectique et spontanéité (Éditions de la Passion, 2001). Il est l’auteur de plusieurs contributions aux débats sur Heidegger et Carl Schmitt, ainsi que de différentes études sur Benedetto Croce, Theodor W. Adorno, Herbert Marcuse. Parmi ses publi­cations récentes : « Croce et Gentile, de l’amitié à l’adversité » (Il Contributo, 1/2003), « Sul metodo ontologico-genetico in filosofia » (Marxismo oggi, 2/2003), « Nicolai Hartmann et Georg Lukács, une alliance féconde » (Archives de Philosophie, 4/2003), « Adorno-Lukács. Polémiques et malentendus » (Cités, 22/2005, trad. allemande in Lukács Jahrbuch, 2005).

 Julien Vincent prépare une thèse d’histoire aux universités de Cambridge et de Paris I Panthéon-Sorbonne (Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine, UMR 8066 CNRS/ENS) sur l’écono­mie politique et la religion au XIXe siècle en Angleterre.

 

Abstracts 

Vincent Bourdeau, François Jarrige, Julien Vincent, The Past of a Disillusion : the Luddites and the Critique of Machinery.

Luddism constituted a phase in English social history between 1811 and 1817, a phase marked by a remarkably widespread phenomenon of machine-breaking. Ignored for generations, and subsequently the object of denigration, Luddism came in for a reevaluation in E. P. Thomson's book The Making of the English Working Class (1963), which fused a “Marxist” political perspective and the acutest requirements of historical scholarship. In subsequent research, these two perspectives have drifted apart. On the one hand, Thomson's historiographical heirs no longer subscribe to their predecessor's militant stance. On the other, those researchers whose active commitment to the cause of political ecology since the 1990s had led them to inject urgency into the historiographical debate, have proved less convincing in terms of their contribution to historical scholarship. Luddism remains nevertheless a contemporary issue, both in historiography and in political philosophy.

 Christophe Dejours, Alienation and the Critique of Work.

The evidence gathered from medical case-studies and from the psychopathology of work throws up a body of contradictory findings relative to the question of alienation. Even a phenomenon such as workplace suicide cannot be restricted to any single, unambiguous interpretation. This said, when we analyse the aggravation of the work-related mental pathologies, we are confronted with a set of findings which enable us to clarify the contemporary meaning of the Marxist notion of alienation.

 Gérard Duménil, The “bureaucratic absolutism” according to Moshe Lewin.

This brief article comments on Moshe Lewin’s last book (Le siècle soviétique, Fayard, Paris, 2003). The book can be considered as the best documented study of Soviet Union. Lewin’s characterisation of the soviet system as bureaucratic absolutism is, however, disappointing, and contrasts with the identification of the new “managerial” ruling class, its grip on resourses and state power.

 Jean-Pierre Durand, The Contemporary Tools of the Alienation of Work.

The article argues the need to rehabilitate the concept of alienation within the post-Fordist model of production, insofar as it is the concept which – if we leave aside the general analysis of wage-labour within capitalist social structures – is best able to explain how the newly devised tools for the management of labour and, most importantly, for the mobilisation of the subjectivities of salaried workers, lead to a reduction both of their autonomy in work and of their opportunities for escape from the stipulated behavioural norms. Finally, it is argued that the procedures for the organisation of production and labour, along with the mechanisms intrinsic to the mobilisation of labour, establish, to an unprecedented degree, the conditions for a denegation of alienation, thus consolidating it.

 Franck Fischbach, Activity, Passivity, Alienation : A Reading of the 1844 Manuscripts.

The concept of alienation, as put forward in the 1844 Manuscripts, is a particularly complex one. Marx tentatively outlines a conception of alienation that is proper to him, that is not merely the transfer of the Feuerbachian conception from the religious sphere to social and economic life. Marx's innovation is to have gone beyond a conception in which alienation is regarded as the loss of a subjective content in the object, or as the experience of the loss of the object that is intrinsically alienating, insofar as the worker is deemed to have invested his subjectivity in the object that has been produced. Marx thus puts forward the idea that objectification is not in itself alienating. This is the case with work, an activity that is naturally objectifying, or with a being that is itself natural and objective, such as the worker. What is alienating, for an objective being (and not for a “subject”), is the suppression of the objectivity that is proper to it : that is, the negation of its naturalness, and of the originally passive and "affected", acted upon, dimension of its being.

