Tribune de discussion


Yvon Quiniou 

A propos de Foucault et Marx, Actuel Marx N°36 

11/11/2004


Ces quelques mots pour vous dire ma déception après avoir parcouru le numéro sur « Marx et Foucault ». Non que les articles ne soient pas de qualité d’un point de vue historique et analytique et il est vrai que le parti pris était de comparer les deux auteurs. Mais ce qui me gêne énormément c’est l’absence du recul critique de grande ampleur qu’il aurait fallu avoir pour dénoncer – je dis bien dénoncer – les limites de la pensée de Foucault. En particulier : 1 Son rapport à la vérité : Foucault était nietzschéen et sa conception de la vérité-interprétation est, à tous points de vue, insupportable. P. Veyne, dans un article récent du Monde et croyant porter cela au crédit de Foucault, a très bien signalé ce qu’on peut appeler son nihilisme gnoséologique : «La connaissance est toujours une illusion » dit-il et il cite Foucault se déclarant lui-même « sceptique » et ce, « absolument ».  Il est vrai que c’est « sur le fond des choses et sur le grand Tout » que cela est affirmé. Mais qu’est-ce que cela change ? D’ailleurs c’est un nihilisme plus large qu’il professe puisque « l’anthropologie philosophique et la philosophie morale et politique sont de vaines spéculations » (Veyne, résumant Foucault). Bravo ! 2 Sa conception de la relation savoir/pouvoir d’assujettissement est elle aussi inacceptable : je ne développe pas, mais c’est bien là une position de fond chez lui. Et je rappelle que, tout de même, quand on se réclame de Marx on est censé inverser la relation et affirmer que, en droit, le savoir est libérateur ! 3 Enfin, avec son obsession théorique d’un Pouvoir et d’une Normes aliénants, Foucault a été incapable de penser au positif, et le pouvoir (sans majuscule) et la norme (sans majuscule, à nouveau) et, en particulier, le rôle structurant, anthropologiquement parlant, de celle-ci. On lui opposera, à ce niveau, l’œuvre de Freud, autrement importante.  4 Ce dernier point est à mettre en rapport avec sa récusation de la morale déclarée aujourd’hui « impossible » (dans Les mots et les choses). Or cette position, partagée par une large partie de la «  gauche critique » et les milieux nietzschéens, est, telle quelle, pour le moins contestable, sinon très superficielle et je crois l’avoir montré dans mes Etudes matérialistes sur la morale (Kimé). L’argumentation qui précède cette affirmation, dans Les mots et les choses (p. 338-339), est d’ailleurs d’une obscurité parfaite ( je l’ai lue et relue une dizaine de fois sans pouvoir en tirer un sens clair). 4 Enfin, on peut dire que politiquement, sa pensée ne débouche sur aucune stratégie claire – il le reconnaît parfois lui-même –, pour une raison qui, elle, me paraît claire : le refus de s’en prendre à la propriété privée, c’est-à-dire capitaliste, de l’économie. Limite que l’on trouve aussi, je le signale en passant, chez Bourdieu, pour qui j’ai pourtant  à la fois une grande estime et une grande admiration et qui était, lui, un rationaliste impénitent qui croyait au pouvoir émancipateur du savoir.

Il y a donc des lacunes irrécusables de la pensée de Foucault que j’aurais aimé voir analysées et critiquées – et je ne parle pas de sa conception de la folie à la fin de Maladie mentale et psychologie (PUF) associée à sa récusation du concept de « maladie mentale ». Cela n’empêche pas qu’on doive considérer qu’il y a là une œuvre importante par les effets d’intelligibilité qu’elle produit et par la qualité exceptionnelle de son écriture. Mais elle est aussi, pour une part non négligeable, spécieuse, sinon sophistique. C’est manquer au moins de vigilance intellectuelle que ne pas le voir.

                                                                                              Yvon Quiniou

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