 Stéphane Haber, What are the Grounds for Misgivings about the 1844 Manuscripts ?

The 1844 Manuscripts manifest two discordant tendencies. On the one hand, Marx develops the existing thematics of alienation. To do so, the notion is referred back to its (Hegelian, Feuerbachian) sources in the analysis of the dispossession of the products of labour. On the other hand, Marx seeks to formulate a more immanent approach, focusing on certain specific, pathological forms of life, characterised by a condition of subjective suffering and by the objective limitation of the activities and interests of the individual. It is this immanent approach to alienation which today appears to us to be the most promising, in terms of social theory. The approach must however be coupled with an inquiry which addresses questions of living and questions of health to which Marx did not himself propose the elements of a response.

 Vincent Houillon, The Forward Movement of Thingking : Marx Read by Derrida.

The starting-point of the article is an examination of the Marxian heritage in the thinking of Derrida, beginning with a certain “retreat” of Marx in Derrida's writing, and moving to a certain disclosure of Marx in Spectres de Marx. Houillon seeks to demonstrate how deconstruction is an heir to Marx, the “decons­tructibility” of whose text it soon acknowledged, distancing itself from any dogmatic or ontological conception of Marxism, while at the same time claiming its place in a constellation of critical readings capable of sustaining a political perspective. The onset of deconstruction is to be situated in a certain interruptive relation to a Marxist ontology, the plurality of whose meanings the article tries to address. The future of Marx, it is argued, is the issue at the heart of the deconstructive reading of Marx, insofar as the latter is an attempt to think a new the “old name” of communism.

 Yvon Quiniou, For a Rethinking of the Concept of Alienation.

Because of its ambiguities, the concept of alienation needs to be rethought. Whether in its examination of the various aspects of work or in its consideration of the relation of humanity to its history, the notion can and must be called into question. However, when the aim is the examination of the development of humans inside class-structured societies which prevent them from achieving their potentialities, the pertinence of the concept is evident. Alienation here proves to be a category that is both scientific and normative, providing the critique of capitalism and the ideal of emancipation with their necessary anthropological foundation.

 Jacques Rancière, Politics and Aesthetics. A Dialogue with Jean-Marc Lachaud.

In this dialogue Jacques Rancière addresses the following questions : how Marx. can be used today ; utopian socialism ; the manifestations of hatred towards democracy ; relations between democracy and the idea of the Republic ; the complexity of the relations between art and politics, with particular reference to the œuvre of Jean-Luc Godard. Rancière also addresses recent issues in critical theory, notably the theses put forward by Negri and Hardt in Empire, and in politics, evoking alterglobalisation movements and the crisis in the French banlieues.

 Emmanuel Renault, From Fordism to post-Fordism : Alienation Overturned or a Return to Alienation ?

In contemporary political philosophy, the disqualification of the problematic of alienation has to a large extent rested on the conviction that the norms of democracy, justice, and the good life provide a sufficient framework within which to outline a social critique that is politically pertinent. The paradox is that, at the very moment when such a conviction was becoming widespread, its validity was being refuted by the historical reality. It would appear that the casting-off of the Fordist system has seen the emergence of a different set of social pathologies which, if they are to be adequately thematised and criticised, require the activation of the notion of alienation.

 Nicolas Tertulian, Alienation and its Overcoming : a Confrontation between Lukacs and Heidegger.

It is generally agreed that the major contribution of Lukács to twentieth century thought is to have foregrounded in philosophical inquiry the questions of alienation and reification. However, while the secondary literature on the question has been almost exclusively focused on Lukács's early work, History and Class Consciousness, the present article addresses the wealth of innovative perspectives to be found in his Aesthetics, and in particular in his Ontology of Social Being. The second part of the article addresses the affinities with the Sartrean philosophy and proposes a confrontation with the Heideggerrian analysis of alienation, which is rarely granted